dimanche, 11 décembre 2016|

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Jus post bellum, pardon et dénis historiques

Jus post bellum, pardon et dénis historiques avec références spéciales à l’Asie de l’Est après 1945 Yuan-horngj CHU Université Chiao-tung, Taiwan

Derrida associe « la globalisation actuelle, la dramatisation de la scène du repentir et des appels au pardon » à l’héritage abrahamique et au nouveau contexte des lois internationales. Bien que dans les cas du Japon, de la Corée et de la Chine, l’influence du monothéisme ne soit pas déterminante, Derrida suggère la prégnance d’un langage abrahamique universel en justice, politique, économie et diplomatie qui, à ses yeux, est le signe et le symptôme de cette globalisation. N’étant pas à même de comparer des civilisations dans les domaines de la guerre et de l’éthique, je laisse la question de l’héritage abrahamique en suspens. Toutefois, je considère que, depuis 1945, le théâtre du pardon a été conditionné par une nouvelle forme de globalisation avec le remaniement du concept des droits de l’homme et les notions nouvelles de crime contre l’humanité, génocide, guerre et agression. De plus, je vois le théâtre des appels au pardon et celui des procès pour crimes de guerre comme partiellement distincts du domaine de la justice d’après guerre, celui-ci récemment appelé jus post bellum. Cet article tend à démontrer comment ces deux théâtres entraînent des dénis historiques et se révèlent complémentaires. I. Une mémoire problématique Apparemment, pardon et justice d’après-guerre appartiennent à deux registres distincts. Comme l’a souligné Vladimir Jankélévitch, le pardon se situe en dehors de tout cadre juridique. La justice, contrairement au pardon qui supprime toute demande de réparation et de restitution, exige que la personne jugée responsable réponde de ses actes. En ce sens, le pardon va à l’encontre du système juridique et éthique. Nous pouvons pardonner ou être justes, pourtant, nous ne pouvons pas pardonner et être justes. De même, Paul Ricoeur insiste sur le fait que le pardon ne découle pas de la loi mais la dépasse dans sa logique comme dans sa finalité. Le pardon, qui provient du don et de la surabondance, s’oppose à l’équivalence qui préside à la justice. Cependant, pardon et justice s’entremêlent. Jankélévitich, dans un essai intitulé, Pardonner ? , craint que celui qui pardonne permette au coupable de s’en sortir à trop bon compte, que la naïveté de la réconciliation et des excuses soit synonyme d’offense pour les victimes. Cette crainte résulte-t-elle de questions d’ordre juridique ? Selon Ricoeur, on ne peut s’empêcher de penser que le pardon ait un effet secondaire sur l’ordre juridique dans la mesure où le fuyant, il le menace. Pardon et justice sont finalement intimement liés dès lors que vient s’ajouter la question du devoir de mémoire. Le pardon aurait dû prendre le chemin de l’inoubliable, celui de la dette infinie et de l’erreur irréparable. Ricoeur, citant Olivier Abel, précise : « Même si le pardon est un devoir, il connaît des limites. Son ‘projet’ n’est pas d’effacer la mémoire ni d’oublier. Au contraire, son projet, de faire abstraction de la dette, est incompatible avec celui de faire abstraction de ce qui a été oublié ». De même Jankélévitch insiste sur le fait que la discontinuité de l’oubli est rendue possible par la richesse de la mémoire. En d’autres termes, pour pardonner, il est nécessaire de se souvenir. En droit, le devoir de mémoire a valeur d’impératif. Se référant à la valeur exemplaire de souvenirs traumatiques, Ricoeur considère que c’est la justice qui transforme la mémoire en projet et que c’est ce même projet de justice qui laisse présager le futur et impose le devoir de mémoire. Toutefois, le travail de mémoire reste problématique. La mémoire, au gré de variations offertes par le travail des formes narratives, peut devenir idéologique. On assiste ainsi à des récits d’événements fondateurs, de gloire et d’humiliation, imposés à la mémoire par l’histoire officielle, l’histoire « autorisée », celle apprise et célébrée. Il s’agit dès lors d’une mémoire institutionnelle, enseignée, forcée, qui enrôle comme mémorables tous les événements tenus pour remarquables, voire fondateurs en ce qui concerne l’identité commune. La frontière du récit est ainsi placée au service d’une limitation de l’identité qui définit la communauté. A l’histoire enseignée, apprise, célébrée, viennent s’ajouter les commémorations habituelles qui cèlent un pacte extraordinaire entre souvenir, mémoire et commémoration. L’historiographie pose également problème à la mémoire. Dans un avant-propos aux Massacres