Discrimination : fantasmes et production de réalités (Compte-rendu : Christiane Vollaire)


Cette rencontre a eu lieu le samedi 2 mars 2013 au Conservatoire National des Arts et Métiers

Maria-Emilia Tijoux, Professeur de sociologie à l’Université du Chili à Santiago
« Vie quotidienne des enfants issus de migrants péruviens au Chili »

Il n’y a pas eu de grande vague d’immigration au Chili. Le progrès et le développement sont considérés comme blancs. Ils se sont faits en particulier à l’encontre des Indiens Mapuches. Les Indiens et les Noirs sont « autres ».
Après le régime Pinochet, à la suite des années quatre-vingt-dix et du referendum, il y a eu ouverture et reprise économique. D’où un intérêt pour les migrants péruviens, argentins et équatoriens. Mais les Argentins ne sont pas vus comme des migrants, dans la mesure où ils contribuent à « améliorer la race ».

Les émigrants ne sont ni désirés ni voulus, ils constituent ce « corps d’exception » qu’a analysé Sidi Mohammed Barkat. Mais ils vont s’installer au centre de Santiago, et vont de ce fait être vus.
Il y a d’abord une migration féminine, et elle n’est pas seulement économique. Les enfants arrivent ensuite.
On a travaillé sur quatre écoles publiques dans le centre ville. Et constaté, de la part de la communauté éducative, beaucoup de dureté et de cruauté. C’est un secteur marginalisé, et les enfants sont de ce fait exclus.

L’exclusion passe par des questions touchant au quotidien : où mettent-ils leur linge, etc.
Les savoirs disciplinaires s’appliquent à l’assimilation et à l’interculturalité : les migrants doivent s’adapter, s’habituer. Il s’agit de protéger le moi devant l’invasion.
D’où la formation d’une communauté raciste : un discours qui se fonde sur la thématique de l’« odeur », du « sens commun ». Et naturalise la violence des adultes.
On culpabilise les parents pour leur « comportement péruvien ».
Les enfants sont considérés comme une source plurielle de problèmes. Et ils sont réduits à tenter de fabriquer un sens à ce qu’ils entendent sur eux : le Pérou est toujours « le problème ».

Quand on regarde les trajectoires des Péruviens qui ont réussi, ce n’est pas seulement une question économique.
Il y a une véritable dissociation entre la fonction d’intégration de l’Etat, et un marché scolaire qui est livré aux privatisations.
Et, plus globalement, il y a une privatisation de la santé, de l’éducation, de l’université.
L’arrivée des migrants noirs a accentué les phénomènes de sexualisation et de racialisation, et appesanti la signification du corps des hommes et des femmes.

Alain Brossat, Professeur émérite de philosophie à l’Université Paris 8
« Le terroriste islamiste comme fantasmagorie post-coloniale »
(A propos de son livre Autochtone imaginaire, étranger imaginé, ed. du Souffle, 2012)

Pour construire l’image de l’ « indésirable » comme ennemi public, on a trois sources : la presse locale, les sites identitaires qui contribuent à l’agitation sur le net, et les rumeurs de comptoir locales, qui alimentent l’imaginaire collectif.
En Auvergne, à Langeac, un exemple va en être donné par le traitement réservé à un activiste du GIA, Arif, condamné par une juridiction anti-terroriste. Il est inexpulsable, mais sans titre de séjour. D’où la réclusion en chambre d’hôtel, où il est assigné à résidence Millau.
- 1. On voit alors entrer en fonction l’automate idéologique du « terroriste islamiste », et la logique du sens commun est enrayée, avec un retour en force du régime du stigmate et du marginal. Arif a été condamné à dix ans, par une juridiction d’exception anti-terroriste, pour des attentats virtuels, qui n’ont jamais eu lieu.
La configuration rappelle celle de l’affaire de Tarnac : un storytelling inspiré par une vision conspirationniste de l’histoire, pour créer une catégorie qui n’a pas de monde commun avec nous en tant que sujet de droit. Sur le mode : Puisque c’est un terroriste, donc … Politique mondialisée depuis le 11 septembre 2001.
- 2. On se trouve pris dans une guerre des espèces : la construction d’ennemis voués à l’extermination. Guerre à outrance contre cette figure naturalisée, et disparition de toute instance de médiation juridique. Comme le personnage de Kafka, il est non pas condamné, mais jeté dans une peine sans fin. Et le public est mis en condition, par la presse locale et les discours de comptoir, contre le représentant d’une espèce nuisible. Une figure du ban, au sens où le donne Agamben.
- 3. La chasse s’organise alors comme pratique communautaire, dans un déchaînement de l’imaginaire cinégénique. Le devenir-meute rejoint un scénario de l’attaque préventive, comme dans le film de Huston Le trésor de la Sierra Madre. Dans le journal La Montagne, une capacité de nuire illimitée est attribuée à l’Autre. Le sillon sécuritaire a mis à mal la parole publique, et la peur ouvre un crédit illimité d’attaques contre les libertés publiques. On se trouve donc dans un espace anomique, hors-droit, qui suscite les rodomontades anti-terroristes.
- 4. On a pourtant l’exemple d’un autre cas, au même endroit, qui a suscité les réactions inverses. Un demandeur d’asile, accusé de grivèlerie, jouant par ailleurs dans l’équipe de football locale, dont les gendarmes sont allés chercher l’enfant à la sortie de l’école. Là, il y a eu initiative de militants, en particulier de RESF, les gens sont descendus protester, et l’événement a fait date. Mais, dans le cas d’Arif, il y a un renversement de l’hospitalité : le discours bascule, et entre dans une logique de rejet. La tradition d’hospitalité est effacée par l’ardoise magique du présent, qui fait disparaître tout sentiment d’humanité, et réduit l’autre à une condition de désolation.

