samedi, 29 avril 2017|

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Conversions patriciennes

Communication lors d’une journée d’études organisée à Lille par Luca Salza, dans le cadre de son labo intitulé Cecille.

Intitulé de la journée : "Langues, images et gestes plébéiens dans les arts et les politiques contemporains". Le 26 janvier

Vers l’an 476 de notre ère, le dernier empereur de Rome, un certain Romulus Augustus, a non seulement perdu le goût d’exercer le pouvoir suprême mais, pire, il attend avec impatience l’arrivée des horde de Germains pressés de saccager Rome et d’en finir avec l’Empire romain – c’est la fiction qu’imagine le dramaturge suisse Friedrich Dürrenmatt dans sa pièce Romulus le Grand. Une immense fatigue du pouvoir s’est emparée de lui. Plutôt que régner en empereur, il préfère élever des poules. Il dit, alors qu’on le presse de prendre les mesures de salut nécessaires à endiguer le déferlement des barbares : « Mon entendement politique m’amène à ne rien faire (…) je doute de la nécessité de notre Etat. Il était devenu un empire qui dominait le monde, et par-là même une institution qui se livrait aux yeux de tous à l’assassinat, au pillage, à la répression et au brigandage, au détriment des autres peuples, jusqu’à ce que j’arrive ». Vous percevez immédiatement l’extrême actualité de la situation imaginée par Dürrenmatt (dès 1948). On pourrait en effet définir les Etats-Unis aujourd’hui comme cet empire qui attend son Romulus depuis trop longtemps et qui, à la place, vient de se voir infliger un Trump... Romulus n’est pas seulement celui qui a perçu la vanité du projet impérial, il est celui qui, désormais, veut exhiber l’envers des choses, exhiber le mensonge de l’exercice du pouvoir suprême. Il dit : « Ce n’est pas moi qui ait trahi mon empire, Rome s’est trahie elle-même. Elle savait la vérité, elle a cependant choisi la violence, elle connaissait la bienveillance, elle a choisi la tyrannie. Rome s’est doublement abaissée : devant elle-même et devant les peuples qui ressortissaient de son pouvoir (…) Les Germains arrivent. Nous avons versé le sang étranger, maintenant nous devons payer du nôtre ». En attendant que sonne l’heure de ce juste retour des choses, la sagesse de l’empereur auto-destitué le porte donc à cultiver l’amitié des poules – il a transformé son palais à demi-déserté en poulailler – activité plébéienne s’il en fut. Le premier des patriciens s’est fait plèbe pour aller jusqu’au bout de son destin – une défection consciente, ironique et organisée.

En 1895, celui qui est considéré comme le prince des poètes de l’Angleterre victorienne, l’auteur choyé du Portrait de Dorian Gray, auteur de pièces de théâtre à succès aussi, de contes et de nouvelles fantastiques, coqueluche des salons littéraires et des milieux chics londoniens, Oscar Wilde, connaît une chute retentissante et ignominieuse : son homosexualité est exhibée et clouée au pilori à l’occasion d’un procès public et il passe de longs mois à la prison londonienne de Reading, après avoir été condamné à deux ans de travaux forcés. C’est pendant ce séjour éprouvant et à sa suite qu’il écrit deux textes, De Profundis et La Ballade de la geôle de Reading, à quoi l’on peut ajouter quelques lettres adressées à des journaux à propos de l’état des prisons en Angleterre, à son époque, des textes qui manifestent une radicale bifurcation dans son oeuvre – il n’en écrira plus d’autres après, d’ailleurs, mourant quelques années après sa sortie de prison, dans des conditions assez misérables, à Paris (en 1900).