de Nankin dans l’histoire et l’historiographie, Charles Maier, qui compare les controverses relatives aux massacres de Nankin à celles de l’holocauste nazi, retient que la confrontation historique avec le passé ne peut être dissociée de la situation politique actuelle. Les intérêts et les divisions politiques jouent un rôle important dans la perception historique tenue pour plus ou moins acceptable. Il rappelle que ceux qui reprochent au Japon de faire « obstacle » aux accusations de crimes de guerre devraient se rappeler combien la quête de transparence historique fut longue et complexe dans le contexte de l’Allemagne. Pour que la RFA émerge comme nation souveraine, il fallut indemniser les survivants juifs et obtenir une réconciliation politique avec la France. En Allemagne, en 1964, lors des premiers procès intentés au personnel des camps de concentration, l’autocritique fut limitée. Il était plus facile de faire comparaître en justice d’anciens gardiens que des fonctionnaires, des juges, des banquiers, des industriels et des professeurs dont l’enthousiasme et la connivence avaient pourtant contribué à l’entreprise meurtrière. Jusqu’à la coalition avec le parti social-démocrate, qui gouverna longtemps seul, et l’arrivée d’un parti de gauche critique et énergique, les Allemands avaient évité toute confrontation directe avec leur histoire. Au Japon, dans les années 50, des intellectuels, des écrivains et des universitaires ont dénoncé les responsabilités de leur pays durant la guerre. Cette question, il est vrai, a en partie été noyée par la croissance économique du Japon des années 70 et inversée par une mobilisation véhémente de l’opinion publique niant les responsabilités du Japon pendant la guerre et les souffrances infligées par l’armée impériale aux populations d’Asie. Dans une étude approfondie des massacres de Nankin, Takashi Yoshida a démontré que ce qui est en jeu pour les négationnistes est moins le souvenir des victimes chinoises qu’une question propre au Japon. Leur mission est de ne pas laisser « l’histoire nationale du Japon à l’attention du peuple japonais » être entachée par des récits historiques jugés masochistes, sombres et apologétiques. Soucieux de préserver une « histoire nationale » dont « les Japonais » peuvent être fiers, ils passent sous silence tout ce qui pourrait porter atteinte à leur vision idéale du Japon pendant la guerre. Par conséquent, ce n’est pas simplement une question d’amnésie collective et de déni, mais avant tout un lien complexe entre la culture politique actuelle du Japon et l’histoire de la société d’avant-guerre. Harry Harootunian illustre cette relation par la visite au sanctuaire de Yasukuni, censée unifier la nation et qui une fois de plus fait office de mémoire nationale. Pour bon nombre de Japonais, le sanctuaire de Yasukuni est devenu un lieu à la mémoire de tous ceux qui ont volontairement sacrifié leur vie pour la nation. A Yasukuni, personne ne se demande jamais si cette guerre était « juste », pour la simple raison qu’il est entendu que toutes les guerres du Japon furent « justes ». Dans un même temps, le rôle du gouvernement impérial et le souvenir des exactions commises en Asie sont effacés ou déplacés par le processus de victimisation des mouvements pour la paix d’Hiroshima. La destruction par l’arme nucléaire d’Hiroshima et de Nagasaki a servi à exonérer le Japon de ses responsabilités. La majorité des Japonais ont trouvé facile d’oublier ce qui fut commis en Asie, reléguant les événements au rang de mauvais rêve survenu dans un lointain passé. Par contre, ils se sont empressés de mettre en avant leur attitude héroïque face aux souffrances infligées par l’arme atomique, se plaçant ainsi en marge des autres peuples asiatiques. Les personnes pour qui le sanctuaire de Yasukuni est au cœur de la mémoire nationale et des commémorations pour les soldats japonais tombés au combat, sont exactement les mêmes qui se font les porte-parole des campagnes rejetant toute forme d’excuse officielle. Pour les victimes des atrocités commises par le Japon, les massacres de Nankin, la prostitution forcée des “femmes de réconfort”, les expériences biologiques de l’unité 731 et la marche de la mort de Bataan sont devenues des événements symboliques et un instrument politique dans le cadre de luttes nationales comme internationales. Parmi ces atrocités, le massacre de Nankin s’inscrit au cœur des griefs exprimés par la Chine au point de devenir un motif d’unité nationale. Dans les pays qui ont combattu le Japon, il suscite également des sentiments anti-japonais qui restent bien ancrés. Comme Mark Eykholt l’a souligné, la Chine utilise les atrocités