<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Ici et ailleurs</title>
	<link>http://ici-et-ailleurs.org//</link>
	<description>pour une philosophie nomade</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>




<item xml:lang="fr">
		<title>FOUCAULT ET LA G&#201;NEALOGIE DES SEXES</title>
		<link>http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article315</link>
		<guid isPermaLink="true">http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article315</guid>
		<dc:date>2013-06-09T12:53:25Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Rosa Mar&#237;a Rodr&#237;guez Magda, Rosa Mar&#237;a Rodr&#237;guez Magda</dc:creator>



		<description>FOUCAULT ET LA G&#201;NEALOGIE DES SEXES Rosa Mar&#237;a Rodr&#237;guez Magda Comment aborder l'&#339;uvre d'un auteur qui ne voulait pas &#234;tre un auteur, qui reniait la notion d'&#339;uvre, et en plus dans une recherche sur un sujet qui d'ailleurs il ne s'occupa trop ? Probablement de la m&#234;me fa&#231;on dont il parlait des autres : &#171; Les gens que j'aime, je pr&#233;f&#232;re les utiliser&#8230;, les d&#233;former, les faire geindre et protester &#187;. Il s'agit d'utiliser des textes, des intuitions et de les appliquer en amplifiant leur premier champ (...)

-
&lt;a href="http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?rubrique19" rel="directory"&gt;Portraits philosophiques&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L111xH150/arton315-1650b.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; width='111' height='150' class='spip_logos' style='height:150px;width:111px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;FOUCAULT ET LA G&#201;NEALOGIE DES SEXES&lt;/p&gt; &lt;p&gt; Rosa Mar&#237;a Rodr&#237;guez Magda&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comment aborder l'&#339;uvre d'un auteur qui ne voulait pas &#234;tre un auteur, qui reniait la notion d'&#339;uvre, et en plus dans une recherche sur un sujet qui d'ailleurs il ne s'occupa trop ? Probablement de la m&#234;me fa&#231;on dont il parlait des autres : &#171; Les gens que j'aime, je pr&#233;f&#232;re les utiliser&#8230;, les d&#233;former, les faire geindre et protester &#187;. Il s'agit d'utiliser des textes, des intuitions et de les appliquer en amplifiant leur premier champ d'exp&#233;rimentation, de contraindre des engrenages et des structures pour retourner la th&#233;orie sur elle-m&#234;me ou jusqu'au point sans retour de sa diss&#233;mination. Faire circuler les suggestions, appliquer les m&#233;thodologies &#224; des objets qui en principe resteront en dehors de leur horizon, forcer les interpr&#233;tations jusqu'&#224; leur contradiction ou leur saut qualitatif, capables ainsi de clarifier d'autres perspectives. Pour ce faire, la fid&#233;lit&#233; n'est qu'une premi&#232;re &#233;tape qui se r&#233;sout dans un nouveau prisme cr&#233;atif. Qu'est ce que j'ai voulu faire avec ce livre ? Il s'agit de relire Foucault, tout en partant d'une hypoth&#232;se simple : les sexes sont, du moins, au nombre de deux. Comment les th&#232;mes trait&#233;s dans ses textes : pouvoir, v&#233;rit&#233;, subjectivation, technologie du moi, etc. affectent-ils &#224; la g&#233;n&#233;alogie de la femme comme sujet/objet de d&#233;sir, &#224; l'identit&#233; de genre f&#233;minine ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;R&#233;f&#233;rences &#224; la femme dans chacune des &#233;tapes de la pens&#233;e foucauldienne :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	Les r&#233;f&#233;rences &#224; la femme ne sont pas abondantes dans l'&#339;uvre foucaldienne et il ne s'agit pas non plus d'effectuer une r&#233;vision exhaustive et anecdotique. La figure f&#233;minine est pr&#233;sente dans deux des textes de Foucault : Herculine Barbin dite Alexina B.*, s'occupant du th&#232;me du vrai sexe dans un cas d'hermaphrodisme avec une &#233;ducation f&#233;minine, et faisant r&#233;f&#233;rence au milieu familial dans Le d&#233;sordre des familles. On peut aussi trouver des r&#233;f&#233;rences &#224; la sorci&#232;re comme figure qui pr&#233;c&#232;de celle de l'hyst&#233;rique. Dans divers entretiens des ann&#233;es soixante-dix, les femmes, comme les fous, les ch&#244;meurs, etc., sont cit&#233;es comme un secteur p&#233;riph&#233;rique du pouvoir, dans ce qu'il appela la marge ou la pl&#232;be. Plus sp&#233;cialement, Foucault inclut le f&#233;minisme dans ce qu'il appelle les &#171; luttes transversales &#187;, en &#233;tablissant aussi les ressemblances et les diff&#233;rences entre les mouvements de lib&#233;ration de la femme et les mouvements homosexuels. C'est dans La volont&#233; de savoir que le th&#232;me de la femme n'est plus ponctuel ou p&#233;riph&#233;rique. Foucault situe la caract&#233;risation pathologique de la femme nerveuse, l'&#233;pouse frigide, la m&#232;re indiff&#233;rente&#8230; au sein de la famille victorienne. Il y &#233;tude la socialisation des conduites procr&#233;atrices et c'est &#224; partir de cette &#233;poque que le concept d'une &#171; biopolitique de la population &#187; se profile. Dans son premier plan de l'histoire de la sexualit&#233; est annonc&#233; comme tome IV : La femme, la m&#232;re et l'hyst&#233;rique, qui aurait d&#233;velopp&#233; les th&#232;mes qui s'annon&#231;aient dans la Volont&#233; de savoir. En termes g&#233;n&#233;raux, les deux derniers tomes de l'histoire de la sexualit&#233; repr&#233;sentent une inflexion consid&#233;rable dans la perspective o&#249; Foucault se situe. Jusqu'&#224; ce moment la, le philosophe est proche des ph&#233;nom&#232;nes qu'il analyse, mais ils sont vus de l'ext&#233;rieur. Bien que g&#233;n&#233;ralement Foucault ne s'occupe pas des femmes, sa perspective est &#233;pist&#233;mologiquement valable pour la recherche f&#233;ministe : Foucault attaque l'essentialisme, &#8211; mais, si l'homme est une invention r&#233;cente, la femme devient &#224; plus forte raison une fabrication subsidiaire-, il d&#233;crit la gen&#232;se disciplinaire des sciences humaines (en ouvrant la voie au d&#233;veloppement de la critique des m&#233;canismes de pouvoir et la volont&#233; de domination sp&#233;cifiques du regard m&#233;dical, &#224; l'anthropologie, &#224; la psychologie&#8230; sur la femme) ; il d&#233;nonce la relation pouvoir/savoir avec ses proc&#233;d&#233;s d'exclusion et de contr&#244;le, en d&#233;voilant la volont&#233; de v&#233;rit&#233; &#8211;en brisant l'objectivit&#233; scientifique, tous ces &#233;l&#233;ments rendent possible le d&#233;veloppement f&#233;ministe qui met en &#233;vidence le caract&#232;re androcentrique du savoir-, et, g&#233;n&#233;ralement, sa constante analyse des strat&#233;gies du pouvoir admet un prolongement de ses domaines de recherche, en incluant des divers m&#233;canismes du pouvoir patriarcal. Foucault, en se situant dans la r&#233;sistance face &#224; l'intol&#233;rable du pouvoir, d&#233;fend un lieu &#233;pist&#233;mologique susceptible d'&#234;tre occup&#233; par tous ceux qui se pensent aussi eux-m&#234;mes comme r&#233;sistance, et donc propice &#224; la d&#233;construction f&#233;ministe, tout du moins dans le sens que Derrida donna &#224; ce mot dans les ann&#233;es soixante-dix. Le probl&#232;me r&#233;siderait dans le fait que, pendant les premi&#232;res p&#233;riodes de la pens&#233;e foucauldienne, toute consolidation d'une identit&#233; forte comme sujet r&#233;sistant est &#233;vit&#233;e, toute d&#233;finition provient du pouvoir et elle en est suspecte, toute lib&#233;ration ne fait rien d'autre que suivre l'ordre normalisateur, et cela a une grande importance pour les collectifs auxquels le statut de sujet n'a pas &#233;t&#233; reconnu, que ce soit &#233;pist&#233;mologiquement ou politiquement, et pour ceux auxquels le fait d'y renoncer d&#232;s le d&#233;part dans leur lutte pour la reconnaissance semble peut-&#234;tre pr&#233;mature et dangereux. D'autre c&#244;t&#233;, l'appropriation f&#233;ministe des tomes deux et trois de L'histoire de la sexualit&#233; et des textes de sa derni&#232;re p&#233;riode implique une r&#233;vision encore plus critique, puisqu'il ne dit rien contre le pouvoir &#8211;il &#233;vite ainsi tous ceux qui en ont &#233;t&#233; exclus- il parle plut&#244;t du sujet d&#233;tenteur du savoir, en assumant pr&#233;cis&#233;ment son androcentrisme comme g&#233;n&#233;rateur de toute une culture et une &#233;thique. Ici, le point de vue change radicalement. Il ne s'agit plus de l'objectivisation et de la normalisation de l'&#234;tre humain, mais des techniques du sujet et de la subjectivation, et pour cela l'auteur nous renvoie &#224; une &#233;poque, &#224; certaines cultures o&#249; le paradigme de la &#171; ma&#238;trise de soi &#187; et l'exercice de la &#171; pratique de la libert&#233; &#187; est nettement viril : celui qui peut &#234;tre ma&#238;tre de soi-m&#234;me parce qu'il domine d'autres personnes est l'homme, adulte, blanc, citoyen de plein droit. Il semble curieux que lorsqu'il est fait allusion &#224; la position du sujet, qui, comme nous l'avons vu, &#233;tait absente de ses textes ant&#233;rieurs, la femme est exclue de ce processus. Dans le premier tome de L'histoire de la sexualit&#233;, le sujet n'existe pas ind&#233;pendamment de l'instance ext&#233;rieure normalisatrice, c'est pourquoi toute tentative de lib&#233;ration sexuelle est vaine. En revanche, dans les tomes deux et trois, nous nous situons &#224; l'int&#233;rieur du sujet, encore en formation, pour observer les &#171; techniques de soi &#187; qui vont forger, d'abord comme des pratiques de libert&#233;, une esth&#233;tique de l'existence, puis plus tard, dans la ma&#238;trise de soi, une &#233;thique de la temp&#233;rance, et finalement, dans les variations de l'examen de conscience chr&#233;tien, une recherche de la v&#233;rit&#233;. Et m&#234;me si Foucault ne pr&#233;tend pas extrapoler le mod&#232;le grec ou l'&#233;thique sto&#239;cienne comme un mod&#232;le &#224; r&#233;cup&#233;rer dans notre pr&#233;sent , il se laisse tout de m&#234;me aller &#224; une sorte de fascination, qui l'emp&#234;che d'appliquer &#224; ces deux mod&#232;les l'analyse critique des relations de pouvoir avec laquelle il diss&#232;que d'autres &#233;poques .&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Une critique de genre :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	Dans mon livre, je n'ai voulu pas me limiter &#224; signaler la manifestation des tournures sexistes ou androcentriques pr&#233;sentes dans l'&#339;uvre de Foucault. J'ai tent&#233; de faire un Analyse extensive : appliquer ses d&#233;couvertes, sa m&#233;thodologie ou les crit&#232;res de sa pens&#233;e &#224; l'analyse de genre, en d&#233;veloppant divers moments : critique (rejeter les &#233;l&#233;ments androcentriques), d&#233;constructif (analyser sa gen&#232;se), reconstructif (composer un nouveau mod&#232;le sans mauvaises tournures) et prospectif (l'utiliser pour classer ou pour r&#233;pondre &#224; diverses questions en suspens). J'ai tent&#233; de clarifier les questions suivantes :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;1.	Que dit Foucault sur la femme ?
2.	Quels traits androcentriques cachent ses affirmations ?
3.	Comment le f&#233;minisme a-t-il lu les textes foucaldiens ?
4.	Comment peuvent s'appliquer ses d&#233;couvertes &#224; la recherche sur le genre, principalement dans la r&#233;vocation de l'essentialisme et dans la th&#233;matisation de concepts comme : corps/chair, plaisir/d&#233;sir, identit&#233; de genre, sujet, v&#233;rit&#233;, g&#233;n&#233;alogie, insurrection des savoirs soumis, etc ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans une perspective de genre, la philosophie foucaldienne peut apporter des &#233;l&#233;ments pour la r&#233;flexion dans divers domaines. J'ai pr&#233;tendu &#233;valuer les suivants :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif&quot; width='8' height='11' class='puce' alt=&quot;-&quot; style='height:11px;width:8px;' /&gt; Est-ce que sa vision &#171; arch&#233;ologique &#187; et ses concepts annexes sont utilisables pour une histoire des femmes ?
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif&quot; width='8' height='11' class='puce' alt=&quot;-&quot; style='height:11px;width:8px;' /&gt; Est-elle compatible avec sa critique de l'humanisme ? Quelles cons&#233;quences, quels horizons et quelles questions en suspens laisse ouvertes la &#171; mort de l'homme &#187; pour la th&#233;orie f&#233;ministe ?
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif&quot; width='8' height='11' class='puce' alt=&quot;-&quot; style='height:11px;width:8px;' /&gt; Que veut la pens&#233;e f&#233;ministe d'une th&#233;orie du pouvoir et de la r&#233;sistance ? L'analyse foucaldienne du pouvoir et sa conceptualisation du f&#233;minisme comme &#171; lutte transversale &#187; satisfont-elles la n&#233;cessit&#233; de ce dernier (le f&#233;minisme) de se constituer comme une lutte antipatriarcale ? L'analyse de la microphysique du pouvoir et de la soci&#233;t&#233; disciplinaire nous apportent-elles suffisamment d'&#233;l&#233;ments pour une th&#233;orie f&#233;ministe critique ?
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif&quot; width='8' height='11' class='puce' alt=&quot;-&quot; style='height:11px;width:8px;' /&gt; Que souhaite la pens&#233;e f&#233;ministe d'une th&#233;orie du discours ? Les relations pouvoir/savoir nous offrent-elles des m&#233;canismes pour d&#233;monter lal&#233;gitimation des discours patriarcaux ? La construction d'une &#171; g&#233;n&#233;alogie des figures de l'h&#233;t&#233;ronomie &#187; est-elle possible ? Et une th&#233;orie de la subjectivation et de l'identit&#233; sexuel ? Est-ce qu'&#224; partir des notions de &#171; g&#233;n&#233;alogie &#187; et de &#171; subjectivation &#187; foucaldiennes peut se r&#233;aliser : 1) une d&#233;-construction de la subjectivit&#233; sexuelle constitu&#233;e, en analysant ses effets d'individuation et d'int&#233;riorisation de l'h&#233;t&#233;rod&#233;signation ; 2) on peut r&#233;aliser la reconstruction d'une subjectivit&#233; sexuelle-politique en dehors de l'androcentrisme ?, et 3) on peut r&#233;aliser une prospective de la possibilit&#233; de nouvelles subjectivit&#233;s de genre ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Bien s&#251;r, je ne peux pas maintenant r&#233;sumer la r&#233;ponse &#224; tous c&#233;ttes questions. Il faut lire le livre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Lectures f&#233;ministes de Foucault :&lt;/p&gt; &lt;p&gt; C'est dans le cadre d'une &#233;thique de la transgression et de l'invention de nous-m&#234;mes que la pens&#233;e de Foucault peut se connecter avec les aspirations du f&#233;minisme, dans l'exp&#233;rimentation de nouveaux modes d'action o&#249; les transformations sp&#233;cifiques de ces trente derni&#232;res ann&#233;es ont boulevers&#233; certaines inerties, notamment les relations avec l'autorit&#233;, les relations entre les sexes, la perception du pathologique, etc. Reconstruire, inventer, peut-&#234;tre abandonner la propre identit&#233; est un projet s&#233;rieux, et pr&#233;cis&#233;ment pour les femmes dans le m&#234;me sens dont se r&#233;clamait Foucault.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	Nous aimerions souligner de fa&#231;on pr&#233;alable les champs de recherche o&#249; Foucault et le f&#233;minisme pourraient converger. Le f&#233;minisme et Foucault identifient tous les deux le corps comme centre d'exercice du pouvoir, lieu o&#249; s'obtient la docilit&#233; et o&#249; se constitue la subjectivit&#233;. Tous les deux s'occupent des op&#233;rations du pouvoir intimes et locales. De plus, ils montrent comment l'exercice global du pouvoir de l'Etat cache et se minimise souvent ces strat&#233;gies microphysiques. Tous les deux font ressortir l'importance du discours &#224; l'heure de souligner les discours h&#233;g&#233;moniques et d'exclure de sa v&#233;rit&#233; les voix marginales. Et ils critiquent tous les deux la fa&#231;on dont l'humanisme occidental a privil&#233;gi&#233; l'exp&#233;rience d'une &#233;lite masculine dans sa proclamation d'&#233;nonc&#233;s universels autour de la v&#233;rit&#233;, de la libert&#233; et de la nature humaine Si une des contributions les plus importantes de Foucault est sa th&#233;matisation de la relation pouvoir/savoir et sa tentative de faire ressortir &#171; l'&#233;conomie politique de la v&#233;rit&#233; &#187;, ceci nous ouvre un grand champ de &#171; soup&#231;on &#187; face &#224; l'h&#233;ritage &#233;pist&#233;mologique occidental. Il faut descendre jusqu'&#224; la gen&#232;se des sciences humaines et m&#233;dicales et jusqu'&#224; la gestation de la conscience moderne du corps et du sexe, mais du corps et du sexe diff&#233;renci&#233; : masculin, f&#233;minin, hommosexuel, lesbiene, transexuel&#8230;et sa m&#233;dicalisation diverse. Dans le cas de les femmes les traitements m&#233;dicaux et scientifiques de l'hyst&#233;rie f&#233;minine, de la st&#233;rilit&#233; et de la capacit&#233; de reproduction, anorexie, boulimie&#8230; D'autre part, on peut pas analyser l'importance de la notion de &#171; biopouvoir &#187; sans consid&#233;rer la perspective de genre. La recherche f&#233;ministe a document&#233; la &#171; m&#233;dicalisation &#187; du corps des femmes ; l'abus physique des femmes, depuis leur mise au b&#251;cher jusqu'au viol et &#224; la mutilation du corps f&#233;minin en fonction de la beaut&#233; sont seulement quelques-unes des formes gr&#226;ce auxquelles les f&#233;ministes ont identifi&#233; le corps des femmes comme la concr&#233;tisation du pouvoir masculin. L'absence de tous ces faits met en &#233;vidence des lacunes dans les g&#233;n&#233;alogies foucaldiennes qui pr&#233;tendent d&#233;tailler les op&#233;rations du pouvoir disciplinaire sur les corps, et qui laissent en suspens des th&#232;mes comme : la grossesse, l'avortement, le contr&#244;le de la natalit&#233;, l'anorexie, la boulimie, la chirurgie cosm&#233;tique, ou le traitement du cancer du sein et de l'ut&#233;rus.
La somme des visions f&#233;ministes et foucaldiennes amplifieront le d&#233;bat sur l'in&#233;gale &#233;tude binaire et gnos&#233;ologique : homme/femme, esprit/corps, &#226;me/mati&#232;re, etc. et elles &#233;tendraient la critique de l'humanisme occidental &#224; son versant androcentrique .&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	CONCLUSION&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	Tout au long de les pages de mon livre, j'essay&#233; de r&#233;capituler les points fondamentaux de la pens&#233;e foucaldienne concernant l'arch&#233;ologie, la notion de sujet, les relations de pouvoir/savoir, l'histoire de la sexualit&#233;, l'&#233;thique, etc. Dans chaque chapitre, je les ai confront&#233;s aux diverses r&#233;flexions f&#233;ministes &#224; cet &#233;gard, en dessinant des zones fructueuses de rencontre, en bouleversant quelques fois les hypoth&#232;ses. Je n'ai pas voulu tracer un trajet unidirectionnel, mais relier et percer les n&#339;uds d'un r&#233;seau multiple o&#249; il fallait quelques fois &#233;claircir des confusions et &#224; d'autres moments continuer d'ordonner. Foucault a beaucoup &#224; apporter &#224; la pens&#233;e f&#233;ministe, car si celle-ci souhaite devenir ma&#238;tre de sa tradition et de sa parole, elle doit reconstruire sa pr&#233;sence/absence de mani&#232;re arch&#233;ologique, r&#233;aliser une g&#233;n&#233;alogie effective de la diff&#233;rence sexuelle qui situe cette derni&#232;re comme un axe de base de la recherche et de la production th&#233;oriques, d&#233;fricher l'analytique du pouvoir qui conditionne les relations entre les sexes, contribuer en fin de compte &#224; une nouvelle reformulation &#233;thique bas&#233;e sur l'autonomie. Mais la pens&#233;e foucaldienne peut &#233;galement profiter de son croisement avec le f&#233;minisme. Tout au long de la pr&#233;sente &#233;tude, on constate la rupture entre un premier et un dernier Foucault. Les brillantes analyses du pouvoir nous offraient le corollaire d'un sujet, construit, un peu passif, presque mourant ; ses paris &#233;thiques post&#233;rieurs dessinaient les pratiques de libert&#233; dans un certain oubli des strat&#233;gies de contr&#244;le ; j'ai tent&#233; de compl&#233;ter ces deux moments avec leur application aux d&#233;veloppements du sexe/genre. Mais je ne voudrais pas conclure sans avancer une th&#232;se, risqu&#233;e, mais qui peut renverser les interpr&#233;tations &#224; l'usage de l'ensemble de son &#339;uvre : c'est l'introduction de la notion de genre, du concept de diff&#233;rence sexuelle, qui peut &#233;tablir un passage de coh&#233;rence entre les deux extr&#234;mes. L'inclusion du concept de diff&#233;rence sexuelle compl&#232;te et nuance la configuration et la recherche du sujet autonome de l'&#233;thique &#224; laquelle pr&#233;tend le dernier Foucault, en incorporant, &#224; partir de sa propre mat&#233;rialit&#233; et g&#233;n&#233;alogie, les d&#233;couvertes de son analytique du pouvoir. Un sujet &#233;thique sexu&#233; ne peut cesser de manifester les trames de pouvoir/savoir inscrites dans sa production culturelle, les proc&#233;d&#233;s de normalisation qui ont pr&#233;sid&#233; la relation entre les sexes, les strat&#233;gies de contr&#244;le qui ont l&#233;gitim&#233; la volont&#233; de v&#233;rit&#233; des dispositifs de sexualit&#233;, la structuration des param&#232;tres d'activit&#233;/passivit&#233; qui ont conditionn&#233; l'identification et l'h&#233;g&#233;monie des sexes &#171; v&#233;ritables &#187;. La notion de genre octroie la mat&#233;rialit&#233;, l'arch&#233;ologie perdue &#224; un processus de subjectivation qui d'une autre mani&#232;re appara&#238;t comme faussement neutre et superficiellement autonome. C'est la notion de diff&#233;rence sexuelle qui nous permet d'incorporer &#224; l'&#233;thique de la libert&#233; la m&#233;moire des strat&#233;gies de pouvoir qui ont configur&#233; la production d'un sujet sexu&#233;, et qui, &#224; partir de cette sexuation, s'appr&#234;te &#224; construire une nouvelle et plus grande subjectivit&#233;. C'est &#224; partir de cette perspective que nous pouvons reprendre les interrogations avec lesquelles j'ai commenc&#233; cette pr&#233;sentation : Que peut-on faire avec un auteur qui ne voulait pas &#234;tre un auteur ? Avec une &#339;uvre qui ne voulait pas en &#234;tre une ? Avec une critique destructrice qui ne construisit jamais son option ? Avec un des plus grands analystes des strat&#233;gies de pouvoir et qui cependant conclut sa vie en pariant pour une &#233;thique de la libert&#233; ? Ne pas &#234;tre mesquins tout du moins. Utiliser les routes avec lesquelles il passa au crible mille aventures entre les mots et les choses. D&#233;velopper ses cartographies sur la domination. Assumer le d&#233;fi esth&#233;tique d'une ontologie du pr&#233;sent et de nous-m&#234;mes, hommes et femmes, qui poursuit encore le fantasme de la libert&#233; quand tous les visages humains ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; effac&#233;s. Mer&#231;i&lt;/p&gt; &lt;p&gt; Rosa Mar&#237;a Rodr&#237;guez Magda &lt;a href='http://www.rodriguezmagda.com/' class='spip_out' rel='nofollow'&gt;www.rodriguezmagda.com&lt;/a&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Paris, 25 mai 2013, Salon L'Harmattan, Paris.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&quot;Stances sur la pl&#232;be et le pl&#233;b&#233;ien&quot;</title>
		<link>http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article298</link>
		<guid isPermaLink="true">http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article298</guid>
		<dc:date>2013-03-28T14:02:04Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



		<description>Der ber&#252;chtige Philosoph N. und die Plebs 1- Le militant aux yeux bleus de la Jeunesse des Etudiants Chr&#233;tiens (dont l'imposante croix m&#233;tallique port&#233;e en sautoir signalait avec ostentation la conviction et l'engagement) n'avait pas tout &#224; fait compris o&#249; N. voulait en venir lorsqu'il avait tout &#224; coup convoqu&#233; la figure du Christ - ceci &#224; l'occasion d'un interminable d&#233;veloppement o&#249; &#233;tait en question l'opposition des deux notions &#8211; peuple et pl&#232;be. Le martyre de J&#233;sus, avait alors lanc&#233; cet incroyant (...)

