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Non, je ne suis PAS Charlie !

Affiche de propagande réalisée par le cinquième bureau d’action psychologique de l’armée française, incitant les femmes à se dévoiler.

Personne ne peut se réjouir des assassinats perpétrés ce mercredi 7 janvier à l’encontre des gens de Charlie Hebdo. D’abord parce que cette violence est le fruit d’une froide délibération, qui n’a rien à voir avec la moindre violence libératrice, et ensuite parce qu’il est évident que cet attentat va renforcer à l’extrême l’islamophobie régnante. Que cet acte ait suscité de l’émotion, c’est bien compréhensible, mais il n’est pas possible de s’en tenir à ce niveau de réaction immédiate, sauf à renoncer à toute réflexion et à toute prise de position politiques, au profit d’une simple forme d’indignation morale. Et l’on renonce à cette réflexion politique, sitôt qu’on embraie sur les effets massifs du rouleau compresseur médiatique, cédant ainsi à une forme de dictature de l’émotion, par ailleurs nécessairement sélective en ses indignations. Nous ferions pourtant bien de nous inspirer, pour l’occasion, de la célèbre maxime de Spinoza : « Non ridere, nec lugere, neque detestari, sed intellegere ».

Condamner l’attentat contre Charlie Hebdo au nom de la « liberté d’expression », de la « démocratie », de la « laïcité », de la « pensée des Lumières », des « droits de l’Homme », etc, cela revient tout bonnement à utiliser des signifiants plus sonores que réellement riches de sens. Renonçant à cette ventriloquie des slogans, nous ferions bien d’adopter un certain recul historique, bien utile en cette affaire : c’est aussi au nom de la laïcité, en vue de lutter contre un obscurantisme qui aurait maintenu les femmes dans une situation de soumission que la France coloniale a pu procéder, jadis, à d’indignes séances de « dévoilement », en place publique, de femmes musulmanes. Comment, dès lors, ne pas entendre l’écho que la loi relative à l’interdiction des signes religieux en milieu scolaire a pu entretenir en son temps avec ces actions violentes passées, conduites au nom des mêmes principes ? C’est dans ce cadre général qu’il faut interroger la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, de façon à éviter de canoniser ce journal, notamment en considérant par principe que toute caricature est en soi salutaire, quel que soit le contexte historique, social, culturel. Ne tournons pas autour du pot : Charlie Hebdo n’avait plus rien à voir avec son inspiration libertaire initiale, et ne constituait plus qu’un journal vomissant chaque semaine la religion musulmane, et encensant la politique des Etats-Unis, comme celle d’Israël ! Le droit de blasphémer est évidemment un droit essentiel, mais lorsque Charlie Hebdo reprend imbécilement les caricatures publiées par un journal danois proche de l’extrême droite, en particulier celle qui représente Mahomet, cachant une bombe sous son turban, peut-il ignorer qu’il le fait à un moment où l’opinion publique n’a déjà que trop tendance à voir en chaque musulman un terroriste en puissance ? Se référer alors aux valeurs de l’anticléricalisme pour justifier bien des caricatures odieuses à l’égard des musulmans, c’est oublier que nous ne sommes pas ici, en France, dans une situation où l’islam constituerait une institution qui aurait une puissance comparable à celle de l’Eglise catholique du XIXe et des débuts du XXe siècle - Olivier Cyran l’établit clairement dans une excellente lettre ouverte, en date du 17 décembre 2013, adressée à ses anciens collègues de Charlie Hebdo1.

