mardi, 23 mai 2017|

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Catastrophe, progrès et technique chez Walter Benjamin

Réfléchir à ce que recouvre la notion de catastrophe, en l’occurrence à l’occasion de la rencontre entre le vingtième anniversaire de l’accident nucléaire de Tchernobyl et l’actualité des accidents en chaîne de Fukushima au Japon, cela justifie sans peine un détour possible par la pensée benjaminienne de la catastrophe. En effet, la question de la catastrophe, chez Benjamin, apparaît liée de façon inextricable à celle de progrès, comme à celle de technique, autant de notions délimitant un cadre de réflexion effectivement en prise avec ces catastrophes nucléaires récentes. Et comme si souvent chez Benjamin, les choses sont loin d’être simples – elles sont au moins doubles -, et la chaîne de signifiants indiquée ne doit aucunement nous amener à établir un enchaînement, qui nous conduirait directement du progrès technique à la catastrophe, tant il est vrai que Benjamin se situe aux antipodes d’un discours technophobe. C’est au fond la notion même de catastrophe qui demande à être interrogée chez lui, puisque s’il lui attribue bien le sens de désastre, de malheur, selon le sens grec de katà (vers le bas), en revanche, si la « tournure », « l’issue », désignée par le vocable grec strophé, renvoie bien à la destruction, à la ruine, elle contient cependant aussi l’idée d’un événement dont la soudaineté bouleverse le cours des choses. Par conséquent, si la catastrophe est bien désastre, elle contient pourtant en elle une dimension qui pourrait bien conduire au sauvetage, à condition de bouleverser le cours ordinaire des choses. Autrement dit, chez Benjamin, la catastrophe serait dans le fait que les choses continuent comme à l’ordinaire, ce qu’il indique très nettement : « Que “les choses continuent comme avant” : voilà la catastrophe » . Dans ces conditions, la catastrophe cesserait d’être cette éventualité menaçante que l’avenir nous réserverait possiblement, pour devenir ce qui constitue notre situation actuelle – ce que Benjamin soutient en citant Strinberg : « l’enfer n’est pas quelque chose qui nous attend, mais la vie que nous menons ici » . C’est dans cette optique qu’il faudra reprendre la question de la technique, en ceci que si elle peut coïncider avec la catastrophe, ce ne serait peut-être pas sous la forme de désastres à venir, dont elle serait grosse, mais d’un désastre déjà advenu, à l’encontre duquel il s’agirait de produire un bouleversement, susceptible de délier technique et catastrophe, au point d’opérer un nouage entre technique et bonheur. C’est donc la technique elle-même qui s’avèrerait être double dans ces conditions, à la fois « poison » et « remède », tel le pharmakon grec.

Commençons donc par clarifier le lien qu’effectuait Benjamin entre progrès et catastrophe, pour mieux saisir en quoi la façon de rompre avec le progrès à laquelle il travaille emprunte quelque chose à la structure temporelle de la catastrophe, telle qu’on l’entend d’ordinaire. On se souvient de la neuvième thèse sur l’histoire, évoquant le tableau de Klee « Angelus Novus », avec cette image de l’ange au regard tourné vers le passé : « Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds » ; cet ange aimerait s’attarder et réveiller les morts, mais une tempête souffle, du paradis, et le pousse irrésistiblement vers l’avenir – « [c]ette tempête est ce que nous appelons le progrès » . Benjamin affirme bien ici que le progrès est en lui-même catastrophe, ce qu’il faut comprendre à travers l’idée qu’il ne constitue pas seulement une vision erronée de l’histoire, mais aussi, indéfectiblement, une force qui, repoussant l’ange vers l’avenir, le condamne à l’impuissance : le progrès, par conséquent, loin d’être ce en quoi les exploités auraient à placer leur espoir, est bien plutôt ce qui confirme sans cesse le triomphe des maîtres, leur mépris pour le passé en souffrance. C’est le schéma même de « l’histoire des vainqueurs » qu’il dessine ainsi, la marche inéluctable du progrès piétinant sans fin l’ensemble des possibles non actualisés – et cette histoire, cette manière de transmettre les phénomènes serait elle-même catastrophe pour Benjamin, en ce qu’en les célébrant comme « patrimoine », elle empêche leur sauvetage, qui nécessiterait de mettre en évidence leur « fêlure » . Autrement dit, cette monumentalisation des événements du passé empêche que puisse apparaître quelque chose comme une faille, en