mardi, 23 mai 2017|

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Un laconique billet en guise de remarques aux objections de Philippe Hauser à la Lettre de loin d’Alain Brossat

Première remarque portant sur la mort de Rémi Fraisse sur le site de Sivens. S’agissant de l’évocation de la mort de Rémi Fraisse faite par A. Brossat dans sa Lettre de loin, il y a lieu de reconnaître qu’il est difficile de n’avoir pas maille à partir avec ce qu’en objecte Ph. Hauser dans son texte de réponse, si intéressant qu’il puisse être. La position que défend Ph. Hauser dans son texte de contestation se présente comme substantiellement décevante et dangereuse. Si elle apparaît immédiatement comme décevante par cela seul qu’elle ne semble pas à la hauteur du diagnostic que propose A. Brossat dans sa Lettre de loin – pour s’en convaincre, qu’il suffise de relire ces deux textes et d’en comparer la profondeur d’analyse -, plus inquiétant est son caractère dangereux en ce qu’elle revient, directement ou par ricochet, à accorder par avance une absolution en règle en faveur de l’usage de la force calculée.

Avant de nous en expliquer, relevons ce passage qui conclut la fin du texte de Ph. Hauser : « Le meurtre de deux enfants noirs n’est pas une bavure, celle de Rémi Fraisse non plus. Mais il y a dans un cas une fraction du corps social dont il est avéré qu’elle est tuable et qu’elle constitue ce que Hamid Barkat appelait un corps d’exception. Ce qui est le cas de Roms ou des sans-papiers en France. Pas celui des manifestants de Sivens ni d’ailleurs ».

Par intérêt, égoïsme ou mauvaise foi, le fait est que la position favorable à la validation de la violence d’État revient, au fond, à distribuer des blancs-seings à la police, à admettre l’emploi de la force de telle sorte qu’il s’agit d’en atténuer, dans les discours et les pratiques, la particulière noirceur, en présentant ces violences tout au plus comme d’anecdotiques, quoique regrettables, bavures policières ou comme de marginaux, quoique malencontreux, dommages collatéraux du supposé État de droit, de manière, au total, à en excuser l’usage et à préparer à les accueillir comme un moindre mal, c’est-à-dire comme ce qui est mieux que rien, mieux que le néant, le désordre ou l’anarchie, ou comme ce qui n’est pas pareil que certaines tueries ou certains massacres (le fameux « ce n’est pas pareil ! »), une telle position s’interdisant par là même de réfléchir au fait que c’est justement là où se logent sans doute les conditions de possibilité de ce qui est pire que tout pour le devenir de la coexistence.

En son temps, P. Nizan nommait les valideurs de la violence d’État les « chiens de garde » de l’ordre établi, qui pullulent généralement sur la scène publique nécessairement devenue aujourd’hui un théâtre médiatique, où s’affichent et défilent sur les plateaux des experts de la communication dont la particularité réside, d’une part, dans leur habileté à répondre à satiété aux questions qu’on leur pose aux conditions du pouvoir, et ce à la manière de robinets qu’on ouvre et qu’on ferme à volonté (ce qu’A. Brossat subsume sous l’idée de « logorrhée »), d’autre part, dans leur désir d’être agréables à ceux qui les nourrissent grassement dans la position qu’ils occupent, et, enfin, dans leur aptitude à entonner des discours de justification de l’establishment et de diabolisation de tout ce qui est susceptible de contrarier sa bonne marche. Il n’est donc pas étonnant que ces valideurs formulent habituellement quelque répugnance – c’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît – non seulement à relever ce qui crève pourtant les yeux dans le processus de légitimation du pouvoir en place, mais encore à renoncer aux doux avantages que procure la banalisation de la violence policière en termes de raffermissement du pouvoir, de démobilisation de la multitude, d’accession à la bonne conscience, d’insensibilisation à l’indignation et d’effacement de l’injustice.

Refuser d’admettre, même à demi-mot, la mort de Rémi Fraisse comme une mort annoncée ou programmée (A. Brossat évoque un « assassinat », c’est-à-dire un meurtre prémédité, qui vaut, en droit français, comme meurtre passible de la réclusion criminelle à perpétuité en raison de la gravité de l’homicide tenant à son caractère quasi délibératoire ou préparatoire, en tout cas prévisible) traduit en fait la mauvaise conscience du régime et la volonté politique non seulement de gommer toute trace de ce meurtre insupportable ou de ce sacrifice inique opéré sur l’autel inviolable du marché, mais de rendre même impossible la formation d’un vestige ou d’une mémoire en l’honneur de Rémi Fraisse. A force de banalisation de la violence policière soigneusement orchestrée par les pouvoirs publics et relayée par ceux que Sartre nommait les « techniciens du savoir pratique », à commencer par les professeurs ou les journalistes tout acquis à la cause du pouvoir, qui se souviendra demain de la disparition de Rémi Fraisse ? La dépersonnalisation de la mort de ce jeune militant, le rabaissement de cet événement au rang d’épisode ou de simple péripétie, comme l’on parle d’un épisode neigeux dont le propre réside dans le fait qu’il n’est que de passage, n’a d’autre fonction que de permettre l’accélération de l’oubli et la répétition du même sans heurts.

Dans ces conditions, on comprendra aisément pourquoi les auteurs de sa liquidation ne sauraient naturellement être inquiétés, puisqu’ils ont agi sur instruction des autorités et conformément aux intérêts de la cause dominante. Si cette violence d’État relève d’un régime d’exception, il s’agit d’un régime d’exception que l’on se doit de qualifier d’ordinaire, en ce sens précis (car il ne s’agit pas de se méprendre sur ce point) qu’il tend à se propager insidieusement dans les moindres méandres de la vie quotidienne et à se constituer asymptotiquement sur une forme de normalisation de son usage. Dans une démocratie policière, le régime d’exception ne se mesure donc pas de prime abord à l’intensité de la force illimitée qui, comme dans un régime totalitaire, s’exerce comme par au-dessus de la masse, mais à la densité d’une violence calculée et proportionnée aux conditions de son acceptation croissante. De sorte que ce n’est pas l’éclat de la violence qui est prioritairement recherchée ici, mais son adoucissante généralisation ou dilution à l’ensemble de la communauté. Il suit de là qu’une telle violence est réductible, en somme, à un savant dosage destiné, par assimilation, à favoriser la capacité de neutralisation et de contrôle et à disséminer progressivement son venin dans la société tout entière par le moyen des institutions policières (la police et tout ce qui en tient hypocritement lieu) sous la dépendance desquelles les administrés sont de plus en plus technologiquement resserrés.

Dès lors, à la mémoire de Rémi Fraisse, n’est-il pas inutile de relire ici ces lignes éternelles de Rousseau : « « Il y a dans l’état civil une égalité de droit chimérique et vaine, parce que les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire ; et que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le plus faible, rompt l’espèce d’équilibre que la Nature avait mis entre eux (…) Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, et l’intérêt public à l’intérêt particulier. Toujours ces noms spécieux de justice et de subordination serviront d’instruments à la violence et d’armes à l’iniquité [c’est nous qui soulignons] : d’où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont, en effet, utiles qu’à eux-mêmes aux dépens des autres ». (Voir J.-J. Rousseau, Émile ou de l’éducation, Paris, Bordas, Classiques Garnier, 1992, p. 360).

 
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Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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