jeudi, 8 décembre 2016|

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Réponse à la "lettre de loin" d’Alain Brossat

Il y a dans le texte d’Alain Brossat une énergie hors du commun, probablement à la hauteur des urgences qu’il y décrit. Je partage comme souvent beaucoup de ses arguments – je suis de plain-pied ou plutôt de plain-esprit avec lui –, mais je dois avouer que la forme (l’article) et sa dimension nécessairement resserrée donnent parfois une impression de rapidité, voire de précipitation – d’urgence justement – qui laisse le lecteur que je suis un peu sur sa faim. A l’évidence ce texte pourrait ou devrait se subdiviser en chapitres approfondis, car ce qu’il y dit ne peut pas souffrir l’approximation. Or sur le point qui me paraît essentiel – le retard que nous aurions par rapport au régime d’histoire dans lequel nous sommes – il passe sans doute beaucoup trop vite. Au moins devrait-il formuler cette thèse puissante avec davantage de précautions, sous la forme d’hypothèses.

Le début du texte donne l’impression d’une mutation profonde et récente du PS et de la social-démocratie. Comme si le PS avait conservé son essence de parti de gauche réformiste jusqu’à une époque très récente, et qu’il avait muté vers une forme encore inconnue sous l’action des circonstances. On comprend évidemment à la fin du texte que ce n’est pas spécifiquement le PS qui a changé, mais tout le régime de la politique qui est entré dans une nouvelle phase de son histoire (l’idée d’un nouveau régime d’histoire). Au regard de l’histoire des 70 dernières années, cela peut sembler un peu curieux. Sous la IV° République ce sont bien les socialistes, ou leurs séides qui sont au pouvoir. C’est sous Auriol que commence la guerre d’Indochine, Mitterrand est un tortionnaire d’Algérie, etc. De sorte qu’il me semble que le PS sous Valls est fidèle à son histoire. C’est un parti d’Etat – et c’est ce qui en fait un parti absolument différent dans sa nature du PCF.

Je ne dirais pas non plus comme lui que le motif de la nécessaire déclaration de guerre à cette forme de démocratie et à l’Etat qui en est le garant, c’est que ceux qui en ont la charge font peser un « péril sur nos vies ». Cela supposerait que les fonctions thanatopolitiques l’emporteraient désormais sur les fonctions biopolitiques de l’Etat. Ce qui reste à démontrer – la mort de Rémi Fraisse, pas plus d’ailleurs que les 15000 morts de Frontex ne constituant à mon sens une preuve. Ce qui n’enlève évidemment rien au caractère mortifère de la politique des Etats contemporains. Ou alors il faudrait admettre que la démocratie immunitaire dont parle Alain Brossat n’a jamais existé, qu’elle est un leurre qui dissimule mal le fait que l’Etat ait été depuis 1945 un régime d’exception… Les « flux de mort » ne sont pas dirigés, en vérité, contre des gens comme lui et moi. Pour nous il n’y a pas péril. Il reviendra de Taiwan sans être inquiété ni par son texte ni par ses mouvements dans le ciel mondial, et je pourrais passer la frontière marocaine avec un kilo d’herbe sans trop de difficultés. Bref, il y a bien aujourd’hui un régime d’exception mais qui ne concerne qu’une fraction de la société, disons un corps tuable. Et c’est cela et rien d’autre qui justifie « notre » déclaration de guerre.

De même si le fascisme est le « déjà-là », dans les institutions et dans les têtes, rien n’interdit alors – au contraire – de dire qu’il était là sous de Gaulle, ce qui justifie d’une certaine manière les CRS-SS de 68. L’état d’exception pour les Algériens en France et en Algérie comme les méthodes de Papon, comment les appeler autrement ? Or c’est peut-être cet aspect de la réflexion qui reste problématique dans son texte. Il me semble que la mort de Rémi Fraisse n’a pas grand-chose à voir avec l’extermination de 300 algériens à Paris en 61… En d’autres termes, et c’est mon objection majeure, je ne crois pas que le dispositif étatique soit tourné de la même manière aujourd’hui et hier : il y a bien état d’exception au moment du putsch d’Alger et exception permanente jusqu’à l’amnistie des dirigeants de l’OAS, pas aujourd’hui il me semble. Bien sûr des juges attendent le retour des jeunes de Daech s’ils reviennent un jour. Mais dans le même temps les dispositifs scolaires opèrent pour repérer de jeunes candidats au djihad. Pour empêcher bien sûr que les cours de récré se transforment en camps d’entraînement, mais aussi pour faire œuvre de prévention, pour garder en conséquence dans le champ des inclus tous ceux qui ont vocation à y être, et en particulier de jeunes vrais français égarés (ceux qui sont en Syrie mais s’appellent Cédric ou Thomas)… Fonction sociopolitique normale de l’Institution qui compte ses ouailles.

