dimanche, 11 décembre 2016|

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Le populisme est-il un phénomène prémoderne ? Une lecture de « Filosofie del populismo » de Nicolao Merker

Le vingt-cinq février 2012, « une vallée entière – un peuple – de milliers de gens, de vieux, de jeunes, de femmes et de gamins, de paysans, d’ouvriers, de petits entrepreneurs et de commerçants, la population, remplissent les rues, les champs environnants, les ronds-points et les bourgs pour dire non à la TAV ». Dans ce bref récit, témoignage d’une des récentes manifestations organisées contre le projet des trains à grande vitesse en Val de Susa, on peut clairement repérer deux dimensions constitutives d’un discours populiste : la composition socio-anthropologique des sujets qui prennent part à la grande marche et la demande autour de laquelle ces sujets, apparemment bien hétérogènes, peuvent s’unifier, peuvent devenir peuple. Or, peut être qu’à la base de cette populisation de sujets hétérogènes l’on peut retrouver un autre facteur, aussi déterminant que les deux autres : le localisme, comme facteur agrégeant une collectivité dans un peuple. Mais, un peuple, qui vient de se constituer autour d’une bataille en faveur d’un territoire commun bien déterminé peut-il être caractérisé sous l’étiquette ethnologique de communauté tribale ? Le contraire n’est-il pas vrai, autour d’une bataille qui est avant tout locale, comme celle de la population du Val de Susa contre la TAV, peuvent s’enchaîner d’autres batailles qui n’ont rien à voir avec la dimension locale particulière ? Si, comme l’affirme Merker, « dans les contenus de n’importe quel populisme est implicite, comme élément général, le tribalisme » qui, à la fois, « est un synonyme de protectionnisme, isolationnisme et fermeture en soi-même », comment expliquer alors l’enchaînement et le branchement de différentes batailles, dérivant elles-mêmes de différentes demandes insatisfaites, sur la bataille nécessairement locale du peuple NO-TAV ? Jusqu’à quelles limites peut-on encore parler d’un populisme fondé sur l’idée d’une « communauté tribale » et, par contre, après quel seuil d’agrégation de demandes équivalentes peut-on commencer à parler de construction et articulation démocratique d’un peuple ? Le seuil de démarcation entre ces deux différentes articulations du peuple peut-il être envisagé, d’un point de vue théorique, comme un seuil de partage entre Prémoderne et Moderne ? Dans quelle mesure le « modèle de vie tribale », ancré sur une idéologie localiste et de l’exclusion, représenterait-il un phénomène prémoderne face aux « conceptions libérales-démocratiques (et leurs dériviations historiques) dérivant, en ligne de principe, du dépassement de la vie tribale » ?

La netteté avec laquelle Nicolao Merker présume partager le Prémoderne du Moderne, « la vie tribale » d’une autre forme de société à caractère plus inclusif, nous laisse, au fond, en quelque sorte insatisfaits, et hésitants sur les débouchés qui en découlent, d’autant plus si on la met en rapport avec les analyses élaborées par Ernesto Laclau sur le populisme. Et c’est pour donner un fondement concret et réel à notre hésitation théorique qu’on a décidé de commencer ce bref essai en faisant référence au « peuple de la Val de Susa ». Il s’agit bien d’un peuple ancré à un territoire assez délimité, géographiquement et institutionnellement, et donc lié à une entité spatiale déterminée, qui est en question ici, avec ses frontières pour en délimiter l’extension. Et, pourtant, cette population qui se fait peuple à l’appel, nécessairement populiste, de dire « no à la TAV », a réussi à élargir sa prise identitaire, qui était d’abord ancrée au local, pour devenir un des symboles de la lutte en faveur des biens communs et contre les diktats de la politique néo-libérale menée par la communauté européenne. Or, s’il est vrai, comme le dit Merker, qu’un des caractères du tribalisme est le protectionnisme, on serait enclin à considérer la bataille du peuple NO-TAV comme un phénomène prémoderne – critique qui, d’ailleurs, vient constamment mobiliser par le parti favorable à la TAV. Mais, et ici se trouve la question fondamentale de notre intervention critique, comment peut-on considérer comme tribale, isolationniste, protectionniste et exclusive une bataille, c’est-à-dire une « réclamation », sur laquelle viennent s’enchaîner toute une série d’autres demandes insatisfaites qui forment, finalement, ce que Laclau appelle une « articulation équivalentielle », ou bien, une « demande populaire » ? L’exemple ci-dessus mentionné, à propos du « peuple de la Val de Susa » contre le projet de la TAV, nous montre, au fond, que si l’on considère le populisme comme un phénomène prémoderne et, par conséquent, prépolitique tout en l’opposant aux conceptions libéral-démocratiques, qui seraient, elles, l’épanouissent du moderne et donc du politique, on n’arrive pas vraiment à saisir la force et la prise qu’un discours populiste peut avoir aujourd’hui dans nos sociétés démocratiques. Si l’on continue à vouloir appréhender le populisme comme un résidu de formes d’agrégation des hommes prémoderne, tribale et prépolitique, en le mettant dans un rapport d’opposition radicale aux conceptions libéral-démocratiques et leur dérivations historico-politiques, dont la Révolution française avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen seraient le point d’entrée dans la modernité et donc le point d’institution de la politique moderne, on ne peut pas comprendre pourquoi le populisme, c’est-à-dire le Prémoderne, peut avoir tellement de prégnance et de succès dans nos sociétés à régime politique libéral-démocratiques, c’est-à-dire dans le Moderne.