laquelle des possibles non actualisés pourraient se donner à entendre, et par conséquent, c’est la dimension inaccomplie de tout événement qui disparaît ainsi inévitablement. C’est donc pour rendre justice au passé en souffrance que Benjamin en appelle à prendre en compte cette « prétention » que le passé fait valoir auprès de nous . Pour ce faire, il s’agirait d’interrompre le cours de l’histoire, c’est-à-dire d’interrompre la catastrophe elle-même, et cette action, Benjamin la désigne comme une interruption de « l’état d’exception » : « [l]a tradition des opprimés nous enseigne que “l’état d’exception” dans lequel nous vivons est la règle » . Si « l’état d’exception » apparaît à Benjamin comme l’ordinaire de l’histoire, c’est parce que c’est la catastrophe elle-même qui lui semble rien moins qu’exceptionnelle. Par conséquent, la tâche de l’historien matérialiste, qui est aussi celle des opprimés, consisterait à « instaurer le véritable état d’exception » , c’est-à-dire à interrompre la continuité historique (là est l’instauration de l’exception), quand sa poursuite est perpétuation de « l’état d’exception » propre au pouvoir, sous le joug duquel souffrent les opprimés. C’est donc le temps vide et homogène dans lequel se perpétue la catastrophe qu’il s’agirait d’interrompre, en provoquant un véritable état d’exception – l’exception étant devenue la règle, la catastrophe, l’ordinaire, l’interruption à laquelle en appelle Benjamin réintroduit bien quelque chose de la temporalité propre à la catastrophe, classiquement entendue. Le bouleversement du cours des choses auquel il est ici fait appel permet bien qu’on nomme cette interruption « la véritable catastrophe ». Là est la dualité benjaminienne quant à la notion de catastrophe, qu’il fallait établir avant de pouvoir aller plus loin, et d’envisager le rapport entre catastrophe et technique. Dans le cadre des thèses sur l’histoire, Benjamin insiste bien sur le fait que la notion de progrès constitue un allié du fascisme triomphant des années trente, à la fois parce que la conception de l’histoire selon ce prisme incite à ne voir dans le fascisme qu’une forme historique aberrante (et donc à ne pas prendre au sérieux le fascisme, donc à mal le combattre), mais aussi parce que la conception fasciste de la technique ne peut pas être valablement combattue par la social-démocratie, tout simplement parce qu’elle partage largement les prémisses de cette pensée fasciste de la technique. Ce point est essentiel, parce qu’il permet d’envisager un véritable progrès technique (selon Benjamin) et un progrès technique seulement apparent, qui constituerait en fait une forme de régression.

C’est en effet dans le cadre d’une critique de la conception social-démocrate du travail que Benjamin nous livre ce qu’il considère constituer le fond de la conception social-démocrate de la technique – et l’absence d’écart entre cette conception et celle qu’en forme le fascisme permet de saisir quelque chose de la continuité ininterrompue de la catastrophe, dont on parlait. Sous ce rapport, le fascisme ne ferait pas exception, mais s’inscrirait dans le cadre de la conception ordinaire de la technique, et c’est donc Benjamin qui en appellerait à un état d’exception, consistant, en l’espèce, à modifier radicalement le rapport entre la technique et la nature. C’est dans ce sens qu’on peut comprendre en quoi Benjamin s’oppose farouchement au progrès, tout en croyant au progrès technique – c’est que ce qu’il considère comme un véritable progrès technique s’enracine dans une pensée du véritable état d’exception, c’est-à-dire dans une pensée à l’abri de la croyance en une histoire comme marche progressive inéluctable à l’intérieur d’un temps vide et homogène. Voyons cela de plus près. C’est dans le cadre de la onzième thèse sur l’histoire que Benjamin évoque le « conformisme » propre au mouvement social-démocrate, et qui consiste essentiellement à « nager dans le sens du courant », dont la « pente » serait fournie par « le développement de la technique » - la conception social-démocrate du travail en découlerait, qui fait du « travail industriel » en tant que tel « un acte politique », sous le seul prétexte qu’il s’inscrirait « dans le cours du progrès technique » . Exacerbée chez un Josef Dietzgen, cette tendance en vient à faire du travail « le Messie des temps modernes » . La critique benjaminienne de cette conception est capitale pour le lien qu’elle établit entre conceptions social-démocrate et fasciste