mardi, 6 décembre 2016|

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Istanbul

Nous avons reçu d’un de nos amis d’Istanbul ce texte particulièrement intéressant qui fait suite à un article d’Alain Badiou à propos de la Turquie intitulé « Le soulèvement du peuple turc et le Réveil de l’Histoire », article [en anglais] paru le 19 juin 2013 dans la revue Lignes. Compte tenu des circonstances il restera pour le moment anonyme.

Même si on l’aime bien et que l’on apprécie son engagement sincère comme toujours, la déclaration de Badiou, basée essentiellement sur la critique Platonicienne de la démocratie (et secondairement, préparation d’une éventuelle « révolution » comme une invention de la nouvelle politique) ne convient pas du tout à la révolte en Turquie.

Je comprends tout à fait que dans cette déclaration, Badiou tire une leçon du Printemps Arabe (en pensant que sans une organisation véritable et sans une revendication stratégique, le mouvement a débouché sur des régimes islamistes, à travers la simple revendication générique de la liberté et de la démocratie) pour dire au monde entier qu’il faut aller plus loin dans l’horizon de la démocratie occidentale pour une véritable politique émancipatrice et pour une mouvement avec une organisation plus stratégique. D’accord, je comprends et je veux bien.

Mais la déclaration de Badiou, en ce moment précis, se rapporte, paradoxalement, à la démagogie très efficace orchestrée par Erdoğan et l’AKP, comme quoi ce « complot marginal et terroriste » organisé par le « louche milieu occidental et son collaborateur intérieur » vise directement le renversement du gouvernement de l’AKP, élu démocratiquement. Selon cette théorie démagogie, il faut donc réprimer « ce complot à l’échelle mondiale » par tous les moyens, non seulement par la police (qui utilise une violence, une répression incroyable et l’arrestation non-légale comme dans un « état d’exception ») mais y compris par le truchement des militants de l’AKP qui sont désormais descendus dans la rue, des gendarmes qui sont aux côtés de la police, et éventuellement de l’armée comme l’a déclaré le ministre des affaires intérieures il y a deux jours.

Cette démagogie et cette alliance sacrée dans une violence injuste de la police, des gendarmes et des militants de l’AKP ont eu un succès immédiat, et depuis trois jours, en disant que tout cela n’est pas démocratique, le mouvement est majoritairement tourné vers la défensive lorsqu’il lutte contre cette alliance sacrée de la violence étatique qui prétend protéger la démocratie et un gouvernement élu démocratiquement.

En ce moment, il y a une répression incroyable par tous les moyens possibles de l’Etat (en plus de la violence policière il y a les arrestations massives sur place, et surtout l’arrestation qui a commencé hier soir de membres de groupes gauchistes à leur domicile et qui va s’étendre, selon le ministre de l’intérieur, au simple citoyen qui a envoyé un twit destiné à provoquer le mouvement du Parc Gezi). C’est la raison pour laquelle le mouvement s’est retiré surtout dans un combat disons juridique contre la violence étatique, les arrestations non-légales, l’abus de pouvoir, contre toutes les procédures en dehors du droit en disant que tout cela n’est pas démocratique et juste. Donc, en revendiquant la véritable démocratie et la justice le mouvement est légitimement toujours en résistance contre un gouvernement qui exerce son pouvoir de façon dictatoriale en prétendant paradoxalement être élu démocratiquement, donc être la démocratie, les autres étant des terroristes !

D’ailleurs, dès le début, ce soulèvement civil a eu lieu contre cette démocratie mensongère du gouvernement de l’AKP et il ne peut continuer légitimement et massivement qu’en revendiquant toujours la véritable démocratie et la justice.

De ce fait, ici, en Turquie, pour continuer ce soulèvement qui est devenu une véritable force spontanée en vue d’une nouvelle constitution démocratique, la paix avec les Kurdes, etc. nous avons besoin d’une véritable démocratie, au sens de Jacques Rancière et dans le cadre de son approche.