-
&lt;a href="http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?rubrique16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L113xH150/arton298-f736d.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; width='113' height='150' class='spip_logos' style='height:150px;width:113px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt; Der ber&#252;chtige Philosoph N. und die Plebs&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;1- Le militant aux yeux bleus de la Jeunesse des Etudiants Chr&#233;tiens (dont l'imposante croix m&#233;tallique port&#233;e en sautoir signalait avec ostentation la conviction et l'engagement) n'avait pas tout &#224; fait compris o&#249; N. voulait en venir lorsqu'il avait tout &#224; coup convoqu&#233; la figure du Christ - ceci &#224; l'occasion d'un interminable d&#233;veloppement o&#249; &#233;tait en question l'opposition des deux notions &#8211; &lt;i&gt;peuple&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;pl&#232;be&lt;/i&gt;. Le martyre de J&#233;sus, avait alors lanc&#233; cet incroyant notoire (et qui, &#224; l'occasion, ne se refusait pas le plaisir de quelque grosse blague anticl&#233;ricale), le martyre de J&#233;sus est, bien s&#251;r un &lt;i&gt;commencement absolu&lt;/i&gt;, celui d'une communaut&#233; &#8211; le peuple chr&#233;tien. Ce qui rassemble ce peuple au fil des si&#232;cles et lui a permis jusqu'ici de traverser toutes les tourmentes sans s'ab&#238;mer dans les flots de l'Histoire, ce qui nourrit sa m&#233;moire commune au fil des temps, c'est un nom &#8211; celui du Crucifi&#233;, un nom propre &#8211; J&#233;sus de Nazareth, dit le Sauveur. Pas de christianisme, pas d'Eglise chr&#233;tienne hors des puissances de ce nom propre.
Or, il se trouve, la chose est notoire, que J&#233;sus a &#233;t&#233; crucifi&#233; entre deux larrons, brigands, voleurs, bandits selon les traductions. Deux d&#233;linquants, dirait-on aujourd'hui, pas des enfants de choeur sans doute, tomb&#233;s aux mains de la police de Pilate et condamn&#233;s plus ou moins exp&#233;ditivement au supplice par une Justice aux ordres... Deux coupables, peut-&#234;tre, mais qui, assur&#233;ment, souffrirent &#224; l'&#233;gal du fils de Dieu sur la croix et moururent de la m&#234;me mort d&#233;sol&#233;e et abjecte - mais n'eurent pas, eux, l'heur de la r&#233;surrection, ni de la transfiguration. A ces deux infortun&#233;s, la tradition chr&#233;tienne n'accorde m&#234;me pas la consolation de retenir leur nom. Leur vie de larcins et leur mort inf&#226;me se perd dans la nuit des temps sans inscrire d'autre trace que celle que constitue le fait, tout fortuit, d'avoir subi leur peine au c&#244;t&#233; de leur illustre compagnon d'infortune. Ces deux mauvais gar&#231;ons sont, dans l'histoire de l'Occident chr&#233;tien, une premi&#232;re figure de la pl&#232;be, la premi&#232;re occurrence du silence sans fin de la pl&#232;be, de l'impossibilit&#233; rigoureuse, pour elle, &lt;i&gt;d'inscrire une tradition&lt;/i&gt;, ici, la tradition des irr&#233;guliers, des opprim&#233;s, des humili&#233;s (Walter Benjamin)...
Manifestement pas m&#233;content de son petit effet, N. avait conclu son num&#233;ro d'un bref &lt;i&gt;Amen&lt;/i&gt; accompagn&#233; de l'habituel sourire satanique dont il agr&#233;mentait ses mauvais coups &#8211; laissant le jeune d&#233;vot perplexe autant que troubl&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;2- N. n'aimait rien tant que camper le r&#244;le du censeur pl&#233;b&#233;ien de la &lt;i&gt;d&#233;mocratie culturelle&lt;/i&gt;, faire son petit Rousseau, son petit Genet, se souvenait avec &#233;motion son coll&#232;gue, le philosophe col&#233;rique. Il commen&#231;ait g&#233;n&#233;ralement par rappeler que la &lt;i&gt;s&#233;v&#233;rit&#233; contre les arts&lt;/i&gt; affich&#233;e dans&lt;i&gt; le Discours sur les sciences et les arts&lt;/i&gt; (1750) est devenue totalement &#233;nigmatique &#224; nos contemporains, alors m&#234;me que le trait qu'y d&#233;coche Jean-Jacques touche notre &#233;poque en plein c&#339;ur : nous sommes, plus que jamais dans l'histoire des civilisations humaines, satur&#233;s de &#171; spectacles &#187; de tout poil, harcel&#233;s par la marchandise culturelle jusque dans la salle de bain, les chiottes, la salle d'attente du m&#233;decin, nous croulons &#224; ce point sous le bric-&#224;-brac des arts nouveaux et anciens, hallucin&#233;s de messages culturels, &#233;gar&#233;s et hagards au milieu de ce vacarme qu'il nous est d&#233;sormais impossible d'y trouver quelque &#233;l&#233;ment d'orientation que ce soit. Notre condition pr&#233;sente de &lt;i&gt;conteneurs culturels&lt;/i&gt;, c'est ce qui fait de nous les purs t&#233;moins m&#233;dus&#233;s de la bigarrure du monde, incapables d'adopter une position et d'y camper &lt;i&gt;mordicus&lt;/i&gt;, constamment port&#233;s &#224; relativiser, comme nous y incline la tant vant&#233;e &lt;i&gt;diversit&#233; culturelle&lt;/i&gt;, et &#224; composer avec tout - y compris, bien s&#251;r, avec l'intol&#233;rable. &#171; Cultivez-vous ! , exhortent-ils , cultivez-vous sans rel&#226;che, engagez-vous, rengagez-vous dans la &lt;i&gt;d&#233;mocratisation de la culture&lt;/i&gt; ! &#187;. Et moi, je vous le dis, ass&#233;nait-il alors du ton proph&#233;tique qu'il adoptait lorsqu'il entendait prof&#233;rer une v&#233;rit&#233;&lt;i&gt; un peu forte&lt;/i&gt; : cessez de prendre des vessies pour des lanternes ! Ces pr&#234;tres de la culture qui portent le masque de l'avant-garde de la critique sociale, voire de la subversion politique sont comme des poissons dans l'eau du march&#233; en folie ! Les &#233;claireurs du capitalisme liquide ! Et ce conclure en beaut&#233;, le bras lev&#233; vers les &#233;toiles : &lt;i&gt;Exculturez-vous&lt;/i&gt; !&lt;/p&gt; &lt;p&gt;3- Ayant ajust&#233; ses lunettes, N. parcourut bri&#232;vement l'assistance du regard, prit la pose et commen&#231;a de la voix fl&#251;t&#233;e qu'il adoptait lorsqu'il se mettait &#224; couvert d'un grand ancien : &#171; Dans son&lt;i&gt; Journal d'un &#233;ducateur&lt;/i&gt;, Fernand Deligny raconte son devenir-souris. Pris dans la D&#233;b&#226;cle de juin 1940, il se retrouve avec quelques autres bidasses en d&#233;route au bord de la Loire. Il raconte : &#171; Les soldats qui &#233;taient l&#224; avant nous ont empil&#233; des sacs de farine pour se faire un abri. Nous sommes cinq dans un camion, le ciel est bleu. Les avions y sont gros comme des t&#234;tes d'&#233;pingles, &#233;pingles de diamant qui lancent de fines &#233;p&#233;es de lumi&#232;re. Nos yeux pleurent, &#224; force de guetter. Ils vont bombarder. Nous nous mettons &#224; l'abri, le dos au mur (&#8230;) Un des sacs du dessus est crev&#233;. La toile &#233;clat&#233;e d&#233;couvre un crat&#232;re d'un blanc de falaise. Au fond du crat&#232;re, nich&#233;es, six souris grandes comme une phalange du petit doigt... Elles dorment, en petit tas, gav&#233;es, repues de soleil, de lait, de vie.
J'&#233;coute le bruit des avions, pour savoir s'ils reviennent sur nous. Je n'ai ni religion, ni croyance, ni raison personnelle d'&#234;tre l&#224;, au bord de la Loire, sous ces avions qui vont l&#226;cher des bombes. Il en sera de ma mort comme de ma naissance, absolument involontaire. J'appuie mon menton sur la toile douce du sac &#233;clat&#233;, chair de farine, robuste et fra&#238;che, au plus profond. Six petits corps gris. Leur c&#339;ur bat et moi, plus proche d'eux que de mon capitaine qui a fait Verdun, l'autre guerre, et fait encore celle-ci, de carri&#232;re, plus proche d'eux que de mon p&#232;re qui a &#233;t&#233; tu&#233; en 1917, &#224; la ferme de la Biette, plus proche de ces six souris que de n'importe qui, parce qu'elles vivent, si &#233;trang&#232;res &#224; l'&#233;v&#233;nement qu'elles ne peuvent pas &#234;tre touch&#233;es. Alors que moi, dans le fin fond de moi-m&#234;me, je suis tout aussi innocent, tout aussi &#233;tranger, aussi peu homme que possible, ma vie est la vie m&#234;me de ces six petites b&#234;tes mais j'ai un uniforme, mais je suis l&#224; au bord de ce fleuve dont je me fous tout autant que du reste. Tout &#224; fait aussi indiff&#233;rent &#224; la g&#233;ographie qu'&#224; l'histoire. Hors du temps et de l'espace. Idiot &#187;. Eh bien, dit N. en &#244;tant lentement ses lunettes d'un geste &#233;tudi&#233; de cabot, il me semble que l'on saisit dans ce texte magnifique un fil qui nous conduit au c&#339;ur de ce que j'appelle le &lt;i&gt;sentiment pl&#233;b&#233;ien&lt;/i&gt;. Cette fa&#231;on, &#224; l'heure du p&#233;ril mortel, de se d&#233;tourner de tout h&#233;ro&#239;sme, de toute col&#232;re ou r&#233;volte, en se laissant aller vers le plus infime, le plus d&#233;sarm&#233;, cette fa&#231;on de cong&#233;dier l'Histoire, le fracas des armes, le souvenir patriotique, le lien familial m&#234;me, cet abandon si radical au &lt;i&gt;tout autre&lt;/i&gt;, le plus humble de l'animalit&#233;, cet art si d&#233;licat de faire d&#233;fection sans m&#234;me d&#233;serter, en s'oubliant comme soldat, comme vaincu, en glissant doucement vers cet &#233;tat d' &#171; idiotie &#187; o&#249;, d&#233;sormais le m&#234;me et l'&#233;gal des six souriceaux, l'instituteur sous les drapeaux se place hors d'atteinte de l' &#171; &#233;v&#233;nement &#187; catastrophique. D'une mani&#232;re ou d'une autre, nous le voyons bien ici, le geste pl&#233;b&#233;ien, le &lt;i&gt;devenir-pl&#232;be&lt;/i&gt;, le surgissement d'une conduite pl&#233;b&#233;ienne, la formation d'un corps pl&#233;b&#233;ien &#8211; tout ceci met n&#233;cessairement en jeu ce que l'on pourrait appeler la reconvocation de l'animal au c&#339;ur de la condition humaine. C'est, litt&#233;ralement, en devenant souris que Deligny invente ici une belle figure de sagesse pl&#233;b&#233;ienne. Ni r&#233;volte, ni mutinerie, ni r&#233;bellion &#8211; juste cette &#233;chapp&#233;e belle vers l'infiniment petit de la vie, le plus fragile et l'indestructible en m&#234;me temps...
Pas m&#233;content de sa p&#233;roraison, N. balaya une nouvelle fois l'assistance du regard, esquissant un sourire satisfait &#8211;&lt;i&gt; l'ai-je bien descendu&lt;/i&gt;... ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;4- Au fil des ans, le cours de N. sur &lt;i&gt;Les Confessions&lt;/i&gt; intitul&#233; &#171; Jean-Jacques ou le pl&#233;b&#233;ien indign&#233; &#187; &#233;tait devenu une v&#233;ritable routine. Les intonations, les temps forts, les beaux d&#233;gagements &#8211; tout y &#233;tait r&#233;gl&#233; au millim&#232;tre pr&#232;s. Il commen&#231;ait doucement : &#171; A tous &#233;gards, l'&#233;pisode turinois situ&#233; au Livre III (1728-1730) est le s&#233;same qui donne acc&#232;s aux &lt;i&gt;dispositions pl&#233;b&#233;iennes&lt;/i&gt; de Jean-Jacques. Le narrateur rapporte la fa&#231;on dont celui-ci, domestique chez le comte de Gouvion et servant &#224; table, trouve l'occasion de se montrer meilleur connaisseur de la langue fran&#231;aise que l'ensemble des distingu&#233;s convives rassembl&#233;s autour de la table. La conversation roulant sur les armoiries de telle noble maison, on en vient &#224; s'arr&#234;ter sur la devise qui y figure : &lt;i&gt;Tel fiert qui ne tue pas&lt;/i&gt;. Le sens du mot ancien &lt;i&gt;fiert&lt;/i&gt; &#233;chappant &#224; l'assembl&#233;e, le vieux comte de Gouvion avise Jean-Jacques, le laquais, souriant et comme avide de parler, mais n'osant le faire. Il lui ordonne de s'exprimer. Et le jeune homme d'expliquer doctement que ce vieux mot fran&#231;ais vient du latin &lt;i&gt;ferit&lt;/i&gt;, il frappe, il blesse et qu'ainsi le sens de la devise est &lt;i&gt;tel frappe qui ne tue pas.&lt;/i&gt; &#171; Tout le monde, poursuit le narrateur, me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de la vie pareil &#233;tonnement &#187;. Les aristocrates, d'habitude si d&#233;daigneux apprennent &#224; voir le domestique habituellement transparent et se trouvent contraints de lui reconna&#238;tre une intelligence. Le vieux comte prononce quelques mots &#233;logieux pour le jeune savant inattendu et &#171; toute la table s'empresse de faire chorus &#187;. Ce moment m&#233;morable, &lt;i&gt;ce point d'inclinaison&lt;/i&gt; dans le parcours de Jean-Jacques, se rappelle le narrateur &#171; fut court, mais d&#233;licieux &#224; tous &#233;gards &#187;. Et d'ajouter cette sentence destin&#233;e &#224; faire &#233;poque dans l'histoire souterraine de la figure pl&#233;b&#233;ienne : &#171; Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le m&#233;rite avili par des outrages de la fortune &#187;. S'&#233;tant &#233;clairci la voix, N. reprenait d'un ton docte : &#171; En termes psychologiques courants, on associerait cette sc&#232;ne &#224; une forte satisfaction d'amour propre. Mais en termes politiques, c'est tout autre chose qui retient l'attention : l'enjeu d'une d&#233;monstration &#233;clatante en faveur de l'&#233;galit&#233; associ&#233;e pour le narrateur &#224; la reconnaissance de ses talents et &#224; l'estime de soi (le jeune serviteur qui montre &#224; cette assembl&#233;e distingu&#233;e de ma&#238;tres qu'il&lt;i&gt; les vaut bien&lt;/i&gt;, pour le moins, puisqu'il s'av&#232;re, sur le point en d&#233;bat, plus savant qu'eux. D&#233;monstration toute &lt;i&gt;pratique&lt;/i&gt;, donc, et qui introduit une vive perturbation dans les relations &#171; naturelles &#187; entre ma&#238;tres et serviteurs : d&#233;sormais, les seconds vont devoir prendre en consid&#233;ration ce qui vient &lt;i&gt;en sus&lt;/i&gt; de la condition sociale du premier, cet &#233;l&#233;ment proprement &lt;i&gt;incalculable&lt;/i&gt; qu'est, tout simplement, son intelligence, sa capacit&#233; de raisonner, de parler. C'est pr&#233;cis&#233;ment la d&#233;couverte de cet exc&#233;dent, irr&#233;ductible aux conditions du social, qui introduit dans cette dimension le &#171; poison &#187; du politique... &#187;
Estimant g&#233;n&#233;ralement qu'il en avait assez fait, N. s'interrompait alors sur ces fortes paroles et parcourant l'amphi par dessus ses lunettes, lan&#231;ait un sec et assez dissuasif : &#171; Vous avez des questions ? &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;5- N. dont la vanit&#233; ne se cachait gu&#232;re aimait &#224; peupler les soir&#233;es entre amis de pseudo improvisations inspir&#233;es, forc&#233;ment inspir&#233;es, stimul&#233;es de surcro&#238;t par le vin de Bourgogne dont il &#233;tait l'adepte inconditionnel &#8211; des num&#233;ros quasiment appris par c&#339;ur et soigneusement r&#233;p&#233;t&#233;s en pr&#233;vision de ces occasions. Il partait &#224; l'assaut tout &#224; coup, sans se soucier le moins du monde du sujet sur lequel roulait la conversation. &#171; Une d&#233;finition simple et carr&#233;e du pl&#233;b&#233;ien moderne, la meilleures peut-&#234;tre, lan&#231;ait-il, pourrait &#234;tre celle-ci : c'est un type (un homme, donc, les enjeux du genre sont ici constants) de basse extraction mais qui, pour autant, conscient de ses m&#233;rites, ne veut pas &lt;i&gt;manger &#224; l'office&lt;/i&gt;. Prenez Jean-Jacques, encore une fois : devenu, gr&#226;ce &#224; ses succ&#232;s litt&#233;raires, la coqueluche de la haute aristocratie &#233;clair&#233;e, ayant table ouverte chez la Mar&#233;chale de Luxembourg, il se r&#233;jouit de ce changement de fortune sans entendre, pour autant, devenir le commensal oblig&#233; de ces puissants. Se penchant alors sur son pass&#233;, il se rappelle cette sc&#232;ne : jeune homme arrivant &#224; Paris &#171; avec une figure passable et qui s'annonce par des talents &#187;, en qu&#234;te d'emploi, il avait alors &#233;t&#233; re&#231;u avec bont&#233; par une Mme de Bezenval qui lui propose de d&#238;ner chez elle ; mais rapidement, tout &#171; campagnard &#187; mal d&#233;grossi qu'il est, il comprend que &#171; le d&#238;ner auquel elle m'invitait &#233;tait celui de son office &#187;. Aussit&#244;t, il se cabre : ce n'est pas parce que son &#171; &#233;quipage fort simple &#187; annonce un homme de peu de ressources qu'il est&lt;i&gt; fait pour d&#238;ner &#224; l'office&lt;/i&gt; - &#171; J'en avais oubli&#233; le chemin depuis trop longtemps pour vouloir le rapprendre &#187;, se souvient-il. Ce n'est donc pas sans &#234;tre accompagn&#233;e d'un intime et intense contentement que cette sc&#232;ne lui revient lorsque M. et Mme de Luxembourg lui d&#233;p&#234;chent un valet pour l'inviter &#224; d&#238;ner. Mais attention : &#171; Les temps &#233;taient chang&#233;s, avertit-il ; mais j'&#233;tais demeur&#233; le m&#234;me. Je ne voulais point qu'on m'envoy&#226;t d&#238;ner &#224; l'office, et je me souciais peu de la table des grands &#187;. En vertu de quoi, il d&#233;cline poliment mais fermement l'invitation : qu'irait-il donc faire dans une &#171; assembl&#233;e de gens de la cour &#187; o&#249; son &#171; embarras &#224; parler &#187; (et sa l&#233;gendaire incontinence urinaire) dans une telle compagnie ne feraient que le couvrir de ridicule ? La chose singuli&#232;re est que ce &lt;i&gt;topos&lt;/i&gt; du pl&#233;b&#233;ien r&#233;tif &#224; l'office se retrouve &#224; peu pr&#232;s dans tous les grands romans du XIX&#176; o&#249; cette figure &#233;merge. Ainsi, au d&#233;but de &lt;i&gt;Le Rouge et le Noir&lt;/i&gt;, le p&#232;re Sorel, &#171; paysan dur et ent&#234;t&#233; &#187;, las de voir son fils occup&#233; &#224; lire des grimoires plut&#244;t que se soucier de trouver une position, d&#233;cide de le &#171; placer &#187; dans une famille &#224; particule de la r&#233;gion. D'o&#249; ce dialogue : &#8259;	Va faire ton paquet et te m&#232;nerai chez M. de R&#234;nal, o&#249; tu seras pr&#233;cepteur des enfants. &#8259;	Qu'aurai-je pour cela ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	La nourriture, l'habillement et trois cents francs de gages.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	Je ne veux pas &#234;tre domestique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	Animal, qui te parle d'&#234;tre domestique, est-ce que je voudrais, moi, que mon fils f&#251;t domestique ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	Mais avec qui mangerai-je ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	Cette demande d&#233;concerta le vieux Sorel...