dimanche, 11 décembre 2016|

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Nouvelle : Alicia, le vieux professeur et le 61

« Ah, quelle bonne surprise ! », s’était écriée Alicia en reconnaissant le vieux professeur, à l’arrêt du 61. Celui-ci l’avait saluée en retour d’un sonore « Mais c’est la belle Alicia ! » et embrassée sans façon sur les deux joues, sous le regard amusé de quelques adolescents massés devant l’abribus. A peine N. et son ancienne étudiante avaient-ils engagé la conversation que le bus était arrivé et ils s’y étaient engouffrés. Alicia avait une tendresse particulière pour le professeur N. qui l’avait soutenue sans ménager sa peine quand elle rédigeait sa thèse. Il avait su la rassurer lorsqu’elle doutait, s’égarait, se décourageait, lui ouvrant les pistes propres à la relancer, la tançant gentiment quand elle se mettait en retard sur son programme... Il avait pris le plus grand soin à la formation d’un jury compétent et bien disposé. La soutenance s’était, du coup, passée dans les meilleures conditions, elle avait obtenu les félicitations à l’unanimité et avait pu ainsi être rapidement recrutée par une université de la périphérie parisienne – un parcours de rêve, un miracle, presque ! Bref, Alicia savait ce qu’elle devait devait au vieux professeur, et elle le lui manifestait chaque fois qu’elle en avait l’occasion, sans jamais tomber dans la flagornerie – elle savait à quel point N., de tempérament roturier et égalitaire, avait les courbettes en horreur.

Tout à l’euphorie des retrouvailles, N. (dont la distraction était légendaire parmi ses étudiants et ses collègues) avait oublié de composté son ticket tandis qu’Alicia, elle, faisait glisser machinalement le passe sur la machine. Lorsque les contrôleurs étaient montés en meute sombre et compacte, à la Porte des Lilas, le professeur leur ayant jeté un coup d’oeil rapide avait, impavide, entrepris de dénouer son nœud de cravate1. Tout absorbé dans sa conversation avec Alicia, il avait retiré son veston, ôté les boutons de manchettes auxquels ils n’avait jamais su renoncer et commencé posément à déboutonner sa chemise. L’ayant soigneusement pliée, il l’avait d’autorité remise à la jeune femme qui, les yeux agrandis, jetait alentour des regards effarés. Un grand silence s’était fait dans le bus tandis que les contrôleurs affectant de ne rien voir, passaient de voyageur en voyageur. Le professeur, en tricot de corps, ôtait sa montre-bracelet puis rangeait ses ses lunettes dans leur étui... Ne sachant qu’en faire, il jeta son dévolu sur une mère de famille qui se tenait près de lui, veillant sur un bébé dans un landau. « Je vous les confie, lui dit-il sobrement, j’espère que vous ne descendez pas tout de suite.. ». « Au fait, Alicia, ajouta-t-il, se tournant vers la jeune femme, vous avez vu passer l’article que B... a publié dans le dernier numéro de Casus Belli, sa réponse à M. sur la question de l’onomastopolitique ? Pas mal envoyé du tout ! » Une sorte de cri d’agonie lui répondait, tandis qu’il détachait sa ceinture. Alicia était blême, elle suffoquait, quêtant du regard un secours parmi les voyageurs qui fixaient le bout de leurs chaussures. Le salut lui vint d’un grand Black installé au fond du bus et qui, depuis un moment, jetait en direction des contrôleurs des regards assassins. Ayant arraché ses écouteurs et redressé de toute sa hauteur, il hurla dans leur direction : « Alors, les glauques, on fait quoi ? On attend qu’il soit complètement à oualpé, le vieux ? On a fait l’école du vice ? Appris le métier dans les camps de concentration ? » « C’est intéressant, je ne savais pas qu’on les appelait les glauques », murmura N., penché vers Alicia, tandis qu’une sorte de rumeur d’approbation (de soulagement ?) s’élevait parmi les voyageurs. Mis en verve par l’interruption, le professeur se rapprocha des contrôleurs regroupés vers la porte de sortie, le dos rond et tourné aux voyageurs, leur lançant d’un ton cauteleux : « Me voici bien embarrassé... Faut-il que j’enlève mes chaussures ? » Le chauffeur qui, depuis le début, surveillait la scène avec une inquiétude croissante dans son rétroviseur grilla délibérément l’arrêt suivant, ignorant les signes que lui adressaient les gens alignés sur le trottoir. Les contrôleurs virent passer l’arrêt comme un groupe de de naufragés voit s’éloigner le navire à l’horizon. « Rhabillez-vous voyons, rhabillez... », lui lança d’un ton oppressé l’un d’entre eux – l’une, plutôt, une jeune femme au visage chiffonné... « Le règlement, cependant... », commençait N. d’un ton docte et réprobateur, lorsqu’un violent coup de frein l’interrompit et le projeta loin vers l’avant du bus., A plat ventre dans le couloir, le pantalon descendu sur les genoux, il entendit, légèrement étourdi, une femme hurler longuement avant que commence le concert de klaxons. Distrait par les derniers développements de la scène le chauffeur avait de justesse évité un Vélib’ qui zigzaguait entre les voitures. Le bus s’arrêta au milieu de la rue tandis que les passagers se précipitaient pour relever le vieil homme qui s’ébrouait. « Plus de peur que de mal », commenta-t-il d’un ton martial en rajustant son pantalon. Les portes à deux battants s’ouvrirent, les contrôleurs en profitèrent pour s’égayer comme une volée de moineaux. La dame au landau remit à N. ses lunettes et sa montre. Alicia, un peu pâle, reprenait son souffle. « Descendons », lui proposa affablement le Professeur, s’effaçant devant elle sur le pas de la porte. Ils firent quelques pas sur le trottoir, en direction de la rue de Pelleport. Il va falloir que vous m’aidiez à refaire mon nœud de cravate – impossible sans miroir..., lança N. d’un ton enjoué avant d’enchaîner : « Et cette Habilitation à diriger les recherches, au fait ? On en voit bientôt le bout ?! ».