japonaises commises en temps de guerre pour à la fois jouer le rôle de victime et d’intimidateur. La ferveur nationale qui s’est développée autour de cette question fournit au gouvernement chinois une arme puissante pour intimider le Japon. La Chine a démontré qu’elle était prête à faire usage des médias, manifestations et menaces diplomatiques pour que le Japon lui accorde tous les égards qui lui sont dus. Ainsi, la Chine peut aisément souligner le contraste entre son passé de victimes et son présent de puissante nation en plein essor qui refuse toute nouvelle forme de domination. Toutefois, l’équilibre reste incertain, et les réactions du peuple, différentes de celles des autorités, peuvent s’avérer source de problèmes. Les étudiants chinois ont prouvé leur volonté d’utiliser leur ressentiment vis-à-vis du Japon comme base à leurs revendications anti-gouvernementales. En 1985, cela commença par des protestations de faibles envergures, suivies un an plus tard par des manifestations plus importantes pour finalement aboutir aux événements de la place Tiananmen, en mai 1989, montrés sur les écrans de télévision du monde entier. Les leaders du régime chinois savaient pertinemment que le mouvement étudiant s’inscrivait dans la lignée du mouvement du 4 mai. Dès 1919, les activistes du 4 mai avaient dénoncé l’impérialisme japonais et la corruption, réclamant la démission de trois ministres incapables de s’opposer à une clause du traité de Versailles attribuant au Japon les territoires du Shandong qui étaient jusqu’alors sous le contrôle de l’Allemagne. En 1921, le mouvement du 4 mai avait également ouvert la voie à la création du Parti communiste chinois qui, jusqu’à sa prise du pouvoir, en 1949, a souvent tiré bénéfice du mouvement. Toutefois, depuis les années 80, les étudiants, qui dénoncent la forte charge politique des commémorations, posent un redoutable défi au gouvernement en mêlant sentiments anti-japonais et colère contre la corruption de l’état. La mémoire de la guerre est une construction idéologique au service d’intérêts politiques. Les nations modernes constituent des communautés qui ont la langue pour seul point commun dans leurs débats. Il convient donc de ne jamais envisager en bloc ce que les nations pensent et croient. Les tentatives des révisionnistes japonais de nier ou de minimiser l’inhumanité des massacres de Nankin n’ont pas seulement conduit à des critiques, de part le monde, multipliant les comptes-rendus de la cruauté des événements, mais elles ont aussi encouragé des historiens japonais à étudier plus en détails les atrocités commises par le Japon durant la guerre. Tandis que dans le domaine de l’éducation, la censure touche les manuels scolaires, l’historien japonais, Icnaga Saburo, a engagé une longue bataille juridique et remporté le soutien de milliers de sympathisants japonais qui luttent courageusement contre les amnésies du système éducatif. Le Guomindang qui avait combattu le Japon est un parti qui n’est plus au pouvoir à Taiwan. Quant au Parti communiste, y compris dans ses commémorations du massacre, il ne peut aspirer à un discours de mobilisation patriotique sans courir le risque de troubles et d’effets inverses à ceux recherchés. II. Excuses nombreuses et dénis constants Accuser le Japon de n’avoir jamais présenté d’excuses n’a aucun sens. Une simple recherche sur Internet montre que depuis les années 70, l’empereur Hirohito, de nombreux Premiers ministres et des secrétaires d’Etat se sont de nombreuses fois excusés auprès de la Chine, de la Corée et d’autres pays asiatiques. Toutefois, le négationnisme demeure populaire. Le ministre de l’Education, Fujio Masayuki, fervent défenseur de la thèse visant à disculper le Japon d’exactions commises durant la guerre, a déclaré en 1986 que le massacre ne constituait q’une « partie de l’histoire » et que le procès de Tokyo avait été « une revanche raciale ». Okuno Seisuke, jeune membre du conseil d’Etat, en visite au sanctuaire de Yasukuni, en 1988, a pour sa part considéré que le Japon n’avait pas été le seul agresseur et qu’il n’avait d’ailleurs existé aucune intention d’agression. Des mots tels que « viol » et « agression » étaient bannis des manuels scolaires. Les Japonais qui avaient le courage d’enquêter sur les atrocités commises par le Japon durant la guerre étaient sans cesse attaqués et leurs travaux accusés de répandre « la propagande ennemie ». Un journal de guerre a été découvert dont la publication était pleine d’erreurs intentionnelles afin de falsifier le document original. Les anciens soldats qui se sont excusés publiquement pour leur rôle dans le massacre de Nankin ont fait l’objet de