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	Julien, avant m&#234;me d'avoir connu le monde, a tout compris : le monde est peupl&#233; de deux esp&#232;ces : celle qui mange au salon et est servie et celle qui mange &#224; l'office et qui sert &#8211; ma&#238;tres et serviteurs. Deux monde h&#233;t&#233;rog&#232;nes, et telle est l'injonction qui surplombe son parcours audacieux et tragique : ne jamais &lt;i&gt;tomber&lt;/i&gt; du c&#244;t&#233; de ceux qui d&#238;nent &#224; l'office ! D'ailleurs, Julien est lecteur assidu des &lt;i&gt;Confessions&lt;/i&gt;. C'&#233;tait, dit le narrateur du roman de Stendhal, &#171; le seul livre &#224; l'aide duquel son imagination se figurait le monde &#187;. &#8259;	Et maintenant, poursuivait apr&#232;s avoir vid&#233; son verre un N. tr&#232;s s&#251;r de lui, souverainement indiff&#233;rent &#224; l'ennui que, lentement mais s&#251;rement, distillait son soliloque, il vous suffit d'ouvrir &lt;i&gt;Les Hauts de Hurlevent&lt;/i&gt; au d&#233;but de la seconde partie pour voir se r&#233;p&#233;ter cette m&#234;me sc&#232;ne de l'office, toujours la m&#234;me &#8211; jamais la m&#234;me : Heathcliff, l'enfant trouv&#233;, le &#171; petit boh&#233;mien &#187; maltrait&#233;, rejet&#233;, humili&#233;, devenu un adolescent indomptable et farouche, a fini par s'enfuir de &lt;i&gt;Wuthering Heights&lt;/i&gt;, la maison sur la lande. Des ann&#233;es ont pass&#233;, Catherine, son &#226;me s&#339;ur a &#233;pous&#233; Edgar Linton, le ma&#238;tre du domaine de Thrushcross Grange, dans la vall&#233;e. Et puis un jour, le paria revient, m&#233;connaissable, riche et de parfaite contenance. Il s'annonce &#224; Thrushcross Grange dans l'espoir de parler &#224; Catherine, son amour perdu. Mme Dean, la servante qui a &#233;lev&#233; les deux enfants et est d&#233;sormais au service des Linton, annonce cette visite inattendue au ma&#238;tre. La force du pr&#233;jug&#233; est intacte : &#171; Quoi, le boh&#233;mien, le gar&#231;on de charrue ?, s'&#233;crie-il, pourquoi ne l'avez-vous pas dit &#224; Catherine ? &lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	Chut ! Il ne faut pas lui donner ces noms-l&#224;, ma&#238;tre. Elle serait tr&#232;s pein&#233;e si elle vous entendait. Son c&#339;ur s'est presque bris&#233; quand il s'est enfui. Je suis s&#251;r que son retour sera une f&#234;te pour elle &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	Candide vieille servante qui ne voit pas venir, sous le pl&#233;b&#233;ien parvenu, l'&lt;i&gt;ange exterminateur&lt;/i&gt; (l'une des figures les plus terrifiantes de la modernit&#233;, soit dit en passant)... Mais voici que revient &lt;i&gt;la&lt;/i&gt; question lancinante : o&#249; le revenant doit-il &#234;tre re&#231;u ? Au salon avec les ma&#238;tres, ou &#224; l'office, parmi les domestiques ? Selon ce que semble indiquer sa condition pr&#233;sente ou bien selon les origines obscures, voire abjectes ? &#8259;	Catherine s'adresse &#224; son mari, Edgar :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	Faut-il lui dire de monter ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	Ici, dans le petit salon ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	Et o&#249; donc ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;	&#8259;	Il avait l'air contrari&#233; et laissa entendre que la cuisine &#233;tait un endroit qui conviendrait mieux au visiteur. Mrs Linton le regarda d'une dr&#244;le de mani&#232;re...Moiti&#233; f&#226;ch&#233;e, moiti&#233; riant de sa susceptibilit&#233;. &#8259;	Non, ajouta-t-elle, au bout d'un instant ; je ne peux pas le recevoir dans la cuisine. Mettez deux tables ici, H&#233;l&#232;ne : l'une pour votre ma&#238;tre et pour miss Isabelle [la s&#339;ur de Linton] qui sont l'aristocratie, l'autre pour Heathcliff et pour moi, qui sommes les classes inf&#233;rieures. Cela vous va-t-il ainsi, cher ? &#187; &#8259;	Ce que Catherine, &#233;laborant ce sage compromis entre les classes et les esp&#232;ces, ne peut imaginer, c'est que Heathcliff n'est pas revenu demander poliment, en homme arriv&#233; satisfait, en &lt;i&gt;self made man&lt;/i&gt; ayant surmont&#233; les &#233;preuves, qu'on lui fasse place dans la bonne soci&#233;t&#233; locale - mais bien en vampire pl&#233;b&#233;ien assoiff&#233; de vengeance... Chez Beaumarchais, les &#233;preuves et humiliations subies par Figaro &#233;taient autant de d&#233;fis qui attisent ses forces vitales et l'instruisent. De ce th&#233;&#226;tre des Lumi&#232;res au roman d'Emily Bront&#235;, quelque chose s'est rompu. Ce qui revient, avec le pl&#233;b&#233;ien parvenu et ivre de vengeance, c'est le pur instinct de mort, s'interrompit bri&#232;vement N. - le temps de remplir son verre. &#8259;	Et maintenant, l&#226;cha impitoyablement sa femme tandis qu'il reprenait son souffle, mon petit doigt me dit que tu vas nous parler du garde-chasse Mellors, dans &lt;i&gt;L'amant de Lady Chatterley&lt;/i&gt;, que Sir Clifford envoie se rafra&#238;chir &#224; la cuisine de Wragby Hall et qui d&#233;cline, en bon pl&#233;b&#233;ien ombrageux qu'il est ! Mellors dont la &#171; capture &#187; de la sensuelle Constance est aussi la vengeance de l'humili&#233;, moins satanique, ajouterais-tu que celle de Heathcliff... &#8259;	Ah, je vois que vous connaissez bien votre &#233;poux !, lan&#231;a alors cruellement le philosophe analytique, histoire de parachever la diversion, tandis que N., furieux de cette d&#233;molition en r&#232;gle de son petit show, dardait sur l'&#233;pouse des regards vengeurs... 6- J'ai bien peur que l'on ne lise plus gu&#232;re Nizan, p&#233;rorait N. devant un assembl&#233;e de jeunes gens, tous f&#233;rus et &#233;mules de Badiou, Ranci&#232;re et Agamben, Nizan ce philosophe qui abhorrait la philosophie universitaire, ce romancier communiste honni par ses camarades pour avoir d&#233;nonc&#233; le Pacte entre Staline et Hitler... Figure passionnante, cependant, pour notre sujet &#8211; &lt;i&gt;le sentiment pl&#233;b&#233;ien&lt;/i&gt; est omnipr&#233;sent chez lui, que ce soit dans la revendication de l'origine sans distinction ou bien encore dans la construction des personnages et des intrigues... Qui d'entre vous a lu &lt;i&gt;Le cheval de Troie &lt;/i&gt; ? - personne, bien s&#251;r, et pourtant, s'il en est un chez qui la mise en sc&#232;ne de l'humble extraction est toujours ins&#233;parable de la dispute in&#233;puisable qui oppose les serviteurs aux ma&#238;tres, c'est bien lui ! Il porte plainte, il lance une incrimination, il lance au visage des puissants sa pauvre origine, comme un gant, il revendique son appartenance &#224; la classe des sans noms, des sans voix, des sans pouvoir. Toute sa prose est port&#233;e par ce ton de r&#233;quisitoire permanent - le pl&#233;b&#233;ien, c'est le type qui fait du diff&#233;rend entre le haut et le bas de la soci&#233;t&#233; le fiel et le miel de sa col&#232;re. Ecoutez donc &#231;a : &#171; Les hommes desquels je proc&#232;de ne commandaient point : ils &#233;taient &#233;ternellement command&#233;s et conseill&#233;s, redress&#233;s et avertis par des patrons, par des pr&#234;tres, par des magistrats et par des officiers. Je ne me sens pas fort de la m&#234;me fa&#231;on que vous autres quand je pense &#224; mon arri&#232;re-grand-p&#232;re : il &#233;tait ouvrier &#224; l'arsenal, &#224; Lorient, dans le temps que Louis-Philippe pr&#233;sidait aux ascensions bourgeoises. La maison o&#249; il est n&#233; n'est pas une forteresse de la certitude du lendemain ni de la prosp&#233;rit&#233; continue. Lorsque Guizot conseillait aux Fran&#231;ais de s'enrichir par le travail, son travail ne nourrissait pas tous les jours ses sept enfants. Le pain et le riz co&#251;taient cher dans les ann&#233;es quarante-cinq. Ma grand-m&#232;re portait des d&#233;p&#234;ches la nuit, dans ses bois qui sont derri&#232;re Elven, elle gagnait un franc pour ses quinze kilom&#232;tres. Son mari faisait de la contrebande pour accro&#238;tre son maigre salaire. C'&#233;tait le temps des plus beaux bals &#224; l'Op&#233;ra. Mes arri&#232;re-grands-parents n'&#233;taient pas des &#233;lecteurs censitaires. Ils n'&#233;taient pas des citoyens actifs. Kant ne les aurait pas regard&#233;s comme des hommes. Je vois jusqu'&#224; mon p&#232;re un long pass&#233; de d&#233;bats, d'ob&#233;issance, de ruses pour se nourrir, se v&#234;tir, se loger, de poursuites de gains. Quand mon p&#232;re avait quinze ans, il n'allait pas en vacances sur les plages comme je fis avec son argent. Mais il faisait des journ&#233;es de quatorze heures aux Chantiers de la Loire. A l'&#226;ge o&#249; je me faisais des scrupules &#224; cause de M. Bergson, il parlait dans la cour d'une usine sur la n&#233;cessit&#233; de faire gr&#232;ve. Je ne remonte pas loin dans une histoire bourgeoise : elle commence &#224; mon p&#232;re, devenu ing&#233;nieur capable et bourgeois maladroit. A cinquante ans d'ici, mes anc&#234;tres sont anonymes, comme ceux des animaux : encore sait-on le nom du grand-p&#232;re des chevaux gagnants du Grand-Prix &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;N. qui, tout au long de sa lecture, avait fait effort pour restituer toute la vivacit&#233; de cette vitup&#233;ration, s'arr&#234;ta, tout &#233;poumon&#233;. &#171; Vous l'avez entendu vous-m&#234;mes, conclut-il sobrement : le mouvement pl&#233;b&#233;ien, c'est un ton, c'est un style, c'est une voix. Une fa&#231;on de parler un ton trop haut... Puis, sans transition : la semaine prochaine, le cours n'aura pas lieu. Je serai en &lt;i&gt;mission&lt;/i&gt; &#224;... (suivait le nom enchant&#233; d'un de ces lieux de r&#234;ve destin&#233;s &#224; exciter la jalousie des &#233;tudiants &#8211; &lt;i&gt;ils s'emmerdent pas, ces salauds de profs !&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;7- La pl&#232;be, soutenait N. devant une assembl&#233;e de chercheurs en sciences politiques constern&#233;s non moins que r&#233;vuls&#233;s (mais qui avait donc convi&#233; cet &#233;nergum&#232;ne ? Grossi&#232;re erreur de casting !), la pl&#232;be ne se &lt;i&gt;pr&#233;sente pas&lt;/i&gt;, comme le fait le peuple, un peuple quand il fait valoir ses titres &#224; la souverainet&#233; ou entend &#234;tre reconnu comme majorit&#233; ; la pl&#232;be&lt;i&gt; fait irruption&lt;/i&gt; sur un mode toujours impr&#233;visible et irr&#233;gulier. Cette irruption &lt;i&gt;lac&#232;re&lt;/i&gt; le tissu de l'ordre du monde et produit toutes sortes de troubles, majeurs ou mineurs. C'est que la pl&#232;be n'est compt&#233;e, dans le calculs des gouvernants que comme le reste incommode, l'inclassable, le d&#233;chet, l'abject, le dangereux... Son statut, c'est le hors statut, le sans statut, d'o&#249; son perp&#233;tuel d&#233;ficit en visages, en noms propres... Elle est &#224; ce titre ce qui ne peut se rendre visible, acc&#233;der aux espaces publics qu'en &lt;i&gt;faisant retour&lt;/i&gt;, sur un mode impromptu et n&#233;cessairement strident, l&#224; o&#249; les comptes de la domination l'ont rejet&#233;e sur le bord ext&#233;rieur du monde administr&#233;, des espaces &lt;i&gt;gouvernables&lt;/i&gt;. Son &#233;l&#233;ment est le mouvement, la mutation, le d&#233;placement, la disparition, la r&#233;apparition &#8211; elle n'est pas substance, mais flux, &#233;nergie, intensit&#233;s. Sans cesse repouss&#233;e, rejet&#233;e sur les bords, vou&#233;e au d&#233;ni, elle revient, tout aussi inlassablement, par pulsations, en ouvrant des br&#232;ches. Son &#233;l&#233;ment est le multiple, le disparate, le fragmentaire. Elle n'a ni nom ni adresse, et, pour cette raison m&#234;me, elle rena&#238;t n'importe o&#249;, sous une multitude de noms. Des noms g&#233;n&#233;ralement destin&#233;s &#224; la d&#233;pr&#233;cier, &#224; faire peur, et qu'elle va reprendre &#224; son compte, comme un embl&#232;me, comme un drapeau &#8211; &lt;i&gt;c'est nous la chienlit, c'est nous les enrag&#233;s&lt;/i&gt; ! Ce mode &#233;ruptif de la pl&#232;be, poursuivait imperturbablement N. sans se soucier le moins du monde de l'agitation qui gagnait dans les trav&#233;es (conciliabules irrit&#233;s, raclements de gorge bruyants, pieds agit&#233;s, etc.), nous conduit tout droit &#224; la question de la violence de la pl&#232;be. Si les pouvoirs modernes peuvent mobiliser les opinions apeur&#233;es contre l'&#233;l&#233;ment pl&#233;b&#233;ien, quels que soient les modes d'apparition de celui-ci, c'est, constamment, en invoquant le caract&#232;re &lt;i&gt;intrins&#232;quement violent&lt;/i&gt; de celle-ci. Or, ce trait se rattache distinctement &#224; la question de la r&#233;partition de la parole dans les espaces publics. Ce qui, structurellement, caract&#233;rise la pl&#232;be, quels que soient ses modes d'apparition, c'est l'impossibilit&#233; pour elle d'acc&#233;der aux espaces publics, &#224; la visibilit&#233; mais surtout &#224; &lt;i&gt;l'audibilit&#233;&lt;/i&gt; (&#234;tre entendu) autrement que sur le mode du cri, du coup de gueule ou, plus couramment encore, du passage &#224; l'acte. Les griefs que la pl&#232;be a &#224; faire entendre, les litiges qu'elle entretient avec l'autorit&#233; ou telle ou telle cat&#233;gorie sociale, elle ne peut pas les &lt;i&gt;articuler&lt;/i&gt;. Ce n'est pas qu'elle ne sache pas parler, comme le pr&#233;tendent ceux qui aiment &#224; la r&#233;duire &#224; son statut de quasi-animalit&#233;, c'est que ses paroles ne se fixent pas dans les espaces publics et que ce qu'elle &#233;nonce ne compte pas, dans le d&#233;bat public dit pluraliste comme position l&#233;gitime. Exemple : les d&#233;tenus dans les espaces p&#233;nitentiaires et assimil&#233;s. Ils ont toutes sortes choses &#224; dire sur la prison mais aussi, en g&#233;n&#233;ral, sur la soci&#233;t&#233; et le sens de la vie, simplement, le propre de leurs paroles et de leurs &#233;crits (ils savent lire et &#233;crire) est de ne pas se fixer dans le d&#233;bat public &#8211; de &lt;i&gt;s'envoler&lt;/i&gt;, se volatiliser, se pulv&#233;riser et, ainsi, de ne jamais compter pour rien. Et c'est l&#224;, bien s&#251;r, encha&#238;nait sans merci N. en &#233;levant la voix pour couvrir le brouhaha montant, que se pr&#233;sente le moment d&#233;cisif, celui o&#249; la parole inaudible, la plainte inarticulable&lt;i&gt; encha&#238;ne sur&lt;/i&gt; le geste &#233;ruptif qui fait violence &#224; l'ordre des choses. Geste de destruction ou non, infime ou massif, peu importe, mais qui vient rappeler &#224; ceux qui comptent et sont compt&#233;s l'existence, les d&#233;sirs et les revendications de ces incompt&#233;s. Oui, la pl&#232;be est violente, parce qu'il manque toujours un couvert &#224; la table de la communication habermassienne...
Et tandis que ces derni&#232;res paroles se perdaient dans le tumulte des impr&#233;cations qui, d&#233;sormais, se prof&#233;raient ouvertement, N. conclut d'un geste ultime de d&#233;fi, &#224; mi- chemin entre le poing et le doigt tendu...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;8- Mis en verve par le demi-biscuit au shit (et fait maison) dont ses amis venaient de le r&#233;galer, N. se mit &#224; tout m&#233;langer &#8211; mythologie grecque et vie de la pl&#232;be, l&#233;gendes antiques et politique contemporaine, Ovide et Ranci&#232;re... Au fond, dit-il, il en va dans nos soci&#233;t&#233;s de la pl&#232;be comme de Philom&#232;le, dans l'histoire que consignent &lt;i&gt;les M&#233;tamorphoses&lt;/i&gt;. Le r&#233;cit des &#233;preuves qu'elle a subies ne peut &#234;tre articul&#233; &#8211; on lui a coup&#233; la langue. Assur&#233;ment, les proc&#233;d&#233;s des ma&#238;tres d'aujourd'hui sont autrement retors que ceux du roi T&#233;r&#233;e &#8211; la pl&#232;be conserve bien une voix, mais celle-ci demeure sans &#233;cho, elle articule des phrases, elle veut attirer l'attention sur le &lt;i&gt;propre&lt;/i&gt; de son exp&#233;rience, elle tente d'&#233;lever la voix &#8211; mais c'est comme si aucun son ne sortait de sa bouche, nul ne semble l'entendre, nul, sur la place publique, ne suspend son pas pour l'entendre. Elle n'est pas muette mais inaudible, comme aphone, donc. Elle bout, sa col&#232;re monte. Philom&#232;le, entra&#238;n&#233;e dans une bergerie par son beau-fr&#232;re T&#233;r&#233;e, roi de Thrace, est viol&#233;e puis a la langue coup&#233;e afin qu'elle ne puisse pas rapporter &#224; sa s&#339;ur Procn&#233; l'outrage qu'elle a subi. Laiss&#233;e sous bonne garde dans la bergerie, tandis que T&#233;r&#233;e rapporte &#224; son &#233;pouse qu'elle est morte au cours du voyage qui la conduisait d'Ath&#232;nes en Thrace, elle entreprend de tisser un motif sur une toile, relatant ce qu'elle a subi. Elle fait passer celle-ci &#224; sa s&#339;ur par l'entremise d'une servante et celle-ci vient la d&#233;livrer &#224; l'occasion de la c&#233;l&#233;bration des myst&#232;res de Dyonisos. Procn&#233; tue alors Itys, le jeune fils qu'elle a eu de T&#233;r&#233;e et les deux s&#339;urs, ayant fait cuire ses membres, font servir &#224; T&#233;r&#233;e ce plat. Lorsque celui-ci r&#233;clame son fils, Procn&#233; lui r&#233;pond : &#171; Ton fils est l&#224;, avec toi &#187;. Philom&#232;le jette la t&#234;te d'Isys sur la table. T&#233;r&#233;e, ivre de fureur, poursuit les deux s&#339;urs, mais celles-ci se m&#233;tamorphosent, l'une en rossignol, l'autre en hirondelle... Le terrible passage &#224; l'acte mim&#233;tique des deux s&#339;urs (la t&#234;te et les membres coup&#233;s) du fils pour prix de la langue coup&#233;e de la premi&#232;re victime dessine l'espace d'une vindicte dont, tr&#232;s souvent, les grandes fureurs &#233;ruptives de la pl&#232;be offens&#233;e, bless&#233;e, humili&#233;e, harcel&#233;e et harass&#233;e demeurent elles aussi captives &#8211; coup pour coup, sang pour sang, violences extr&#234;mes et stridentes... L'impossibilit&#233; de &lt;i&gt;faire entendre&lt;/i&gt; la plainte produit une accumulation de col&#232;re qui va se d&#233;charger sur le mode d'une abr&#233;action hors de tout contr&#244;le, &#233;trang&#232;re &#224; tout calcul. La sc&#232;ne de l'&#233;v&#233;nement ou la condition traumatique se tisse alors sur le pav&#233;, sur les murs de la ville, en motifs de sang. &#8259;	Dr&#244;le d'hirondelle, dr&#244;le de rossignol, tout de m&#234;me !, l'interrompit alors un fumeur de joint dont le bavardage savantasse de N. troublait la m&#233;ditation. &#8259;	Erreur sur toute la ligne ! , r&#233;pliqua N., mis en verve par son biscuit. Le devenir-animal, quel qu'il soit, le r&#233;gime des m&#233;tamorphoses, c'est &#231;a la vie de la pl&#232;be ! Loups en meute un jour, hirondelle qui annonce le printemps l'autre ! &#8259;	9- C'est Foucault, dissertait N. en se lissant la moustache, qui reprend au vol cette anecdote rapport&#233;e par Jean Genet : transf&#233;r&#233; pendant la guerre de la prison de Fresnes au Palais de Justice de Paris, le futur auteur de &lt;i&gt;Notre-Dame des Fleurs&lt;/i&gt; se voit sur le point d'&#234;tre menott&#233; avec un r&#233;sistant communiste transport&#233; dans le m&#234;me convoi. Lorsque le gendarme s'appr&#234;te &#224; les entraver ensemble, le militant a ce cri du c&#339;ur : &#171; Ah, non, pas un voleur ! &#187;. &#8259;	Cette petite histoire avait pour Foucault une valeur vraiment exemplaire, insistait alors N.. Il y voyait un cas d'&#233;cole illustrant les destins divergents de la classe ouvri&#232;re organis&#233;e, assur&#233;e de sa l&#233;gitimit&#233; historique, et de la pl&#232;be impitoyablement renvoy&#233;e au monde obscur du crime. L'horreur de la pl&#232;be, des irr&#233;guliers est ce que le militant ouvrier a ici en partage avec son ennemi suppos&#233;, le bourgeois. Les prol&#233;taires, fiers de leur honorabilit&#233;, ne veulent pas &#234;tre confondus avec la crapule, la racaille, les bas-fonds. &#8259;	L'indignation de ce militant vertueux renvoie distinctement l'&#233;cho des fulminations de Marx contre le &lt;i&gt;lumpenprol&#233;tariat&lt;/i&gt;, &#171; agent crapuleux du Gouvernement provisoire &#187; pendant les journ&#233;es massacrantes de juin 1848, ajouta alors N. d'un ton lourd de sous-entendus. Ce geste de s&#233;paration traverse toute la modernit&#233; politique &#8211; les syndicats ouvriers ont longtemps tenu &#224; l'&#233;cart la pl&#232;be immigr&#233;e, en Mai 68, les organisations ouvri&#232;res &#171; responsables &#187; &#233;taient les premi&#232;res &#224; d&#233;noncer les exc&#232;s des &#171; casseurs &#187; et autres barricadiers ; bref, le peuple organis&#233; a horreur de l'&#233;meute. L'institutionnalisation croissante de la classe ouvri&#232;re et de ses organisations a nourri sans rel&#226;che cette horreur de la pl&#232;be sous toutes ses esp&#232;ces &#8211; la chose se v&#233;rifie ais&#233;ment chaque fois que les cit&#233;s s'embrasent et que les jeunes y issus de l'immigration affrontent les flics &#8211; les &#233;lus des partis de gauche ne sont alors pas longs &#224; choisir leur camp. &#8259;	A la fin du XIX&#176; si&#232;cle encore, les choses n'&#233;taient pas jou&#233;es, la litt&#233;rature en t&#233;moigne, insistait N., soudain solennel : Georges Darien pouvait encore c&#233;l&#233;brer le voleur comme figure de la r&#233;volte sociale (&lt;i&gt;Le voleur&lt;/i&gt;), Octave Mirbeau installait la femme de chambre dans le r&#244;le de porte-parole de l'immense arm&#233;e des serviteurs ployant sous le fardeau de la subalternit&#233; &#8211; mais infiniment r&#233;tive aussi (&lt;i&gt;Journal d'une femme de chambre&lt;/i&gt;). La coupure qui s'est &#233;tablie entre le peuple des partis et de l'Etat et la pl&#232;be innommable et bigarr&#233;e a rendu indiscernable la figure imm&#233;moriale de la r&#233;sistance infinie des serviteurs. Les ouvriers syndiqu&#233;s se battent pour continuer &#224; construire des voitures dont nous n'avons pas besoin tandis que la jeunesse des cit&#233;s se partage entre le deal et les petits boulots. Peuple absent, pl&#232;be d&#233;soeuvr&#233;e, conclut N., tandis qu'au fond de l'amphi le d&#233;conneur de service entonnait en sifflant les premi&#232;res mesures de &lt;i&gt;l'Internationale&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le racisme comme technologie de pouvoir </title>
		<link>http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article292</link>
		<guid isPermaLink="true">http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article292</guid>
		<dc:date>2013-02-26T10:32:28Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



		<description>Plut&#244;t que tenter de r&#233;sumer mon livre, Autochtone imaginaire, &#233;tranger imagin&#233; Retours sur la x&#233;nophobie ambiante, ce qui est &#233;videmment l'exercice le plus douteux qui soit (ce qui se r&#233;sume ais&#233;ment ne vaut g&#233;n&#233;ralement pas grand chose), je vais m'essayer &#224; en red&#233;ployer le motif central en repartant d'un des deux auteurs qui y occupent la place des saints patrons &#8211; Foucault (l'autre &#233;tant Benjamin). Dans le cours du 17 mars 1976 (&#171; Il faut d&#233;fendre la soci&#233;t&#233; &#187;), Foucault propose un d&#233;veloppement tout &#224; (...)