La question que l’on voudrait poser, ici, au texte de Nicolao Merker est la suivante : quel est le rapport entre un type de phénomène d’agrégation sociale comme le populisme et les sociétés libéral-démocratiques contemporaines où, néanmoins, ce phénomène vient à étendre sa force de collecteur identitaire ? Dans le premier chapitre de son livre, Merker affirme très explicitement que « les conceptions libéral-démocratiques […] sont une boussole qui dans le contexte du monde occidental est, jusqu’à maintenant, plus fonctionnelle que les autres », et cela parce que « il s’agit en fait d’idées à propos de la société civile, et concernant la façon d’en gérer en manière collégiale la sphère publique, qui ont accompagné […] littéralement l’entière évolution du monde moderne ». En conséquence, en suivant la logique interne aux thèses de notre auteur, on serait plutôt enclin à appréhender le populisme, et ses différentes déclinaisons historiques et discursives, comme quelque chose de totalement étrangère au monde moderne, comme, pour en donner une image, un cancer dans un corps que, en général, on peut considérer en bonne santé. Mais, toutefois, cette logique ne nous permet pas vraiment d’expliquer pourquoi ce corps, qui tout apparemment se maintient en bonne santé grâce à sa structure politique libérale et démocratique, puisse être affecté de plus en plus largement par le populisme. Il semblerait que le défi lancé par la révolution du 89, dont les principes sont formalisés dans la Déclaration, c’est, au fond, un défi du rationnel contre l’irrationnel, un défi des facultés de la raison contre « l’option mentale du fidéisme », de l’évaluation libre et rationnelle à l’intérieur d’un champ plural d’argumentations discursives contre une rhétorique émotionnelle qui rendrait tout citoyen un sujet hétéronome, en tant que pris par cette rhétorique des émotions. À ce stade, notre questionnement vient s’articuler dans ces termes : la raison populiste, selon Merker, trouverait-elle son propre fonctionnement – dirait-on, sa propre rationalité – dans une rhétorique émotionnelle et son fondement dans un vœu fidéiste ou, bien au contraire, il n’y a point de raison populiste parce que le populisme est un phénomène substantiellement irrationnel, émotif ? Et, à nouveau, comment expliquer alors la présence de ce résidu irrationnel prémoderne dans nos sociétés pourtant modernes, fondées sur les principes de raison et liberté dont tous les hommes ont été naturellement dotés et autours desquels prend forme notre sphère publique ? À cette question fondamentale Merker semble ne pas répondre. Dans la tentative, menée au fil de toute son analyse, de mettre en relief « certains aspects et éléments qu’on pourrait dire de pré-populisme [qui] se trouvent – peut-être dans une forme pas tout à fait manifeste en tant qu’ils affleurent seulement – aussi dans des intellectuels et philosophes importants », il ne vise qu’à repérer, à travers cette liste, « un dénominateur commun qui concerne la forme et un autre qui concerne les contenus ». D’abord, « la morphologie de fond consiste, au-delà du contenu spécifique de doctrines et programmes, dans une option mentale : c’est-à-dire dans la conviction que le véritable instrument pour affronter et résoudre les problèmes de l’univers-monde est le fidéisme » ; deuxièmement, « dans le contenus de n’importe quel populisme est implicite, comme élément général, le tribalisme ». Comme on le voit bien à travers ces passages cruciaux , dans le but de définir l’essence du populisme, Merker ne fait que s’appuyer sur une autre définition, soit-elle le tribalisme ou le fidéisme. En effet, même s’il essaie d’expliciter la logique de formation des idéologies populistes en nous donnant aussi une liste approximative des caractères saillants grâce auxquels un discours populiste peut se constituer, toutefois cela revient au seul but de sanctionner une opposition nette et radicale entre une série conceptuelle et historique, liée à une époque prémoderne et prépolitique – dont le termes seraient populisme-tribalisme-localisme – et une autre série liée à une époque soi-disant moderne et pleinement politique – afférents aux conceptions libéral-démocratiques-universalistes issues de la révolution de 89.