critiques virulentes et de menaces de mort. Motoshima Hitoshi, l’ancien maire de Nagasaki, qui en 1988 a dit reconnaître les responsabilités de l’empereur durant la guerre, a été harcelé et blessé par balle lors d’une tentative d’assassinat. Comme l’a souligné Iris Chang, il s’agit d’atrocités réitérées, non pas pour enterrer les victimes comme ce fut le cas en 1937, mais pour les enfouir dans le néant de l’histoire. Ces mesures révisionnistes, en plus de provoquer des crises diplomatiques, ont jeté le discrédit sur les excuses officielles fréquemment présentées par le Japon, celles-ci étant jugées hypocrites et décevantes, synonymes de simulacre, de calcul et de rituel vidé de sens. Les Premiers ministres japonais ont présenté des « excuses sincères ». Il y eut également des négociations officielles sérieuses en vue d’un processus de réconciliation favorable à une normalisation des rapports entre gouvernements. Comme toujours dans le domaine de la politique, la langue du pardon était tout sauf désintéressée. Pour tous ceux qui restent fiers de leur « histoire nationale », qui passent sous silence tout incident susceptible de ternir leur vision idéale du Japon, il n’a bien évidemment jamais été question de demander pardon, de reconnaître les fautes passées ni de manifester le moindre signe de repentir. Sur la scène diplomatique de l’Asie de l’Est, excuse rituelle et déni historique, orchestrés simultanément, servent des objectifs politiques contradictoires. D’un côté, les excuses officielles répétées visent à la réconciliation entre états et au rétablissement de relations normales. D’un autre côté, le déni constant des crimes de guerre vise à renforcer l’identité et la fierté nationales. La souveraineté de l’état nation continue de dominer le théâtre du repentir et de pardon. Elle reste aussi profondément ancrée qu’elle monopolise, de nos jours, la violence légitime, la police, les armées et le droit de déclencher des hostilités. Il reste difficile d’imaginer, comme l’a rêvé Derrida, un pardon digne de ce nom, non conditionné par les intérêts de l’état nation et sa souveraineté. En Asie de l’Est, où les aspirations nationalistes sont fortes, ce rêve semble encore plus lointain. Dans ce cas précis, c’est une tâche difficile que de libérer la mémoire collective et l’historiographie des intérêts dominants de l’état qui fonctionnent au gré des sempiternels lieux de mémoire, commémorations, manuels scolaires, voire travaux universitaires. III. Jus pos bellum Dans le contexte d’une « nouvelle ère d’intervention humanitaire » et de terrorisme international, la théorie de la « guerre juste » a bénéficié d’une réhabilitation. Comme l’a montré Noam Chomsky, en 2002, le New York Time s’est fait le porte-parole du consensus occidental en présentant « les bombardements en Afghanistan comme une guerre juste ». Comme le soulignent Michael Hardt et Antonio Negri, la récupération de l’ancienne conception de « guerre juste » remonte à la guerre froide où elle avait servi de base à la politique de limitation de l’expansion du communisme défendue par le politologue George Kennan auprès d’Henry Kissinger. La guerre froide était alors conçue comme une guerre juste dans la mesure où elle permettait d’endiguer la menace soviétique. La guerre juste devint alors une justification morale en vue de maintenir un statut permanent d’ordre mondial et l’idée de justice de la guerre froide fournit un prétexte aux guerres impérialistes actuelles. En 1991, la guerre du Golf avait pour projet de créer « un nouvel ordre mondial ». La politique de l’administration Clinton pour le maintien de la paix et la guerre humanitaire a conduit à un nouvel ordre politique dans les Balkans. La guerre contre le terrorisme, lancée après les attaques du 11 septembre, a fait apparaître la fonction constitutive ainsi que la portée de la guerre dans l’ordre mondial. Depuis le 17e siècle, les penseurs politiques européens se sont efforcés de bannir le concept de guerre juste, répandu tout au long du Moyen âge - tout particulièrement durant les croisades et les guerres de religion -, et que Grotius a défini en ces termes : « La justice n’appartient pas au concept moderne de guerre ». L’intention était de séparer la guerre de domaines tels que la morale et la religion. Néanmoins, les guerres « justes » de la fin du 20e siècle et début du 21e se font l’écho implicite et explicite des anciennes guerres de religion. Dans le contexte de guerre contre le terrorisme et de diverses opérations militaires menées au nom des droits de l’homme, le concept de « guerre juste » est réapparu dans les discours de politiciens, de journalistes et