Marc Bernardot, Professeur de sociologie à l’Université du Havre
A propos de son livre Captures, ed. du Croquant, 2012

Il faut entrer en rupture avec le style académique, par la simplification et la précision des propos. Je vis dans un pays objectivement raciste, dans lequel on entend sans arrêt un discours antiraciste et de défense des libertés publiques. Il faut rendre visible le racisme institutionnel et rompre avec cette dissonance cognitive.
- 1. Il faut donc proposer un contre-modèle. Je propose celui des guerres de capture, ou « mourning war », qui ont eu lieu entre le XVIème et le XIXème siècle. C’est une guerre de deuil, avec pratique du scalp. Elle se produit dans la Confédération iroquoise au XVIIème siècle, au Dahomey au XVIIIème et autour de la Mer Rouge au XIXème.
Il s’agissait, dans le premier cas, d’aller prélever les hommes considérés comme inférieurs, et de les intégrer dans le clan iroquois pour en faire de nouveaux guerriers et remplacer ceux qui étaient morts. Claude Meillassoux, anthropologue suisse, a mis en évidence ce modèle triangulaire reposant sur des castes de guerriers et un modèle économique de prélèvement des richesses intégré dans le commerce mondial. De plus à partir de ces deux pôles peut être établie la différence entre l’autochtone iroquois et l’inférieur algonquin.
La transposition permet de rendre intelligible la gestion des flux migratoires depuis les décolonisations. Les techniques utilisées par la police pour retenir et reconduire les étrangers sont passée progressivement de l’illégalité à leur légalisation et leur généralisation.
- 2. L’exemple de la politique de rétention et d’expulsion est éclairant :
- 1970 : le premier centre de rétention dans un hangar d’Arenc à Marseille est mis en place de manière illégale.
- 1981 : la loi Sécurité-liberté prépare l’intégration de la rétention dans l’ordonnance de 1945.
- 2006, la loi Sarkozy organise un ministère tourné vers l’expulsion, avec des financements importants et des personnels.
Quelles sont les conséquences ? Un instrument de conquête et de pouvoir et l’extension du domaine d’activité du ministère de l’Intérieur, par un tour de passe-passe, et un véritable fric-frac institutionnel, lié à la pseudo-disparition du Ministère de l’Identité nationale en 2010. Sa dissolution a été l’occasion du transfert de tout son budget (glané sur d’autres ministères) au Ministère de l’Intérieur. Un dispositif de captation des moyens, des personnels, de l’organisation, mis en évidence notamment par le politologue Jérôme Valluy. Et des organismes de défense des droits des étrangers dépendent maintenant en partie des subventions du ministère de l’Intérieur.
- 3. La violence est introduite au cœur de la machine policière, le nombre d’expulsés par an a été fixé par la loi de finances. D’où la nécessité de stratagèmes pour atteindre ces objectifs. La police développe une stratégie de harcèlement. La tromperie et la violence sont au cœur de la démarche policière, sous la forme de ruses, de fausses convocations. On arrête des parents qui viennent chercher leurs enfants à l’école.
Cette illégalisation de certaines catégories d’étrangers accroît encore les gains de productivité déjà obtenu avec le « système de la noria » (aller-retour des travailleurs migrants) : les migrants, formés par leur pays d’origine, sont jetés quand ils sont devenus inutilisables. On a testé sur eux le chômage de longue durée et les pré-retraites, puis la dérégulation. Le sans-papiers est disponible, et il est employé dans les services (nettoyage, restauration, travail du Care et services sexuels) et l’industrie (BTP notamment).
- 4. On assiste à une double privatisation des fonctions étatiques dont la gestion des migrations (les néo-conservateurs américains ont fait de la privatisation un test dans le cadre de leur guerre à l’Etat). :
- Les fonctions régaliennes sont assurées par le privé
- L’Etat fonctionne comme une entreprise privée.
La globalisation des techniques de contrôle migratoire crée des opportunités pour une série d’acteurs privés. La Sodexho, par exemple, pour la restauration, qui intervient dans la gestion de la rétention au niveau international. Les acteurs principaux en France sont Bouygues, qui construit les nouveaux centres de rétention, qui sont gérés par Vinci, et financés par Dexia avant d’être mis à disposition du Ministère de l’Intérieur. Il s’agit d’une tendance forte d’hybridation public / privé. Par ailleurs Bouygues, partenaire clé de l’Etat français depuis 1945, est devenu aussi producteur d’entertainment : les séries télé mettent systématiquement en scène la police. La police devient le support de la représentation de l’altérité, dans une stratégie qui permet de rendre populaires les milieux de la police et la désignation des frontières entre autochtone et étranger.