Dans une définition qui vaut comme thèse fondamentale de tout son livre, Merker affirme que le « populisme est la régression à un concept de peuple rendu absolu, aprioriste et, surtout, mythifié […] C’est en tout cas une entité indifférenciée dont on postule des “caractères nationaux” très généraux comme une globale identité mythique à laquelle toute autre identité serait subordonnée ». À ce point, le populisme semble n’avoir plus rien à partager avec celles que Merker appelle les conceptions libéral-démocratiques qui seraient au fondement du monde moderne occidental .

Il faut prêter attention à l’usage et à la fréquence avec laquelle le terme de « régression » paraît dans le texte de notre auteur, du moment qu’il peut relever d’une conception de philosophie de l’histoire née juste à l’époque des Lumières et soutenant toute son interprétation du phénomène du populisme. En conséquence, l’usage du terme de « régression », rapporté au populisme, pourrait nous indiquer le type de relation existant entre le Moderne et le Prémoderne, au cas où telle relation pourrait être effectivement établie. Pour Merker, le populisme, dans toutes ses différentes « combinaisons de l’apparaître » historique, est le signe d’une régression à des formes de vie tribale et à des conceptions prépolitiques et prémodernes agrégeant une collectivité. C’est ce qu’on peut voir de manière explicite dans les considérations qu’il produit à propos du nazisme, qui constitue, en substance, le spectre silencieux mais toujours revenant autour duquel s’articule une mise en examen d’un nombre de références, de courants politiques et de textes philosophiques assez remarquable – de Edmund Burke à de Maistre jusqu’à Heidegger, en passant par le People’s Party américain du début XIXème siècle et le Risorgimento italien de la moitié du XVIIIème. (Et ce n’est pas par hasard, donc, que Merker arrive à affirmer que le « populisme nazi [est] la forme la plus réalisée de populisme en tant que populisme d’État »). Le résultat final produit par cette mise en examen, traversant le champ de la philosophie, de la littérature et de la politique, est une conception du populisme entendu comme une « entité indifférenciée » mais autonome qui, bien qu’assez peu contournable, trouve dans l’image ethnologique de la communauté tribale l’élément le plus caractérisant. Le repérage de ce noyau conceptuel – de cette marque – dans un texte de littérature ou bien dans une programmation politique est un indice, sinon un signe, de populisme, c’est-à-dire d’un retour au Prémoderne. Pour revenir au cas historique concernant l’idéologie populiste mis en place par le régime nazi, Merker remarque comme dans l’usage du concept de Volkstum, dont « la particularité nationale-populaire ethnique a une connotation de séparation et de fermeture en soi-même, ce qui était supprimée était l’idée de nation qui était entrée en elle par la Révolution française, c’est-à-dire la composante universaliste des droits de citoyenneté ». Les idéologues en adoptant du national-socialisme le concept de Volkstum « ce qui automatiquement régressait était le peuple-nation de valence politico-démocratique moderne ».