d’intellectuels. Dorénavant, toute l’humanité est ainsi, en principe, unie face à des pratiques et à des concepts abstraits tels que le terrorisme. Qui plus est, « l’ennemi », de plus en plus indiscernable en tant que menace interne, conduit à la criminalisation de différentes formes sociales de contestation et de résistance. Traditionnellement, la guerre juste s’articule autour de deux points : jus ad bellum, le droit d’entrer en guerre, et jus in bello, le droit propre à la conduite de la guerre. Pendant très longtemps, rien de plus n’a été dit sur la phase terminale de la guerre en terme de fin des hostilités et de retour à la paix. Toutefois, récemment, un intérêt pour la justice d’après guerre, jus post bellum, est apparu. Ce regain d’intérêt a, semble-t-il, conduit à de nombreux conflits destructeurs : guerre du Golf en 1991, guerres civiles en Somalie (1992-1994), Bosnie (1992-1995) et Rwanda (1994-1995). En réponse aux conflits en Bosnie et au Rwanda, les Nations unies ont créé, à La Haye, le premier tribunal pénal international pour crimes de guerre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. A Bagdad, le tribunal spécial irakien pour crimes contre l’humanité a suscité autant d’intérêt que celui de tribunal de Nuremberg, l’attention étant à nouveau focalisée sur ce qui est permis ou non en temps de guerre et de conflit civil. IV. Recherche de la vérité ou justice des vainqueurs ? En prenant les procès de Nuremberg et de Tokyo pour modèles, les intellectuels progressistes soutiennent que les tribunaux internationaux construisent une paix durable en, premièrement, éliminant les leaders ennemis ; deuxièmement, traquant les criminels de guerre ; troisièmement, réhabilitant les anciens pays ennemis ; quatrièmement, attribuant la responsabilité d’atrocités à des individus et non pas à l’ensemble du groupe ethnique ; et pour finir, recherchant la vérité sur les atrocités commises en temps de guerre. Parmi ces cinq arguments, « la recherche de la vérité » a été la moins controversée, la reconnaissance officielle des faits étant jugée capitale dans toute procédure judiciaire. Au procès de Nuremberg, un dossier de plus de cinq millions de pages a été constitué, publié plus tard en onze volumes d’actes judiciaires et vingt-deux de poursuites. Au procès de Tokyo, trente milles pages de preuves ont également été rassemblées. On peut « débattre autant que l’on voudra sur la justice du procès de Nuremberg, mais du point de vue de l’historien, on se trouve confronté à des sentences sans fondement ». En l’absence de preuves fondées, terrain propice aux dénis des atrocités commises, les tribunaux pour crimes de guerre ne sont pas en mesure de faire taire de tels arguments et leurs sentences peuvent être perçues comme la simple justice des vainqueurs. C’est bien ce qu’a dit Hermann Göring, depuis sa prison, pour commenter son acte d’accusation : « Le vainqueur sera toujours le juge et le vaincu l’accusé ». Le chef paramilitaire serbe, Zeljko Raznatovic, a quant à lui déclaré : « Je me rendrai au tribunal pour crimes de guerre quand les Américains seront jugés pour Hiroshima, Nagasaki, le Vietnam, le Cambodge et Panama ! » Des vainqueurs peuvent également tenir des propos similaires. Ainsi le général Curtis LeMay, qui avait pris pour cible des dizaines de villes japonaises et participé aux attaques à la bombe incendiaire sur Tokyo a reconnu : « Je suppose que si j’avais perdu la guerre, j’aurais été traduit en justice comme criminel de guerre ». Récemment, le spécialiste en droit international, Richard Falk, a trouvé « indéniable » que la guerre en Irak était un « crime contre la paix pour lequel les leaders allemands avaient été accusés, poursuivis en justice et punis au procès de Nuremberg ». En 1954, l’historien britannique, A.J.P Taylor a fait la remarque suivante : « Je ne comprends absolument pas ce qui signifie la culpabilité ou l’innocence en temps de guerre. Dans un monde où chaque état souverain veille avant tout à ses propres intérêts, il peut tout au plus être critiqué pour erreur, mais pas pour crime ». Taylor a également suggéré que la moralisation de la guerre a rendu les conflits encore plus brutaux : « Les plans de guerre de Bismarck ont tué des milliers de personnes tandis que les guerres juste du 20e siècle ont fait des millions de morts ». Sous ces critères moraux, qui engendrent des crimes de guerre incompréhensibles aux yeux de Taylor, c’est bien d’un « nouvel ordre mondial » dont il s’agit. Dans Le Nomos de la terre, publié en 1950, Carl Schmitt fut peut-être le premier à analyser « la transformation du sens donné à la guerre » entre 1914 et 1945, avec la vision « d’un nouvel