Enfin, des lendemains de la seconde guerre mondiale à la fin de la première décennie de notre siècle, un écrivain et publiciste issu du giron de l’élite politique et intellectuelle états-unienne, Gore Vidal (qui aimait à rappeler que la carrière politique de son grand-père s’était arrêtée aux portes de la Maison Blanche) fait entendre une voix, un ton qui ne sont pas seulement ceux de la critique plus ou moins véhémente du mode de vie et de l’ordre politique américain, dans leur dimension « domestique » comme internationale, mais plutôt d’une sorte d’abjuration globale et sans restriction de tout ou presque ce qui se promeut alors au nom de cette Amérique-là – son système politique, ses médias, ses industries culturelles, ses héros, ses guerres de conquête et tous les mensonges fondateurs qui leur font cortège. Ecrivain prolifique, auteur d’essais comme de romans dont certains sont de véritables fresques de l’Amérique moderne (Washington, Hollywood...), Gore Vidal est aussi un homme public dont les apparitions à la télévision et les polémiques ad hominem ont fréquemment défrayé la chronique. Il apparaît rétrospectivement, si l’on s’essaie à reconstituer la cohérence de toutes ses interventions dispersées, comme une figure de la sécession ou de la défection infiniment plus percutante et source d’inspiration, constamment sur le fil du rasoir, que, par exemple, ce vieux raseur à principes de Noam Chomsky dont la gauche de la gauche française fait tant de cas. Il est vrai que chez Gore Vidal, la petite différence de celui qui, en termes d’économie des genres, n’entre pas dans les cases, apparaît, comme chez Oscar Wilde, comme un formidable intensificateur de dissidence : dès 1948, avec un court roman intitulé The City and the Pillar (Un garçon près de la rivière), Gore Vidal fait scandale et sensation, dans une Amérique qui n’avait pas encore fait des gays une espèce protégée, en évoquant sans fard le désir homosexuel et en décrivant de manière explicite des relations sexuelles entre garçons.

Qu’est-ce que ces trois figures, trop rapidement esquissées ici, peuvent bien avoir en commun ? Elles sont toutes les trois et chaque fois de manière singulière, bien sûr, habitées et soutenues par la figure de l’auto-destitution du patricien. Que nos trois personnages puissent être désignés comme des patriciens, cela ne me paraît pas devoir prêter à beaucoup de discussion, pour peu que l’on accepte la suggestion que cette figure, irréductibles aux conditions d’une sociologie ou d’une historiographie positivistes, puisse être envisagée comme un invariant philosophique et politique, sous les latitudes occidentales, du moins, au même titre exactement que la figure symétrique, le plébéien, la constellation des plébéiens. L’empereur Romulus se voit comme le dernier avatar d’une aristocratie romaine totalement corrompue, croulant sous le fardeau de ses crimes et de ses vices, une « race » épuisée et vouée à céder la place aux forces élémentaires qu’incarnent les tribus germaniques fondant sur l’Italie, sang jeune et conquérant. Wilde, lui, est un patricien dans le double sens du terme : du point de vue de son « rang » social, qu’il évoque sans retenue dans De Profundis, écrivant à son jeune amant (qui fut aussi sa perte) que « pour les gens de notre rang », la prison est une épreuve autrement redoutable et dégradante que pour l’élément populaire. Mais il est aussi un patricien du côté de l’art, de son art dont il a une conception entièrement aristocratique, se définissant lui-même sans retenue comme un pur génie artistique, se comparant avantageusement à Byron et ciselant sans complexe des sentences de ce genre : « J’occupe une place symbolique dans l’art et la culture de mon époque (...) Les dieux m’ont donné presque tout (…) Je transformais l’esprit des hommes et les couleur des choses ; il n’était rien de ce que je disais ou faisais dont on ne s’émerveillât ». Quant à Gore Vidal, c’est précisément son assurance toute patricienne, son sentiment de proximité et de familiarité avec les pères fondateurs de la démocratie américaine et les pionniers de sa puissance politique, son appartenance au premier cercle de cette aristocratie blanche, culturelle, politique et économique qui se voit en détentrice naturelle et héréditaire du pouvoir aux Etats-Unis, c’est cela même qui lui confère l’aisance avec laquelle il assume, dans ce tableau, la position du parrésiaste, de l’imprécateur, du devin avisé du pire qui s’annonce, du mouton noir, seul contre tous, bien souvent, dans une indifférence proprement souveraine et ironique à la calomnie, aux menaces, aux mesures de rétorsion. Vous trouverez sur Netflix un documentaire qui retrace l’existence de Vidal sans masquer les lignes de tension voire de fracture qui la parcourent et lui donne abondamment la parole – on y voit donc bien le personnage à l’oeuvre, son style, sa stratégie, sa prestance.