de la technique : « Cette conception du travail, caractéristique d’un marxisme vulgaire, ne prend guère la peine de se demander en quoi les biens produits profitent aux travailleurs eux-mêmes, tant qu’ils ne peuvent en disposer. Elle n’envisage que les progrès de la maîtrise sur la nature, non les régressions de la société. Elle présente déjà les traits technocratiques qu’on rencontrera plus tard dans le fascisme. Notamment une approche de la nature qui rompt sinistrement avec les utopies socialistes d’avant 1848 » . Ainsi, la conception social-démocrate de la technique est apparentée aux conceptions fascistes par ce trait commun, qui consiste à n’envisager de progrès techniques que sous l’angle d’une maîtrise croissante de la nature – pour les sociaux-démocrates, l’exploitation de la nature par les hommes est opposée à l’exploitation des travailleurs, comme si les deux ne pouvaient aller de pair. On sait que Benjamin distinguait entre une « première technique » (visant à une maîtrise des forces naturelles) et une « seconde technique » (« exige[ant] que les forces sociales élémentaires soient subjuguées pour que puisse s’établir un jeu harmonien entre les forces naturelles et l’homme » ), mais soit qu’il envisage que cette technique, par son aspect imitatif, notamment dans l’art, parachève la nature , soit qu’il considère, dans le cas de la seconde technique, que celle-ci doit se placer, en en passant aussi par l’art, au service d’une « innervation humaine » , dans les deux cas, la technique se révèle capable d’un rapport à la nature qui ne soit pas de simple maîtrise et d’exploitation. Dans un texte plus ancien, de 1930, consacré aux « Théories du fascisme allemand », Benjamin va même jusqu’à écrire que « [la technique] était […] la force qui aurait pu faire accéder la nature au langage », quand au lieu de cela, « elle modela […] le visage apocalyptique de la nature, la réduisit au silence » . Par conséquent, la technique présenterait elle-même un double visage, celui d’une puissance de destruction de la nature et des hommes, comme celui d’une puissance d’accouchement de la nature, ou du moins d’une puissance capable de participer à l’avènement d’un rapport « harmonien » entre les hommes et la nature. Le texte de Benjamin de 1916, sur le langage, insistait bien sur le fait que si les choses avaient leur langage, la nature, elle, était réduite au silence depuis la chute hors de la langue babélienne, ou plus exactement qu’une oreille attentive ne pourrait rien entendre de plus que la plainte de la nature – « C’est parce qu’elle est muette que la nature est en deuil » . Sous ce rapport, la technique est investie d’une immense puissance rédemptrice, susceptible d’arracher la nature à sa tristesse, liée cependant à un danger extrême consistant à blesser mortellement cette nature – c’est là qu’apparaît la double face de la technique chez Benjamin, sa dimension de pharmakon, susceptible à la fois de sauver comme de tuer. Et Benjamin va même jusqu’à considérer qu’il y aurait une proximité entre la chance de salut et le risque de destruction ultime, comme Heidegger pourra reprendre la formule hôlderlinienne rapprochant le « péril » et « ce qui sauve », puisque dans ce texte de 1930 déjà cité, sur le fascisme allemand, Benjamin écrit : « La guerre […] n’est en réalité rien d’autre que ceci : l’unique, l’effrayante et dernière chance que nous ayons de corriger l’incapacité des peuples à ordonner leurs rapports mutuels conformément à la relation qu’ils instaurent, par la technique, avec la nature » . On retrouve ici, à travers cette notion de correction à apporter, l’idée d’une modification utile du cours des choses, pour sortir de la catastrophe : l’exception, ce n’est donc pas la catastrophe, puisqu’elle est continue (ici sous les formes variables des fonctions qu’on attribue à la technique, des sociaux-démocrates aux fascistes), mais l’interruption de cette catastrophe (consistant en l’occurrence à renverser le rapport entre la technique et la nature, au point de faire de la première un allié de la seconde). Il nous reste à présent à approcher de plus près la catastrophe lorsqu’elle porte le nom de fascisme, et qu’elle s’enracine dans une conception mythifiée de la technique, de façon à pouvoir juger de ce que notre époque partage encore, fondamentalement, avec de telles représentations, même si l’on n’en passe plus aujourd’hui par un éloge de la guerre pour la guerre comme topos valant comme fétichisation de la technique.

