dimanche, 11 décembre 2016|

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La Gloire des pitres.

Quelqu’un a dit quelque chose ?

Que se passe-t-il dans notre démocratie lorsqu’un homme s’exprime et publie à l’adresse de ses contemporains des propos pensés, sentis, pesés, intelligibles et personnels ?

On s’en émeut.

Ce fut le cas récemment. La voix de Richard Millet s’est fait entendre. Oups !

On s’en est ému.

À peine une voix discordante se fait-elle entendre qu’on s’empresse de l’étouffer, comme si un incendie couvait sous la flamme. Qu’une parole enfin existe et sorte du lot, et elle est une menace pour l’ensemble de la société ! Le feu intérieur doit être maîtrisé au plus vite, avant qu’il se propage à l’extérieur, afin tout simplement que continue de régner la paix sociale, principale raison d’agir de notre république aux abois.

Curieux mécanisme, réglé comme une horloge suisse, et qui revient comme les saisons… Tiens, se dit le poisson rouge après un dernier tour dans son bocal, c’est déjà jeudi !

Si cela se passe dans le milieu littéraire, en l’occurrence, on peut aisément le transposer dans n’importe quel autre milieu. Mais bien entendu, le milieu littéraire est emblématique - car qu’est-ce que le milieu littéraire sinon l’Intelligentsia supposée d’un pays ?

C’est donc cette Intelligentsia qui est ici impliquée.

Et là, je souris.

On a sans doute l’Intelligentsia qu’on mérite. La nôtre est constituée d’élèves médiocres - ni bons ni mauvais- bavards - car n’ayant rien à dire- bien pensants et bien nourris au sein maternel de la République dont le lait vertueux abreuve de sa saine moralité tous ses plumitifs nourrissons.

Ce n’est pas tant ce que Richard Millet a dit qui me paraît intéressant. Même si pour le coup ça l’est. On peut trouver ses propos douteux moralement, et même condamnables si on fait partie de ceux qui sont du bon côté de la moralité publique. Soit.

Non ; ce qui est vraiment intéressant, c’est ce qui révèle, qui éclaire, qui stimule l’esprit critique et en l’occurrence : le comportement de cette Intelligentsia vis-à-vis de l’écrivain qui, en disant, s’est désolidarisé définitivement du troupeau dont on pouvait croire qu’il faisait partie. Ce qu’il a dit est une chose dont on peut débattre, qui aurait ce mérite de réveiller quelque chose en nous et qui par bien des égards fait songer aux propos d’autres écrivains, qui avant lui ont dit quelque chose.

Mais le jugement qui a été émis par l’ensemble de la communauté littéraire qui s’est scandalisée, avec la communauté des journalistes comme porte-étendard, ce jugement-là est un symptôme qui m’alerte. Le milieu manifeste son abjection de façon unanime. La récurrence de cette unanimité, la chronicité de ce conformisme fait songer à une maladie grave. Je ne sais comment la définir, encore moins la nommer, mais c’est sans conteste celle d’une société qui manque cruellement de discernement, incapable qu’elle est d’appréhender sans peur les jugements qu’un homme porte sur elle. Et qui réduit cet homme à ce qu’elle aperçoit de lui sous la parole qu’il a proférée : une ombre. La sienne. Une société qui a peur de son ombre, et dont l’ombre prend toute la place. Une société de gens lettrés sinon de gens de lettres, qui défend haut et fort et de par le monde la liberté d’expression, et qui en même temps musèle celui qui s’exprime.

Pour quelles raisons et par quel mécanisme ? A mon sens, ce n’est pas qu’il y a « une perte de sens » ou un « climat de repentance » qui empêcherait le débat comme l’explique l’auteur, mais plutôt qu’il y a un aveuglement et un refus de grandir. Affronter son ombre c’est s’affronter soi-même - ce que cette société conformiste refuse de faire par peur d’ouvrir les yeux (sait-on jamais, s’il y avait quelqu’un à voir !). Partir à la recherche de sa voix souterraine c’est partir à la recherche de soi - ce que ce monde unanime refuse par peur de se découvrir (sait-on jamais, s’il y avait quelqu’un à écouter !)

Richard Millet a fait l’éloge littéraire d’Anders Breivik*. Eloge littéraire partant d’un point de vue esthétique, qui vient rendre compte de l’état des lieux qu’il dresse de son pays. Richard Millet a dit quelque chose.

Car quel autre méfait a commis l’auteur de l’Innocence, de Lauve le pur, du Dernier écrivain, du Sentiment de la langue ? Il a pensé, il a écrit, il a fait de la littérature, comme on dit, et de la littérature qui en a - comme on dit encore - et c’est ce que le milieu lui reproche en vérité, ce que le milieu a par ailleurs toujours honni, et ce que le milieu a toujours rêvé de faire en secret : de la littérature qui en a. Privilège qu’il n’accorde qu’aux morts. La littérature, la vraie, celle qui secoue, qui dérange, qui sublime, qui assomme, qui révèle, qui brûle, le milieu la vénère … chez Sade, chez Lautréamont, chez Rimbaud, chez Céline... Pas chez Millet.

Et soudain on comprend ce qu’est devenue la littérature, et ce qu’est devenue l’Intelligentsia : un chose morte et une chose vaine. La seconde ayant sans aucun doute tué la première.

Et soudain on réalise à quel point le livre est devenu pur objet de consommation, c’est-à-dire de loisir, tout le contraire de la littérature. Il n’y a plus de lis tes ratures, il n’y a plus que des « tapote ton texte sous word, ça prend pas de place ».

Le livre, en trouvant sa place dans le grand cirque moderne où l’homme balance entre la contemplation béate et le sport extrême, est mort. Sa profusion en est d’ailleurs la preuve**. Le signe des temps. Le signe que le livre est désormais un produit de son époque, un simple fils de son temps.

Voila donc ce que sont nos littérateurs et nos journalistes - des scouts. Qu’un angélisme bêtifiant pousse au zèle. Des scouts zélés qui jouent aux pompiers culturels, et qui, en éteignant ce qu’ils espèrent être au fond, en secret, le début d’un incendie ravageur croient sauver le monde… alors qu’ils entretiennent les vies minuscules aux soucis puérils de leurs contemporains. On a les écrivains et les journalistes qu’on mérite. On pourra se consoler en relisant La gloire des Pythre.

* Langue fantôme suivi d’éloge littéraire d’anders breivik, éd. Pierre-Guillaume De Roux **tiqqun, théorie du Bloom, éd. La Fabrique

 
A propos de Ici et ailleurs
Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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