Ce qui m’intéresse, dans ces trois cas fort dissemblables, c’est la façon dont un sujet patricien va se trouver porté à devenir le témoin de l’inconsistance ou du mensonge constitutif de sa condition et de sa « conscience » patriciennes. Ceci, chaque fois, « à l’occasion de » quelque chose qui va jouer le rôle d’un test, d’une épreuve, d’un moment de vérité : l’imminente arrivée à Rome du chef des Germains barbares dont le premier geste, Romulus n’en doute pas un instant, sera d’infliger à l’empereur romain une mort tourmentée et ignominieuse ; le célèbre procès à l’occasion duquel Oscar Wilde, emporté par une tourmente de faux calculs et d’enchaînement de circonstances imprévues, se transforme d’accusateur en accusé, vilipendé et voué à la vindicte publique comme débauché, sodomite coupable d’entretenir des relations sordides avec de jeunes prostitués issus du sous-prolétariat londonien. Dans un registre tout proche, Gore Vidal, jeune homme aux talents multiples et aux relations prometteuses, né, on l’a vu, avec une cuillère en argent dans la bouche, publie en 1948 son troisième roman, dans lequel il brave crânement, à moins que ce ne soit en toute inconscience - tout ne lui est-il pas permis ? - le tabou portant sur l’évocation explicite de relations charnelles entre hommes dans la puritaine Amérique WASP. Le ciel lui tombe alors sous la tête, sous la forme de l’excommunication fulminée par la rubrique littéraire du New York Times - plus jamais aucun de ses ouvrages n’y sera chroniqué, le prévient-on ! Un stigmate, a stain qui vont faire tache d’huile dans d’autres organes de l’establishment culturel et politique de la côte Est et qui vont conduire Gore Vidal à se déplacer du côté des industries culturelles de l’Ouest – radio, télé et surtout, cinéma, Hollywood avec qui ou quoi il va nouer une relation parfaitement ambivalente. Au cas où vous ne le sauriez pas, Vidal est l’un des (nombreux) scénaristes de Ben Hur, sa petite touche sarcastique se reconnaissant, entre autres, à la suggestion subliminaire d’une relation homosexuelle entre le prince de Judée et son ami d’enfance le Romain Messala - le jeu consistant, tout au long de la préparation et du tournage du film, à faire en sorte que l’ultra-straight et réactionnaire Charlton Heston incarne Ben Hur avec l’allant que l’on sait sans s’aviser de l’existence de ce second degré ou de ce sous-texte... Que ce soit donc à l’occasion d’un considérable accident de l’Histoire (rien moins que la chute de l’Empire romain) ou bien d’un incident affectant la vie d’un sujet individuel, s’ouvre une brèche : pour ce qui nous intéresse ici, celle-ci n’est pas, pour l’essentiel, le topos dans lequel se joue l’épreuve, somme toute assez banale, consistant à chuter, tomber de sa condition, se trouver démis, mis au ban, exclu d’une position supérieure en raison de manquements à ses obligations ou toute autre infraction à la règle. Ce qui nous retient, dans ces trois cas ou scènes, ce n’est pas la destitution d’une figure des hauteurs sociales, un processus subi, donc. Ce qui nous intéresse, c’est la façon dont, activement, celui à qui cela arrive transforme cet « accident » en processus actif, en figure politique et en quelque chose qui s’apparenterait à une œuvre d’art. Le patricien, tombé dans la brèche entre sa condition ancienne traditionnellement vue par les gens de son espèce comme « naturelle » et de droit, leur revenant soit par ancienneté et tradition soit en vertu de leurs mérites exceptionnels, et sa nouvelle condition indéfinissable de déchu ou banni de l’ordre des maîtres et des « meilleurs », le patricien va élaborer, ciseler ce malheur ou cette défaveur comme un moment de vérité et une providence : cette chute est sa chance, car elle est aussi une illumination : il devient tout d’un coup sensible au mensonge sur lequel sont fondés l’ordre et la règle qui ont