Le cas historique du nazisme met en pleine évidence une des caractéristiques constitutives d’un peuple produit par une idéologie populiste : le caractère prépolitique de cette collectivité. Si Merker insiste tellement sur l’adoption d’une perspective du populisme entendu comme régression, c’est dans le seul but de le mettre dans un rapport d’opposition radicale et inconciliable avec « les valeurs démocratico-politiques acquises par le concept de peuple en 89 ». L’idée d’un peuple-nation à caractère universaliste dont la matrice fondante est représentée par « la collectivité de 89 prédisposée, en vertu de sa structure, à une inclusion de citoyens de plus en plus ample », produit de la Révolution française qui, selon Merker, est une révolution essentiellement libéral-démocratique, ne peut trouver aucun point de lien, d’ancrage, de continuité avec une forme de vie indiquée sous l’étiquette ethnologique de tribalisme et considérée comme prépolitique. Prépolitique puisque les hommes qui la forment n’ont pas choisi d’en faire partie ou, en d’autres termes, une communauté où les hommes n’ont pas eu la liberté, ce que Merker appelle, de manière présumable et selon une formule assez énigmatique, l’option mentale, de décider les modalités de constitution et de gestion d’une telle communauté et de sa sphère publique. Le caractère saillant d’une communauté de tel type consistera, alors, dans le fait que les individus en faisant partie « sont hétéronomes. Qu’il s’agit d’un lien biologique dans un cas ou métaphysico-théologique dans un autre, de toute façon ceci me dépasse parce qu’il m’empêche de muter, réviser, contrôler les valeurs sur lesquelles se base la collectivité ». La Révolution française et les principes contenus dans la Déclaration institueraient donc, on l’a vu, le moment d’entrée dans la modernité, c’est-à-dire, ce qui est la même chose, le moment d’entrée dans une époque pleinement politique en tant que fondée sur des conceptions libéral-démocratiques. Aucun autre facteur historique, ni aucune autre idéologie, ne peuvent être comptées parmi les éléments qui ont contribué au plein accomplissement de la modernité – ni la Commune parisienne, ni la doctrine marxiste, ni la lutte de la classe ouvrière entendue comme le sujet politique révolutionnaire. Rien de tout cela. Seulement et simplement « les conceptions libéral-démocratiques (et leurs dérivations historiques) dérivant, en ligne de principe, du dépassement de la vie tribale ». À ce point de notre intervention critique on retrouve ce que plus haut on avait signalé comme une conception de philosophie de l’histoire née juste à l’époque des Lumières et soutenant l’interprétation du phénomène du populisme que notre auteur nous offre. Si effectivement on peut utiliser des concepts comme dépassement, d’un côté, et de régression, de l’autre, il est parce que, sous-jacente à l’interprétation du populisme proposée par Merker, on peut relever distinctement d’une approche idéaliste de l’histoire, interprétée comme un mouvement continu, linéaire et progressif, bref, un idéalisme s’articulant dans une philosophie de l’histoire qui semble recouper quelques unes des thèses fondamentales du philosophe libéral italien Benedetto Croce, à propos de l’histoire comme lieu du déploiement et validation de la liberté de l’individu qui agit et pense dans l’histoire, pour l’histoire. On peut situer le point de liaison entre une philosophie de l’histoire de matrice hégélienne et une approche politique délibérément libérale, dans la philosophie idéaliste de Croce, et cette liaison peut être validée à plus forte raison si l’on considère ce point commun fondamental : le populisme, entendu comme un phénomène d’agrégation sociale s’instituant à partir d’une idéologie formant des identités populaires, est analysé sous la forme conceptuelle d’une catégorie idéale, de la même manière et avec le même procédé intellectuel dont s’équipe la philosophie de Croce afin de partager la production culturelle humaine en différentes formes correspondant à autant de catégories idéales – la Poésie, la Philosophie, la Science. La définition du populisme comme une « entité » est le signe le plus évident de cette approche catégorielle et point du tout empirique, qui pense à travers des catégories idéales et autosuffisantes les différentes constructions historiques, soient-elles discursives ou politiques, du peuple. Comme le dit Ernesto Laclau, dans les dernières pages de son essai On Populist Reason, « l’histoire est, au contraire, une succession discontinue de formations hégémoniques qui ne peuvent pas être réglées par une écriture qui dépasse leur historicité contingente » parce que, à la différence de l’entité idéaliste proposée par Merker, toujours valide de la définition du peuple produit par le populisme, « le moment contingent de la nomination assume un rôle capital et constitutif » dans la construction (hégémonique) d’un peuple. La différence entre ces deux approches ne pourrait être plus marquée.