-
&lt;a href="http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;Migrations, fronti&#232;res&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L106xH150/arton292-01106.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; width='106' height='150' class='spip_logos' style='height:150px;width:106px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Plut&#244;t que tenter de r&#233;sumer mon livre, &lt;i&gt;Autochtone imaginaire, &#233;tranger imagin&#233; Retours sur la x&#233;nophobie ambiante&lt;/i&gt;, ce qui est &#233;videmment l'exercice le plus douteux qui soit (ce qui se r&#233;sume ais&#233;ment ne vaut g&#233;n&#233;ralement pas grand chose), je vais m'essayer &#224; en red&#233;ployer le motif central en repartant d'un des deux auteurs qui y occupent la place des saints patrons &#8211; Foucault (l'autre &#233;tant Benjamin).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans le cours du 17 mars 1976 (&#171; Il faut d&#233;fendre la soci&#233;t&#233; &#187;), Foucault propose un d&#233;veloppement tout &#224; fait lumineux sur ce qu'il appelle &#171; le racisme &#187;, sur sa fonction dans l'exercice des pouvoirs modernes. Il se pose une question toute simple : comment un pouvoir dont l'objet et l'objectif premier et dernier est &#171; la vie &#187;, l'entretien de la vie des populations, la majoration, l'optimisation, la multiplication des chances de &#171; la vie &#187;, comment un tel pouvoir peut-il se manifester encore en tuant, en r&#233;clamant la mort, en l'administrant, en exposant &#224; la mort non seulement ses ennemis, mais aussi ses propres citoyens ou ressortissants ? Jusqu'ici, je paraphrase Foucault, mais maintenant, je vais le citer : &#171; Comment peut-il laisser mourir, ce pouvoir qui a essentiellement pour objectif de faire vivre ? Comment exercer le pouvoir de la mort, comment exercer la fonction de la mort, dans un syst&#232;me politique centr&#233; sur le bio-pouvoir ? &#187; - c'est-&#224;-dire en rupture distincte avec le vieux r&#233;gime de souverainet&#233;, r&#233;gime imm&#233;morial, dans lequel, pour Foucault, la puissance du souverain se manifeste en premier lieu par sa capacit&#233; de faire mourir ? Eh bien, dit Foucault, &#171; c'est l&#224; (&#8230;) qu'intervient le racisme &#187;. Bien s&#251;r, pr&#233;cise-t-il tout de suite, le racisme (concept un peu &#171; porte-manteau &#187; ou &#171; valise &#187;, en l'occurrence, mais peu importe), ne date pas d'hier et n'est pas l'invention des pouvoirs modernes. &#171; Il existait depuis bien longtemps &#187;, note-t-il. Mais ce qui est nouveau, dans nos soci&#233;t&#233;s, c'est la fa&#231;on dont il est &lt;i&gt;entr&#233; dans les m&#233;canismes de l'Etat&lt;/i&gt; d&#232;s lors qu'a &#233;merg&#233; le bio-pouvoir. Il est, dans les soci&#233;t&#233;s modernes (les n&#244;tres, du moins, en Occident), coextensif &#224; l'exercice du pouvoir dont il est, dit Foucault, un &#171; m&#233;canisme fondamental &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La chose est bien connue : pour Foucault, le pouvoir ou plut&#244;t les pouvoirs, c'est quelque chose d'infiniment plus extensif, plastique, diversifi&#233; et m&#234;me h&#233;t&#233;rog&#232;ne que l'Etat, le pouvoir d'Etat. Mais ici, dans ce d&#233;veloppement, quand il dit &#171; pouvoir &#187;, il pense en premier lieu &#171; Etat &#187;. Il dit : &#171; Il n'y a gu&#232;re de fonctionnement moderne de l'Etat qui, &#224; un certain moment, &#224; une certaine limite, et dans certaines conditions, ne passe par le racisme &#187;. Ce qu'il appelle le racisme ici et dont le sens va peu &#224; peu s'expliciter au fil de ce d&#233;veloppement, c'est donc un &#233;l&#233;ment, un enjeu qui va entrer en composition dans des strat&#233;gies de gouvernement. Quel est le mat&#233;riau et l'objet premier du gouvernement humain par l'Etat, pour Foucault ? - ce n'est pas le citoyen g&#233;n&#233;rique, ce ne sont pas les institutions, ce n'est pas le peuple (au sens politique du terme), c'est la &lt;i&gt;population&lt;/i&gt; ou bien, dit-il, les &lt;i&gt;vivants&lt;/i&gt;. Et donc, le racisme, &#231;a va &#234;tre un moyen, l'&#233;l&#233;ment d'un dispositif destin&#233; &#224; gouverner les vivants. Quel est &lt;i&gt;le geste&lt;/i&gt; qui pr&#233;vaut &#224; l'introduction de cet &#233;l&#233;ment dans le gouvernement des vivants et qui est destin&#233; &#224; rendre ceux-ci &lt;i&gt;gouvernables, &#224; cr&#233;er les conditions de possibilit&#233;&lt;/i&gt; de ce gouvernement (la gouvernementalit&#233;) ? Ce geste est tout &#224; fait distinct, c'est celui du &lt;i&gt;partage&lt;/i&gt; ou bien, dit Foucault, de la &lt;i&gt;coupure&lt;/i&gt;. Je cite : &#171; [le racisme], c'est d'abord le moyen d'introduire (&#8230;), dans ce domaine de la vie que le pouvoir a pris en charge, une coupure : la coupure entre ce qui doit vivre et ce qui doit mourir &#187;. Le racisme, c'est donc le truchement par lequel ce gouvernement plac&#233; sous le signe du &#171; faire vivre &#187; demeure porteur, envers et contre tout, d'un &lt;i&gt;signe de mort&lt;/i&gt;. Ce qui va permettre de r&#233;aliser cette op&#233;ration de la coupure ou du partage dans le continuum biologique de l'esp&#232;ce humaine (la population devant &#234;tre prise en charge comme entit&#233; vivante globale), c'est l'indice de&lt;i&gt; la race&lt;/i&gt;. C'est en mobilisant le nom de la race, en mettant en &#339;uvre le discours de la race, des races, plut&#244;t, un discours par&#233; du nom de la Science, que les gouvernants vont pouvoir produire toutes sortes d'effets de distinction, de hi&#233;rarchisation, d'opposition &#224; l'int&#233;rieur d'un m&#234;me ensemble de population. Le gouvernement des vivants passe n&#233;cessairement par ce type d'op&#233;ration de s&#233;paration, de discrimination, de &lt;i&gt;fragmentation&lt;/i&gt;, dit Foucault. Il ne peut pas, &#224; l'&#233;vidence, prendre la forme univoque et homog&#232;ne d'une simple &#171; prise en charge &#187; globale et indiscrimin&#233;e du vivant humain. Il remobilise sans rel&#226;che ce que Foucault appelle, dans son &lt;i&gt;Histoire de la folie&lt;/i&gt;, un &#171; geste obscur &#187; - ce qu'il d&#233;signe comme l'exclusion du fou, &#224; l'Age classique, et qu'il nomme, ici, coupure, fragmentation plac&#233;e sous le signe non plus du Grand Renfermement, mais du racisme d'Etat. Avec ce racisme, dit-il, nous avons affaire &#224; &#171; une mani&#232;re de &lt;i&gt;d&#233;caler&lt;/i&gt; [je souligne, AB], &#224; l'int&#233;rieur de la population, des groupes par rapport les uns aux autres &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'approche que propose ici Foucault me para&#238;t m&#233;riter qu'on s'y arr&#234;te pour toutes sortes de raisons : la plus &#233;vidente d'entre elles serait ce qu'elle sugg&#232;re imm&#233;diatement : que les pouvoirs modernes, le biopouvoir (qu'il d&#233;crit par ailleurs assez constamment comme l' &#171; autre &#187;, le tout autre du vieux pouvoir de souverainet&#233;), ne ferait au fond ici que paraphraser un des gestes les plus constants de la monarchie absolue : &lt;i&gt;diviser pour r&#233;gner&lt;/i&gt;. Chacun sait comment, dans la gen&#232;se de la monarchie absolue, le jeu des strat&#232;ges de cet &#233;tablissement, les Richelieu, les Mazarin a, constamment, &#233;t&#233; de jouer sur la division parmi les princes, la haute noblesse pour cr&#233;er les conditions de l'&#233;l&#233;vation du monarque au dessus de toutes les factions et faciliter ce que Norbert Elias appelle la &lt;i&gt;curialisation&lt;/i&gt; de l'aristocratie &#8211; la domestication de la caste des guerriers aux conditions de la vie de Cour. Sur ce point, on peut se reporter au magnifique film de Roberto Rossellini, &lt;i&gt;La prise du pouvoir par Louis XIV&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il est saisissant de voir comment les pouvoirs modernes qui ne &lt;i&gt;r&#232;gnent pas&lt;/i&gt; comme le fait le monarque absolu mais qui &lt;i&gt;gouvernent&lt;/i&gt;, qui exercent le pouvoir sans en &#234;tre &#224; proprement parler d&#233;tenteurs, c'est-&#224;-dire qui, fondamentalement, &lt;i&gt;administrent&lt;/i&gt; le vivant humain, vont recoder &#224; leurs propres conditions ce geste de la division destin&#233;e &#224; assurer au gouvernant des prises solides sur les gouvern&#233;s. Dans le premier cas, le geste &#171; diviseur &#187; ne s'applique que sur une petite partie du corps social, celle qui compte, cette caste qui s'estime d&#233;tentrice de ses privil&#232;ges et de son rang &#171; de droit divin &#187; et qu'il va s'agir de soumettre &#224; l'autorit&#233; royale. Dans le second cas, c'est l'ensemble social, dans toute son &#233;paisseur qui va &#234;tre &#171; stri&#233; &#187; et labour&#233;, r&#233;am&#233;nag&#233; par ces pratiques de &#171; subdivision &#187;, dit Foucault. D'autre part, l'&#233;l&#233;ment dans lequel s'op&#232;re le partage est, dans les deux cas, tout &#224; fait diff&#233;rent : dans le premier, l'aristocratie curialis&#233;e est contrainte &#224; d&#233;poser ses pr&#233;tentions &#224; la souverainet&#233; au profit du monarque, sans perdre ses privil&#232;ges et sans que soit abolie sa position symbolique s&#233;par&#233;e d'avec le reste de la soci&#233;t&#233; ; l'&#233;l&#233;ment dans lequel le partage s'op&#232;re, c'est la distinction nobiliaire, la race et le sang qui rassemblent et s&#233;parent, le sang bleu des princes et des ducs, le sang des belles lign&#233;es, celui de la race des guerriers d'antan. Dans le second cas, l'&#233;l&#233;ment dans lequel se produit le partage est &lt;i&gt;un tout autre sang&lt;/i&gt;, une tout autre race, dont le biologique est le milieu. Il s'agit bien, l&#224; o&#249; existent des ensembles sociaux plus ou moins homog&#232;nes (des habitants, des travailleurs r&#233;partis par professions, des cat&#233;gories d'&#226;ge, des riches et des pauvres, des urbains et des ruraux, etc.) de faire appara&#238;tre, en mobilisant cet autre discours de la race, de nouvelles lignes de s&#233;paration et de hi&#233;rarchisation : des autochtones, des indig&#232;nes, des Blancs, des Noirs, des Arabes... Dans les deux cas, le geste du partage, de la division vise &#224; cr&#233;er des conditions de possibilit&#233; tout &#224; fait diff&#233;rentes : le r&#232;gne du souverain sous le r&#233;gime th&#233;ologico-politique de l'Un-seul, dans un cas, le gouvernement ou, si l'on veut, la &lt;i&gt;gouvernementalisation&lt;/i&gt; des populations de l'autre, sous le signe technique, administratif, profane du multiple. La fragmentation, donc, comme geste &#233;minemment politique, comme geste de l'Etat. Mais au del&#224; de la r&#233;p&#233;tition dans la diff&#233;rence de ce geste, ce qu'il faut voir, c'est son lien avec la mort. D'une mani&#232;re ou d'une autre, la coupure dont parle Foucault, la division du corps social selon les lignes de force des savoirs, des dispositifs li&#233;s au discours moderne de la race fait signe vers la mort et inclut dans les calculs du gouvernement des vivants cette dimension. C'est tout &#224; fait flagrant &#224; l'&#233;poque du colonialisme : les massacres coloniaux sont indissociables de l'affirmation de la puissance coloniale en tant que manifestation de la vitalit&#233; d'une nation, d'un Etat &#8211; la conqu&#234;te de l'Alg&#233;rie dans le cas de la France, la mise en coup&#233; r&#233;gl&#233;e du Congo dans le cas de la Belgique. Mais, pour devenir moins compacte et expos&#233;e dans les phases ult&#233;rieures, cette dimension ne s'efface jamais : la bavure polici&#232;re dont sont victimes prioritairement des post-colonis&#233;s, le renvoi des demandeurs d'asile et autres sans papiers dans des pays o&#249; leurs vies sont expos&#233;es en sont, parmi tant d'autres, des manifestations. C'est ce qu'on pourrait appeler le vitalisme obscur des Etats modernes et contemporains, des &lt;i&gt;d&#233;mocraties contemporaines&lt;/i&gt; en premier lieu, ce pli selon lequel leur autorit&#233;, leur l&#233;gitimit&#233;, leur force, leur rang parmi les nations demeurent ins&#233;parables de la perp&#233;tuation de cette facult&#233; d'exposer &#224; la mort (si ce n'est de faire mourir directement) des cat&#233;gories humaines, des groupes d&#233;finis selon des crit&#232;res dont le fondement demeure distinctement tributaire de l'id&#233;ologie de la race. Examin&#233;e sous cet angle, une d&#233;claration comme celle de notre ministre (socialiste) de la D&#233;fense, affirmant r&#233;cemment que &#171; des centaines &#187; de combattant islamistes, djihadistes avaient d'ores et d&#233;j&#224; &#233;t&#233; tu&#233;s par l'arm&#233;e fran&#231;aise, alors que les journalistes et les cam&#233;ras &#233;taient rigoureusement maintenus &#224; l'&#233;cart, prend une toute autre tournure que celle que les journaux affair&#233;s &#224; c&#233;l&#233;brer l'op&#233;ration de &#171; lib&#233;ration du Mali &#187; lui attribuent habituellement... Ici aussi, Foucault insiste sur la figure de la r&#233;p&#233;tition dans la diff&#233;rence. Il dit : la seconde fonction du racisme, c'est d'&#233;tablir une relation positive, du type : &#171; plus tu feras mourir &#187; ou bien &#171; plus tu laisseras mourir &#187; et plus, de ce fait m&#234;me, &#171; toi-m&#234;me, tu vivras &#187;. Mais, ajoute-t-il aussit&#244;t, ce n'est &#233;videmment pas l'Etat moderne, ce n'est pas le racisme moderne qui l'ont invent&#233;e. Tout ceci nous vient d'un fonds imm&#233;morial, ce que red&#233;ploie &#224; ses conditions le racisme de l'Etat moderne, c'est, tout simplement &#171; la relation guerri&#232;re &#187; : &#171; pour vivre, il faut bien que tu massacres tes ennemis &#187;. Cependant, ce dont il faut prendre la mesure, c'est, insiste Foucault, la fa&#231;on dont le racisme moderne et contemporain va faire fonctionner cette maxime &#171; d'une mani&#232;re enti&#232;rement nouvelle &#187;, en l'int&#233;grant au code et aux calculs de la biopolitique. La relation avec l'ennemi ne va plus &#234;tre de type ouvertement guerri&#232;re ou militaire, elle aura une tournure essentiellement biologique. Il ne s'agira pas de remporter de belles victoires sur le champ de bataille mais de contingenter, repousser, &#233;liminer des esp&#232;ces inf&#233;rieures. Plus cet affrontement sera men&#233; avec vigueur et sans faiblesse, et plus l'esp&#232;ce forte, l'esp&#232;ce &#171; normale &#187;, la bonne race dont l'Etat a la garde sera vivifi&#233;e. Foucault dit exactement : &#171; La mort de la mauvaise race, de la race inf&#233;rieure (ou du d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;, ou de l'anormal), c'est ce qui va rendre la vie en g&#233;n&#233;ral plus saine ; plus saine et plus pure &#187;. Foucault fait ici une proposition si forte, si simple et si massive, qu'elle est rarement entendue, dans sa radicalit&#233; m&#234;me : au c&#339;ur du racisme moderne, du racisme d'Etat, du racisme qui entre en composition dans le gouvernement des vivants, il y a un d&#233;sir, une vis&#233;e de mort. D'une mani&#232;re ou d'une autre, ce qui est inscrit sur la ligne d'horizon des discours et des dispositifs racistes, c'est la mort de cet autre que produit l'op&#233;ration de fragmentation. Le racisme, de ce point de vue, ce ne sont pas des pr&#233;jug&#233;s transmis par h&#233;ritage, de mauvaises habitudes communautaires, des malentendus li&#233;s au mode de vie, le racisme, c'est ce qui int&#232;gre ou r&#233;int&#232;gre la dimension de la mort, c'est-&#224;-dire du &#171; faire mourir &#187; dans les pratiques du biopouvoir dont l'objet est la gestion de la vie. En d'autres termes, il n'y a pas, dans l'exp&#233;rience historique de la modernit&#233; occidentale, des racismes terribles, exterminateurs, g&#233;nocidaires et qui constitueraient l'exception barbare, l'aberration singuli&#232;re par comparaison avec tous ces petits racismes ordinaires qui nous sont familiers et desquels nous sommes prompts &#224; nous accommoder tant ils font d&#233;sormais partie du paysage de nos d&#233;mocraties et aussi longtemps qu'ils ne r&#233;veillent pas trop ouvertement les vieux d&#233;mons des grandes catastrophes du XX&#176; si&#232;cle. Ce partage rassurant entre une figure cataclysmique du racisme (renvoy&#233;e au pass&#233;) et une autre, certes incommode, mais incomparable avec la pr&#233;c&#233;dente, au pr&#233;sent, est un trompe-l'oeil : les grandes flamb&#233;es de racisme biologique exterminateur au XX&#176; si&#232;cle ne constituent pas des figures exceptionnelles du racisme d'Etat, elles en montrent simplement le cristal. Pour comprendre cela, il suffit de se d&#233;placer du th&#233;&#226;tre europ&#233;en vers celui de la Guerre du Pacifique, par exemple, pendant la Seconde Guerre mondiale : que ce soit dans la propagande japonaise ou dans celle des Etats-Unis, l'animalisation et la bestialisation de l'adversaire sont les pr&#233;misses imaginatives et discursives qui cr&#233;ent les conditions favorables &#224; des formes de guerre totale, de guerre dans laquelle aucune des lois de la guerre de sont respect&#233;es. Pour les GI's en guerre dans le Pacifique, les soldats japonais sont des &lt;i&gt;monkeys&lt;/i&gt; et la pratique consistant &#224; confectionner des colliers d'oreilles pr&#233;lev&#233;es sur les corps des ennemis morts au combat est routini&#232;re. Impossible de comprendre la fa&#231;on dont la vitrification atomique de Hiroshima et Nagasaki va passer aupr&#232;s de l'opinion &#233;tats-unienne comme une lettre &#224; la poste si l'on ne rel&#232;ve pas ces effets de mise en condition, d'insensibilisation d'un racisme d'Etat dont le r&#244;le est, en l'occurrence, de d&#233;classer une part d'humanit&#233; de son humanit&#233; m&#234;me en la reclassant du c&#244;t&#233; d'une animalit&#233; brutale, perverse et d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e. Mais, dira-t-on, les formes de racisme qui nous sont famili&#232;res, dans nos d&#233;mocraties, ne se manifestent pas sous la forme ouverte de l'appel &#224; la mise &#224; mort de l'autre ind&#233;sirable ou de son exclusion du champ de l'humanit&#233;. C'est ici qu'est vitale l'analyse des dispositifs et des gestes inclus dans les strat&#233;gies et les pratiques de l'Etat. Et c'est ici que sont exemplaires les films de Fernand Melgar. Dans ce continuum que constitue la biopolitique moderne, avec toutes les modulations, les variations li&#233;es au diff&#233;rentiel des situations et des circonstances, la fondamentale solidarit&#233; entre l'&#233;nonc&#233; d'un moment &#8211; &lt;i&gt;tuons sans limitation ni discrimination les repr&#233;sentants de cette race d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e que sont les Japonais !&lt;/i&gt; , &#233;nonc&#233; qui a force de loi pour l'autorit&#233;, l'arm&#233;e et l'opinion &#233;tats-uniennes entre Pearl Harbour et la capitulation annonc&#233;e par l'Empereur, et cet autre qui dit : &lt;i&gt;foutez le camp, allez vous faire voir ailleurs o&#249; vous pouvez crever ou pas, ce n'est pas notre probl&#232;me&lt;/i&gt; &#8211; qui est le fondement effectif de toutes les politiques europ&#233;ennes de &#171; reconduite &#187;, cette fondamentale continuit&#233; est bien &#233;vidente, dans la mesure m&#234;me o&#249; les deux &#233;nonc&#233;s sont plac&#233;s distinctement sous un signe de mort. Ce que montrent avec un tranchant &#224; couper le souffle les films de Melgar, c'est la duplicit&#233; du syst&#232;me qui consiste, sur le versant int&#233;rieur, &#224; pratiquer un &lt;i&gt;nursing&lt;/i&gt; intense des futurs expuls&#233;s d&#233;bout&#233;s du droit d'asile en Suisse, ceci dans le cadre du centre de d&#233;tention o&#249; ils sont &#171; accueillis &#187;, le visage humain et humanitaire de la biopolitique de l'&#233;tranger, donc, fait de toutes sortes de petites attentions dispens&#233;es par un encadrement tr&#232;s rod&#233; en mati&#232;re de prise en charge, et de l'autre, &#224; &#234;tre &#233;quip&#233; d'une indiff&#233;rence de glace &#224; ce que pourra &#234;tre le destin de ces expuls&#233;s d&#232;s l'instant o&#249; ils auront quitt&#233; le territoire helv&#233;tique. La combinaison de ces technologies empathiques du mico-&lt;i&gt;Nanny State&lt;/i&gt; que constitue le centre de r&#233;tention d&#233;crit dans &lt;i&gt;Vol sp&#233;cial&lt;/i&gt; et de cette insensibilit&#233; au destin ult&#233;rieur des personnes qui y transitent, une insensibilit&#233; dont chacun sait qu'elle est l'image de marque de la petite et grande bureaucratie du crime, pr&#233;sente, en condens&#233;, une image probante des parfaites compatibilit&#233;s du versant positif de la biopolitique moderne (&#171; Faire vivre le vivant &#187;, l'entretenir, le prendre en charge et le promouvoir) et de son versant thanatocratique qui, jamais, ne s'efface. Il en va exactement de m&#234;me de la police : elle est l&#224;, c'est bien connu, pour prot&#233;ger les citoyens et assurer l'ordre et la s&#233;curit&#233; au profit de la population ; mais il se trouve, que cette fonction suppos&#233;e, elle ne peut la remplir qu'&#224; la condition de disposer de mani&#232;re chronique d'une r&#233;serve de violences ill&#233;gales, dont la bavure polici&#232;re n'est que la figure la plus distinctement tourn&#233;e vers la mort, et dont il se trouve que l'&#233;tranger pr&#233;caire et suspect par position fait, le plus souvent, les frais. Non seulement, contrairement &#224; ce que ressasse le discours des Droits de l'Homme dans ses formes standardis&#233;es, il n'existe aucune incompatibilit&#233; entre ces deux &#171; visages &#187; de la police, mais, surtout, ils constituent un seul et unique dispositif en boucle parcouru par la fracture qui z&#232;bre tout l'&#233;difice de la biopolitique et du biopouvoir- pas de promotion de la vie par les pouvoirs modernes sans exposition &#224; la mort de certains corps, de certaines cat&#233;gories. Le XX si&#232;cle, terre de contrastes historiques violents, place en exergue cette figure de mille fa&#231;ons. C'est Foucault qui, dans un autre texte, raconte que l'Etat social s'invente en Europe, en pleine guerre (la seconde), avec le plan Beveridge, au moment m&#234;me o&#249; se d&#233;roulent les pires exterminations.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De la m&#234;me fa&#231;on, il n'existe aucune esp&#232;ce d'incompatibilit&#233; entre les us et coutumes de la d&#233;mocratie moderne, ses normes de fonctionnement et la reconduction sans fin de cette condition de mort dans les pratiques contemporaines du pastorat humain. Ici aussi, les films de Melgar sont irrempla&#231;ables. En France, nous sommes habitu&#233;s &#224; consid&#233;rer que les abus de pouvoir, les discriminations, les pers&#233;cutions que subissent les &#233;trangers pr&#233;caires, Rom, sans-papiers, travailleurs au noir, etc. sont le fait de l'Etat-monstre-froid, de l'autorit&#233; abusive, du mauvais gouvernement, le r&#233;sultat des calculs politiques cyniques des &#233;lites gouvernantes combin&#233;e &#224; l'anomie administrative. Cette approche des choses permet &#224; ceux que r&#233;vulse la x&#233;nophobie ambiante de d&#233;ployer un cordon sanitaire entre ce &#171; eux &#187;, les autres, par qui le pire advient et un &#171; nous &#187; qui ne mangerait pas de ce pain-l&#224;. Ce que ne cessent de r&#233;p&#233;ter, par contraste, les agents de l'Etat f&#233;d&#233;ral, embauch&#233;s par le canton, donc, qui oeuvrent dans le centre de d&#233;tention o&#249; Melgar a install&#233; son observatoire, c'est qu'ils ne font qu'agir selon le mandat qui leur a &#233;t&#233; confi&#233; par la population m&#234;me, en vertu des proc&#233;dures de d&#233;mocratie participative qui r&#232;glent la vie politique en Suisse. Il ne semble pas possible, dans ces conditions, d'incriminer le seul &#171; mauvais Etat &#187;, les d&#233;magogies s&#233;curitaires, les penchants x&#233;nophobes de tel ou tel parti, ceci sans faire r&#233;f&#233;rence &#224; l'institution d&#233;mocratique qui permet, r&#233;guli&#232;rement, &#224; la population ou plut&#244;t au peuple, de faire entendre sa voix sur ces questions et qui, apparemment, est port&#233; &#224; valider les dispositifs de vomissement d'une partie de la population &#233;trang&#232;re vivant en Suisse, dispositifs dont on constate la terrible efficacit&#233; dans &lt;i&gt;La Forteresse&lt;/i&gt; et dans &lt;i&gt;Vol sp&#233;cial&lt;/i&gt;. Tout se passe ici, du moins si l'on se r&#233;f&#232;re &#224; ce qu'en disent les employ&#233;s de ce centre, ces agents du crime si humains, si sensibles - et si retors - comme si les proc&#233;dures d&#233;mocratiques venaient ajouter une plus-value de l&#233;gitimit&#233; politique &#224; cet usage souverain d'une sorte de &lt;i&gt;droit de mort&lt;/i&gt;. D'ailleurs, &lt;i&gt;Vol sp&#233;cial&lt;/i&gt; s'ach&#232;ve sur une mort, un homicide involontaire certes, d'un c&#244;t&#233;, mais parfaitement pr&#233;visible voire programm&#233; de l'autre... Ce qui est singulier, c'est l'agencement de la permanence et du caract&#232;re structurel de ce dispositif g&#233;n&#233;ral sur l'extr&#234;me plasticit&#233; et variabilit&#233; des figures qui sont en jeu dans l'op&#233;ration du partage. On voit bien comment aujourd'hui, dans la langue de la x&#233;nophobie d'Etat, celle du &#171; clandestin &#187; a pratiquement remplac&#233; celle de l' &#171; immigr&#233; &#187; qui pr&#233;valait nagu&#232;re, laquelle en avait remplac&#233; d'autres encore, le m&#233;t&#232;que, le fellagah, etc. Mais il y a plus spectaculaire encore : John Dower, &#233;minent sp&#233;cialiste &#233;tats-unien du Japon contemporain, souligne que c'est pratiquement &#171; d'un jour sur l'autre &#187; que, lorsque commence l'occupation du Japon sous la houlette du g&#233;n&#233;ral Mc Arthur, &#224; l'automne 1945, l'ennemi bestialis&#233; et inexpiable d'hier se transforme en prot&#233;g&#233; objet de toutes sortes d'attentions, puis en alli&#233;, en ami politique, ceci d&#232;s l'av&#232;nement de la guerre froide et le d&#233;clenchement de la guerre de Cor&#233;e... Ce qui est &#233;galement tr&#232;s frappant, c'est la fa&#231;on dont le racisme biologique qui, pour des raisons bien &#233;videntes, a connu une certaine d&#233;cote du fait de l'exp&#233;rience historique du XX&#176; si&#232;cle, sur le vieux continent et en Am&#233;rique du Nord du moins, la fa&#231;on dont se racisme a su se d&#233;placer vers des motifs moins charg&#233;s, tout en ne variant pas du tout, sur le fond, en se &lt;i&gt;culturisant&lt;/i&gt;, en se grimant en protectionnisme civilisationnel. M&#234;me si la notion de l'&#233;limination du danger biologique n'a pas du tout disparu (tout r&#233;cemment encore, &lt;i&gt;Le Figaro&lt;/i&gt; s'alarmait de l'afflux d'immigrants pr&#233;caires venus de l'Est europ&#233;en venus se faire soigner de la tuberculose chez nous et constituant &#224; ce titre une menace sanitaire flagrante), le discours de la race, de l'hostilit&#233; raciale tend &#224; se grimer en int&#233;grisme culturel, en d&#233;fense des suppos&#233;s universaux sur lesquels reposeraient notre civilisation europ&#233;enne et nos institutions politiques, par opposition &#224; ceux o&#249; pr&#233;valent d'autres fondements, religieux notamment. Mais, sous ces habits neufs, c'est la m&#234;me matrice discursive qui continue de fonctionner, et lorsque Foucault &#233;nonce, dans le cours sur lequel je m'appuie ici (&#233;loign&#233; de nous de presque quatre d&#233;cennies d&#233;j&#224;), que &#171; la race, le racisme, c'est la condition d'acceptabilit&#233; de la mise &#224; mort dans une soci&#233;t&#233; de normalisation &#187;, cette formule demeure parfaitement apte &#224; qualifier les probl&#232;mes que nous avons &#224; affronter - quand bien m&#234;me certains nouveaux &#171; &#233;l&#233;ments de langage &#187;, comme disent les strat&#232;ges du &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt;, seraient venus relayer les mots puissants du racisme d'Etat qui a infect&#233; le XX&#176; si&#232;cle tout entier. Qu'il suffise de penser, dans ce registre, &#224; la fa&#231;on dont, dans la France d'aujourd'hui, des&lt;i&gt; briques de mots compact&#233;s&lt;/i&gt; (Roland Barthes) comme &#171; d&#233;fense des institutions r&#233;publicaines et de la la&#239;cit&#233; &#187;, &#171; lutte contre le terrorisme, le djihadisme, l'islamisme &#187; sont venues relayer le racisme classique, aliment&#233; notamment, par l'exp&#233;rience coloniale.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dernier point, en guise de conclusion. Dans certains textes, Foucault a tendance &#224; simplifier le tableau des pouvoirs modernes qu'il brosse en opposant strictement deux moments : d'une part, le vieux pouvoir de souverainet&#233; qu'il dit fondamentalement tourn&#233; vers la mort, tant la c&#233;r&#233;monie de la mise &#224; mort, du supplice, avec son &#233;clat sanglant, en constitue le c&#339;ur. Et de l'autre, les pouvoirs disciplinaires, orient&#233;s vers la prise en charge et la normation du vivant, pouvoirs dont la destination premi&#232;re est de rendre productive la population, et qu'il s'agit, donc, avant tout, de &lt;i&gt;faire vivre&lt;/i&gt; par tous les moyens. Dans le cours que je suis ici, cette perspective est infl&#233;chie : le pouvoir de normation ou de normalisation n'est plus oppos&#233; directement au pouvoir souverain ; le &#171; vieux pouvoir souverain de tuer &#187;, dit Foucault est &lt;i&gt;red&#233;ploy&#233;&lt;/i&gt; par les pouvoirs modernes, et c'est l&#224; un &#171; boug&#233; &#187; qui, pour l'analyse des questions qui nous int&#233;ressent ici, est tout &#224; fait d&#233;cisif. &#171; Si le pouvoir de normalisation veut exercer le vieux droit souverain de tuer, il faut qu'il passe par le racisme &#187;, dit-il exactement. La pr&#233;cision est fondamentale si l'on veut tenter de comprendre comment fonctionnent des institutions comme la police, la Justice ou la prison et aussi, le r&#233;gime sp&#233;cial et infiniment modulable auquel sont soumis les &#233;trangers dans les d&#233;mocraties contemporaines. Seule cette formule permet de renommer proprement la masse des abus, violences, ill&#233;galismes d'Etat que le jugement courant du public attribue habituellement &#224; l'incurie, la maladresse, aux manques de moyens, etc. Elle seule permet de comprendre que &lt;i&gt;l'exposition &#224; la mort&lt;/i&gt;, directe ou indirecte, et quelles qu'en soit les moyens ou les circonstances, ce n'est pas le d&#233;chet regrettable du gouvernement d&#233;mocratique, la manifestation de son imperfection native, c'est au contraire un rouage essentiel de la machine de pouvoir, une condition fondamentale de la &lt;i&gt;gouvernementalisation&lt;/i&gt; des populations.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De ce point de vue, le texte de Foucault constitue un appel pressant &#224; r&lt;i&gt;econditionner radicalement&lt;/i&gt; notre entendement courant du racisme. Il dit : &#171; Nous sommes l&#224; (&#8230;) tr&#232;s loin d'un racisme qui serait, simplement et traditionnellement, m&#233;pris ou haine des races les unes pour les autres. Nous sommes tr&#232;s loin aussi d'un racisme qui serait une sorte d'op&#233;ration id&#233;ologique par laquelle les Etats, ou une classe, essaieraient de d&#233;tourner vers un adversaire mythique des hostilit&#233;s qui seraient tourn&#233;es vers [eux] ou qui travailleraient le corps social. Je crois que c'est beaucoup plus profond qu'une vieille tradition, beaucoup plus profond qu'une nouvelle id&#233;ologie, c'est autre chose. La sp&#233;cificit&#233; du racisme moderne (&#8230;) n'est pas li&#233;e &#224; des mentalit&#233;s, &#224; des id&#233;ologies, aux mensonges du pouvoir. C'est li&#233; &#224; la technique du pouvoir, &#224; la technologie du pouvoir... &#187;. Les distinctions ou plut&#244;t les oppositions que Foucault pr&#233;sente ici ne sont nullement casuistes. Elles sont d'une port&#233;e politique consid&#233;rable. Il suffit de se rappeler comment, dans la France des ann&#233;es 1990-2000, une certaine tyrannie de la m&#233;moire collective a port&#233; une certaine gauche propre sur elle &#224; focaliser toute son attention sur les provocations de Le Pen (p&#232;re), enti&#232;rement plac&#233;e qu'elle &#233;tait sous l'emprise de son fantasme d'un &#171; retour &#187; des vieux d&#233;mons du nazisme, de l'antis&#233;mitisme. Et pendant que toute cette gauche vertueuse faisait masse dans la rue contre le fascisme qu'elle voyait devant la porte lorsque l'&#233;nergum&#232;ne a &#233;limin&#233; Jospin du second tour de la Pr&#233;sidentielle, elle ne voyait pas ou si peu ce qui se jouait sur la vraie sc&#232;ne, celle o&#249;, pi&#232;ce par pi&#232;ce, se construisait le dispositif &#233;tatique de criminalisation de l'&#233;tranger pr&#233;caire, ceci dans une parfaite continuit&#233; de gouvernement de gauche en gouvernement de droite et r&#233;ciproquement. A force de repousser Le Pen et le fascisme, ils ont port&#233; sur les fonts baptismaux Hortefeux et le minist&#232;re de l'immigration, une grande premi&#232;re, quand m&#234;me, dans la dite patrie des droits de l'homme. Et aujourd'hui, ils n'ont plus ni Hortefeux ni minist&#232;re de l'&#233;migration, mais &#224; la place un ministre de l'int&#233;rieur socialiste qui se targue de ses performances en mati&#232;re de reconduites &#224; la fronti&#232;re, sup&#233;rieures &#224; celles de son pr&#233;d&#233;cesseur sous Sarkozy... Voil&#224;, par exemple, ce que l'argument d&#233;velopp&#233; par Foucault dans ce cours nous aide &#224; comprendre &#8211; un bon exemple de la fa&#231;on dont un travail philosophique peut se convertir en geste politique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Barr&#232;s ou la politisation &#224; outrance du paysage</title>
		<link>http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article289</link>
		<guid isPermaLink="true">http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article289</guid>
		<dc:date>2013-02-17T22:02:25Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		



		<description>On ne lit plus gu&#232;re Maurice Barr&#232;s aujourd'hui, non sans motifs, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y aurait plus aucun int&#233;r&#234;t &#224; s'y replonger de temps &#224; autre. C'est ce que je vais essayer de montrer en vous proposant une lecture de Colette Baudoche, histoire d'une jeune fille de Metz. Ce roman est publi&#233; par Barr&#232;s en 1913, &#224; la veille du grand cataclysme, dont on ne peut pas dire, au reste, qu'il v&#233;hicule le pressentiment. On pourrait penser que le souvenir en est pass&#233; aux pertes et profits de la Grande (...)