institué les partages et les répartitions selon lesquels il appartenait, lui, tout naturellement, au monde des meilleurs et des distingués plutôt qu’à celui de la canaille ou de la piétaille – la plèbe est souvent désignée péjorativement par les noms en « aille ». Il va pouvoir faire de ce mensonge, devenu tangible à ses yeux par la grâce de son « accident », l’objet de son souci – souci de soi, souci des autres, souci du monde. Il opère alors un tournant qui affecte toutes les dimensions de son existence, ses dispositions comme ses conduites, un tournant, c’est-à-dire, entendu littéralement et sans que le terme n’endosse nécessairement une connotation religieuse, une conversion. Celle-ci va s’inscrire dans des horizons différents, selon le personnage et sa situation. Dans le cas de Romulus, il s’agira de déserter la souveraineté, l’amour du pouvoir et de la puissance, d’en ridiculiser les prémisses et les présomptions, les afféteries et les singeries aussi, ceci en s’auto-destituant activement comme maître de l’Empire, dans l’attente de l’arrivée des barbares. Le Romulus de Dürrenmatt, dit « le Grand » par antiphrase et dérision, est un personnage de carnaval qui radicalise la comédie du pouvoir en pure et simple bouffonnerie, non sans parenté avec un faux péplum qui vous est sans doute familier, à vous spécialistes de la grande culture italienne, le Mi figlio Nerone de Steno, dans lequel tout ce qui est supposé « grand » et « noble » devient insignifiant et mesquin, à l’image du sage Sénèque qui, dans le film, se trouve métamorphosé en faux-cul et lèche-cul exemplaire - une pierre dans le jardin de la philosophie et des philosophes. Passant maintenant à Oscar Wilde, je mentionnerai simplement en passant ces passages poignants de De Profundis qui témoignent de l’intensité dramatique du travail spirituel entrepris par le patricien tombé de son siège doré sur la paille du cachot. C’est directement et distinctement cette condition qu’il y interroge ou plutôt met en pièces au fil de cette longue apostrophe adressée à son amant demeuré, lui, en liberté, la parfaite incarnation de ce monde superficiel et vain auquel l’épreuve de la prison a arraché Wilde. Un retournement se produit, mûri tout au long du séjour à Reading, à l’occasion duquel l’épreuve de la chute et de la disgrâce dans l’ordre social se transforme en épreuve de vérité, c’est-à-dire en unique opportunité, pour le poète mondain, de découvrir l’inanité de sa vie antérieure indissociable de sa condition patricienne. Comme le remarque Albert Camus, dans un texte intitulé L’Artiste en prison , la conversion de Wilde en prison (qui a bien, en vérité, un arrière-plan religieux – à sa sortie de prison, Wilde se convertit au catholicisme, mais la figure que je voudrais faire émerger ici n’est en rien réductible à cette dimension de la question, elle peut tout à fait être envisagée séparément de la part religieuse) se manifeste dans un déplacement ou un transfert de la honte : la sanction infligée à Wilde, figure brillante et exposée, enfant gâté de la littérature et du théâtre dans l’Angleterre victorienne, fils prodigue des classes supérieures cultivées et petit prodige célébré de tous ou presque, est une honte publique dont il évoque à plusieurs reprises, dans De Profundis, la cruauté et l’intensité : sa sortie du tribunal menotté sous le regard du gratin de la société londonienne, la longue attente sur un quai de gare, encadré de deux policiers et entravé toujours, au vu et au su des voyageurs qui aussitôt le reconnaissent, ou bien encore, à son arrivée en prison, la perte de son nom : « Dans la grande prison où j’étais alors incarcéré, je n’étais que le chiffre et la lettre d’une petite cellule dans une longue galerie, l’un de ces mille nombres sans vie, l’une de ces mille existences sans vie ». Ceci sans oublier la saisie de sa bibliothèque « avec sa