ordre mondial » se profilant à l’horizon. En août 1914, la Première Guerre mondiale débuta comme une guerre classique, les puissances belligérantes se considérant comme aussi souveraines et légitimes les unes que les autres. C’est d’ailleurs ainsi qu’elles étaient reconnues par les lois internationales : justi hostes dans le sens de jus publicum Europaeum. Selon les lois internationales européennes, l’agression n’était pas encore passible d’accusation pour crime. Par « crimes de guerre » on entendait alors des crimes commis pendant les hostilités, soit des infractions qui avaient eu lieu en temps de guerre, jus in bello. Toutefois, en 1919, deux articles du Traité de Versailles annonçaient un changement : l’article 227, accusait l’ancien Kaiser, Wilhelm II, et l’article 231, reconnaissait l’Allemagne responsable de la guerre d’agression et des dommages subis par les gouvernements alliés. En 1924, le Protocole de Genève pour la résolution pacifique des conflits internationaux contenait une déclaration selon laquelle la guerre d’agression constituait, pour la première fois de manière aussi explicite en Europe, un crime international. Comme l’a souligné Schmitt, dans le chaos que connut l’Europe entre 1919 et 1939, le dilemme entre la clause juridique du protocole de Genèvre condamnant la guerre et la question des motifs de guerre, tels que le réarmement et la sécurité, ne fit que s’aggraver. En fait, de 1919 à 1939, tous les efforts pour écarter les menaces de guerre en les criminalisant furent réduits à néant. Toutefois, en 1945, quand les Etats-Unis et l’URSS se mirent à dominer des états européens, ils se mirent d’accord et la criminalisation commença. Ce contexte historique permet de mieux saisir les querelles que suscitent certaines formes de dénis. Tout d’abord, la perception des tribunaux pour crimes de guerre selon laquelle leur objectif est moins la recherche de la vérité qu’un procès spectaculaire des vainqueurs. A titre d’exemples, David Irving a soutenu qu’Hitler avait été caricaturé, ceci dès le procès de Nuremberg où toutes les responsabilités lui avaient été attribuées. Selon Irving, « ces caricatures ont dès lors brouillé l’écriture de l’histoire ». Au Japon, le philosophe Ueyama Shunpei, s’en est pris à la version officielle de la guerre, version véhiculée par les médias et les Etats-Unis pour justifier la conduite des Alliés. Selon Ueyama, la guerre ne fut pas seulement une guerre comme une autre dont le but ultime aurait été la sauvegarde des intérêts nationaux. A ses yeux, un état souverain ne peut pas en juger un autre et il exprime de sérieux doutes quant à la justice rendue au procès de Tokyo à la lumière de l’implication des forces alliées dans les guerres de Corée, d’Algérie et de Suez. Le romancier, Hayashi Fusao, a publié une série d’articles intitulés, « Thèse sur la grande guerre en Asie de l’Est », dans lesquels il considère que le tribunal de Tokyo n’était qu’un acte de vengeance des vainqueurs, qu’il n’avait rien à voir avec la « justice », « l’humanité » ou la « civilisation », que la guerre n’avait pas été une guerre d’agression menée par le Japon, comme le tribunal l’avait prétendu, qu’il s’agissait plutôt d’une « guerre de cent ans » contre les agresseurs occidentaux. Tanaka Masaaki, l’ancien secrétaire du général Matsui Iwane, condamné à mort au procès de Tokyo pour son rôle de commandant en chef durant les massacres de Nankin, a écrit dans La Fabrication des massacres de Nankin, ouvrage publié en 1984, qu’il n’y avait pas eu de tueries aveugles à Nankin et que les prétendus massacres avaient été fabriqués de toute pièce par la propagande du procès de Tokyo et celle du gouvernement chinois. A ceux qui croient à la réalité des massacres de Nankin, l’ouvrage objecte qu’ils « ignorent que le tribunal n’a fait que rendre la justice des vainqueurs et que son but était de prouver de manière unilatérale et artificielle l’inhumanité et la cruauté de l’armée japonaise, overlook the facts that perjury laws were not applied to the Trial ». Fujioka Nobukatsu, professeur à l’université de Tokyo, a créé un groupe de recherches historiques dont le premier objectif était de récrire « l’histoire du procès de Tokyo » qui, à ses yeux, diabolise le passé impérial du Japon. Les exemples de ce type sont nombreux et démontrent que le procès de Tokyo reste hautement contesté. Selon les négationnistes, la vérité n’a pas été rendue et seul le passé impérial du Japon a fait l’objet d’une diabolisation. Selon eux, le tribunal était à la fois injustice et illégitime, nul et non avenu en terme de droit international, ne relevant pas d’une juridiction à même de juger les chefs de