S’il semble aujourd’hui établi que ce sont bien de jeunes hommes, « radicalisés » selon l’expression actuellement en vogue, qui ont commis cet attentat contre Charlie Hebdo, il ne faut précisément rien oublier de tout cet arrière-plan, qui leur a désigné ce journal comme le symbole de l’Occident impérialiste. Par conséquent, l’idée selon laquelle ces assassinats seraient le fruit de l’obscurantisme, de l’ignorance, etc, empêche d’identifier les fondements politiques et sociaux de ces actes, et par conséquent nous expose, outre au fait de ne rien comprendre, au risque que la chose se reproduise, sous des formes variables. En effet, se livrer à une sorte d’auto-célébration des valeurs occidentales, au nom même de l’universel, c’est oublier tout simplement que l’Occident est bien incarné, qu’il se caractérise par des intérêts qui lui sont propres, notamment économiques (et il y a bien une violence économique provenant de cet Occident !), et c’est ainsi prendre le risque de renforcer encore l’image arrogante que l’Occident renvoie de lui-même au reste du monde. Si, dans le cadre d’une sorte d’union sacrée, allant pour ainsi dire du Parti de gauche au Front national, Sarkozy parle aujourd’hui d’une « guerre déclarée à la civilisation », c’est bien qu’il reproduit le schéma même de l’Etat colonial que la France n’a jamais tout à fait cessé d’être, mais aussi celui qu’adoptèrent les Etats-Unis, pour exporter la « Démocratie » en terre irakienne (et les « valeurs » occidentales utilisées par l’Administration américaine furent bien alors, de façon cette fois évidente, des armes de guerre). Si les valeurs occidentales sont la civilisation – conclusion inévitable dans le cadre d’une partition du monde s’adossant à un schéma progressiste de l’histoire, et opposant un Occident éclairé et moderne à un monde non occidental obscurantiste et rétrograde -, comment s’étonner d’attentats aussi barbares, puisque aussi bien, nous n’aurions alors, face à « Nous », que des hordes de « barbares », abrutis d’obscurantisme.

Si nous restons dans cette position intellectuellement aveugle et autarcique, tout occupés à nous féliciter d’être, « Nous », excellents occidentaux, tellement « bons », « justes », « tolérants », etc, nous ne comprendrons jamais rien à la violence que nous produisons, et donc rien non plus à la violence qui nous affecte à certaines occasions. Saisissons-nous au contraire de cet événement pour nous interroger sur la nécessité de fissurer notre homogénéité, en y introduisant de l’hétérogène, du plébéien. Sans cela, nous resterons face à nous-mêmes, dans un monde dont nous aurons éradiqué le différent – contre cet atroce huis-clos à venir, je préfère me tenir aux côtés d’Ernest Cœurderoy, qui en appelait aux « Cosaques » - autant dire aux « Barbares » -, comme on en appelle à l’hétérogène, pour provoquer une révolution !

Texte écrit le samedi 10 janvier 2015, dans la matinée (avant les manifestations du week-end)

1 Un court extrait : « Vous connaissant, je m’interroge cependant : c’est quoi, au juste, votre problème avec les musulmans de ce pays ? Dans votre texte du Monde, vous invoquez la salutaire remise en cause des «  si grands pouvoirs des principaux clergés », mais sans préciser en quoi l’islam – qui n’a pas de clergé, mais on ne peut pas tout savoir, hein – exerce en France un « si grand pouvoir ». Hors de la version hardcore qu’en donnent quelques furieux, la religion musulmane ne me paraît pas revêtir chez nous des formes extraordinairement intrusives ou belliqueuses. Sur le plan politique, son influence est nulle : six millions de musulmans dans le pays, zéro représentant à l’Assemblée nationale. Pour un parlementaire, il est plus prudent de plaider la cause des avocats d’affaires et de voter des lois d’invisibilité pour les femmes voilées que de s’inquiéter de l’explosion des violences islamophobes. Pas un seul musulman non plus chez les propriétaires de médias, les directeurs d’information, les poids lourds du patronat, les grands banquiers, les gros éditeurs, les chefferies syndicales. Dans les partis politiques, de gauche comme de droite, seuls les musulmans qui savent réciter par cœur les œuvres complètes de Caroline Fourest ont une petite chance d’accéder à un strapontin ».

Source Internet :

http://www.article11.info/?Charlie-...

 
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Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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