-
&lt;a href="http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L130xH150/arton289-cff9e.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; width='130' height='150' class='spip_logos' style='height:150px;width:130px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;On ne lit plus gu&#232;re Maurice Barr&#232;s aujourd'hui, non sans motifs, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y aurait plus aucun int&#233;r&#234;t &#224; s'y replonger de temps &#224; autre. C'est ce que je vais essayer de montrer en vous proposant une lecture de &lt;i&gt;Colette Baudoche, histoire d'une jeune fille de Metz&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce roman est publi&#233; par Barr&#232;s en 1913, &#224; la veille du grand cataclysme, dont on ne peut pas dire, au reste, qu'il v&#233;hicule le pressentiment. On pourrait penser que le souvenir en est pass&#233; aux pertes et profits de la Grande Guerre, tant la fable kitsch qu'il pr&#233;sente a &#233;t&#233; balay&#233;e par la temp&#234;te qui a souffl&#233; sur l'Europe entre 1914 et 1918. Mais les choses sont un peu plus compliqu&#233;es. &lt;i&gt;Le silence de la mer&lt;/i&gt; de Vercors, publi&#233; clandestinement par les Editions de Minuit, en 1941, est, tr&#232;s explicitement, une &lt;i&gt;r&#233;ponse&lt;/i&gt; au roman de Barr&#232;s dont il emprunte, en gros, la trame narrative. Et le film moyen-m&#233;trage de Jean-Marie Straub et Dani&#232;le Huillet, &lt;i&gt;Lothringen&lt;/i&gt;, Lorraine en allemand (1994), est une libre adaptation de &lt;i&gt;Colette Baudoche&lt;/i&gt;. Sous l'oubli &#171; litt&#233;raire &#187;, donc, le cheminement d'une m&#233;moire souterraine, celle des complexit&#233;s &#233;quivoques de la relation franco-allemande.
L'histoire est simple. Colette Baudoche et sa grand-m&#232;re, Lorraines de souche, vivent &#224; Metz au temps de l'annexion de la province par l'Allemagne, suite &#224; la d&#233;faite de 1870. Elles sont conduites par la n&#233;cessit&#233; &#233;conomique &#224; prendre en pension un professeur allemand venu de Koenigsberg pour prendre part &#224; la germanisation de l'enseignement en Lorraine annex&#233;e, le Dr Fr&#233;d&#233;ric Asmus. Tout imbu des pr&#233;jug&#233;s du vainqueur au d&#233;but, mais rapidement attir&#233; par la fra&#238;che simplicit&#233; de la jeune Colette, impressionn&#233; par l'in&#233;branlable fermet&#233; patriotique des deux femmes, le professeur et occupant va bient&#244;t subir l'ascendant de l'occup&#233; et se d&#233;grossir &#224; son contact. Ses m&#339;urs s'adoucissent, il tombe sous le charme du temp&#233;rament et du paysage lorrain, bref voici le colonisateur captiv&#233; par le colonis&#233;. A la fin, ayant rompu ses fian&#231;ailles avec la &lt;i&gt;Walkyrie teutonne&lt;/i&gt; (sic) aupr&#232;s de laquelle il s'est engag&#233; avant de partir pour la Lorraine, il demande la main de Colette. Mais celle-ci, m&#234;me si elle n'est nullement insensible &#224; sa gentillesse et &#224; ses efforts pour se rapprocher de l'&#226;me lorraine, refuse, dans un sursaut patriotique : il y a, entre elle et lui, tous ces morts qui lui interdisent de conclure, avec l'occupant, une &#171; fausse paix &#187; matrimoniale...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce qui constitue le trait proprement barressien, dans ce roman comme dans d'autres, c'est l'application et la constance avec laquelle la fable est enracin&#233;e dans une topographie, reconduite &#224; la terre, aux lieux, &#224; l'espace, aux paysages. Ce que l'ennemi ne saurait s'approprier, ce qui &#233;chappe r&#233;solument &#224; ses prises, c'est cette g&#233;ographie &lt;i&gt;habit&#233;e&lt;/i&gt;, car chaque monument, chaque colline, chaque vignoble, chaque village porte la marque d'un g&#233;nie autochtone qui r&#233;siste &#224; son emprise et auquel en tant qu'&#233;tranger, semi-barbare venu de l'Est, il ne saurait &#234;tre, d'embl&#233;e du moins, sensible. En ce sens, d&#233;crire un paysage de la Lorraine occup&#233;e, &#233;voquer Metz et ses monuments, c'est d&#233;j&#224; faire une profession de foi patriotique, et r&#233;sister &#224; l'occupation. Ainsi, cette phrase sur laquelle s'ouvre le roman :
&#171; Il n'y a pas de ville qui se fasse mieux aimer que Metz. Un Messin fran&#231;ais &#224; qui l'on rappelle sa cath&#233;drale, l'Esplanade, les rues &#233;troites aux noms familiers, la Moselle au pied des remparts et les villages diss&#233;min&#233;s sur les collines, s'attendrit &#187;. Ou bien encore, ce passage, exemplaire de ce style classique, mi&#232;vre et facile, un style de guide touristique patriotique &#8211; l'anti-Baedecker ! : &#171; Depuis l'Esplanade, on devine sous un ciel nuageux douze villages vignerons, baign&#233;s ou mir&#233;s dans la Moselle, et qui nous caressent, comme elle, par la douceur mouill&#233;e de leurs noms ! Scy, qui donne le premier de nos vins ; Roz&#233;rieulles, o&#249; chaque maison poss&#232;de sa vigne ; Woippy, le pays des fraises ; Lorry que ses mirabelles enrichissent ; tous charg&#233;s d'arbres &#224; fruits qui semblent les abriter et les aimer &#187;. Eden &#224; l'Est, donc, et o&#249; tout l'atteste : &lt;i&gt;ici, c'est la France&lt;/i&gt; ! Un espace et un paysage o&#249; chaque d&#233;tail a valeur de signature &lt;i&gt;patriotique&lt;/i&gt;. Ce qui est int&#233;ressant dans la conception barressienne du paysage, telle qu'elle se pr&#233;sente dans ce roman, c'est qu'elle abolit radicalement l'opposition traditionnelle entre l'espace et le temps, ceci dans la mesure m&#234;me o&#249; un paysage, pour lui, c'est avant tout un &lt;i&gt;d&#233;p&#244;t d'histoire et de civilisation&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire un lieu &#224; la fois d'exposition (de pr&#233;sentation) et de d&#233;cantation, de stratification d'un pass&#233; en tant que celui-ci est l'oeuvre et la marque sp&#233;cifique (la signature, une fois encore) d'une communaut&#233;. Cette notion du &lt;i&gt;topos&lt;/i&gt; comme espace d'inscription d'une singularit&#233; historique et culturelle s'&#233;nonce tr&#232;s distinctement dans ce passage o&#249; Barr&#232;s entend montrer comment la pr&#233;sence allemande &lt;i&gt;d&#233;figure&lt;/i&gt; le paysage messin et celui de la r&#233;gion : &#171; Ce pays &#233;tait &#233;pur&#233;, &lt;i&gt;d&#233;cant&#233;&lt;/i&gt; [je souligne, A.B.], je voudrais dire spiritualis&#233; ; ils [les occupants] le troublent, le surchargent, l'encombrent, ils y versent une lie &#187;. Recourant &#224; un proc&#233;d&#233; proto-cin&#233;matographique, Barr&#232;s nous livre une description de Metz &#171; reconstruite &#224; l'allemande et selon les besoins du vainqueur &#187;, une description comme film&#233;e d'avion, en surplomb, avec la gare et son style &lt;i&gt;colossal&lt;/i&gt; (Barr&#232;s nous &#233;pargne le &#171; k &#187;, mais le c&#339;ur y est...), bref, &#233;crit-il, &#171; on croit voir, dans ce paysage urbain profan&#233; par l'invasion, &#171; fig&#233;es en saindoux les folies d'&#233;tudiants architectes &#224; la taverne d'Auerbach &#187;. L'occupation allemande de la Lorraine, c'est donc d'abord cela : une profanation du paysage, une grossi&#232;re surcharge de ce qui en fait une inimitable signature. Mais le paysage n'est pas inerte, il est un &#234;tre vivant, il a une &#226;me et il se d&#233;fend contre cet accaparement et ces d&#233;figurations, il refait obstin&#233;ment surface sous le grossier vernis teuton : les vieilles parties de Metz, &#233;crit Barr&#232;s, &#171; nous ram&#232;nent vers la France &#187; et &#171; l&#224;-bas, c'est le synonyme le plus fr&#233;quent de l'id&#233;al &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le locataire des dames Baudoche, le Dr Asmus, n'est pas un mauvais bougre, il est dispos&#233; &#224; tirer parti de son s&#233;jour &#224; Metz pour perfectionner son fran&#231;ais, il est partisans d'une occupation temp&#233;r&#233;e et se s&#233;pare de ceux qui pr&#233;conisent une germanisation &#224; outrance de la Lorraine annex&#233;e &#8211; mais il n'en demeure pas moins un balourd, comme tous ceux de son esp&#232;ce : il s'habille &#224; la mode de Koenigsberg, se nourrit de bi&#232;re et de charcuterie, pose des questions indiscr&#232;tes aux dames Baudoche, prend la mouche si son petit d&#233;jeuner lui est servi avec une minute de retard &#8211; bref, il est, comme disent ces dames, &#171; un animal de la grosse esp&#232;ce &#187;. Et, ce n'est pas un hasard, c'est encore le paysage qui est encore le meilleur r&#233;v&#233;lateur, la meilleure surface de r&#233;fraction de ce d&#233;ficit en mati&#232;re de m&#339;urs et de culture. Un dimanche matin, peu apr&#232;s son installation &#224; Metz, Asmus s'en va faire une excursion &#224; pied du c&#244;t&#233; du village de Scy avec quelques coll&#232;gues allemands. Ils cheminent parmi les vignes et les vergers, croisent des paysans qui parlent fran&#231;ais entre eux et s'en &#233;tonnent, ils montent vers une terrasse d'o&#249; ils d&#233;couvrent un riant panorama : &#171; Devant eux s'&#233;tendait un pays &#224; la mesure humaine, vaste sans immensit&#233;, fa&#231;onn&#233; et souple, et, pr&#232;s de sa rivi&#232;re, Metz, toute plate au ras de la plaine, et que spiritualise le vaisseau de sa haute cath&#233;drale. Cette fin de septembre est l'&#233;poque la plus charmante de la Lorraine. Peu de pluie, du vent rarement, une temp&#233;rature stimulante et les vignes &#224; la veille d'une joyeuse vendange. Ce matin-l&#224;, le ciel, les miroirs d'eau, les prairies composaient un de ces paysages d'automne lorrain o&#249; les couleurs les plus &#233;blouissantes d'argent et de vert s'harmonisent pour nous procurer un long repos de r&#234;verie &#187;.
Et l&#224;, &#231;a casse :
&#171; Ils [les professeurs allemands] n'en comprirent pas la d&#233;licatesse et s'accord&#232;rent &#224; proclamer qu'ils avaient dans la vieille Allemagne &lt;i&gt;de plus grands paysages&lt;/i&gt; [je souligne, A.B.]. &#187;
Et comme pour enfoncer le clou de ce trait grotesque, le narrateur ajoute, de crainte sans doute que nous n'ayons pas bien compris : &#171; Il manquait &#224; ces jeunes gens, venus d'un ciel o&#249; la Walkyrie chevauche les nuages, d'avoir &#233;t&#233; &#233;lev&#233;s &#224; sentir qu'il y a dans la simplicit&#233; de notre nature une supr&#234;me &#233;l&#233;gance &#187;. (C'est &#231;a, le kitsch barressien : cette fa&#231;on de mettre les points sur les i, de faire du &lt;i&gt;pathos&lt;/i&gt;, de &#171; charger &#187;, comme les mauvais acteurs.)
Bref, ce qui caract&#233;rise peut-&#234;tre &lt;i&gt;en premier lieu&lt;/i&gt; ces envahisseurs comme des barbares, m&#234;me s'ils se conduisent dans la Lorraine annex&#233;e, avec une certaine circonspection, c'est leur incapacit&#233; d'&#234;tre sensibles &#224; ce qui, dans ce paysage, t&#233;moigne de la pr&#233;sence vivante d'une &lt;i&gt;vieille civilisation&lt;/i&gt;. Leur seul crit&#232;re est le &lt;i&gt;grand&lt;/i&gt;, en tant que celui-ci est suppos&#233; t&#233;moigner de la puissance. Ils &lt;i&gt;ne m&#233;ritent pas&lt;/i&gt; la beaut&#233; de ce paysage, sa d&#233;licatesse, tout ce qui, dans la dimension de &lt;i&gt;l'impalpable&lt;/i&gt;, rend compte et du g&#233;nie du peuple qui l'habite et de la belle unit&#233; que compose celui-ci avec son environnement &#8211; la colline sur laquelle s'est nich&#233; le village, le clocher &#233;mergeant &#224; l'horizon, la vigne descendant en pente douce sur la rivi&#232;re... Tout, dans ce paysage accuse la violence que lui fait subir leur pr&#233;sence pesante, indiscr&#232;te, d&#233;plac&#233;e. Simplement, il se trouve que le Dr Fr&#233;d&#233;ric Asmus n'est pas enti&#232;rement taill&#233; dans le bois dont est faite cette occupation imbue d'elle-m&#234;me, aussi prussien soit-il. Une certaine forme de disponibilit&#233; ou d'ouverture de temp&#233;rament va progressivement le rendre sensible &#224; l'urbanit&#233; des dames Baudoche, &#224; l' &#171; agr&#233;ment d'une certaine sup&#233;riorit&#233; d'hygi&#232;ne et de go&#251;t &#187; qu'il rencontre dans leur logis, &#224; &#171; la douceur de l'eau bruissante et des voix tra&#238;nantes qui parlent fran&#231;ais &#187; (la rivi&#232;re, l'eau et les voix, c'est tout un). Certes, il ne sait pas encore &#171; distinguer les &#226;mes du pays messin &#187;, mais quelque chose en lui commence &#224; &#234;tre &lt;i&gt;affect&#233;&lt;/i&gt; par cet environnement o&#249; &#171; l'harmonie des objets mat&#233;riels avec leur sens moral est parfaite &#187;, bref, c'est la fable antique qui revient : le colonisateur romain (prussien) est captiv&#233; (civilis&#233;) &#224; son corps d&#233;fendant par le colonis&#233; grec (lorrain). Les dames Baudoche vont &#234;tre ses guides, elles vont l'initier &#224; cette civilisation lorraine dont il ignore les fondements et dont les subtilit&#233;s le d&#233;passent. Elles lui exposent avec autant de fermet&#233; que de d&#233;licatesse tout le tort que cause &#224; leur pays l'occupation dont il est l'un des agents. Mieux que cela, elles entreprennent de le &lt;i&gt;convertir&lt;/i&gt; aux principes de cette grande civilisation et, de ma&#238;tre qu'il &#233;tait, le voici transform&#233; en disciple. &#171; Vous an&#233;antissez, lui disent en substance ses interlocutrices, des aspects qui sont li&#233;s &#224; toutes nos v&#233;n&#233;rations. Vous coupez les arbres et comblez les puits de notre Lorraine morale. Et les formes que vous construisez, nous n'y avons pas de place (&#8230;) M. Asmus &#233;coutait, bouche b&#233;e, comme il aurait suivi le cours de quelque ma&#238;tre autoris&#233;.&lt;i&gt; Il entrevoyait une civilisation nouvelle pour lui, et toute fi&#232;re&lt;/i&gt; [je souligne, A.B.] &#187;. Tout se tient : en m&#234;me temps qu'elles corrigent ses fautes d'accent et de grammaire, qu'elles d&#233;grossissent ses m&#339;urs de table, les dames Baudoche apprennent au Prussien &#224; &lt;i&gt;voir la Lorraine&lt;/i&gt;, au fil de leurs promenades dominicales et de leurs &#233;tapes dans les auberges de village. C'est &#224; &lt;i&gt;des principes de civilisation&lt;/i&gt; qu'il est initi&#233;, en bloc. Tout comme, chez Barr&#232;s, l'histoire et la g&#233;ographie &lt;i&gt;font bloc&lt;/i&gt; : il y a cette pr&#233;sence vivante des a&#239;eux et cette fid&#233;lit&#233; aux morts, cet enracinement de l'identit&#233; propre dans le pass&#233; qui emp&#234;che &#224; jamais Colette de se sentir allemande, de se&lt;i&gt; voir en Allemande&lt;/i&gt;. Mais cette dimension g&#233;n&#233;alogique est indissociable, bien s&#251;r, du lien &#224; la terre, de l'enracinement dans le terroir, lequel s'atteste par la capacit&#233; de se situer dans l'environnement, de voir le paysage. Double enracinement, donc, si bien que l'on pourrait parler, &#224; propos de Barr&#232;s, d'un patriotisme &#233;cologique, d'un &#233;colo-patriotisme lorrain (au moins autant que fran&#231;ais, en l'occurrence, le petit pays d'abord, la nation ensuite !), on le voit bien quand il parle de l'&#233;conomie morale de sa Lorraine en &#233;voquant des &#171; arbres coup&#233;s &#187;, des &#171; puits combl&#233;s &#187;.