collection de volumes envoyés en hommage par presque tous les poètes de mon temps, de Hugo à Whitman, de Swinburne à Mallarmé , de Morris à Verlaine ». La honte publique infligée à Wilde pour n’avoir pas respecté le code moral victorien et, surtout, pour l’avoir défié par imprudence et arrogance, est un théâtre, une exposition, une mise au pilori d’une violence inouïe, dans les conditions de l’Angleterre de la fin du XIX° siècle. La grandeur et la force morale (mais dans laquelle on peut sans forcer l’interprétation détecter une dimension politique) de Wilde que rien ne préparait à cette épreuve est de s’élever à la hauteur de cette honte infligée, abattue sur lui comme une malédiction divine, pour ne plus en être purement et simplement accablé, mais au contraire s’en saisir et la transformer en principe actif de sa sauvegarde, de son auto-réforme, de sa métamorphose. Ce n’est pas pour rien que le mot « honte » revient de façon lancinante tout au long de De Profundis, qu’il en accompagne le cheminement moral. Mais loin d’être purement et simplement le « marqueur » affectif du châtiment, ce terme devient l’opérateur de la conversion. La honte dont témoigne Wilde devient, rétrospectivement, celle d’avoir conduit une existence aussi superficielle de mondain jetant l’argent par les fenêtres pour satisfaire les moindres caprices de son jeune amant, un écervelé gâté, égoïste et férocement cynique – si l’on s’en tient du moins au portrait qui s’en dessine dans la longue missive que lui adresse le poète emprisonné (tandis que lui, l’amant, continue de vaquer à ses plaisirs et à ses voyages d’agrément à Naples et ailleurs). La honte devient celle de n’avoir pas compris avant que la catastrophe ne s’abatte sur lui (Wilde), par pur égoïsme et faiblesse morale, que « le vice suprême, c’est la superficialité ». « Je croyais, écrit Wilde, que la vie s’annonçait comme une brillante comédie et que tu devais en être l’un des gracieux personnages. Elle s’est révélée être une révoltante et répugnante tragédie ». Le poète va donc cesser d’avoir « honte de son châtiment » et nourrir l’horreur de ce qu’il a été : « Un enfant si représentatif de mon époque que, par perversité, et pour l’amour de cette perversité, j’ai changé en mal les bonnes choses de ma vie et en bien les choses mauvaises de ma vie (…) Je m’amusais à être un flâneur. Le désir, à la fin, était une maladie, ou une folie, ou les deux à la fois ». En prison, Wilde a appris à voir le monde par les yeux des pauvres, ceux pour qui cette épreuve n’est pas particulièrement une humiliation ou une honte mais plutôt un accident de la vie auquel tout un chacun est exposé. « Les pauvres, écrit Wilde, sont plus sensés, plus charitables, meilleurs, plus sensibles que nous (…) Ils parlent simplement de celui qui est en prison comme d’une personne ’dans la peine’ ». C’est là, dit-il, « une phrase qui exprime la parfaite sagesse de l’amour ». A l’occasion - ou bien, pourrait-on presque dire, « grâce à » - l’épreuve de la prison, l’auteur acclamé du Portrait... opère une transvaluation, radicale une inversion ou une conversion qui affectent non seulement son système moral, mais sa perception du monde et sa situation dans le monde. Comme l’écrit Camus, dans le texte déjà cité, « Il est douteux que Wilde ait jamais pensé, avant sa condamnation, qu’il existât des prisons (…) Auparavant, il n’y pensait pas : le Savoy était chauffé ». Désormais, c’est lui qui voit le Savoy du point de vue de la prison et en découvre le trait scandaleux. C’est en ce sens qu’il passe du monde des patriciens à celui des plébéiens, ce qui ne veut pas dire qu’il devienne, pour autant, un plébéien – ce que je tente de dessiner à traits expéditifs, ici, c’est un trajet, une ligne de force, une dynamique : sorti de prison, Wilde n’ira pas s’installer dans un faubourg ouvrier, il ne prendra pas un emploi de