Le fait que Benjamin considère que le rédemption de la nature en passe par un certain usage de la technique montre bien qu’il n’entretient aucune idée de restauration d’un ordre pré-technique, d’une situation anté-babélienne, puisque le langage que la technique pourrait lui procurer est nécessairement un langage appareillé, et non pas celui d’une nature vierge. Ce n’est donc pas la technique en tant que telle qui fait violence à la nature, mais un certain rapport à la nature, médiatisé par la technique, et qui vise à une maîtrise pure et simple de cette nature. Pour Benjamin, donc, ce n’est pas au moyen d’un pas en arrière qu’on pourra conduire la technique à servir les fins émancipatrices de l’humanité, mais en l’orientant de façon différente, c’est-à-dire de façon qu’elle n’entre plus en conflit avec la nature elle-même ; ce qu’il explique notamment en référence au cinéma : « les appareils sur le plateau de tournage, ont pénétré si profondément la réalité elle-même que, pour la dépouiller de ce corps étranger que constituent en elle les appareils, il faut recourir à un ensemble de procédés techniques particuliers […] » . La sortie de la catastrophe, donc, en son versant technique, ne sera pas obtenue en dehors d’un recours à la technique elle-même – selon l’orientation qu’on lui confère, donc, la technique peut bien être poison ou remède. Ce n’est donc pas le fait que le fascisme en appelle à un usage de la technique qui est ici en cause, mais sa fétichisation, au point de viser à une esthétisation de la guerre, devenant alors spectacle propre à une conception de l’art pour l’art, dans le sens où « le fascisme […], de l’aveu même de Marinetti, attend de la guerre la satisfaction artistique d’une perception sensible modifiée par la technique » . Le texte de Benjamin, de 1930, insiste bien, en effet, sur le fait que Jünger et ses semblables n’ont de cesse de constituer la technique en opposition à la nature, dans la logique de la « mobilisation totale » . En fait, l’illusion fasciste, selon Benjamin, dériverait d’un rapport non dialectique à la technique : les fascistes attendraient de la technique qu’elle leur fournisse « la clé mystique permettant de résoudre immédiatement le mystère d’une nature comprise sur le mode idéaliste », quand il s’agirait « d’utiliser et d’éclaircir ce mystère par le détour d’une organisation humaine » . Or, ce détour est celui par lequel Benjamin propose de métamorphoser la guerre en une guerre civile, refusant ainsi de « voir dans la prochaine guerre un surgissement magique » et y découvrant bien plutôt « l’image de la réalité quotidienne » (donc, la réalité quotidienne comme catastrophe), réclamant la métamorphose de cette guerre en guerre civile . De cette façon, on comprend pourquoi une « société bourgeoise » se doit, selon Benjamin, d’éloigner la technique de « la sphère dite spirituelle », afin d’ « empêcher aussi résolument que possible la pensée technique de participer à l’organisation sociale » . C’est d’ailleurs en ne mêlant pas une pensée technique aux questions d’organisation sociale que Jünger se situe bel et bien du côté d’une « mystique de la guerre » , considérant en effet que le siècle en lequel on se situe, les armes avec lesquelles on combat, tout cela, donc, n’est que secondaire. En cela, Benjamin considère que les positions fascistes sont tout simplement périmées, puisqu’elles aboutissent à établir en emblèmes suprêmes de l’héroïsme, et en formes de « la plus haute révélation de l’existence » cela même qui rend presque impossible l’héroïsme, en le conduisant à se diluer dans la figure (sportive) du record, propre à une « guerre de matériel » . On aboutit ainsi à une « glorification de la guerre » qui, à travers son esthétisation, tend à se constituer en « une transposition débridée des thèses de l’art pour l’art au domaine de la guerre » . Au fond, en ne s’interrogeant pas sur les conditions matérielles et historiques conditionnant un conflit, les théories fascistes de la guerre en viennent à ne pas penser les rapports entre une « guerre cultuelle » (rebaptisée « guerre éternelle ») et une « guerre technique » (la « dernière guerre ») , au point que ce qui devient impossible, c’est cette métamorphose de la technique, à travers sa réappropriation humaine, laquelle