Si quelque chose devait survivre &#224; la d&#233;b&#226;cle du kitsch barressien, ce serait peut-&#234;tre cet &#233;l&#233;ment : l'invention du paysage comme motif identitaire, patriotique, comme &#233;conomie morale, dans sa relation ind&#233;fectible &#224; une histoire partag&#233;e. L'id&#233;e (que l'on va retrouver chez les Straub) que non seulement le paysage a une histoire, mais qu'il &lt;i&gt;est&lt;/i&gt; histoire, qu'il est, tout simplement, un autre visage de l'Histoire, avec une majuscule.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'inclination qui porte le professeur vers Colette va l'aider &#224; se rapprocher de l'esprit de ces lieux o&#249; il demeure un intrus, un &#171; immigr&#233; &#187; comme dit le narrateur. Elle va l'aider &#224; secouer le &#171; fatras poussi&#233;reux [qui] surcharge les greniers de son esprit &#187;. Ainsi, lorsque de retour d'une visite &#224; Nancy, en Lorraine demeur&#233;e fran&#231;aise et qui l'a laiss&#233; &#233;merveill&#233;, il trouve Metz toute anim&#233;e de la r&#233;cente d&#233;cision prise par l'autorit&#233; locale de supprimer l'enseignement du fran&#231;ais dans les &#233;coles de quatre villages, Moyeuvre-Grande, Fontoy, Knutange et Audun-le-Tiche, une d&#233;cision qui scandalise la population locale et dont se r&#233;jouissent ses coll&#232;gues allemands, il se s&#233;pare de ces derniers, soutenant que &#171; d&#233;truire la langue fran&#231;aise en Lorraine, c'[est] bel et bien d&#233;truire des intelligences &#187;. Mais il fait mieux : il s'immerge dans ce paysage o&#249; se trouve toute enti&#232;re sertie la v&#233;rit&#233; irr&#233;cusable de ce petit pays, allant de village en village, entrant dans les maisons, parlant avec les gens afin de v&#233;rifier leur enracinement dans la langue, la culture, le temp&#233;rament fran&#231;ais. Il d&#233;couvre &#171; la campagne autour de Metz (&#8230;) infiniment charg&#233;e, nuanc&#233;e, p&#233;trie par la culture, par les hommes, par des si&#232;cles de grande histoire et d'obscure activit&#233; &#187;. Tout ceci affecte, impressionne notre Prussien qui se voit d&#233;ambulant au milieu d'un &#171; noble tableau de Poussin &#187;. Il d&#233;couvre aussi ce qu'est la qualit&#233; &lt;i&gt;morale&lt;/i&gt; d'un paysage, pour autant que la beaut&#233; de celui-ci (par opposition au &lt;i&gt;pittoresque&lt;/i&gt;) renvoie toujours &#224; la qualit&#233; de la race qui le peuple. Ayant esquiss&#233; une comparaison un peu audacieuse entre cette campagne lorraine et la Toscane, le narrateur pr&#233;cise : &#171; Toutefois, l'Arno toscan n'a pas la noblesse fi&#232;re, la chastet&#233; de notre rivi&#232;re, quand les saules courb&#233;s par le vent se penchent sur elle, qui fuit dans les prairies sombres. Et les larges couleurs profondes que notre terre prend parfois le soir &lt;i&gt;s'accordent avec les vertus &#233;prouv&#233;es et calmes de notre nation&lt;/i&gt; [je souligne, A.B.] &#187;. Ce que d&#233;couvre Fr&#233;d&#233;ric Asmus, ce &#224; quoi il est appel&#233; &#224; se &lt;i&gt;convertir&lt;/i&gt;, c'est &lt;i&gt;l'imm&#233;morial&lt;/i&gt; qui g&#238;t au fond d'un paysage, l'immuable, ce qui, en d&#233;pit des soubresauts et des violences de l'Histoire, pers&#233;v&#232;re dans son &#234;tre : ces villages qui &#171; tous gris sous des toits rouges, n'ont pas chang&#233; depuis des si&#232;cles &#187;. L'imm&#233;morial qui se d&#233;voile dans ce paysage, avec l'in&#233;vitable m&#233;lancolie qu'il attise, descelle le Prussien de son socle nationaliste, germaniste, quand bien m&#234;me il ne serait pas en mesure de recueillir la meilleure part de &lt;i&gt;l'h&#233;ritage&lt;/i&gt; qui s'y attache : &#171; Avec quelle avidit&#233;, en marchant seul dans la campagne, il regarde, &#233;coute, admire ce qui na&#238;t spontan&#233;ment du sol ! Comme il se r&#233;jouit d'avoir tant d'inconnu &#224; approfondir ! La place Stanislas lui a d&#233;livr&#233;, &#233;pur&#233; l'esprit [lors de sa visite de Nancy, donc, A.B.] ; cette campagne lui &#233;meut le coeur &#187;. Cette campagne rec&#232;le des puissances insoup&#231;onn&#233;es : elle fait son &#233;ducation sentimentale, morale, culturelle, historique...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D&#232;s lors, la fable du roman patriotique de Barr&#232;s se trouve &#224; deux doigts de se retourner, de se renverser en son contraire exactement &#8211; en &#233;loge de l'interculturalit&#233; franco-allemande, avec un demi-si&#232;cle d'avance, donc, et en effa&#231;ant sur l'ardoise magique de l'histoire les deux guerres mondiales. Ecoutons attentivement cette phrase qui nous conduit sur le bord de ce renversement : &#171; Il y a des petits villages, isol&#233;s au milieu des espaces ruraux, qui, le soir, &#224; l'heure o&#249; l'on voit rentrer les b&#234;tes et les gens, m'apparaissent comme des gaufriers (sic), et &lt;i&gt;je crois que tout &#234;tre, f&#251;t-il barbare prussien, soumis &#224; leur action patiente et persistante, y deviendrait lentement Lorrain&lt;/i&gt; [je souligne, A.B.]. Et Barr&#232;s d'insister sur la force d'attraction irr&#233;sistible de ce paysage : l'activit&#233; de ceux qui l'ont fa&#231;onn&#233; s'est faite &#171; ce groupe de maisons, ce clocher, cet abreuvoir, cette &#233;cole qu'entourent les champs bigarr&#233;s de couleurs et de formes, et si l'on veut entrer dans cette &lt;i&gt;communaut&#233;&lt;/i&gt; [je souligne, A.B.], on y vient n&#233;cessairement &#224; se conduire et penser comme ont fait les pr&#233;d&#233;cesseurs (&#8230;) C'est un jardin de Paradis et l'homme de la Prusse orientale ne songe pas &#224; le nier &#187;. Il&lt;i&gt; tombe amoureux&lt;/i&gt; de ce paysage et de ceux qui l'habitent : &#171; Il reconna&#238;t chez les vieilles Lorraines, sous leurs bonnets gaufr&#233;s, non pas une &#226;me meilleure et plus limpide que l'&#226;me des vieilles mamans allemandes, mais une vive et saine malice ; il aime &#224; voir les charmantes figures, d&#233;j&#224; militaires, des enfants de quatorze ans, aupr&#232;s des figures paisibles et claires de leurs grands-parents ; il &#233;coute avec un plaisir de sympathie, &#231;&#224; et l&#224;, dans les champs m&#234;l&#233; aux mots que les paysans disent aux chevaux l'accent railleur et gentil des jeunes filles, de qui la , sous l'immense soleil, voile la figure (&#8230;) A d&#233;faut d'une affection de naissance, c'&#233;tait presque un amour de mariage. Il d&#233;couvrait, cr&#233;ait, m&#251;rissait en lui une Lorraine par &#224; peu pr&#232;s. Il la nourrissait assez bizarrement d'un amalgame de ses r&#234;ves avec les notions que ses logeuses lui fournissent (&#8230;) Le jeune Germain (&#8230;) voit na&#238;tre dans son esprit une parent&#233; avec les gens qui fa&#231;onn&#232;rent cette campagne &#187;.
Comme on le voit tr&#232;s clairement ici, toutes les conditions culturelles sont remplies pour que ces marches, ces espaces interstitiels, ces paysages capables de captiver le c&#339;ur d'un natif de la lointaine Koenigsberg deviennent le th&#233;&#226;tre de la rencontre des deux civilisations, mieux, de leur amalgame &#8211; comme c'est bien le cas aujourd'hui dans tous les espaces transfrontaliers de l'Alsace et la Lorraine. Mais il se trouve que cette belle fable est surplomb&#233;e, comme dans la trag&#233;die grecque, par le d&#233;cret d'une puissance divine dont l'&#233;l&#233;ment est la d&#233;mesure &#8211; ici la concurrence des Etats-nations. &lt;i&gt;Hybris et Nemesis vont en bateau&lt;/i&gt; et quelques millions de morts fran&#231;ais et allemands plus loin, les rues de Strasbourg peuvent enfin &#234;tre &lt;i&gt;envahies&lt;/i&gt; par les touristes allemands tous les week-ends, en &#233;t&#233;, sans que m&#234;me les Barr&#232;s d'aujourd'hui (M. Montebourg, M. Chev&#232;nement...) n'y puissent voir un grand malheur &#8211; &#231;a fait marcher le commerce. L'impardonnable, dans le roman de Barr&#232;s, se situe pr&#233;cis&#233;ment ici : dans la volte-face de celui qui, apr&#232;s avoir &#233;crit les lignes que je viens de lire, se fait l'agent de &lt;i&gt;la nemesis historique&lt;/i&gt;, de l'Histoire comme idole cannibale, en &lt;i&gt;interdisant&lt;/i&gt; &#224; Colette de c&#233;der &#224; son penchant pour ce bon bougre de Fr&#233;d&#233;ric Asmus... On se rappellera ici que le 13 mai 1921, &#224; l'occasion d'un proc&#232;s solennel mont&#233; par Dada et les surr&#233;alistes, Barr&#232;s fut accus&#233; &#224; bon escient, au vu de la catastrophe &#233;chue, de &#171; crime contre la s&#251;ret&#233; de l'esprit &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Reprenons donc, pour aller vers l'inexorable conclusion. D'&#233;troites correspondances s'&#233;tablissent, dans le c&#339;ur du jeune professeur, entre ce que lui d&#233;voile le paysage lorrain et ce qu'il d&#233;couvre sur le visage de la jeune Collette : &#171; Son &#233;motion, qui cherche un objet vivant, se rassemble sur la jeune Messine. Il songe qu'apr&#232;s une averse, en &#233;t&#233;, la lumi&#232;re sur les prairies a la jeune noblesse du regard de Colette, &#233;mue des malheurs de sa nation &#187;. Le visage de Colette est un paysage qui porte les marques douloureuses de l'Histoire, comme la campagne lorraine qu'il parcourt en compagnie de ses h&#244;tesses et o&#249; il d&#233;couvre, comme autant d'affreuses cicatrices d&#233;figurant la &#171; gracieuse civilisation lorraine &#187;, les souvenirs des trag&#233;dies franco-allemandes. Le plateau de Gravelotte, les ch&#226;teaux lorrains tomb&#233;s aux mains des Allemands et d&#233;figur&#233;s par les r&#233;novations intempestives, etc. Il entend les dames Baudoche lui raconter comment, en septembre 1872, cette riante campagne fut parcourue par les colonnes ininterrompues de r&#233;fugi&#233;s qui, refusant de devenir Allemands, abandonnaient tout pour passer en Lorraine fran&#231;aise... Bref, plac&#233; &#224; si bonne &#233;cole, il bascule inexorablement du c&#244;t&#233; de la civilisation la plus raffin&#233;e, celle qui lui a enseign&#233; &#224; se tenir &#224; table, &#224; identifier dans ce pays cette &#171; unit&#233; de style &#187; qui en fait une nouvelle Gr&#232;ce ; involontairement, il met en regard cette civilisation avec celle dont il est issue, si mal d&#233;grossie, il se querelle &#224; ce propos avec ses coll&#232;gues pangermanistes et, ajoute avec finesse le narrateur, &#171; il compare cette petite Colette aux Gretchen de chez lui &#187; - ayant donc rompu ses fian&#231;ailles avec sa fianc&#233;e du grand Est, il tente d'embrasser Colette qui feint de s'en indigner mais serait bien pr&#232;s de se laisser tenter et qui s'interroge : &#171; Apr&#232;s trente cinq ans, est-il excusable d'&#233;pouser un Allemand ? &#187;. Et puis qui, apr&#232;s avoir balanc&#233; pendant un mois, se ressaisit et tranche : elle &#171; reconna&#238;t l'impossibilit&#233; de transiger avec ses morts qui sont l&#224; pr&#233;sents &#187;. Entre M. Asmus et elle, &#171; ce n'est pas une question personnelle, mais une question fran&#231;aise &#187;. L'ayant d&#251;ment convoqu&#233;, elle lui fait donc cette solennelle d&#233;claration : &#171; M. le docteur, je ne peux pas vous &#233;pouser. Je vous estime, je vous garderai une grande amiti&#233; ; je vous remercie pour le bien que vous pensez de nous ; ne m'en veillez pas &#187;. Et le narrateur d'ajouter : &#171; Le Prussien s'incline s&#232;chement et s'&#233;loigne ; il va r&#233;fl&#233;chir des mois et des mois, pour savoir s'il doit admirer ou d&#233;tester cette r&#233;ponse &#187;. Encore et toujours, en d&#233;pit de tout, cette ind&#233;crottable &lt;i&gt;lenteur d'esprit&lt;/i&gt; du Prussien...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au fond, le coup de force du narrateur id&#233;ologue patriotique consiste &#224; transformer&lt;i&gt; in extremis&lt;/i&gt; le paysage qui, tout au long du r&#233;cit, nous a &#233;t&#233; pr&#233;sent&#233; comme le milieu de la conciliation, celui de l'apprivoisement de l'occupant, de l'adoucissement de ses m&#339;urs, condition d'une heureuse acculturation, en tout autre chose : n&#233;cropole, champ d'honneur, c'est-&#224;-dire&lt;i&gt; lieu de m&#233;moire de l'esprit de revanche&lt;/i&gt;. Un r&#234;ve fun&#232;bre et glorieux qui se projette vers l'avant puisque c'est en effet ce qu'est devenu et est aujourd'hui encore ce paysage constell&#233; des cimeti&#232;res militaires et autres sites comm&#233;moratifs des grands carnages de la Premi&#232;re Guerre mondiale. M&#233;moire plus vivante que jamais, puisqu'&#224; l'or&#233;e des comm&#233;morations du centenaire du commencement de la Grande Guerre, je suis, ici, bien fond&#233; &#224; en vouloir personnellement &#224; ce &lt;i&gt;con de Barr&#232;s&lt;/i&gt; d'avoir contribu&#233; par ses moyens propres &#224; pourrir la vie de mes deux grands-p&#232;res plong&#233;s l'un et l'autre dans cette tourbe sanglante, quatre ann&#233;es durant. Mais tentons, puisque nous &#233;choit ici la gr&#226;ce de la naissance tardive, d'&#234;tre &#233;quitables : cet &#233;crivain m&#233;diocre, incroyablement surestim&#233; de son vivant, pour de fort mauvaises raisons sans doute, cet antidreyfusard spasmodique, ce chauvin kitsch pourrait peut-&#234;tre, &#234;tre rep&#234;ch&#233; en appel&lt;i&gt; in extremis &#224; la faveur&lt;/i&gt; d'un tout petit d&#233;tail : avec tous ses travers,&lt;i&gt; il savait regarder un paysage&lt;/i&gt;. Or, s'il est, &#224; notre &#233;poque, une capacit&#233; qui s'est perdue, je l'observe tous les jours sur nos contemporains, c'est bien celle-ci. Or, le paysage, c'est ce qui nous donne acc&#232;s &#224; la vibration de l'Etre, l&#224; o&#249; nos existences croulent sous le fardeau des &#233;tants. &lt;i&gt;Ergo&lt;/i&gt;, pour rench&#233;rir sur le jugement des surr&#233;alistes, Barr&#232;s est un con, certes, mais il demeure constant que nous pouvons, parfois, tirer quelque b&#233;n&#233;fice de la fr&#233;quentation d'un con, voire de plusieurs...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title> Tiphaine Gondouin : le r&#233;el est photog&#233;nique</title>
		<link>http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article275</link>
		<guid isPermaLink="true">http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article275</guid>
		<dc:date>2012-12-07T18:12:18Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean Louis D&#233;otte</dc:creator>



		<description>Pour Tiphaine Gondouin , la question &#171; qu'est-ce que la photo ? &#187; arrive quand tout le territoire photographiable est satur&#233;. La r&#233;ponse est rapide : c'est un appareil. &#171; Ma pratique et ma r&#233;flexion sur la photo m'am&#232;nent &#224; penser l'appareil diff&#233;remment du simple outil ou de la proth&#232;se, de la chose donn&#233;e d'avance parce que c'est ce qu'on utilise lorsqu'on fait de la photo.. L'appareil est envisag&#233; comme un paradigme englobant une pratique toute enti&#232;re. Il est le lieu m&#234;me de la cr&#233;ation. Son mod&#232;le (...)

-
&lt;a href="http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L150xH15/arton275-8e106.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; width='150' height='15' class='spip_logos' style='height:15px;width:150px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Pour Tiphaine Gondouin , la question &#171; qu'est-ce que la photo ? &#187; arrive quand tout le territoire photographiable est satur&#233;. La r&#233;ponse est rapide : c'est un appareil.
&#171; Ma pratique et ma r&#233;flexion sur la photo m'am&#232;nent &#224; penser l'appareil diff&#233;remment du simple outil ou de la proth&#232;se, de la chose donn&#233;e d'avance parce que c'est ce qu'on utilise lorsqu'on fait de la photo.. L'appareil est envisag&#233; comme un paradigme englobant une pratique toute enti&#232;re. Il est le lieu m&#234;me de la cr&#233;ation. Son mod&#232;le constituant est celui du conditionnement : l'appareil est comme un tout qui conditionne et est conditionn&#233;. &#187; Et elle ajoute :
&#171; Je consid&#232;re, au pr&#233;alable, le m&#233;dium photographique dans son autonomie : il est pris par et pour lui-m&#234;me, d&#233;lest&#233; de toutes intentions ou fonctions. C'est &#224; cette seule condition qu'il est alors possible d'envisager le r&#244;le conditionnant de l'appareil. Mais alors, comment penser cette autonomie ? En d&#233;veloppant une pratique photo cherchant &#224; mettre en avant (et en montrant) les &#233;l&#233;ments premiers et constitutifs de l'appareil photo, et son proc&#232;s. D'adopter une posture cr&#233;atrice mettant en quelque sorte &#171; &#224; bout &#187;l'appareil photo dans toute sa mesure, et dans tout ce qu'il englobe et d&#233;finit. D'essayer d'entretenir avec le r&#233;el se trouvant de l'autre c&#244;t&#233; de l'appareil un rapport de questionnement, d'int&#233;r&#234;t humble afin de produire une image photo &#171; pauvre &#187;, sans artifices. &#187; T. Gondouin est en fait proche de Simondon , lui qui ne dirait pas que la photo r&#233;pond &#224; un besoin social et qui l'analyserait en termes de successions de progr&#232;s techniques autonomes et cumulatifs &#224; partir d'une sorte d'invention originaire, celle d'une famille d'appareils avec Niepce, Daguerre, Talbot&#8230; et qui va faire monde en cr&#233;ant un milieu associ&#233; de photographes et de spectateurs. Simondon pour qui l'esth&#233;tique &#233;tait indissociable de l'usage d'un objet technique et pour qui la compr&#233;hension du fonctionnement passait par le d&#233;montage de l'appareil.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;T. Gondouin reprend la distinction de P.D.Huyghe entre &#171; exercice &#187; et &#171; emploi &#187; pour d&#233;crire l'usage de l'appareil, notamment photographique : &#171; Pour lui, la diff&#233;rence que l'on peut faire entre &#171; exercice &#187; et &#171; emploi &#187; d'un appareil, c'est la voie prise par la subjectivation, sa capacit&#233; d'invention du sujet. &#187; Mais on peut se demander ici s'il n'y a pas confusion entre le devenir sujet que serait la subjectivation, et on voit bien qu'on ne sort pas de la m&#233;taphysique post-cart&#233;sienne de la singularit&#233; comme sujet, avec l'objet lui-m&#234;me &#233;lu par le photographe comme int&#233;ressant, voire &#171; photog&#233;nique &#187;. Ainsi, tr&#232;s souvent dans la th&#232;se, le sujet, c'est l'objet qui va &#234;tre saisi par l'objectif, inversement, le sujet, c'est l'objet, comme lorsqu'on donne des &#171; sujets de dissertation &#187;. Or, il faut, avec la photographie sortir du dualisme r&#233;versible du sujet/objet, ce dualisme qui permet tout le jeu de la m&#233;taphysique, avec ce sommet qu'est Hegel, quand l'objet devient sujet (prise de conscience) et le sujet objet (ali&#233;nation). Ce dualisme est un pur h&#233;ritage sur le plan philosophique de la domination &#233;poquale de l'appareil perspectif ! Or, si l'appareil photo rel&#232;ve bien de cette domination, car c'est toujours un appareil projectif, il n'en reste pas moins qu'il introduit une autre temporalit&#233; que la perspective, que ses effets sur le collectif et sur la singularit&#233; sont tout autres. Et surtout, il est au milieu de l'opposition sujet/objet. C'est de lui qu'il faut partir. Et nous verrons que la notion de sujet n'est pas vraiment appropri&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il y a aussi une autre h&#233;sitation : la photo est-elle un m&#233;dia ou un m&#233;dium . Or, la photo peut parfaitement &#234;tre du c&#244;t&#233; des m&#233;dia, donc de l'information et de la communication, c'est d'ailleurs ainsi qu'elle int&#233;resse Mac Luhan (&lt;i&gt;Pour comprendre les media&lt;/i&gt;). Et dans ce sens le num&#233;rique entra&#238;ne la photo dans un devenir m&#233;diatique : les photos num&#233;riques sont destin&#233;es &#224; un &#233;change rapide, dans un flux de communication, presque sans restes. Mais ce n'est pas un progr&#232;s de faire de la photo analogique un medium, car pour l'interm&#233;dialit&#233; canadienne, comme chez son parent pauvre, fran&#231;ais, la m&#233;diologie, de R.Debray, le medium gomme tout, et en particulier la forte distinction entre arts et appareils. Il faut conserver cette distinction parce que la logique des appareils est faite de discontinuit&#233;s, celle des inventions techniques qu'on peut parfaitement d&#233;crire en termes de propri&#233;t&#233;s, par exemple projectives depuis la perspective, alors que les arts en eux-m&#234;mes n'ont pas de propri&#233;t&#233;s intrins&#232;ques, &#224; part par exemple la bidimensionnalit&#233; pour la peinture, ce qui est quand m&#234;me peu de chose. Ce sont les appareils qui donnent aux arts leurs propri&#233;t&#233;s, &#233;poque de la sensibilit&#233; apr&#232;s &#233;poque de la sensibilit&#233;. Mais ces appareils n'ont rien d'artistiques en eux-m&#234;mes : la perspective, le mus&#233;e, la photo rel&#232;vent en premier lieu de la g&#233;om&#233;trie, de l'architecture, de la reproduction industrielle. L'appareil, c'est ce qui de l'ext&#233;rieur s'introduit dans l'&#339;uvre d'art pour en modifier les propri&#233;t&#233;s internes. Un peu comme le cadre du tableau qu'analyse Derrida (&lt;i&gt;La v&#233;rit&#233; en peinture&lt;/i&gt;) &#224; la suite de Kant : le cadre, ce n'est ni la salle d'exposition ni la peinture en elle-m&#234;me : le cadre est &#224; la fois &#224; l'int&#233;rieur du tableau et &#224; l'ext&#233;rieur, c'est un &lt;i&gt;parergon&lt;/i&gt;, une parure qui fait appara&#238;tre. Aussi peu accessoire que les colonnes des temples ou les v&#234;tements des statues.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, la philosophie critique kantienne, en particulier &lt;i&gt;la Critique de la raison pure&lt;/i&gt;, est un cadre pr&#233;alable pour savoir ce qu'&lt;i&gt;appareil&lt;/i&gt; veut dire. Rappelons que pour Kant la science transcendantale a pour objectif de d&#233;crire les conditions de possibilit&#233; de la connaissance objective, de type newtonienne. Face &#224; un r&#233;duit objectivement inconnaissable (noum&#232;ne, chose en soi, etc),lequel rel&#232;vera de la m&#233;taphysique,parce qu'il n'est pas calculable, le &#171; sujet &#187; de la connaissance jette sur le monde des ph&#233;nom&#232;nes une sorte de filet l&#233;gal. C'est lui qui informe le monde &#224; conna&#238;tre, par la double synth&#232;se a priori du sensible pur (espace, temps), par le sch&#233;matisme de l'imagination, par les cat&#233;gories de l'entendement, par les id&#233;es de la raison. Du monde parviennent des ph&#233;nom&#232;nes, lesquels, au premier plan, pour la sensibilit&#233; pure, sont des &lt;i&gt;data&lt;/i&gt;, des atomes de mati&#232;re qui vont &#234;tre mis en forme par l'activit&#233; l&#233;gislatrice du &#171; sujet &#187;. Il n'est pas arbitraire de dire que la philosophie critique a &#233;labor&#233; philosophiquement les principes de l'appareil perspectif. L&#224; o&#249; T.Gondouin est strictement kantienne, c'est quand elle affirme que non seulement l'appareil photographique configure l'appara&#238;tre (le &#171; r&#233;el &#187;) &#224; nouveaux frais, mais que par voie de cons&#233;quence, il le p&#233;n&#232;tre de part en part de telle mani&#232;re qu'il devient totalement &#171; photog&#233;nique &#187; : c'est-&#224;-dire identifiable par le photographe comme digne d'&#234;tre photographi&#233;. C'est son &#171; auto-r&#233;flexivit&#233; &#187;. C'est-&#224;-dire que non seulement l'appareil a fait &#233;poque et est devenu la dorsale de la sensibilit&#233; commune, mais qu'il n'est pas rest&#233; &#224; ce niveau (la perception) car il a g&#233;n&#233;r&#233; positivement du r&#233;el qui se donne alors imm&#233;diatement &#224; lui comme son reflet. C'est ce qu'elle appelle &#171; effet &#187; de l'appareil. Est-ce &#224; dire que tout le &#171; r&#233;el &#187; est alors &#171; photog&#233;nique &#187; ? Qu'il n'y a aucun reste ? Dans ce cas, on ne comprendrait pas l'invention ult&#233;rieure d'autres appareils, comme le cin&#233;ma, pour lequel le &#171; r&#233;el &#187; a &#233;t&#233; g&#233;n&#233;r&#233; en mouvement. L'un n'a pas remplac&#233; l'autre, il est plut&#244;t venu se placer &#224; c&#244;t&#233;, et son champ d'application &#224; c&#244;t&#233; du &#171; photog&#233;nique &#187;. S'il y avait un progr&#232;s dans la succession des appareils, le dernier en date aurait &#233;limin&#233; les autres, ce qui n'est pas le cas. Il y a plut&#244;t une juxtaposition gr&#226;ce &#224; laquelle chaque appareil projectif peut englober tel ou tel autre. Ainsi le cin&#233;ma peut-il entrer au mus&#233;e. Tous les englobements sont possibles, mais en conservant la sp&#233;cificit&#233; de chaque monde ph&#233;nom&#233;nal. La th&#232;se serait id&#233;aliste, h&#233;g&#233;lienne, si elle ne laissait pas place &#224; un &#171; r&#233;el &#187; inconnaissable, non pas dans l'absolu, mais relativement &#224; tel ou tel appareil, ce qui laisse la porte ouverte &#224; d'autres inventions techniques. On peut l'appeler &#171; sublime d'appareil &#187;, une sorte de r&#233;serve de &#171; r&#233;alit&#233; &#187; pour l'avenir qu'on doit postuler puisqu'&#224; rebours, on doit bien constater qu'il y a un pass&#233; des mondes ph&#233;nom&#233;naux invent&#233;s par autor&#233;flexivit&#233;. C'est &#224; l&#8216;&#233;vidence la s&#233;rie des &lt;i&gt;Vitrines&lt;/i&gt; de T.Gondouin qui est son coup de g&#233;nie artistique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt; Mais il y a dans la th&#232;se une autre th&#232;se qui vient peut-&#234;tre contrecarrer cette ontologie. Si l'appareil photo est une &#171; machine c&#233;libataire &#187; au sens de Michel Carrouges , c'est-&#224;-dire une &#171; synth&#232;se de machinisme, de terreur, d'&#233;rotisme, de religion et d'anti-religion &#187;, on ne comprend pas bien ce que vient faire dans la liste des grands c&#233;libataires comme Kafka et Roussel, la place du &lt;i&gt;Grand Verre&lt;/i&gt; de Duchamp, pi&#232;ce qui, selon l'interpr&#233;tation de J.Clair, r&#233;sulterait de la projection d'une r&#233;alit&#233; quadridimensionnelle en r&#233;alit&#233; tridimensionnelle. Dans la s&#233;rie des &#171; machines c&#233;libataires &#187;, T.Gondouin inclut donc le &lt;i&gt;Grand Verre&lt;/i&gt;, la machine d'&#233;criture de la loi sur le corps des condamn&#233;s de&lt;i&gt; la Colonie p&#233;nitentiaire&lt;/i&gt; de Kafka et son propre agrandisseur photographique. Il y a peut-&#234;tre entre ces dispositifs techniques des analogies ext&#233;rieures dont le dessin industriel permettrait de rendre compte, mais aussi de grandes diff&#233;rences. La machine de Kafka ne projette pas mais &#233;crit. Car, il s'agit d'une loi que le condamn&#233; va apprendre &#224; conna&#238;tre sans pouvoir la lire puisqu'il l'a, si l'on peut dire, dans le dos, et &lt;i&gt;le Grand Verre&lt;/i&gt; n'entretient pas &#224; ma connaissance de rapport &#224; la loi. Ecrire la loi sur un support opaque comme le corps, ce n'est pas projeter sur un support transparent les traces de ce qui est l&#224;-bas, derri&#232;re l'&#233;cran ! Mais m&#234;me s'il s'agit d'un texte de loi, qui certes pourrait &#234;tre projet&#233; et si c'est le cas de son agrandisseur, alors T.Gondouin le consid&#232;re comme un appareil de destination puisque c'est quelque chose ayant un statut juridique qui est projet&#233;. Ce qui implique que l'image qu'elle d&#233;veloppera aura une puissance destinale, et comme c'est de son appareil et de ses photos dont elle parle, dans un usage c&#233;libataire, alors ses photos d&#233;velopp&#233;es auront la puissance de la destiner. &lt;i&gt;A quoi ?&lt;/i&gt; C'est ce que nous essaierons de voir plus tard. Les r&#233;f&#233;rents de ces photos lui demanderont de faire quelque chose de pr&#233;cis parce qu'elle sera entr&#233;e dans un rapport quasi l&#233;gal avec ce r&#233;el qui s'expose l&#224; dans ses photos. En science juridique, en droit, c'est une relation de &lt;i&gt;fid&#233;i-commission&lt;/i&gt;. La photographe devient une sorte d'oblig&#233;e du &#171; r&#233;el &#187; qui n'existe que pour elle. Elle ne peut donc &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme un &#171; sujet &#187;. C'est exactement ce qu'&#233;crit Barthes quand dans une photo, il distingue le &lt;i&gt;studium&lt;/i&gt; (ce que tout le monde peut y percevoir) du &lt;i&gt;punctum&lt;/i&gt; qui ne touche qu'une singularit&#233; qui se trouve alors oblig&#233;e. Un &lt;i&gt;punctum&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire un point qui a la puissance de vous poindre, de vous toucher au coeur : c'est bien la forme moderne du destin. T.Gondouin a ainsi bien raison, &#224; la suite de J.M.Schaeffer, d'&#233;crire que la photo n'est pas une pratique ayant essentiellement affaire au visible. A la question : &#224; quoi destine un portrait photographique anonyme ? Benjamin r&#233;pondait : &#224; &#234;tre renomm&#233;. Celui ou celle qui est l&#224; en photo, et c'est toute la diff&#233;rence avec le portrait peint, demande qu'on lui redonne son nom. C'est la raison pour laquelle nous sommes attendus selon lui dans l'histoire : petite attente messianique.