Les jeunes qui ont lancé ce mouvement et les gens qui les ont rejoint par solidarité ont demandés l’application de deux principes : l’égalité et la liberté afin de participer dans l’espace public à la discussion et aux décisions à propos des affaires de la cité contre un gouvernement qui fait pour la réislamisation de la société de façon dictatoriale sans rien dire, sans rien expliquer, même au sein du Parlement.

En résumé, cette voie est plutôt celle de La Mésentente, la démocratie est la condition de la possibilité de la « politique » émancipatrice contre « la police », contre toute domination, comme vérification de l’égalité et de la liberté de n’importe qui. Ce n’est donc pas celle de Badiou comme critique Platonicienne de la démocratie qui est la condition de la possibilité de la politique émancipatrice. Même si, au fond, Badiou est plus subtil dans sa critique de la démocratie et qu’il s’est rapproché ces derniers temps dans ce sens de La Mésentente, tout en faisant la critique de la démocratie comme autre versant d’une autre alliance sacrée : le parlementarisme représentatif avec le marché, le libéralisme, etc.

En Turquie, il y a un paradoxe qui ne correspond pas au Printemps Arabe, ni à la critique de Badiou de la démocratie occidentale : le gouvernement de l’AKP a été élu démocratiquement trois fois de suite, mais il agit comme une dictature en s’appuyant sur son électorat et sur une vieille constitution militaire, alors qu’il avait promis de changer cette institution et de démocratiser la société. Et pour réprimer ce soulèvement démocratique, il mobilise toutes les forces étatiques et son électorat de façon non-légale même selon les lois en vigueurs, en disant qu’il protège la démocratie, dans la cadre du droit à agir contre un complot qui veut renverser le gouvernement élu !

Dans ce cadre, il nous faut revendiquer la démocratie et une politique émancipatrice au sens de Rancière pour défaire et refaire ce partage sensible comme vérification de l’égalité et de la liberté avec ce soulèvement civil en revendiquant une constitution démocratique, la paix avec les Kurdes, etc. Dans ce cadre, il faut dire d’abord que l’AKP a rompu le contrat démocratique qu’il avait passé avec le peuple. Il utilise une violence étatique injuste. Il ne remplit pas sa fonction gouvernementale dans le cadre juridique pour établir la paix publique et le bien commun. Il fait autre chose que ce qu’il avait promis. Donc, au nom de la démocratie, ou au nom du contrat social, il est légitime de rompre le contrat même électoral.

Déjà, à la suite des discours provocateurs d’Erdoğan dans des meetings de l’AKP, les participants sont descendus dans la rue pour attaquer les manifestants, comme une sorte de présage d’une guerre civile. A côté de la police, les gendarmes bénéficiant d’un statut militaire, ont été utilisés pour réprimer le second soulèvement faisant suite au dernier assaut de la police dans le Parc Gezi, qui avait été de plus grande ampleur que ceux des deux semaines précédentes. Pour réprimer ce second soulèvement qui a duré toute la nuit, la Mairie d’İstanbul (AKP) a arrêté tous les transports en commun, pour empêcher les gens du coté Anatolien de venir à Taksim. Elle a relevé deux ponts du côté Europe pour empêcher l’accès à la place. Et surtout les gendarmes (qui ont un statut militaire en Turquie) ont utilisé la violence sur le Pont du Bosphore pour faire reculer des milliers personnes qui voulaient rejoindre en marchant Taksim.

En bref, sans cette violence étatique non légale qui a duré toute la nuit, Taksim et le Parc Gezi auraient été de nouveau reconquis et occupé par les gens et cela aurait eu une énorme influence dans le processus de démocratisation du pays, sans passer par des élections.

Voilà, la situation actuelle en Turquie.

D’un côté, il y a une vaste coalition entre la violence étatique et la démagogie médiatique autour d’un mensonge comme quoi on exercerait la démocratie et on défendrait le gouvernement démocratiquement élu.

De l’autre côté, il y a des gens qui se soulèvent en disant tout simplement que ça suffit, cela n’est pas la démocratie !

 
A propos de Ici et ailleurs
Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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