suppose qu’on rompe avec toute la magie encore susceptible de s’attacher à la technique. Sans cette réappropriation humaine de la technique, il devenait inévitable que les déchaînements de cette technique en viennent à réduire la nature au silence, puisqu’au fond, à travers sa mise en œuvre à outrance dans le cadre de la guerre, la technique avait cherché à « reproduire les traits héroïques de l’idéalisme allemand », quand en fait elle n’en avait reproduit que les traits « hippocratiques », ceux de la mort . En cela, l’usage de la technique (ou plutôt le recours aveugle à la technique) se serait révélé contre-nature : la technique aurait réduit la nature au silence, quand elle avait la puissance de faire accéder la nature au langage ; elle aurait abouti à une pure et simple exploitation de la nature, quand elle avait la puissance de « l’accoucher des créations virtuelles qui sommeillent en son sein » . La guerre qui se profile, nous dit Benjamin, serait notre dernière chance pour que les peuples organisent leurs rapports mutuels conformément aux rapports instaurés vis-à-vis de la nature, c’est-à-dire, dans son idée, conformément à ce qu’un usage émancipateur de la technique réclame, et qui n’est précisément pas de pure et simple exploitation. De cette façon, Benjamin nous engage à voir dans la technique, au lieu d’un « fétiche du déclin » une « clé du bonheur » .

Pour conclure, on peut donc bien dire qu’il y a possibilité d’un progrès technique, pour Benjamin, mais que celui-ci ne peut absolument pas être réduit à un constat objectif, par lequel on enregistrerait simplement la façon dont les améliorations techniques se succèderaient les unes les autres, de façon cumulative. On ne peut parler de véritable progrès technique, pour Benjamin, que là où l’on effectue une réappropriation humaine des puissances de la technique, de façon à servir l’émancipation de l’humanité – il n’y a donc de progrès technique possible, dans ces conditions, que là il y a progrès dans les relations entre les hommes, progrès de la justice elle-même. C’est en cela que technique et bonheur peuvent finir par se rejoindre pour Benjamin, et non pas dans une optique prométhéenne de maîtrise sans cesse croissante de la nature. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Benjamin refuse d’opposer exploitation à outrance de la nature et exploitation du prolétariat dans le cadre de l’organisation capitaliste de la production. Mais il s’agit de bien voir que si quelque chose comme un progrès technique est pensable chez Benjamin, celui-ci ne peut naître que sur les cendres du concept classique de progrès – c’est le progrès technique en son sens classique qui signifie le plus souvent régression sociale. Par conséquent, le progrès technique entendu dans son sens classique a bien partie liée avec la catastrophe, et ce n’est qu’à la condition de bouleverser le rapport entre technique et nature qu’un véritable progrès technique deviendrait possible, susceptible d’interrompre la catastrophe. Au fond, on peut dire que Justice (dans les rapports entre les hommes) et Harmonie (dans nos rapports avec la nature) constitueraient les maîtres-mots d’une technique qui aurait cessé de s’identifier, de fait, à la catastrophe ; tout comme c’est un rapport empreint de justice, envers les générations opprimées, qui rendra possible une tradition cessant de s’identifier, à travers son mode de transmission, à la catastrophe elle-même. Pour en revenir explicitement aux catastrophes nucléaires, climatiques, mais aussi sanitaires, ou de malnutrition qui caractérisent notre époque, on peut dire que Benjamin nous incite à y voir une occasion de repenser fondamentalement notre rapport au monde, c’est-à-dire à la nature, à la technique, aux autres. De cette façon, il ne s’agirait plus seulement de chercher les moyens par lesquels nous pourrions éviter que telle ou telle catastrophe se produise, mais il s’agirait de réfléchir aux moyens par lesquels nous pourrions interrompre la catastrophe, vis-à-vis de laquelle certains événements ponctuels (qu’on appelle précisément catastrophes) joueraient plus le rôle d’épiphénomènes.

 
A propos de Ici et ailleurs
Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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