Il faisait doux, un agréable soleil de printemps éclairait la rue. Alicia sentit les larmes lui monter aux yeux.

1 : La scène qui suit ne se comprend vraiment que si l’on a en mémoire la mesure adoptée quelques semaines auparavant par la direction de la Régie des transports et qui avait fait tant couler d’’encre (de salive, aussi) : une enquête réalisée par une agence spécialisée mandatée pour trouver des solutions efficaces à la plaie de la fraude dans les autobus de la capitale et sa banlieue avait indiqué que la Régie serait en mesure de réaliser environ 700 millions d’euros pas an d’économies, à la condition de renoncer à l’habituel et très peu dissuasif système des amendes. Il suffirait de le remplacer par une sanction consistant à contraindre le contrevenant à se dévêtir et se tenir nu dans le couloir de l’autobus, au vu de tous, pendant une durée de cinq minutes – ceci aussitôt l’infraction constatée. Le nouveau règlement était entrée vigueur le lundi 20 mai à 8 heures..., soit une dizaines de jours avant la rencontre du Professeur et d’Alicia. Quelques semaines plus tard, suite au dépôt de nombreux recours et plaintes par des associations d’usagers soutenues par la Ligue des Droits de l’Homme, la mesure avait dû être rapportée. L’ancien système des amendes avait été rétabli – dans une version aggravée. Un instant envisagé, la substitution d’une autre peine afflictive à la mise à nu (des coups de fouet, selon le modèle en vigueur à Singapour) avait également dû être abandonnée, au grand regret de la Régie, en raison notamment d’une sévère mise en garde de la Commission européenne des Droits de l’Homme.

 
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Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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