dimanche, 11 décembre 2016|

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Un air de déjà-vu…

On est frappé aujourd’hui par la façon dont l’islamophobie de gouvernement emprunte son langage, ses fantasmagories et ses obsessions au discours antisémite des années 1930 et à l’abandon des Juifs par les puissances occidentales lorsque l’extermination nazie battait son plein. Comme l’a relevé Robert Badinter, l’expression désormais consacrée de « Français d’origine musulmane », destinée à justifier toutes sortes de discriminations et de nouveaux tours de vis annoncés n’est jamais, dans la bouche des maîtres du langage de la nouvelle droite xénophobe et décomplexée, qu’une paraphrase d’expressions comme « Français d’origine juive », « Français de souche israélite » qui, faisait florès dans Action française et autres gazettes de même teinture ; des expressions qui ont préparé les esprits à valider, activement ou passivement, l’opération du partage destinée à séparer, quelques années plus tard, ceux qui pouvaient vivre de ceux qui devaient mourir. Dans le même sens, lorsque le pousse-au-crime Eric Zemmour énonce que « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes », il ne fait jamais que changer les sous-titres d’une propagande qui, dans l’entre-deux-guerres, voyait dans le déferlement des « hordes sémites » la cause de tant de maux et dans le Juif de l’Est un escroc-né. Et lorsque la députée UMP Chantal Brunel, fleuron du bunker sécuritaire, propose de « renvoyer les bateaux » transportant les immigrés clandestins venus d’Afrique, c’est l’inconscient collectif de tout cette camarilla qui parle à voix haute : « renvoyer le bateau » sur lesquels les Juifs persécutés en Europe cherchaient refuge au Nouveau monde, c’est très précisément ce qu’a fait avec bonne conscience l’administration américaine en 1939, lors du tristement fameux épisode du Saint-Louis, ce paquebot sur lequel 900 juifs allemands avaient pris place à Hambourg…

On dit souvent, évoquant la crise des appareils politiques, que « le poisson pourrit par la tête ». Une variation utile sur cette sentence pourrait être : « le poisson pourrit par l’imaginaire », en laissant ses fantasmes envahir le champ de son expression publique. J’avais été intrigué, déjà, au moment où faisait rage l’affaire Clearstream, par cette sorte de serment furieux prononcé par Sarkozy, en réaction aux accusations lancées contre lui - celui qui avait fait ça, lança-t-il alors, il le pendrait à un croc de boucher… L’imaginaire vengeur du héraut de cette France-là trouve ici son matériau dans un registre tout à fait distinct : celui de la terreur nazie et de la vindicte exercée par le Führer contre les comploteurs du 20 juillet 1944, suppliciés par les SS sur ce mode qui, à l’évidence, a frappé l’imagination de notre homme au point de devenir pour lui la référence et la norme d’une némésis exemplaire… Il ne s’agit évidemment pas de suggérer par là que toute cette « Société du 2 décembre » serait intrinsèquement fasciste – la démocratie de marché policière dont ces personnages sont les activistes gouverne les vivants sur un mode bien moins grossier que la « mobilisation totale » et la terreur pratiquées par les régimes fascistes. Mais il n’est pas indifférent pour autant que les « éléments de langage » qui tiennent lieu d’idéologie, voire de doctrine, à ces gens-là soient de plus en plus massivement colonisés par des « mots puissants » et des schèmes de pensée que l’on dirait empruntés à un musée des fantasmes de séparation, de rejet, de punition, de discrimination, de purification et, finalement, d’épuration raciale qui ont prospéré, en Europe et, plus généralement, en Occident, dans les années 1930 et 40. L’infléchissement « culturaliste » de ce discours ne doit pas donner le change – c’est encore et toujours, lorsque l’on écarte les accompagnatrices scolaires « voilées » (lisez : porteuses d’un foulard couvrant la chevelure), lorsque l’on légifère pour entériner des distinctions de statut juridique entre Français bien et mal « racinés », lorsque, au nom de la défense sociale, on introduit tout un régime de sur-peines ciblant les populations d’origine étrangère, c’est encore et toujours la même guerre des espèces raciales et sociales qui se donne libre cours et se destine d’une manière ou d’une autre, comme toujours, à ouvrir aux gouvernants un crédit de violence illimité. Ce sont toujours les mêmes types de signes, vestimentaires (les caftans et calottes des Juifs pieux d’Europe orientale hier, les tchadors et autres burqas –à-faire-peur aujourd’hui), phénotypiques, cultuels, qui sont relevés pour construire la légende noire de l’envahissement métèque ( on dit aujourd’hui islamo-terroriste) et du choc des civilisations. A quel point cette prolifération fantasmatique contribue à faire chuter constamment le niveau de la vie politique, on a pu s’en convaincre aisément en entendant les premières déclarations publiques du nouveau ministre de l’Intérieur, Claude Guéant : pour lui, le fait massif qui s’associe au printemps des peuples au Maghreb, c’est le risque d’un nouvel afflux, sur le territoire déjà envahi de la sainte Schengenie , de hordes barbaresques avides de survivre à nos crochets.

