lundi, 27 mars 2017|

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Comme un double lièvre

Nouvelle.

Pour Didi, et pour ses vingt ans.

Comme le temps avait passé vite ! Le souvenir de sa première démarche s’était conservé intact dans la mémoire de N. : le long trajet en tramway puis en autobus jusqu’aux locaux excentrés du Service des Expressions Mémorables (S.E.M.), l’accueil indifférent de l’hôtesse qui lui avait remis la liasse de formulaires à remplir, l’effort de concentration qu’il lui avait fallu fournir pour rédiger les dix lignes destinées à convaincre les fonctionnaires compétents de l’intérêt de l’expression déposée, puis à nouveau, le long trajet en bus et en tram, le cœur plein d’espoir. C’est que, pour N., le doute n’était pas permis : l’expression qui lui était venue comme dans un rêve, sous le coup d’une indéfinissable inspiration, longuement méditée et ciselée ensuite, était un joyau, d’une rare qualité, digne de ces dépositaires aux noms illustres et qui, au fil des siècles, étaient entrés dans la légende... Le premier retour, pourtant, avait été cinglant, humiliant, presque, dans sa sévérité sans nuances – plus d’un se serait laissé décourager, et serait resté sur cet échec, abandonnant toute velléité de voir son expression validée par la Grande Commission. « Plat et inexpressif », avaient statué les experts, entre autres jugements sans appel, soulignant au passage l’obscurité de la formule. Le jugement était sans appel, le message limpide : inutile d’insister, l’auteur de la proposition s’était trompé de voie ! Mais N., une fois la déception encaissée, ne s’était pas laissé démonter par la rebuffade : la douche était glacée, certes, mais pas de quoi en faire une maladie ! Après tout, le règlement fixant les conditions dans lesquelles une expression pouvait être proposée au S.E.M. , règlement qu’il avait pris la peine d’étudier dans tous ses détails, était formel : une même expression pouvait être présentée à nouveau à la G.C. (Grande Commission), sans limite dans le temps, tous les ans. Le candidat, tout en conservant l’expression proposée inchangée (ou légèrement modifiée) avait le loisir d’amender, au fil des années, l’argumentaire l’accompagnant et destiné, on l’a vu, à en mettre en relief l’originalité autant que l’utilité du point de vue de la vie de la langue. Il ne s’était donc pas fait faute, lors de la session suivante, de se présenter à nouveau, dès le premier jour de l’ouverture du concours, dans les bureaux de la S.E.M., recevant le dossier à remplir des mains de la même employée que la première fois, à peine plus morose encore que l’année précédente... Il n’avait rien changé à la formulation de l’expression, convaincu de l’excellence de celle-ci, se contentant d’ajouter une phrase ou deux à la lettre d’accompagnement, insistant sur sa qualité du point de vue de l’intérêt public.

