mardi, 6 décembre 2016|

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Deuxième billet en guise de remarques aux objections de Philippe Hauser à la « Lettre de loin » d’Alain Brossat

Seconde remarque portant sur la « forme » de la Lettre

Dans la tentative faite par Ph. Hauser de juger la Lettre de loin d’A. Brossat d’en discerner les mérites et les défauts, se repère très vite la sentence suivante : « Je dois avouer que la forme (l’article) et sa dimension nécessairement resserrée donnent parfois une impression de rapidité, voire de précipitation – d’urgence justement – qui laisse le lecteur que je suis un peu sur sa faim. A l’évidence, ce texte pourrait ou devrait se subdiviser en chapitres approfondis, car ce qu’il y dit ne peut pas souffrir l’approximation ». Ce jugement prononcé par Ph. Hauser sur le ton du regret, si ce n’est du blâme, n’a, au demeurant, rien d’original. Au point même qu’il y a lieu de relever qu’elle n’est rien de moins que la traduction d’une lancinante habitude universitaire, rien de moins que l’une des réprobations emblématiques de ce que l’on pourrait appeler la manie de l’enseignant. En effet, s’il est une pratique constante parmi ceux qui sont familiarisés avec l’habit professoral et qui sont durablement pétris par les usages de l’institution qui les emploie ou les commande, elle réside précisément dans l’accoutumance à souligner, d’entrée de jeu et systématiquement, comme sous l’effet d’un réflexe semblable au phénomène singulier que décrivent les psychanalystes et qu’ils désignent sous l’expression du « retour du refoulé », les prétendues carences formelles d’un texte, comme si celui-ci était toujours déjà trop court ou trop simplificateur, ou, au contraire, trop diffus ou inutilement ennuyeux. En d’autres termes, il est pour le moins caractéristique de l’opiniâtre réflexe du professeur que les questions relatives au canevas, au rythme, au nombre de mots, au niveau de langue ou de traduction, et choses semblables, d’un texte qui est soumis à sa lecture, l’obsèdent par trop et l’accompagnent longtemps dans ses tourments. Dès lors, à en croire Ph. Hauser, la patente faiblesse de la Lettre de loin d’A. Brossat, réduite par lui à quelque chose comme à un article, tiendrait d’abord au fait que, dans sa forme et dans son ton, elle revêtirait l’aspect de la précipitation ou de l’approximation, et qu’elle ferait fi, en quelque manière, de la nécessité de développer bien autrement une argumentation soignée, plutôt que de se borner à juxtaposer des affirmations particulièrement massives ou fonctionnant à la manière d’une lourde « massue ». Loin donc de décompacter et d’approfondir l’analyse, A. Brossat se livrerait, dans sa Lettre de loin, à une série d’allégations pour le moins imparfaites et brutes de décoffrage, et, par conséquent, indignes du modèle universitaire. Néanmoins, si l’on se laisse aller à jouer le jeu de l’engoncement professoral, si l’on suit les sages directives de Ph. Hauser, qu’en est-il du texte d’A. Brossat sur le plan strictement formel ? Indépendamment du fait de savoir si la Lettre de loin du philosophe procède d’une écriture malheureusement journalistique ou d’un rapport salutairement universitaire, indépendamment même de la question de savoir si cette Lettre est à la lecture agréable ou anguleuse, l’attention est immédiatement appelée sur son envergure. Car, à bien y regarder, malgré les insuffisances relevées par le critique, la Lettre d’A. Brossat se présente comme un texte à la fois dense et délayé, dont la matière, abondante, est utilement étayée par un raisonnement fluide et attentif aux claircissements et aux reprises. Dans ces conditions, comment le lecteur pourrait-il s’égarer, et comment le texte pourrait-il « souffrir l’approximation » ? D’autant que l’écrit incriminé est constitué de plus de 52 000 signes (espaces inclus) et de près de 10 000 mots, là où celui de son inquisiteur avoisine seulement les 8300 signes (espaces inclus) et n’atteint pas les 1 500 mots. Notons, au passage, que la taille de cette Lettre est bien supérieure au format d’un article destiné à une quelconque revue universitaire, qui aurait du coup renoncé à la publier en l’état en raison de sa riche longueur ; et qu’on peut gager que pas un cinquième de sa carrure n’aurait pu être favorablement accueilli par n’importe quel canard malgré tout soucieux de réflexion, et ce pour la même raison de calibre. Loin donc que la Lettre soit approximative, les accusations portées contre elle sont remarquablement vagues et plates, et du coup faciles. Mais ce n’est pas tout. Le procureur du texte n’hésite pas non plus à s’acoquiner ou à fricoter avec l’insincérité. Prenons un exemple, celui ressortissant à la biopolitique : « Je ne dirais pas non plus comme lui, s’exclame Ph. Hauser, que le motif de la nécessaire déclaration de guerre à cette forme de démocratie et à l’Etat qui en est le garant, c’est que ceux qui en ont la charge font peser un ’’péril sur nos vies’’. Cela supposerait que les fonctions thanatopolitiques l’emporteraient désormais sur les fonctions biopolitiques de l’Etat. Ce qui reste à démontrer – la mort de Rémi Fraisse, pas plus d’ailleurs que les 15000 morts de Frontex ne constituant à mon sens une preuve ». Comment peut on être à ce point assiégé ou aveuglé par la mauvaise foi ? Le fait est que le critique commet ici un fâcheux impair tenant, à la fois, à une maladresse de lecture et à une omission de principe qui le précipite dans le piège de la facilité et de l’incompréhension : – d’une part, en effet, il ne s’agit pas d’opposer diamétralement le motif biopolitique et le motif thanatopolitique, ou de les réfléchir dans un jeu de négation ou de victoire de l’un sur l’autre (= « les fonctions thanatopolitiques l’emporteraient désormais sur les fonctions biopolitiques »...), mais, à l’inverse, de les penser soigneusement ensemble, indissociablement, puisque l’un n’a de sens et de réalité que par l’autre. De sorte qu’il peut y avoir du thanathologique dans le biopolitique, et du biopolitique dans le thanatologique, et que les deux notions sont si bien articulées l’une à l’autre qu’elles sont susceptibles de déboucher sur d’étonnantes recompositions, de curieux allers et retours, d’inattendus revers, lors même qu’elles semblent s’être définitivement débarrassées de leur contraire ou de leur contrariété. Il n’y a là rien de dialectique ou d’abstrait : il s’agit juste d’être attentif au cours historique et concret des choses, et de s’attacher à percevoir comment va le monde ; – d’autre part, au lieu de récriminer sur le caractère prétendument approximatif de la Lettre, et de faire la leçon au philosophe, l’accusateur – ce récrimineur plaintif - aurait gagné en temps et en compréhension s’il s’était utilement reporté aux ouvrages dans lesquels A. Brossat a longuement traité de la question relevant de la biopolitique : entre autres livres, citons d’abord Le droit à la vie ? (Seuil, 2010), qui réserve une place de choix au traitement de cette notion comme paradigme grossissant de notre actualité et comme nouveau « credo normatif » qui ne manque pas de s’accompagner, à travers toute une série de lois, de discours et de dispositifs qu’il s’emploie précisément à circonscrire, de dérives et d’une sorte d’impératif de mort ; évoquons ensuite, plus récemment, « Zoe (le culte de) ou le paradigme du sanglier », dans Abécédaire Foucault (Demopolis, 2014), où l’auteur revient encore, à travers quelques exemples concrets tirés de la presse, sur le litige relatif à cette norme générale d’un « droit à la vie ».

 
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Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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