Alors, dans la suite de la th&#232;se, T.Gondouin va t-elle donner toute sa mesure &#224; cette r&#233;v&#233;lation, &#224; savoir que ses photos s'adressent &#224; elle d'une mani&#232;re poignante, que le r&#233;el photographi&#233; est bien plus que le visible pour un &#339;il ? Il me semble qu'elle va dresser un v&#233;ritable rempart th&#233;orique contre cette r&#233;v&#233;lation qui a pourtant une base logique, bien qu'analogique, &#224; partir d'Evgen Bavcar, le photographe aveugle, de Nan Goldin, d'August Sander, des Becher, d'Umbo, d'Andreas Feininger, de Michael Snow, de Joanna Marsden, de Walker Evans, de Michael Wesely, etc. T.Gondouin s'est attach&#233;e &#224; juste titre &#224; des objets privil&#233;gi&#233;s parce qu'ils sont autor&#233;flexifs comme le cadre, la vitrine, tous ces &#233;l&#233;ments du visible qui sont d&#233;j&#224; pr&#233;-photographiques (&#171; photog&#233;niques &#187;) et en attente d'&#234;tre photographi&#233;s parce qu'ils ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; projet&#233;s dans le r&#233;el par l'appareil photographique. La s&#233;rie &lt;i&gt;Vitrines&lt;/i&gt; est &#224; cet &#233;gard &#233;loquente : le cadre identique de ces vitrines est l'exact sym&#233;trique de celui de l'appareil, leur verre en partie r&#233;fl&#233;chissant, de celui de l'optique, et le reflet de la photographe comme une sorte d'autoportrait. Une rue commer&#231;ante, c'est une s&#233;rie de bo&#238;tes photographiques surdimensionn&#233;es. C'est la preuve que l'appareil a fait &#233;poque puisque arpentant le r&#233;el, il est d'entr&#233;e de jeu attir&#233;, s&#233;duit, par les traces de lui-m&#234;me. Il ne faut pas chercher ailleurs le secret de la dialectique h&#233;g&#233;lienne et celui de la distinction entre : en-soi, pour-soi, en-soi pour-soi. On a la s&#233;rie suivante : l'appareil photo a &#233;t&#233; invent&#233; (on pourrait presque dire qu'il s'est invent&#233;), il a permis d'obtenir des photos v&#233;ridiques des marchandises, on a d&#233;velopp&#233; l'art de la r&#233;clame et de la vitrine pour exposer ces marchandises aussi bien qu'en photographie, puis stade esth&#233;tique : on a photographi&#233; ces vitrines pour les exposer dans des galeries d'art, etc. Baudrillard d&#233;crit cette spirale en termes de simulacre, ce qui implique que ce n'est pas seulement notre rapport au &#171; r&#233;el &#187; qui a chang&#233;, mais que ce &#171; r&#233;el &#187; lui-m&#234;me est devenu totalement &#171; photog&#233;nique &#187;. C'est le moment o&#249; Ranci&#232;re d&#233;couvre que tout est photographiable ! Est-ce &#224; dire que le &#171; r&#233;el &#187; a &#233;t&#233; n&#233;antis&#233; comme feint de le croire Baudrillard ? Qu'il n'y a plus que des simulacres ? Certes non ! Le &#171; r&#233;el &#187; a toujours &#233;t&#233;, depuis le monde pa&#239;en du r&#233;cit, structur&#233; par un appareil dominant. Il n'y a pas de &#171; r&#233;el brut &#187;, absolument d&#233;sappareill&#233;. Ou alors,il faudrait le montrer et avec quel appareil ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;T.Gondouin reprend &#224; Ugo Mulas (&lt;i&gt;Verifice&lt;/i&gt;) l'analyse des param&#232;tres de l'appareil photo, dans une courte narration, de la planche contact &#171; jusqu'&#224; p&#233;n&#233;trer au plus pr&#232;s dans la pellicule pour ne faire appara&#238;tre que le grain photographique qui constitue bien l'essence de l'image photographique. &#187; Et elle ajoute en note : &#171; Nous avons aussi cette (malheureuse) pr&#233;gnance du grain photographique dans une sc&#232;ne de &lt;i&gt;Blow up&lt;/i&gt; d'Antonioni &#8230;. &#187;. Elle rappelle que le photographe du film, Thomas, a &#233;t&#233; le t&#233;moin d'un meurtre, mais qu'en agrandissant successivement ses photos, il se heurte au mur du grain de la photo. Bref, le visible a disparu, ne subsiste que le &#171; r&#233;el &#187;, le constituant mat&#233;riel incontournable de la photo. Or, ce que prouvent ces photos, ce n'est pas seulement que Thomas a &#233;t&#233; le t&#233;moin d'un meurtre, mais de l'impossible (au sens de Blanchot), &#224; savoir une disparition. Car le corps qui gisait-l&#224;, et la photo l'avait attest&#233;, a bel et bien disparu. On a fait dispara&#238;tre le cadavre. Crime parfait. Au fond, on doit faire l'hypoth&#232;se que la photo g&#233;n&#232;re tout &#224; la fois le r&#233;el photog&#233;nique mais aussi sa disparition possible. On comprend alors qu'&#224; partir de l'&#233;poque de la photographie, dans l'histoire des hommes, on ait pu faire dispara&#238;tre absolument sans traces un corps, des corps, des millions de corps. C'est la raison pour laquelle, T.Gondouin peut &#233;crire de belles pages sur le noir, &#224; partir de sa s&#233;rie &lt;i&gt;Apparition-Disparition I, II, III&lt;/i&gt;, en citant Pierre Soulages, Bernar Venet, Philippe Gronon. Ceci pour introduire &#224; une derni&#232;re s&#233;rie &lt;i&gt;Apparition-Disparition 4-2&lt;/i&gt; (photo argentique noir et blanc, 12,5x17cm, 2012). A partir d'une s&#233;rie arch&#233;ologique de n&#233;gatifs de temples extr&#234;me-orientaux (le lieu n'est pas r&#233;f&#233;renc&#233;), elle s'est exerc&#233;e &#224; faire dispara&#238;tre graduellement au d&#233;veloppement une partie de l'image : &#171; la proc&#233;dure &#224; l'&#339;uvre fut la suivante : la longueur de chaque plaque &#233;tant de dix-sept centim&#232;tres,l'image allait donc &#234;tre d&#233;coup&#233;e en dix-sept sections verticales. A chaque section, j'allais rajouter une seconde de lumi&#232;re suppl&#233;mentaire. Autrement dit, un centim&#232;tre = une seconde de lumi&#232;re. Cette mani&#232;re de faire allait donc se r&#233;p&#233;ter pour chaque image &#224; d&#233;velopper : l&#224; &#233;tait le sujet de ce travail, l'objectif de la s&#233;rie. J'obtins alors des images &#224; chaque fois diff&#233;rentes, variantes dans leur mani&#232;re de laisser d&#233;couvrir ce qui &#233;tait repr&#233;sent&#233;. Du blanc du papier o&#249; pratiquement rien n'appara&#238;t jusqu'au noir o&#249; l'on ne discerne plus le moindre d&#233;tail, nous naviguons entre deux aveuglements allant de la blancheur &#224; la noirceur. &#187; Ce travail d'artiste r&#233;sume d'une mani&#232;re exemplaire la th&#232;se, la proc&#233;dure technique est devenue le th&#232;me de la s&#233;rie, l'objet le sujet.Mais en m&#234;me temps, elle proc&#232;de &#224; la disparition du r&#233;f&#233;rent, ces temples, ces asiatiques,m&#233;thodiquement. La photographe a eu conscience de parachever une action qui probablement avait d&#233;j&#224; eu lieu au Cambodge, au Laos, au Viet- Nam, en Chine ? Nous sommes bien dans l'&#233;nigmatique temporalit&#233; du d&#233;j&#224; vu. Ces personnages, ces temples, vont dispara&#238;tre t&#244;t ou tard parce que cette r&#233;alit&#233; a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; liquid&#233;e : c'est imm&#233;diatement ce qui m'a touch&#233; dans ces images.&lt;/p&gt; &lt;p&gt; Th&#232;se (&#224; para&#238;tre) : Medium et appareil dans la cr&#233;ation photographique, sous la direction de J.F.Robic (Strasbourg)
2 Opus cit&#233;, p.28.
3 Opus cit&#233;, p.29.
4 Gilbert Simondon : Du mode d'existence des objets techniques.
5 Pierre-Damien Huyghe : Le temps des appareils, L'Harmattan, 2006.
6 Th&#232;se, p.78.
7 Opus cit&#233;, pp.90-91.
8 Michel Carrouges : Les Machines c&#233;libataires, 1976.
9 Th&#232;se, p.235
10 Opus cit&#233;, p.204&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le paradigme El Aswany </title>
		<link>http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article254</link>
		<guid isPermaLink="true">http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article254</guid>
		<dc:date>2012-10-12T08:49:11Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



		<description>Les Chroniques de la R&#233;volution &#233;gyptienne de Alaa El Aswany ont &#233;t&#233; pour nous, en France et peut-&#234;tre dans d'autres pays europ&#233;ens ou occidentaux, le livre-t&#233;moignage associ&#233; aux &#233;v&#233;nements qui ont conduits &#224; la chute de Moubarak. L'&#233;quivalent (toutes choses &#233;gales par ailleurs !) de ce qu'a pu &#234;tre pour le public occidental favorable &#224; la R&#233;volution russe, les Dix jours qui &#233;branl&#232;rent le monde de John Reed &#8211; il y a pr&#232;s d'un si&#232;cle, d&#233;j&#224;. Chacune de ces br&#232;ves chroniques &#233;crites d'une plume tr&#232;s ac&#233;r&#233;e au (...)

-
&lt;a href="http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?rubrique16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L132xH150/arton254-588f3.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; width='132' height='150' class='spip_logos' style='height:150px;width:132px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Les &lt;i&gt;Chroniques de la R&#233;volution &#233;gyptienne&lt;/i&gt; de Alaa El Aswany ont &#233;t&#233; pour nous, en France et peut-&#234;tre dans d'autres pays europ&#233;ens ou occidentaux, le livre-t&#233;moignage associ&#233; aux &#233;v&#233;nements qui ont conduits &#224; la chute de Moubarak. L'&#233;quivalent (toutes choses &#233;gales par ailleurs !) de ce qu'a pu &#234;tre pour le public occidental favorable &#224; la R&#233;volution russe,&lt;i&gt; les Dix jours qui &#233;branl&#232;rent le monde&lt;/i&gt; de John Reed &#8211; il y a pr&#232;s d'un si&#232;cle, d&#233;j&#224;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Chacune de ces br&#232;ves chroniques &#233;crites d'une plume tr&#232;s ac&#233;r&#233;e au cours des mois qui pr&#233;c&#232;dent l'effondrement du r&#233;gime despotique dresse un acte d'accusation contre la dictature et s'ach&#232;ve sur la formule &#171; la d&#233;mocratie est la solution &#187;, une formule qui, au fil de la parution de ces textes dans les journaux, tend &#224; devenir &lt;i&gt;sacramentelle et incantatoire&lt;/i&gt;. Jour apr&#232;s jour, la critique de la violence de l'Etat, des abus policiers, de la torture, du trucage des &#233;lections, de la corruption des &#233;lites politiques, des d&#233;nis de justice, mais aussi de la mont&#233;e de l'extr&#233;misme religieux se fait plus v&#233;h&#233;mente, r&#233;guli&#232;rement scand&#233;e par la formule-s&#233;same : &#171; La d&#233;mocratie est la solution &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cela va bient&#244;t faire deux ans que l'occupation de la place Tahir a commenc&#233;, une formidable mobilisation, un soul&#232;vement sans prise d'armes dont le livre d'El Aswany d&#233;crit magnifiquement sinon les pr&#233;misses, mais du moins les pr&#233;-conditions. Entre-temps, les signes les plus visibles de la dictature sont tomb&#233;s, des &#233;lections &#224; peu pr&#232;s libres (en comparaison de ce qui &#233;tait le cas sous Moubarak) ont eu lieu, les Fr&#232;res musulmans sont arriv&#233;s aux affaires et ont &#233;tabli avec l'arm&#233;e un compromis qui, pour le moment, semble fonctionner. Pour les chancelleries occidentales, pas de doute, m&#234;me si le sc&#233;nario des Fr&#232;res musulmans n'est pas celui qui avait n&#233;cessairement leur faveur, quelque chose comme &#171; la d&#233;mocratie &#187; s'est bien substitu&#233; &#224; la dictature (qu'elles ont si longtemps soutenue, sans le moindre &#233;tat d'&#226;me).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans ces conditions, &#224; titre r&#233;trospectif, la prescription inlassablement r&#233;it&#233;r&#233;e par El Aswany dans ses chroniques prend une tournure involontairement ironique : &lt;i&gt;la solution&lt;/i&gt; - certes -, mais au fait : &lt;i&gt;pour qui ?&lt;/i&gt; Et &lt;i&gt;pour quoi ?&lt;/i&gt; J'imagine l'auteur des chroniques qui aime &#224; au proc&#233;d&#233; litt&#233;raire du r&#234;ve pour donner forme aux &lt;i&gt;possibles d&#233;mocratiques&lt;/i&gt; dont il se fait le promoteur, je l'imagine bien se r&#233;veillant en sursaut au milieu de la nuit, aujourd'hui, visit&#233; par un r&#234;ve d'angoisse : &lt;i&gt;la d&#233;mocratie ? Quelle d&#233;mocratie ? Et quelle solution, et &#224; quoi ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est qu'il n'est rien de pire qui puisse nous arriver que devoir faire brusquement face &#224; l'&#233;vidence selon laquelle nous nous sommes battus, engag&#233;s, mobilis&#233;s autour d'une formule, d'un &#233;nonc&#233;, d'un slogan qui, &#224; l'&#233;preuve de la r&#233;alit&#233;, s'est purement et simplement &lt;i&gt;volatilis&#233;&lt;/i&gt;, a manifest&#233; son inconsistance de &lt;i&gt;flatus vocis&lt;/i&gt;. Et nous a, litt&#233;ralement, &lt;i&gt;fil&#233; entre les doigts&lt;/i&gt;. C'est dans de telles circonstances que la r&#233;alit&#233;, comme &#233;preuve de v&#233;rit&#233;, peut atteindre des sommets de &lt;i&gt;cruaut&#233;&lt;/i&gt; : &#171; la d&#233;mocratie &#187; a bien eu lieu, comme &lt;i&gt;normalisation d&#233;mocratique&lt;/i&gt;, mais destin&#233;e, pr&#233;cis&#233;ment, &#224; &#233;teindre tous les &#233;clats r&#233;volutionnaires qui avaient surgi sur la place Tahir. &lt;i&gt;Une sorte de d&#233;mocratie&lt;/i&gt; a bien pris le relais de la dictature &#8211; mais &lt;i&gt;quid&lt;/i&gt; de la plupart des ph&#233;nom&#232;nes qui, dans les chroniques d'El Aswany, portaient la marque de &lt;i&gt;l'intol&#233;rable&lt;/i&gt; (Foucault), dans la situation ant&#233;rieure ? &lt;i&gt;Quid&lt;/i&gt; des tortures routini&#232;res dans les commissariats de police, &lt;i&gt;quid&lt;/i&gt; du harc&#232;lement sexuel des femmes dans la rue et les transports en commun, &lt;i&gt;quid&lt;/i&gt; de la mainmise des cl&#233;ricaux sur la vie publique et priv&#233;e, &lt;i&gt;quid&lt;/i&gt; de la corruption des fonctionnaires ? &lt;i&gt;Quid&lt;/i&gt; de la complaisance des autorit&#233;s &#233;gyptiennes &#224; l'&#233;gard de l'Etat d'Isra&#235;l, fr&#233;quemment d&#233;nonc&#233;e dans les chroniques ? J'imagine bien l'amertume d'El Aswani qui, dans son introduction &#224; l'&#233;dition fran&#231;aise du livre, &#233;nonce avec enthousiasme que &#171; la place Tahir &#233;tait devenue semblable &#224; la Commune de Paris &#187;. &lt;i&gt;Quid&lt;/i&gt; de ce retour de l'&#233;v&#233;nement communiste inaugural (Marx et L&#233;nine sur la Commune de Paris) apr&#232;s la &#171; libre &#187; &#233;lection &#224; la t&#234;te de l'Etat &#233;gyptien du cacique des Fr&#232;res musulmans Mohamed Morsi ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mon propos n'est pas du tout de jeter la pierre &#224; Alaa El Aswany, magnifique &#233;crivain et chroniqueur incisif, de le taxer d'incomp&#233;tence ou d'aveuglement &#8211; il s'agit de d&#233;gager, &#224; l'occasion de ce livre et de son succ&#232;s, &lt;i&gt;une figure&lt;/i&gt; dans laquelle se condensent les apories majeures de notre rapport &#224; &#171; la d&#233;mocratie &#187; - comme &#233;tat des choses et comme horizon d'attente &#224; la fois. Ce dont t&#233;moigne ce livre, c'est d'une des figures les plus d&#233;vastatrices de la &lt;i&gt;d&#233;ception&lt;/i&gt; consid&#233;r&#233;e comme exp&#233;rience (&#233;preuve) inscrite au c&#339;ur de la condition (existentielle, historique, politique) de l'&#234;tre humain moderne : non pas le simple fait de ne pas voir un espoir plac&#233; dans l'avenir r&#233;alis&#233; (ne pas voir l'objet esp&#233;r&#233; devenir r&#233;alit&#233;), mais voir l'objet vis&#233;, convoit&#233;, escompt&#233; &lt;i&gt;se dissoudre&lt;/i&gt; purement et simplement &#8211; ici, &#171; la d&#233;mocratie &#187;. Ce qui est d&#233;vastateur, pour le sujet (individuel et collectif), ce n'est pas quand il n'a pas pu atteindre son but pour des raisons contingentes (il a &#233;t&#233; d&#233;fait dans l'affrontement, l'adversaire &#233;tait plus fort, les circonstances d&#233;favorables...), mais quand il s'avise que les contours de l'objet sur lequel s'&#233;tait fix&#233; son espoir deviennent flous, que celui-ci s'&#233;loigne ou se disperse comme une chim&#232;re ou un probl&#232;me mal pos&#233;. Dans cette exp&#233;rience de la d&#233;ception, ce n'est pas seulement un espoir qui est d&#233;&#231;u, c'est &lt;i&gt;l'esp&#233;rance&lt;/i&gt; qui en prend un coup, c'est-&#224;-dire la facult&#233; m&#234;me d'esp&#233;rer &#8211; de se projeter dans l'avenir, une facult&#233; constitutive de toute intentionnalit&#233; politique (cette distinction fondamentale entre espoir et esp&#233;rance nous vient, en France, de toute une tradition de la philosophie de l'existence/philosophie morale, notamment de Gabriel Marcel et Paul Ricoeur).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce qui arrive donc ici &#224; El Aswany, &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; la d&#233;mocratie, c'est, toutes choses &#233;gales par ailleurs, ce qui est arriv&#233; au XX&#176; si&#232;cle &#224; tous ces militants et compagnons de route de &lt;i&gt;l'&#233;pop&#233;e communiste&lt;/i&gt;, et au coeur de laquelle est inscrite cette exp&#233;rience de la &lt;i&gt;d&#233;ception pure&lt;/i&gt; li&#233;e &#224; la dissolution de l'objet m&#234;me autour duquel avait cristallis&#233; l'esp&#233;rance. L'ironie tr&#232;s am&#232;re du livre d'El Aswany (&#224; laquelle la plupart d'entre nous n'est pas n&#233;cessairement sensible, tant est massive la saturation de notre champ de vision politique et historique par les incantation du &lt;i&gt;tout d&#233;mocratique&lt;/i&gt;, du total-d&#233;mocratisme contemporain), est qu'il &#233;nonce sa prescription lancinante - &lt;i&gt;la d&#233;mocratie est la solution&lt;/i&gt;, soit, en langue messianique, &lt;i&gt;seule la d&#233;mocratie peut nous sauver&lt;/i&gt;, soit, en langue pragmatique, &lt;i&gt;une seule solution, la d&#233;mocratie&lt;/i&gt; -, il &#233;nonce cette injonction exactement sur le m&#234;me mode, dans la m&#234;me posture que les communistes du premier XX&#176; si&#232;cle lan&#231;aient : &#171; une seule solution, la r&#233;volution (la dictature du prol&#233;tariat, le socialisme, la propri&#233;t&#233; collective des moyens de production, etc.) &#187;. Ce qui &#233;videmment tr&#232;s dur &#224; avaler, en termes de philosophie de l'Histoire, c'est d'une part que la prescription d'El Aswany rel&#232;ve manifestement d'un syst&#232;me de (fausses) &#233;vidences qui doit tout &#224; un &lt;i&gt;b&#233;gaiement de l'Histoire&lt;/i&gt;, ce n&#233;gatif pur qu'est l'effondrement de l'esp&#233;rance communiste, et qu'il en constitue comme la r&#233;p&#233;tition r&#233;gressive, en acc&#233;l&#233;r&#233; : comme objet constitutif de l'exp&#233;rience, &#171; la d&#233;mocratie &#187; se &lt;i&gt;volatilise&lt;/i&gt; au bout des &lt;i&gt;Chroniques&lt;/i&gt; tout comme l'objet &#171; communisme &#187; se dissout au bout des innombrables autobiographies d'ex-militants communistes &#171; d&#233;&#231;us &#187;, &#171; tromp&#233;s &#187;, &#171; &#233;coeur&#233;s &#187;, etc.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le contraste est saisissant, dans les &lt;i&gt;Chroniques&lt;/i&gt; entre la &lt;i&gt;ferveur&lt;/i&gt; avec laquelle l'auteur &lt;i&gt;appelle de ses v&#339;ux&lt;/i&gt; l'&#233;tablissement de &#171; la d&#233;mocratie &#187; en Egypte, en fait un objectif &lt;i&gt;enchant&#233;&lt;/i&gt; sur la ligne d'horizon d'un avenir d&#233;livr&#233; de la mal&#233;diction de la dictature &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; l'extraordinaire pauvret&#233; ou candeur des &#233;l&#233;ments de contenu de cette esp&#233;rance d&#233;mocratique : &#171; Les r&#233;gimes d&#233;mocratiques et eux seuls sont capables de mettre leur int&#233;r&#234;t en harmonie avec ceux du peuple et de la nation &#187; (p. 52) ; &#171; Dans un r&#233;gime d&#233;mocratique, le pr&#233;sident est le serviteur du peuple au plein sens du terme &#187;(p 103). La conviction d'El Aswany est sans faille : que les &#233;lections cessent d'&#234;tre truqu&#233;es et tout rentrera dans l'ordre ; &#224; l'usage, il s'av&#232;re que la vie politique est un peu plus compliqu&#233;e : les &#233;lections ont eu lieu dans des conditions &#224; peu pr&#232;s normales et, plut&#244;t qu'El Baradei, l'intellectuel, le sage, le rigoureux directeur de l'Agence internationale de l'&#233;nergie atomique, tout aur&#233;ol&#233; de son prix Nobel de la paix, ce fut le tr&#232;s &#233;quivoque Morsi, le Fr&#232;re apparatchik... Les choses se passent donc dans l'Egypte post-r&#233;volutionnaire, au temps de la normalisation, comme dans cette s&#233;quence fameuse de &lt;i&gt;Tintin au pays de l'or noir&lt;/i&gt; : plus notre h&#233;ros perdu dans le d&#233;sert avance vers l'oasis r&#234;v&#233;e, et plus celle-ci se transforme en mirage. Dans le cas pr&#233;sent, plus &lt;i&gt;une sorte de d&#233;mocratie r&#233;elle&lt;/i&gt;, &#224; l'&#233;gyptienne prend forme sur le terrain, et plus &#171; la d&#233;mocratie &#187; dont r&#234;ve El Aswany dans les &lt;i&gt;Chroniques&lt;/i&gt;, la d&#233;mocratie comme id&#233;alit&#233; de r&#233;f&#233;rence, tend &#224; se dissoudre et n'&#234;tre plus qu'une &#171; vapeur &#187;, une fantasmagorie se perdant au loin, au dessus des dunes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le &lt;i&gt;paradigme&lt;/i&gt; qui prend forme ici est donc tout aussi distinct que troublant : &#224; la lumi&#232;re d'un cas aussi exemplaire que celui que nous avons ici sous les yeux, il appara&#238;t que ce qui se d&#233;signe couramment dans notre pr&#233;sent sous le vocable de &#171; la d&#233;mocratie &#187; &lt;i&gt;est moins fond&#233; sur un syst&#232;me de normes que sur un syst&#232;me de croyances&lt;/i&gt;. A ce titre, la discursivit&#233; d&#233;mocratique contemporaine a le m&#234;me statut que la discursivit&#233; communiste en vogue dans le premier XX&#176; si&#232;cle : &#233;tant avant toutes choses une&lt;i&gt; esp&#233;rance composite&lt;/i&gt;, un bric-&#224;-brac de croyances, de jeux de force et de pouvoir et de blocs d'institutions, elle a vocation &#224; &#234;tre simultan&#233;ment et inextricablement &lt;i&gt;le pire et le meilleur&lt;/i&gt; : l'objet de la plus fervente des esp&#233;rances de &lt;i&gt;d&#233;livrance&lt;/i&gt;, des eschatologies du Bien, comme dans les &lt;i&gt;Chroniques&lt;/i&gt;, et le plus mensonger des r&#233;gimes de domination. Que la pr&#233;tention constitutive de &lt;i&gt;la science politique&lt;/i&gt;, de&lt;i&gt; la philosophie politique&lt;/i&gt; d'aujourd'hui &#224; promouvoir &#171; la d&#233;mocratie &#187; comme ce syst&#232;me de normes qui en fonde la l&#233;gitimit&#233; comme le meilleur des r&#233;gimes possibles, que cette pr&#233;tention soit vaine et abusive, cela se d&#233;montre ais&#233;ment. Ce n'est pas seulement que les normes juridiques et morales de l'Etat d&#233;mocratique changent constamment et diff&#232;rent d'un contexte d&#233;mocratique &#224; l'autre, dans le domaine des m&#339;urs, des usages et conduites sociales (homosexualit&#233;, consommation d'alcool ou de drogues, avortement, pratiques religieuses). Ce n'est pas seulement que les normes les plus solennellement proclam&#233;es comme constitutives de la l&#233;galit&#233; d&#233;mocratique et de l'Etat de droit soient &lt;i&gt;suspensibles&lt;/i&gt; &#224; l'infini au gr&#233; des circonstances et des cat&#233;gories (&lt;i&gt;Patriot Act&lt;/i&gt;, censure des journaux en France pendant la guerre d'Alg&#233;rie, dispositifs anti-terroristes en Grande-Bretagne...)