guerre pour des motifs, inédits jusqu’en 1945, de crime contre la paix et de crime contre l’humanité. Ils soutiennent que le tribunal a réussi à imposer au Japon une « version américaine » de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, qu’il a « lavé le cerveau » des Japonais pour les amener à penser que leur pays avait mené une guerre d’agression et pour saper la fierté nationale. Les querelles pouvaient ainsi se poursuivre indéfiniment. Rien n’est plus incertain que la “vérité” rendue par des tribunaux pour crimes de guerre. Les débats sur et contre le négationnisme ne peuvent se résoudre par des sentences. Tandis que ces tribunaux sont contestés, ils apparaissent comme l’invention des vainqueurs à qui revient le droit de juger, de condamner comme d’innocenter. Une difficulté soulignée par Derrida : chaque fois que le pardon est prononcé, cela suppose un pouvoir souverain, pouvoir nécessaire pour intenter un procès et condamner, éventuellement acquitter, amnistier ou pardonner. Les négationnistes qui contestent ce pouvoir souverain surenchérissent avec un autre idéal de souveraineté. L’idéal de l’absolue souveraineté des états nations, tout comme la loi internationale qui prévalut en Europe jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale et pour laquelle Schmitt écrivit un requiem en 1950, ont finalement trouvé leurs plus virulents défenseurs dans le camp des négationnistes du 21e siècle. V. Official Denier and Abstraction beyond Revision Le déni officiel et ? Comme Derrida l’a remarqué, « ce qui rend le pardon insupportable ou odieux, voire obscène, est l’affirmation de la souveraineté. Il s’adresse alors le plus souvent de haut en bas, confirmant sa propre liberté ou assumant le pouvoir de pardonner en tant que victime ou en son nom ». Par conséquent, le pouvoir qui autorise le pardon peut priver la victime de son droit de parole. En Asie de l’Est, après 1945, tout du moins à Taiwan, en Corée et en Chine, où eurent lieu des guerres civiles et de sévères répressions, la situation a été d’autant plus insupportable que les autorités qui ont négocié le pardon en vue de réconciliations internationales sont celles-là mêmes qui se rendirent coupables de meurtres odieux envers leurs concitoyens : à Taiwan, il y eut la répression du mouvement du 28 février 1947 ; en Corée du Sud, les massacres de Gwangju du 18 au 27 mai 1980, et en Chine, le 4 juin 1989, le massacre de Tiananmen. Jusqu’à la « réconciliation nationale », par un jugement révisé, normalement accompagné d’un changement de régime, les exactions commises par le pouvoir souverain étaient considérées comme des mesures nécessaires maintien de la sécurité nationale. Leurs victimes se voyaient criminalisées, considérées comme des hors-la-loi ou des contre-révolutionnaires dont les témoignages ne pouvaient circuler librement ni influencer la mémoire collective. En d’autres termes, tandis que pays asiatiques condamnent l’état japonais pour n’avoir pas exprimé de remords sincères, bon nombre d’entre eux agissent de la même façon en camouflant les atrocités infligées à leur propre peuple, faisant taire toute voix susceptible de porter préjudice au régime, de corrompre la fierté nationale ou la tradition révolutionnaire. Pire, comme cela s’est produit au lendemain des massacres de Tiananmen, des tribunaux politiques ont été créés pour faire « la vérité » sur des crimes dits contre-révolutionnaires. Ces événements, longtemps occultés par les autorités, ont fait l’objet d’une révision politique à l’issue de changements de régimes qui, à Taiwan comme en Corée du Sud, ont marqué une avancée démocratique. Entre 1993 et 1997, en Corée du Sud, deux anciens présidents responsables du massacre de Gwangju ont fait l’objet d’enquête, de mise en examen, de condamnation puis d’amnistie. Le 18 mai fut décrété jour de commémoration. A Taiwan, en 1995, le Président Lee a prononcé des excuses officielles pour les victimes du 28 février. L’année suivante, cette date était déclarée jour de commémorations nationales avec ouverture d’un mémorial. La révision historique de ces événements a marqué une nouvelle orientation dans l’historiographie et l’industrie de la mémoire. Les partis comme les politiciens, pour qui les calculs électoraux de leurs campagnes priment plus de tout, exploitent, manipulent et simplifient les ressentiments des victimes en haines raciales dont ils peuvent tirer profit. Ceci explique les relents nauséabonds et obscènes qui prévalent dans bon nombre de récits. A Taiwan, où l’on encourage les témoignages oraux, on assiste à un florilège de récits différents qui reflètent bien la complexité des événements passés. Toutefois, dans