Par ailleurs la question du soulèvement pose problème : avec qui ? S’il s’agit seulement de remettre en oeuvre la posture de celui qui confortablement assis depuis 50 ans se soulève enfin – quitte sa chaire, descend dans la rue – quelle différence avec n’importe lequel des mouvements d’indignés tels qu’on les voit partout dans le monde, et dont la finalité est de demander plus d’Etat protecteur, plus de biopolitique ou plus de liberté d’expression pour les élites, journalistes, artistes, accessoirement philosophes. Si c’est dans un sens léniniste ou gramscien, ce que cela ne peut être chez Alain Brossat, je le sais bien, se pose alors nécessairement la question de l’organisation et du parti, qui est la question que tous les révolutionnaires enrubannés dont il parle évitent soigneusement… D’ailleurs il dit vers la fin du texte que le peuple est absent, défait et le constat est juste.

Sur la question du retour de la méchanceté comme signe du « moment fasciste », qui mériterait tout un chapitre, je le suis lorsqu’il met Finkielkraut, Houellebecq et Zemmour dans le même panier. Moins dans l’analogie que le lecteur retiendra nécessairement avec Baudelaire et Céline… Là encore on ne voit pas assez ce qu’il entend sous ce terme trop commun pour ne pas être davantage conceptualisé. Mais surtout il n’évitera pas qu’on lui retourne son argument : les lecteurs de Badiou par exemple, j’en connais quelques-uns, ne lui pardonneront pas sa « méchanceté » pour leur mentor… Ce qui est contestable, c’est moins la méchanceté que sa définition comme « menue monnaie du désir de mort fasciste ». Car – ses textes témoignent, ils sont méchants, et c’est aussi leur vertu – il n’y a peut-être pas, vu les circonstances, d’alternative à la méchanceté. Quelques détails encore : je ne dirais pas que les nazis sont « arrivés aux affaires par effraction ». C’est même tout le contraire et c’est bien ce qui pose problème. Le rapprochement Arendt/Deleuze m’étonne. Deleuze a-t-il vraiment lu Arendt ?

Enfin, tout ce qu’il énonce en fin de texte, qui a à voir avec la « catastrophe », le présent catastrophique dont parle Benjamin – là encore le mot peut-il désigner des réalités essentiellement comparables en 1930 et 2014, je ne sais –, est amené par le développement qu’il introduit au début sur l’assassinat de Rémi Fraisse. Il y a entretemps de multiples passages pour arriver à cette conclusion. Je crois qu’on admettra plus la description du présent comme présent catastrophique à partir d’analyses de la guerre en Syrie ou de la guerre à Gaza, et de tout ce qui nécessairement est en train d’advenir dans cette partie du monde, qu’à partir de la mort de Rémi Fraisse. Si l’on voit (de manière sensible, directe et en direct) en effet les flux de mort parcourir en long et en large tout le Moyen-Orient et une partie du Maghreb, si on peut voir des flux fascistes dans la violence des vigiles qui assassinent Overney ou encore des voltigeurs de Pasqua à l’époque de Malik Oussekine, on les voit moins nettement aujourd’hui. Je lui accorde bien sûr que les récents développements en Palestine et les interdictions de Cazeneuve ont un air de déjà-vu. Cela n’enlève rien à la qualification d’assassinat. Mais cela indique à mon sens une nette différence entre la manière dont la police française agit, et celle, par exemple, de la police américaine. Le meurtre de deux enfants noirs n’est pas une bavure, celle de Rémi Fraisse non plus. Mais il y a dans un cas une fraction du corps social dont il est avéré qu’elle est tuable et qu’elle constitue ce que Hamid Barkat appelait un corps d’exception. Ce qui est le cas de Roms ou des sans-papiers en France. Pas celui des manifestants de Sivens ni d’ailleurs.

 
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Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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