Pour la période qui s’ouvre, dominée en France par l’approche de l’élection présidentielle, deux remarques se déduisent de ces constatations. La première est que les cristallisations fantasmatiques du désir d’exclusion, du désir de violence tourné contre un autre abject rendu responsable de tout le malheur du monde (le Juif hier, l’Arabe à peine grimé en « islamiste » aujourd’hui) constituent un formidable facteur d’homogénéisation politique de ce qui, jusqu’ici, demeurait séparé par des conflits d’appareils, de traditions et de doctrines. La novlangue antislamique qui prospère aujourd’hui est un puissant unificateur idéologique et donc, à terme, politique, de pans entiers de la droite institutionnelle et de l’extrême droite (jusqu’ici) extra-parlementaire. Pas besoin de lire Nice Matin tous les jours pour savoir que, par les temps qui courent, on ne ferait pas passer une feuille de papier à cigarette entre un député UMP des Alpes maritimes et un cacique local du Front national. La guerre des espèces et la croisade anti-islamiste sont le creuset dans lequel se cimentent ces alliances de demain dont chacun imagine aisément l’avenir radieux qu’elles nous promettent. La seconde remarque concerne la dimension internationale de ce phénomène : comme l’indique l’épisode à la fois futile et significatif de l’invitation lancée à Marine Le Pen par Radio J, puis retirée sur les instances du CRIF, un nouvel axe ultra-occidental existe d’ores et déjà en pointillés, susceptible de réunir, sous la bannière commune de l’activisme anti-islamique, de la xénophobie décomplexée et du soutien indéfectible à tout ce qu’incarnent l’Etat d’Israël et ses dirigeants actuels, « patriotes » d’apartheid grandis dans le giron du Front national et partisans fanatiques du « Grand Israël ». La popularité de E. Zemmour auprès de la fraction la plus obscurantiste de l’appareil de l’UMP ne s’explique pas autrement : c’est que, non content d’être un expérimentateur intrépide en matière de « dérapages » racistes, il est aussi un soutien inconditionnel des ultras qui président actuellement aux destinées de l’Etat d’Israël – la passerelle rêvée, donc, entre Mme Le Pen, M. Ciotti et B. Netanyaou, voire A. Liberman…

On le voit, donc : la langue n’est pas l’élément dans lequel les uns et les autres se « purgeraient » utilement de leurs mauvaises humeurs en incriminant sur un mode excessif mais tout rhétorique l’inquiétante étrangeté de l’étranger. Il apparaît au contraire que la captation et la mise en forme des passions xénophobes par une fraction des « élites », la construction d’un « problème de l’étranger » intolérable (à laquelle celles-ci s’adonnent avec un zèle d’autant redoublé que leur force de proposition est, par ailleurs, nulle) est cela même qui, aujourd’hui, déplace le curseur dans le mauvais sens et tend, inexorablement à dessiner un nouvel horizon politique – celui d’une nouvelle France des « Ligues » où la passion de l’exclusion se serait imposée comme le moteur du gouvernement.

Alain Brossat (professeur de philosophie, Université Paris 8 Saint-Denis)

 
A propos de Ici et ailleurs
Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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