Pour revenir au terme de « régression », on peut affirmer, finalement, qu’il représente, à l’intérieur du tissu interprétatif visant à donner intelligibilité au phénomène du populisme, la clé conceptuelle à travers laquelle on peut arriver à déchiffrer le type de relation entre la modernité, entendue dans son aspect politique, comme institution de la politique, et « cette épave marginale du passé » qui serait le populisme avec ses diverses apparitions historiques. Au seul but de donner une grille interprétative alternative et opposée par rapport à celle que Merker propose et touchant la compréhension du rapport entre la modernité et la prémodernité, on pourrait reformuler notre question fondamentale de la manière suivante : « s’il est vrai que l’esclavage est tellement étranger aux principes du républicanisme et de la modernité, pourquoi a-t-il fonctionné si bien et pour si longtemps dans l’histoire des républiques modernes en tant que base solide de leur constitution et non pas comme une épave marginale du passé ? ». L’esclavage, ici, appartient à la même série conceptuelle et historique à laquelle on avait assigné le phénomène du populisme. Comme affirment très nettement et lucidement Negri/Hardt, « la modernité possède deux visages. Avant de l’identifier avec le rationalisme, avec les Lumières, avec la rupture de la tradition, avec la sécularisation etc., la modernité est une relation de pouvoir […] Les forces de l’antimodernité ne sont pas au dehors de la modernité, mais complètement à l’intérieur des relations de pouvoir qui la qualifient ». Or, sans vouloir entrer dans le discours philosophique de Negri/Hardt, et sans vouloir non plus nous enfoncer dans la masse de problèmes que ce compliqué rapport entre modernité et pré- ou anti-modernité nous pose, nous voulons nous limiter ici à mettre au centre de l’attention du livre de Nicolao Merker une question fondamentale qui, dès le début de ce livre, nous laisse interdits, du moment qu’elle demeure sans réponse : il s’agit du rapport épistémologique entre le Moderne et le Prémoderne, qui est aussi bien un rapport d’historicité. Parce que, s’il est vrai que le populisme n’arrête pas de se présenter maintes fois dans l’histoire moderne de l’occident, dans ses doctrines politiques comme dans les textes de littérature et de philosophie parmi les plus hauts formant sa tradition, comment donner raison, alors, à une perspective qui confirme une lecture négative et passéiste de ce phénomène, en le faisant reculer à une dimension prémoderne, prépolitique ? En réalité, dans le dernier chapitre de son livre, Merker essaie de trouver une solution à cette question nodale mais, avant d’y arriver, pour enfin conclure, on veut reprendre très brièvement quelques passages parmi les plus significatifs connotant le populisme, afin de vérifier la validité théorique et factuelle de la solution proposée.

En analysant un des textes du plus important idéologue inspirateur du Risorgimento italien, Giuseppe Mazzini, Merker constate qu’il présente « un édifice moral hyperbolique et une pauvreté d’horizon spécifiquement politique ». Il continue son analyse en disant que « cela n’est pas une surprise. Les populismes de quelconque nature, après avoir beaucoup célébré le peuple, sont rétifs à lui donner des instruments avec lesquels il puisse effectivement décider quelque chose. Á décider sont des individus charismatiques [...] Le peuple demeure une entité vague et générique ». Si le peuple demeure toujours comme « une entité vague et générique », il existe néanmoins un élément spécifique à tout populisme qui consisterait à ne pas donner à son propre peuple les instruments pour s’autogouverner. Et pourtant, le rapport opératoire, c’est-à-dire historique, qui lie la formation contingente d’un peuple au discours populiste lui correspondant, n’est pas davantage éclairci. Mais on continue avec notre rapide examen. Dans un autre passage, qui est la continuation logique et conséquente de celui que l’on vient de citer, Merker soutient que « la mythologie du Chef agissait à plusieurs niveaux. D’abord la délégation de toute chose au Chef exprimait parfaitement l’attitude antipolitique enracinée au populisme. Ensuite, elle fonctionnait comme antidote au libéralisme européen ». Ce qui est mis en évidence ici, et de façon assez explicite, concerne ce qu’on a appelé le rapport d’opposition radicale et inconciliable entre les principes politiques libéral-démocratiques et le caractère mythique de tout discours populiste. En conclusion de notre assez bref examen on veut mentionner une dernière citation où notre auteur remarque comme, en dépit d’une « tentative d’objectivité descriptive phénomenologico-sociologique […] la véritable option [du populisme] allait encore une fois en direction de l’exaltation de l’irrationnel, de l’article de foi qu’il fallait accepter avec les yeux fermés », c’est-à-dire le fidéisme.

