samedi, 22 juillet 2017|

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Arceuil-New-York – et retour…

Pour tous ceux à qui la biographie du Marquis de Sade est familière, le « petit drame psycho-sexuel » (Gilbert Lély) new-yorkais qui vient de nous être offert en pâture a des airs de déjà-vu assez nauséeux – il n’est qu’un remake bâclé de la bien connue « affaire d’Arcueil » - le « troussage » non pas d’une « domestique » (c’est le vocabulaire de Jean-François Kahn…) mais d’une pauvresse ramassée sur la place des Victoires, conduite dans une discrète maisonnette d’Arcueil où le marquis lui fait subir quelques uns des traitements que lui dicte son éréthisme sexuel : ligotage, flagellation, incisions, etc. En 1768 comme aujourd’hui, un éminent représentant de la caste des maîtres, des aristoi de toujours, convaincu de son impunité par position, est frappé de stupéfaction et scandalisé lorsque la main de l’autorité s’abat sur lui et qu’il lui faut rendre des comptes. Là où il n’a jamais désiré que « s’amuser un peu » , là où ses amis, ses pairs et ses proches ne comprennent pas que l’on fasse « tant de bruit pour une fessée » ou une tentative de séduction un peu impulsive, voici qu’il lui faut tout à coup être exposé au jugement du public, comparaître – comme le dernier des manants… C’est que, trop sûr de lui, le maître débauché ne prête pas suffisamment attention aux circonstances : aux derniers temps de l’Ancien régime, Sade méconnaît l’état d’exaspération d’une opinion scandalisée par l’ « impunité accordée aux délits, voire aux crimes de libertinage, pourvu qu’ils fussent commis par quelque porteur de grand nom » (G. Lély). Son émule contemporain a, lui, le tort d’avoir insuffisamment médité sur la variabilité des normes – des écarts de conduite tolérés en France pour peu que leur auteur jouisse de cette sorte d’immunité que lui assurent son statut social, ses relations politiques, sa fortune et ses supposés talents lui valent, aux Etats-Unis, de se retrouver prestement menotté, exposé à la vindicte publique, inculpé et enfermé dans quelque « donjon de Vincennes » new-yorkais. Sade, comme son médiocre disciple d’aujourd’hui, et comme les amis de celui-ci, est fermement convaincu d’être la victime d’un complot – ne s’est-il pas contenté de mettre à profit le plus immémorial des droits coutumiers de l’aristocratie ? Bien loin que quelque sentiment de culpabilité le taraude, il s’indigne et mobilise toutes ses ressources pour se tirer de ce « mauvais pas ». Et de fait, quand bien même il aurait suscité, dit-on, la colère du Roi, il s’en tire sans trop de dommages – jusqu’à la prochaine fois (« l’affaire de Marseille »).

La comparaison s’arrête là : Sade était un génie littéraire qui a su transfigurer ses vices et ses cauchemars en astre sombre, sans équivalent dans le domaine de l’art. Son lointain descendant n’est que le représentant déjanté de cette caste arrogante, de cette oligarchie prédatrice qui, jour après jour, s’approprie le destin du monde. La leçon politique du spectacle new-yorkais qui vient de nous être offert est ici patente : inlassables, inusables sont les forces de l’ombre, de la routine, de la morgue qui travaillent, dans notre présent « démocratique » même, à restaurer une sorte d’Ancien régime – subreptice, mais distinct. La formule glauque du porte-drapeau du national-populiste (« un troussage de domestique ») nous précipite tout droit dans l’enfer de cet Ancien régime – là où les Comte Almaviva d’aujourd’hui voient les Suzanne d’aujourd’hui un gibier en accès libre. La différence entre l’époque où Beaumarchais réinventait le théâtre avec Le mariage de Figaro et la nôtre doit malheureusement s’énoncer au détriment de cette dernière : aux heures ultimes de l’Ancien régime, il se trouve un valet, un serviteur doté d’une si fabuleuse énergie, d’une telle crânerie adossée à un tel sens de la répartie, que le maître libidineux qui se voyait déjà parvenu à ses fins doit battre en retraite – sous les huées du public. Notre temps, lui, est pauvre en Figaro(s), comme il est riche en laquais, en valets, en serviteurs bien contents de l’être. Et de couvrir les turpitudes de leurs maîtres campés pour l’éternité dans la certitude de leur bon droit.

Gilbert Lély : Sade, NRF « Idées », 1967

 
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Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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