le cadre idéologique de leur publication, ces témoignages, le plus souvent réduits à de répétitives accusations de complots, sont récupérés par des partis et des politiciens plus que douteux. En Chine, le massacre de Tiananmen n’a toujours pas fait l’objet de la révision requise. La mémoire et l’histoire de l’événement restent tabou ou soumis à une stricte censure. Il est vrai que les événements du 4 juin sont loin d’être le seul épisode de l’histoire banni de la mémoire par le régime de Beijing. La période noire de la révolution culturelle de 1965-1976, bien qu’elle ait donné lieu au procès de la bande des quatre, dans les années 1980, a seulement conduit à l’inculpation d’un petit groupe de responsables, sans révéler l’ampleur des actes de barbarie et des crimes contre l’humanité. Une enquête sur cette sombre période, correctement menée, ne manquerait pas de mettre en cause le leadership du Parti. De part et d’autre du détroit de Taiwan, la guerre civile entre les communistes et le Guomintang chinois a scindé la mémoire collective en deux camps. Les deux régimes se sont appuyés sur leur propre version de l’histoire de la Chine qui, depuis la scission de 1927, a conduit à des dénis historiques mutuels qui, sous la forme d’une guerre civile inachevée, pourrait caractériser une forme particulière de révisionnisme. La guerre civile et la révolution chinoise des trois premiers quarts du 20e siècle permettent très difficilement de penser en termes de pardon et de justice. Pourtant, des meurtres organisés de grande envergure ont constitué des révolutions « légitimes », voire des « libérations ». Dans ce cas, nous célébrons et commémorons les événements sans exprimer de remords pour les excès de violence. Derrida a suggéré que nous sommes tous les héritiers d’événements qui portent la marque indélébile de crimes contre l’humanité. Il a bien entendu à l’esprit la révolution française, et il ajoute qu’elle permit « l’émergence de concepts tels que les droits de l’homme ou de crimes contre l’humanité ». Personnellement, je songe au trois années qui se sont écoulées après la libération de 1949, période durant laquelle des millions de personnes ont été tuées lors de conflits liés aux « réformes agraires », aux campagnes anti-révolutionnaires et aux purges. Pour ces victimes, peu de traces écrites subsistent. La violence était considérée comme constitutive d’une société qui s’autoproclamait « nouvelle ». Les intellectuels n’ont pas écrit pour les victimes des atrocités commises par l’état. Les écrivains n’ont pas écrit l’histoire de ceux à qui personne n’a demandé pardon. Ils n’apparaissent même pas dans les discours révisionnistes. Nous devrions admettre l’argument révisionniste selon lequel les procès pour crimes de guerre n’avaient pas les qualités requises pour aller suffisamment loin dans leurs accusations. Ces tribunaux ont ignoré les crimes commis par les vainqueurs, de même ceux perpétués pour des raisons politiques. En raison de ces manquements, on pourrait envisager un système international qui poursuivrait pour crimes de guerre aussi bien les vaincus que les vainqueurs, ceci selon des standards équivalents. Actuellement, on s’achemine vers une globalisation de l’histoire, de la mémoire des crimes de guerre et des crimes d’état. Ce mouvement, qui s’accompagne d’une dramatisation de la scène du repentir et du pardon, de procès contre des crimes de guerre, n’est pas l’antithèse de mouvements révisionnistes. Tous deux ont contribué à ces deux théâtres à travers le monde. L’antithèse se trouve peut-être dans ce que Camus, dans Le Témoin de la liberté, en 1948, a caractérisé comme « l’image trompeuse de l’histoire comme abstraction », à savoir une représentation idéologique, statistique et administrative, dans laquelle la mort devient invisible, « une civilisation où le meurtre et la violence sont déjà des doctrines en voie de devenir des institutions » dans lesquelles « les exécutants ont obtenu le droit de devenir des administrateurs ». De nos jours, de telles abstractions portent le nom de « guerre propre », de « guerre de libération » (destituer un despote), de guerre « pour la démocratie », de « l’humanité unie contre le terrorisme » et les pouvoirs souverains s’arrogent le droit de réprimer leur peuple au nom de la « révolution » ou de la « libération ». Une multitude de souffrances et de morts subsistent derrière les tribunaux pour crimes de guerre, la scène dramatisée du repentir et de pardon, de même derrière les querelles révisionnistes.

 
A propos de Ici et ailleurs
Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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