Les trois passages qu’on vient de citer, avec les autres mentionnés tout au long de ce bref exposé, décrivent ceux qui sont les caractères saillants parmi les plus importants autour desquels peut prendre forme un peuple s’articulant à partir d’une idéologie populiste. Ils forment le bloc fondamental et substantiel sur lequel la raison populiste peut gagner sa bataille contre les conceptions politiques libéral-démocratiques. Mais, même si l’on pourrait être d’accord avec cette liste de caractères saillants inhérents à tout discours populiste, toutefois ceux-ci atteignent une telle ampleur, une telle différenciation interne, un tel degré d’hétérogénéité que, finalement, on n’arrive pas à saisir en quoi consisterait vraiment le phénomène social du populisme, correspondant à la difficulté d’en donner une définition ; ni, de l’autre côté, on n’arrive à comprendre les différences spécifiques propres à toute « combinaison de l’apparaître » historique du populisme. Aussi dans le cas du livre de Nicolao Merker, nous semble valide ce que Laclau dit quand il remarque comme « une caractéristique persistante de la littérature sur le populisme est la réticence, ou la difficulté, à donner un sens bien précis au concept ». Cela à cause d’une « perspective analytique [qui] propose un modèle de rationalité politique qui envisage le populisme en terme de manque – indétermination, vide idéologique », ce que nous avons appelé, plus en haut, une perspective négative et passéiste du phénomène politique du populisme. À l’envers de cette perspective, l’on pourrait avancer la même proposition critique qu’Alain Brossat avance par rapport à un autre syntagme performant notre actualité, celui du « droit à la vie ». Il se demande, en fait, s’il « ne conviendrait-il pas mieux de tenter d’identifier, dans le labyrinthe même des différentes configurations où ce motif prend forme, les indices de son indétermination constitutive ? »

« Le rapport entre modernité et tradition », affirme notre auteur dans les dernières pages de son livre, « demande donc avant tout, pour ne pas aboutir à des impasses, que l’on dénoue avec conscience critique justement le concept de tradition ». Reformulé en termes politiques, « il faut, donc, pour éviter des lacérations de la société civile, une culture politique libérée des identités ethniques “prépolitiques”, c’est-à-dire prémodernes […] Il s’agit de mettre en corrélation la nation-ethnos, le peuple ethnique et ses patrimoines, avec la nation-demos, la nation du peuple politique, et non pas le contraire ». Voici explicité le type de rapport qui, selon Merker, il devrait y avoir entre le moderne et la tradition, entre une forme de collectivité agrégée dans l’image d’un « peuple-ethnos », et une autre collectivité, plus inclusive et universaliste, agrégée dans l’image du « peuple-demos », dont le prototype serait la nation-peuple issue de la Révolution française avec les principes contenus dans sa Déclaration.

Et, pourtant, en nous donnant à travers l’image du « peuple-demos » un concept descriptif et à la fois normatif sur lequel une société devrait prendre le modèle de son articulation, il ne nous explique pas, finalement, pourquoi nos sociétés modernes, libérales et démocratiques tendent à s’articuler d’une façon différente, sinon opposée à celle souhaitée par Merker. La question posée par Laclau reste au fond, dans ce livre, encore totalement ouverte : « le populisme est réellement une phase transitoire, fruits de l’immaturité des acteurs sociaux, destiné à être toujours dépassé dans un deuxièmement moment, ou, au contraire, il est une dimension constante de l’action politique, qui nécessairement affleure (avec des différentes gradations) dans tous les discours politiques, bouleversant et en rendant encore plus compliquées les opérations des soi-disant idéologies “mûres” ? »

Pour terminer notre intervention critique, il faudrait plutôt demander à Merker si l’interprétation du populisme qu’il veut nous présenter dans son travail, n’est pas, elle aussi, une tentative de rendre hégémonique et donc dominante une lecture bien déterminée de ce phénomène politico-social, et notamment une lecture libéral-démocratique tout en dépit d’autres possibles et divergentes lectures. Analysée sous cette focale, on pourrait envisager son œuvre, et bien d’autres encore, comme une position culturelle et politique répondant à des demandes populaires et se construisant autour de ces demandes populaires, à l’intérieur d’une lutte plus générale qui est celle pour l’hégémonie d’un front populaire opposé aux autres, d’une idée de peuple opposée à une autre.