manœuvre dans l’industrie – il s’exilera en France où il retombera, pour une part, dans ses vieilles ornières, sans jamais pour autant retrouver l’éclat de sa splendeur passée. Sa mort, dans un modeste hôtel des bords de Seine, au bord du Quartier latin, est à tous égards poignante. C’est donc d’un mouvement qu’il s’agit ici, celui, je l’ai dit, par lequel la honte change de camp : en prison, Wilde découvre qu’il y a honte, bel et bien, à avoir été (je cite encore Camus) « complice de ce monde qui juge et condamne en un moment, avant d’aller dîner aux chandelles ». Camus fait ici allusion à la pendaison de l’auteur d’un crime passionnel que Wilde a côtoyé en prison et qui lui a inspiré la Ballade de la geôle de Reading, dont la fibre est tout entière plébéienne, au sens où la passion qui la soutient est celle qui porte le poète à accompagner, avec chacun de ses nerfs et de ses neurones, le malheureux jusqu’au bout de son supplice. Je remarque en passant que dans nos lycées, aujourd’hui encore, lorsque l’on met Oscar Wilde au programme, c’est plutôt Le portrait... qui est élu plutôt que De Profundis, et ceci dans un temps même où l’homosexualité a cessé d’être un crime et où, du point de vue des normes générales, les dites « minorités visibles » tendent plutôt, sous nos latitudes, à devenir des espèces protégées – davantage et mieux que le migrant ou le demandeur d’asile, en tout cas. Bref, l’Ecole persiste ici distinctement à entretenir la fibre patricienne de l’ « instruction publique ». Dans De Profundis, Wilde déserte, fait défection et se destitue comme membre de la caste des maîtres arrogants. Dans La Ballade..., il franchit un pas de plus en faisant entendre le cri jailli de toutes les cellules de Reading au petit matin, cri de tous venu relayer, dit Camus, celui du prisonnier que pendaient des hommes en frac. La Ballade est, si l’on peut dire, un texte qui choisit son camp et que viendront relayer d’ailleurs ces lettres qu’il adresse après sa sortie de prison au Daily Chronicle, publiées sous le titre Quelques cruautés de la vie de prison. Ecrites du point de vue du détenu, figure récurrente de la plèbe, ces lettres sont d’une parfaite actualité, pour nous, à l’heure où les rats, les punaises et le surpeuplement de Fleury-Mérogis défraient la chronique. Dans un temporalité plébéienne, le monde des prisons, c’est, par excellence, ce qui, placé sous le régime de la répétition infinie, ne change que pour revenir au même. Comme l’écrit Wilde d’une formule définitive, « ce ne sont pas les prisonniers qui ont besoin d’être réformés, mais les prisons », formule plébéienne s’il en fut au sens où elle déplace radicalement la charge du stigmate. Pour le reste, « envoyées au diable » (les prisons) serait sans doute ici et dans l’esprit même de Wilde, une formule plus appropriée...

Je m’aperçois que je n’ai pas le temps de revenir plus en détail sur l’oeuvre et un certain nombre de « performances » réjouissantes de ce déserteur exemplaire du patriciat états-unien, straight, blanc, impérial et suprémaciste, que fut Gore Vidal – un parcours qui, par certains aspects, nous rappelle à nous Français, celui de Jean Genet – à cette différence (non négligeable !) près que le premier vient de tout en haut et l’autre de tout en bas – mais leur point de rencontre est précisément ce carrefour (comme Oedipe !) où une mauvaise tête, un réfractaire refuse le destin social qui lui est assigné et met en œuvre les puissances affirmatives de ce « non » pour transformer sa vie en œuvre d’art. Il vous reste donc à achever ce parcours par vous-mêmes, si j’ai réussi à vous donner envie de connaître davantage ce diable d’homme, en le lisant, en vous familiarisant avec son œuvre et sa légende dispersées.

 
A propos de Ici et ailleurs
Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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