Il faut dire que le jeu en valait la chandelle. Au fil du temps, la question de la vitalité de la langue était devenue un enjeu politique de toute première importance et faisait l’objet d’une surenchère constante entre partis engagés dans une concurrence acharnée pour l’exercice du pouvoir. La création de la S.E.M. avait été, au tournant du siècle, l’une des péripéties de ces affrontements. L’un de ses effets les plus remarqués avait été l’établissement de cette disposition assez exorbitante : quiconque se voyait adoubé comme dépositaire d’une Expression Mémorable Nouvelle (E.M.N.) se voyait assurer une véritable rente de situation, équivalente à celle que se voyait octroyer un mandarin de première classe, sous la dynastie Ming : allocation annuelle des plus confortables, logement de fonction, exemption d’impôts, accès aux magasins spéciaux réservés aux privilégiés du régime, aux luxueux centres de villégiature en bord de mer, etc. Ceci à vie, naturellement, et par la seule grâce d’une providentielle trouvaille, sous le coup d’une inspiration subite... Nulle surprise, donc, que N. s’obstinât, au fil des ans et en dépit des échecs répétés, à tenter d’obtenir l’inscription de sa proposition au registre des Expression Mémorables : son maigre traitement d’enseignant vacataire en philosophie plébéienne, discipline nébuleuse s’il en fut, lui permettait tout juste d’assurer son ordinaire et celui de sa famille en ces temps difficiles où les loyers atteignaient des montants insupportables et où le prix des produits de première nécessité ne cessaient d’augmenter, tandis que stagnait impitoyablement les salaires. Au reste, N. ne doutait pas un instant de la qualité unique de sa chère Expression : « Comme un double lièvre ». Celle-ci s’était imposée à lui entre sommeil et veille, un petit matin d’automne où la pluie frappait dru sur la lucarne. En un éclair, il avait perçu toute la richesse de cette image, son expressivité, ses couleurs chatoyantes qu’il avait immédiatement associées, pour des raisons physiologiques assez évidentes, à un besoin urgent : pisser comme un double lièvre – l’expression, l’image donnant dans son imagination du moment la pleine mesure de la satisfaction de celui qui, d’un jet puissant et interminable, lâche les grandes eaux, libère ses sphincters trop longtemps contractés et se laisser aller à un râle de plaisir – aaaaaah ! Au fil du temps, la suggestive intensité de cette image, loin de s’atténuer dans son esprit, s’était fixée, renforcée, intensifiée. N., désormais, en percevait d’autres associations d’autres prolongements possibles – moins triviaux, voire carrément spirituels, dans des usages tels que : « S’étant précipité sur la pauvre vieille comme un double lièvre, il la dépouilla, en un clin d’oeil, de tous ses bijoux ». Ou bien : « S’étant empressé d’aller acheter dès sa parution le dernier Derrida posthume, il l’avait lu comme un double lièvre et n’y avait rien compris ». Chaque année, au moment de renouveler sa demande, il enrichissait son argumentaire de ces nouveaux emplois possibles, toujours aussi convaincu que la Commission, à la longue, finirait par rendre les armes.

Peine perdue. C’était, année après année, le retour cinglant de l’avis défavorable, même si, pour la forme, les termes en étaient un peu différents. La Commission campait sur ses positions – l’expression proposée par N. était sans relief, inepte, vaguement vulgaire, en aucun cas susceptible d’enrichir le Trésor de la Langue (selon la nomenclature officiellement en vigueur). N. en était réduit à guetter, au fil des ans, une infime inflexion dans les termes du refus, susceptible de l’encourager à persévérer et à garder espoir... Mais le temps passait, la routine de l’enseignement de la douteuse philosophie plébéienne pesait d’un fardeau toujours plus écrasant sur les épaules du candidat malheureux. Il comptait désormais les années le séparant de la retraite, n’attendant plus grand chose des nouvelles générations de potaches, plus sensibles aux dernières créations en matière de jeux vidéos qu’à l’inspiration supposément plébéienne des Confessions de Rousseau ou à la fibre tout aussi hypothétiquement plébéienne de tel roman de Stendhal ou d’une des sœurs Brontë... Son épouse devant les yeux de laquelle il avait si longtemps fait miroiter le leurre d’une miraculeuse transformation de leur médiocre condition, lui vouait désormais une sorte de compassion apitoyée, résignée et vaguement geignarde, de celles qu’on accorde couramment aux éternels loosers... Ses enfants, devenus adultes, ne faisaient plus que de rares apparitions à la maison, résistant rarement à la tentation d’égayer le repas de famille d’un narquois : « Alors, Papa, ça roule avec la Commission ?! ». N. laissait courir, pas encore totalement résigné et continuant à se rendre rituellement au Bureau de la Commission année après année, comme s’il se fût agi d’une sorte de pèlerinage en Terre Sainte.

N. en était environ à sa dix-septième tentative auprès de la Commission lorsqu’il ressentit les premières atteintes de la maladie, douloureuse et incurable, qui devait l’emporter dans sa soixante-troisième année. Quelques mois avant que la maladie ne l’emporte, il tint encore à faire, les jambes flageolantes et les mains en sueur, le trajet épuisant conduisant au Bureau de la S.E.M.. Au médecin du service de soins palliatifs qui lui demandait, peu de semaines après, comment il se sentait, il répondit d’un ton fier, presque défiant, tout à coup redressé sur son oreiller : « Comme un double lièvre ! ». « C’est ce qu’il faut ! », répliqua le praticien, qui en avait entendu d’autres – avant de l’abandonner aux soins du personnel subalterne.

 
A propos de Ici et ailleurs
Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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