Bibliographie

Alain Brossat, Droit à la vie ?, Seuil, Paris 2010 ;

Bendetto Croce, La storia come pensiero e come azione, Laterza, Roma-Bari, 1978 ;

Antonio Gramsci, Quaderni dal carcere, Quaderno 12 (XXIX) 1932, Einaudi, Tornio 2007, Edizione critica dell’Istituto Gramsci, a cura di Valentino Gerratana ; Gramsci dans les textes, recueil réalisé sous la direction de François Ricci, Éditions sociales, Paris 1975.

Ernesto Laclau, On Populist Reason, Verso, London, 2005 ;

Antonio Negri/Michael Hardt, Commonwealth, Belknap Press of Harvard University Press, 2009 ; Comune. Oltre il privato e il pubblico, Rizzoli, Milano 2010 ;

Nicolao Merker, Filosofie del populismo, Laterza, Roma-Bari, 2009 ;

Marco Revelli, « Come se niente fosse », Il Manifesto, 28-02-2012. Marco Revelli, « Come se niente fosse », Il Manifesto, 28-02-2012. La sigle TAV (« treni ad alta velocità ») est la correspondante de celle française TJV. Le nouveau projet de TAV qui est en question en Val de Susa, et contre lequel une grande partie de la population de la vallée se mobilise depuis vingt ans, prévoit la « construction » d’un tunnel de la longueur de 57 km qui devrait relier la ville de Turin à celle de Lyon. Le coût estimé varie entre huit et vingt milliards d’euros. Pour en avoir un aperçu voir le lien : HYPERLINK "http://www.ilmanifesto.it/dossier/t..."http://www.ilmanifesto.it/dossier/t... . Nicolao Merker, Filosofie del populismo, Laterza, Roma-Bari, 2009, p. 8. Nicolao Merker, Filosofie del populismo, p. 10. Ernesto Laclau, On Populist Reason, Verso, London, 2005. Nicolao Merker, Filosofie del populismo, cit., p. 10. Ibidem, p. 9. Nicolao Merker, Filosofie del populismo, cit., 4. Ibidem, p. 8. Ibidem, p. 9 (italique à nous). cit. Ibidem, p. 11. Nicolao Merker, Filosofie del populismo, cit., p. 8. Ibidem, p. 150 (italique à nous). Ibidem, p. 43. Ibidem, p. 44 (italique à nous). Nicolao Merker, Filosofie del populismo, cit., p. 44. Ibidem, p. 20. Ivi cit. Bendetto Croce, La storia come pensiero e come azione, Laterza, Roma-Bari. Ernesto Laclau, On Populist Reason, cit. Antonio Negri/Michael Hardt, Commonwealth, Belknap Press of Harvard University Press, 2009 ; Comune. Oltre il privato e il pubblico, Rizzoli, Milano 2010, p. 79. Ibidem, p. 75. Nicolao Merker, Filosofie del populismo, cit., p. 95. Nicolao Merker, Filosofie del populismo, cit., p. 132-3. Ibidem, p. 148. Ernesto Laclau, On Populist Reason, cit. Ernesto Laclau, On Populist Reason, cit. Alain Brossat, Droit à la vie ?, Seuil, Paris 2010, p. 30. Nicolao Merker, Filosofie del populismo, cit., p. 179. Ibidem, p. 174. Ernesto Laclau, On Populist Reason, cit. « Une des caractéristiques les plus importantes pour tout groupe qui se développe en direction de la domination est la lutte pour l’assimilation et la conquête “idéologique” des intellectuels traditionnels », Antonio Gramsci, Quaderni dal carcere, Quaderno 12 (XXIX) 1932, Einaudi, Tornio 2007, Edizione critica dell’Istituto Gramsci, a cura di Valentino Gerratana, p. 1517 (italique à nous) ; Gramsci dans les textes, recueil réalisé sous la direction de François Ricci, Éditions sociales, Paris 1975.

 
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