... Mais c'est aussi et surtout que le caract&#232;re r&#233;solument &lt;i&gt;protoplasmique&lt;/i&gt; de l'institution d&#233;mocratique entre violemment en conflit avec l'id&#233;e m&#234;me d'une &lt;i&gt;normativit&#233;&lt;/i&gt; : si, comme le remarquait r&#233;cemment &lt;i&gt;Courrier International&lt;/i&gt; (tout sauf un br&#251;lot gauchiste), l'Afrique du Sud a pu passer du temps de l'apartheid racial &#224; celui de l' &#171; &lt;i&gt;apartheid social&lt;/i&gt; &#187; en passant de l'&#226;ge de la supr&#233;matie blanche &#224; celui de &#171; la d&#233;mocratie &#187; multicolore et multiculturelle, si Isra&#235;l peut &#234;tre r&#233;put&#233; comme &#171; la seule d&#233;mocratie du Proche-Orient &#187; et &lt;i&gt;exemplaire&lt;/i&gt; &#224; ce titre tout en ayant comme solides piliers le supr&#233;macisme racial, l'expansionnisme colonial et le recours &#224; la parole divine, alors la notion m&#234;me d'une &lt;i&gt;normativit&#233; d&#233;mocratique&lt;/i&gt; en acte l&#224; o&#249; s'affichent &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; r&#233;gimes d&#233;mocratiques, faisant l'objet d'une reconnaissance g&#233;n&#233;rale, vole en &#233;clat. Et l&#224; o&#249; se produit cet effondrement, surgit une massive &#233;vidence : &#171; la d&#233;mocratie &#187;, c'est avant toute chose, dans notre pr&#233;sent ce qui constitue l'objet de la guerre des discours. Ou, pour dire la m&#234;me chose avec plus d'insistance : si la d&#233;mocratie &#171; fait &#233;poque &#187; dans notre pr&#233;sent, c'est avant tout en tant qu'enjeu de &lt;i&gt;la guerre des discours&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette guerre se d&#233;roule essentiellement sur deux fronts. En premier lieu, lorsque se pr&#233;sente la situation apor&#233;tique dans laquelle se retrouve &#224; peu pr&#232;s infailliblement celui qui a adopt&#233;, face &#224; un pr&#233;sent insupportable, la posture qui est celle d'El Aswany dans les &lt;i&gt;Chroniques&lt;/i&gt;, toute enti&#232;re condens&#233;e dans la prescription &#171; la d&#233;mocratie est la solution &#187; ; lorsqu'il s'av&#232;re que l'objectif salvateur ne cesse de se d&#233;rober &#224; celui qui se l'est assign&#233;, le seul exutoire qui lui demeure est celui-ci : ce n'est pas de &lt;i&gt;cela&lt;/i&gt; qu'il s'agissait, ce n'est pas de &lt;i&gt;cette d&#233;mocratie&lt;/i&gt; que je parlais, de cette &lt;i&gt;fausse monnaie&lt;/i&gt; de la d&#233;mocratie qui imite grossi&#232;rement la vraie &#8211; celle dont je parlais (r&#234;vais ?), pr&#233;cis&#233;ment.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D&#232;s l'instant o&#249; le sujet &lt;i&gt;d&#233;&#231;u&lt;/i&gt; entre dans ce type de raisonnement, commence &#224; avancer ce type d'objection et &#224; recourir &#224; ce type d'argutie, il est perdu. Qui est-il en effet pour d&#233;cr&#233;ter que, parmi les innombrables vari&#233;t&#233;s de r&#233;gimes &lt;i&gt;r&#233;els&lt;/i&gt; pr&#233;tendant au titre de d&#233;mocratie, tel est l&#233;gitime et tel est une imposture ; qui est-il pour faire valoir les droits de &lt;i&gt;son id&#233;e&lt;/i&gt; de la d&#233;mocratie contre des formes r&#233;elles &#233;tablies selon des proc&#233;dures faisant r&#233;f&#233;rence, d'une mani&#232;re ou d'une autre, &#224; la normativit&#233; d&#233;mocratique (&#233;lections sans fraudes massives, pluralit&#233; des candidatures, possibilit&#233; pour tous les candidats de faire campagne, etc.) ? D&#232;s lors qu'il est pris dans ce genre de spirale - &#171; Mais ce n'est pas l&#224; la &lt;i&gt;vraie&lt;/i&gt; d&#233;mocratie que je prescrivais comme la &lt;i&gt;solution&lt;/i&gt; ! &#187; -, il est fait comme un rat. Dans cet affrontement de la bonne et de la fausse monnaie d&#233;mocratique, ce sera toujours la seconde qui l'emportera sur la premi&#232;re, la d&#233;mocratie &lt;i&gt;r&#233;elle&lt;/i&gt; (au sens o&#249; l'on parlait nagu&#232;re de &lt;i&gt;socialisme r&#233;el)&lt;/i&gt; sur la d&#233;mocratie id&#233;elle et id&#233;ale.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les gouvernants et les id&#233;ologues du &lt;i&gt;d&#233;mocratisme&lt;/i&gt; contemporain auront vite fait de remettre &#224; la place cet &lt;i&gt;id&#233;aliste&lt;/i&gt; qui s'imagine que la mise en place d'un r&#233;gime (pouvoir) d&#233;mocratique puisse s'&#233;tablir &lt;i&gt;sur plan&lt;/i&gt;, en faisant table rase des conditions ant&#233;rieures, en combinant les travers de l'utopie et du &lt;i&gt;social (political) engineering&lt;/i&gt;. C'est toujours trop tard que celui qui a fond&#233; toute sa politique sur ce genre de prescription s'avise qu'on l'a &lt;i&gt;tromp&#233; sur la marchandise&lt;/i&gt; et que l&#224; o&#249; il attendait un homme d'Etat &#233;duqu&#233; &#224; l'occidentale, exp&#233;riment&#233;, mod&#233;r&#233; et tol&#233;rant, on lui a refil&#233; un barbu des plus louches. Ce type de march&#233; de dupes, avec &lt;i&gt;les terribles d&#233;ceptions&lt;/i&gt; qui en d&#233;coulent est inscrit au c&#339;ur de l'exp&#233;rience d&#233;mocratique contemporaine, de l'&#233;preuve qu'endure le sujet qui n'a pas (encore) fait une croix sur l'esp&#233;rance d&#233;mocratique de la fa&#231;on dont, inexorablement, la fausse monnaie chasse la bonne. Une exp&#233;rience qui est sans doute le plus &#171; universel &#187; de la condition d&#233;mocratique &#8211; l'amertume du &#171; d&#233;mocrate &#187; &#233;gyptien est ici parfaitement homog&#232;ne avec celle de l'&#233;lecteur fran&#231;ais qui, ayant vot&#233; sans h&#233;sitation pour chasser le chevalier d'industrie Sarkozy, voit son successeur (en qui il avait plac&#233; une esp&#233;rance modique mais raisonn&#233;e) renier l'une apr&#232;s l'autre les plus saillantes de ses &#171; promesses &#187;. Tel est le pain d'amertume dont est faite la condition d&#233;mocratique et qui, contrairement &#224; ce que tendent &#224; faire accroire les promoteurs cyniques (grim&#233;s en &#171; r&#233;alistes &#187;) de ce r&#233;gime, ne tient pas &#224; son seul &#233;tablissement dans le milieu du &#171; relatif &#187;, voire du &#171; moindre mal &#187;, mais, bien plus radicalement &#224; &lt;i&gt;l'inconsistance r&#233;elle&lt;/i&gt; (au perp&#233;tuel &lt;i&gt;d&#233;ficit ontologique&lt;/i&gt;) de ce qui est cens&#233; en constituer le cristal solide. Au mieux, ce qui constitue le fondement le plus solide des d&#233;mocraties contemporaines, ce n'est ni leur soubassement normatif, ni leur r&#233;f&#233;rentiel axiologique, c'est leur &#171; fond &#187; biopolitique plus ou moins bien temp&#233;r&#233; et leur capacit&#233; &#224; assurer au plus grand nombre la continuit&#233; d'une &#171; vie vi(v)able &#187;. Mais, du point de vue de la concurrence des r&#233;gimes et formes de gouvernement, rien ne prouve que cela, seule &#171; la d&#233;mocratie &#187;, c'est-&#224;-dire le syst&#232;me de d&#233;mocratie parlementaire ou pr&#233;sidentielle &#224; la fran&#231;aise, l'&#233;tats-unienne ou la japonaise, soit capable de l'assurer - comme le remarque Daniel A. Bell (&lt;i&gt;China's New Confucianism &#8211; Politics and Everyday Life in a Changing Society&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est &#233;videmment ici que s'ouvre le second front de la guerre des discours dont &#171; la d&#233;mocratie &#187; constitue l'enjeu. Une guerre dont l'objet est le renforcement (ou l'affaiblissement) de l'&lt;i&gt;h&#233;g&#233;monisme&lt;/i&gt; de l'id&#233;ologie de &#171; la d&#233;mocratie &#187; (le &lt;i&gt;d&#233;mocratisme contemporain&lt;/i&gt;), dans ses liens intimes avec la perp&#233;tuation de la forme imp&#233;riale de la domination et de l'occidentalisme contemporains. La fantasmagorie qui habite le discours du d&#233;mocratisme contemporain est bifide : d'une part la r&#233;intensification du motif de la fin de l'Histoire (&#171; la d&#233;mocratie &#187; comme r&#233;gime terminal et d&#233;finitif de la politique, comme institution ind&#233;passable de la politique), de l'autre le retour en force de la figure de l'Un-seul dont la philosophie a dit le caract&#232;re mortif&#232;re depuis La Bo&#233;tie au moins. Pour cette raison, nos subjectivit&#233;s politiques ne peuvent &#233;chapper &#224; l'infiltration par le d&#233;mocratisme contemporain qu'&#224; la condition de s'&#233;tablir solidement dans l'&#233;l&#233;ment du &lt;i&gt;Contr'un&lt;/i&gt;. Il s'agira donc bien de remarquer que le pire, dans la formule (&lt;i&gt;candide&lt;/i&gt; et de bonne foi) d'El Aswany, c'est encore le &lt;i&gt;la&lt;/i&gt; de &#171; la d&#233;mocratie &#187;, l'article qui enr&#233;gimente la vie politique toute enti&#232;re sous le signe de l'Un. Or, s'il est quelque chose qui aujourd'hui &#171; sauve &#187; l'esp&#233;rance n&#233;e sur la place Tahir, c'est la pers&#233;v&#233;rance de la multitude de ces manifestations de l'initiative populaire et de l'auto-organisation des gens ordinaires, mobilis&#233;s sur toutes sortes de fronts et mis en mouvement par toutes sortes de causes &#8211; un ph&#233;nom&#232;ne multipolaire r&#233;solument plac&#233; sous le signe non seulement du pluriel, mais aussi du &lt;i&gt;contr'un&lt;/i&gt; (contre l'Un-seul de &#171; la d&#233;mocratie &#187; &#233;tatique).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Qu'il plaise aux journaux de d&#233;signer par le m&#234;me vocable une chose et son contraire, la d&#233;mocratie institutionnelle et normalisatrice destin&#233;e &#224; faire en sorte que &#171; tout ait chang&#233; pour que rien ne change &#187; &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; ce qui y r&#233;siste de toutes ses forces &#8211; cela n'est pas fait pour nous surprendre - le 8 octobre 2012, un reportage publi&#233; par&lt;i&gt; Le Monde&lt;/i&gt; et consacr&#233; &#224; la prolif&#233;ration au Caire de &#171; communaut&#233;s spontan&#233;es autog&#233;r&#233;es &#187; &#233;tait titr&#233; : &#171; En Egypte, la d&#233;mocratie se construit par le bas &#187; . Mais nous, nous savons que &lt;i&gt;mal nommer les choses, c'est apporter sa pierre au malheur du monde&lt;/i&gt; ; nous savons aussi qu'en Egypte &#171; la d&#233;mocratie &#187; se construit aussi &#171; par le haut &#187; ; et qu'entre ce &#171; haut &#187; et ce &#171; bas &#187; fait rage une guerre inexpiable . Ce cas patent de diversion dans la langue est bien suffisant pour que nous nous interrogions sans rel&#226;che sur ce qui constitue l'enjeu, dans ces pauvres jeux de langage, de l'usage du syntagme &#171; la d&#233;mocratie &#187; comme &lt;i&gt;arme de destruction massive&lt;/i&gt; de la pens&#233;e notre pr&#233;sent politique...&lt;/p&gt; &lt;p&gt; Tentons maintenant de faire &#233;merger quelques propositions de cette lecture un peu &lt;i&gt;oblique&lt;/i&gt;, si l'on veut, de l'excellent ouvrage d'El Aswani.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;1- L'apolog&#233;tique courante de &#171; la d&#233;mocratie &#187;, telle qu'elle est massivement pratiqu&#233;e aujourd'hui, notamment par la science politique dont c'est la vocation premi&#232;re (en France, du moins), consiste non pas &#224; exposer en quoi cette &lt;i&gt;politeia&lt;/i&gt; est la voie royale de la vie bonne, mais tout simplement &#224; ressasser sans fin l'id&#233;e que, constituant un bien tout relatif, elle n'en tire pas moins son m&#233;rit&#233; in&#233;puisable d'&#234;tre moins mauvaise que d'autres formes politiques &#8211; le r&#233;gime totalitaire, la tyrannie (confondue avec la dictature), la th&#233;ocratie, les r&#233;gimes autoritaires, etc. Le &lt;i&gt;fond de pens&#233;e&lt;/i&gt; de ce relativisme d&#233;mocratique se tient &#224; cet &#233;gard au m&#234;me niveau exactement que la lapalissade bien connue : &lt;i&gt;mieux vaut &#234;tre riche et en bonne sant&#233; que pauvre et malade.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;2- Notre discours critique sur la &lt;i&gt;d&#233;mocratie r&#233;elle&lt;/i&gt;, la d&#233;mocratie d'Etat li&#233;e au r&#233;gime des partis, aux dispositifs du parlementarisme et du pr&#233;sidentialisme d&#233;mocratiques, ne peut se d&#233;ployer comme &lt;i&gt;critique interne&lt;/i&gt; &#224; &#171; la d&#233;mocratie &#187; qu'en s'exposant au risque de s'annuler lui-m&#234;me, dans sa port&#233;e critique. La position critique consistant &#224; opposer la &lt;i&gt;vraie d&#233;mocratie&lt;/i&gt; &#224; celle qui en usurperait le nom, la d&#233;mocratie d'en-bas &#224; la d&#233;mocratie d'en-haut, la d&#233;mocratie fond&#233;e sur des principes universels &#224; la d&#233;mocratie &#171; moindre mal &#187;, la d&#233;mocratie &#233;galitaire &#224; la d&#233;mocratie de march&#233; (etc.) souffre d'une maladie mortelle : l'enfermement de sa bonne intention critique dans le partage du signifiant avec ce qu'elle pr&#233;tend combattre. Son destin pr&#233;visible est donc celui-l&#224; m&#234;me qu'ont connu les innombrables discours critiques du &#171; socialisme r&#233;el &#187; qui s'&#233;non&#231;aient, dans la seconde moiti&#233; du si&#232;cle dernier, sous le signe du partage du r&#233;f&#233;rent (socialisme r&#233;volutionnaire, socialisme authentique, socialisme &#224; visage humain, socialisme anti-bureaucratique, etc.). Destin connu : tous ces &#171; autres socialismes &#187; de la bonne intention, oppos&#233;s au socialisme des apparatchiks sovi&#233;tiques et assimil&#233;s, ont &#233;t&#233; emport&#233; dans sa chute par ce dernier, quand le r&#233;gime de la politique que celui-ci incarnait s'est volatilis&#233; &#8211; qui se rappelle encore aujourd'hui ce que fut l'&#233;pop&#233;e th&#233;orique de &lt;i&gt;l'eurocommunisme&lt;/i&gt;, porte-&#233;tendard de cet &#171; autre socialisme &#187;, suppos&#233; plus vrai que le r&#233;el ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;3- L'horizon dans lequel doit se d&#233;ployer la critique de la politique contemporaine n'est donc pas celui du triomphe de la &#171; vraie d&#233;mocratie &#187; sur la fausse, de l'universalisme d&#233;mocratique sur la d&#233;mocratie confisqu&#233;e par (qui vous voulez : le march&#233;, les islamistes, les oligarques...), &lt;i&gt;de la d&#233;mocratisation de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;. Il est celui dans lequel pr&#233;vaut une affirmation, un axiome : &lt;i&gt;un autre r&#233;gime de la politique est possible&lt;/i&gt;. Cet autre r&#233;gime est celui qui se montre dans l'&#233;clat de l'&#233;v&#233;nement &#8211; comme possibilit&#233;, encore une fois, et pas comme simple virtualit&#233; &#8211; en Mai 68 &#224; Paris, sur la place Tahrir en 2010.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;4- Cet autre r&#233;gime de la politique n'&#233;tant circonscrit dans aucune des formes existantes (institu&#233;es, reconnues et l&#233;gitim&#233;es) de la politique, il est absurde de r&#233;clamer qu'en soit, en l'absence de l'&#233;v&#233;nement, prononc&#233; le nom et qu'en soit d&#233;finie la forme. Il est, dans la dynamique de l'&#233;v&#233;nement, &lt;i&gt;ce qui vient&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;ce&lt;/i&gt; qui &lt;i&gt;advient&lt;/i&gt;. Ce qui, &#224; ce titre, n'est ni assignable &#224; une origine ni au r&#233;gime de &lt;i&gt;l'Un&lt;/i&gt;. Ce qui, comme sur la place Tahrir (et qui se prolonge &#224; l'infini dans les trac&#233;s durables qui s'y rattachent), &lt;i&gt;survient&lt;/i&gt; dans l'&#233;l&#233;ment du multiple : flux libertaires, f&#233;ministes, communistes, messianiques, proph&#233;tiques, communautaires, &#233;galitaristes, etc. La &lt;i&gt;po&#233;tique de l'&#233;v&#233;nement&lt;/i&gt; est tout ce qui s'expose de ces puissances multiples que ne saurait subsumer un seul nom. Placer toutes ces puissances de recr&#233;ation du monde (des relations sociales, de l'existence individuelle, des identit&#233;s...) et de reconfiguration de la politique sous un signe unique, f&#251;t-il aussi d&#233;coratif que celui de &#171; la d&#233;mocratie &#187;, c'est les recouvrir d'un suaire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;5- N'ayons pas peur de le dire : nous savons infiniment mieux ce que nous ne &lt;i&gt;voulons pas&lt;/i&gt;, en mati&#232;re de r&#233;gime de la politique, que ce que nous voulons. Cette modestie (ou prudence) nous est inspir&#233;e par l'exp&#233;rience historique des deux derniers si&#232;cles : ce ne sont pas tant les programmes qui redessinent l'avenir, c'est la force de destitution des mouvements (des masses). C'est dans le moment/mouvement de la destitution des formes politiques existantes que devient visible, aux yeux des sujets m&#234;mes de ces soul&#232;vements,&lt;i&gt; ce qu'ils veulent&lt;/i&gt;. Cette volont&#233; et ce d&#233;sir port&#233;s par le mouvement de la destitution et arc-bout&#233;s sur la r&#233;sistance &#224; &lt;i&gt;ce qu'ils ne veulent plus&lt;/i&gt; ne sont pas tiss&#233;s d'une seule trame. Il sont multipolaires et multidirectionnels, car il y a de l'irr&#233;ductible dans les singularit&#233;s qu'ils font &#233;merger. Mais en m&#234;me temps, ils ont, de fa&#231;on r&#233;currente (belle figure de l'&#233;ternel retour, de la diff&#233;rence dans la r&#233;p&#233;tition) &lt;i&gt;partie li&#233;e avec l'&#233;galit&#233; et la communaut&#233;&lt;/i&gt;. Ce que nous voulons, se d&#233;couvre dans le filigrane de ce que nous ne voulons pas : la d&#233;mocratie &#171; repr&#233;sentative &#187; comme dispositif de reconduction de la puissance oligarchique et du r&#232;gne toujours plus int&#233;gral du f&#233;tichisme de la marchandise ; la dictature de l'argent ; la liquidation de la vie politique au profit de la gestion du vivant ; etc.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;6- N'oublions jamais ce fait massif : &#171; la d&#233;mocratie &#187;, &#224; l'&#233;chelle plan&#233;taire aujourd'hui, c'est la religion des &#233;lites, des gouvernants, des dominants. Plus vous allez vers les couches populaires, la masse, les gens ordinaires, et plus vous rencontrez, concernant ce qui se pr&#233;sente aujourd'hui &lt;i&gt;comme d&#233;mocratie r&#233;elle&lt;/i&gt;, scepticisme, &#171; incroyance &#187;, d&#233;go&#251;t. C'est l&#224;, assur&#233;ment une des formes de l'intelligence de la masse, une manifestation de son discernement. Les choses sont aussi simples que &#231;a : ceux qui s'attachent avec z&#232;le aujourd'hui &#224; &lt;i&gt;remplir&lt;/i&gt; la coquille vide du signifiant &#171; d&#233;mocratie &#187; (Ernesto Laclau), ceux qui c&#233;l&#232;brent ce culte sans rel&#226;che sont ceux qui tirent le meilleur parti de cette fabuleuse martingale : un syst&#232;me de &#171; repr&#233;sentation &#187; dans lequel les &#171; repr&#233;sent&#233;s &#187; reconduisent sans fin des &#171; repr&#233;sentants &#187; dont les int&#233;r&#234;ts et les positions sont rigoureusement oppos&#233;s aux leurs. Il y a mieux encore : plus ce culte s'intensifie et devient intol&#233;rant, comme c'est le cas depuis la chute des r&#233;gimes post-staliniens de l'Est europ&#233;en, et plus la pr&#233;tention des &#233;lites &lt;i&gt;d&#233;mocratiques&lt;/i&gt; mondialis&#233;es &#224; r&#233;genter sans partage la vie des populations dans les petites comme dans les grandes choses tend &#224; s'&#233;tablir comme une sorte de &lt;i&gt;droit naturel&lt;/i&gt;. C'est ainsi que dans l'Union europ&#233;enne, il est devenu courant que soient appel&#233;s &#224; reconsid&#233;rer leur position des peuples s'&#233;tant prononc&#233;s dans un sens oppos&#233; &#224; celui des choix op&#233;r&#233;s par les oligarchies communautaires (Irlande) ; que soient bafou&#233;es par les gouvernants des d&#233;cisions prises au suffrage universel (France) ; qu'une consultation &#233;lectorale nationale se d&#233;roule dans un climat de pressions et de chantage massif, op&#233;r&#233; par les d&#233;cideurs de l'Union et destin&#233; &#224; infl&#233;chir le r&#233;sultat dans le &#171; bon &#187; sens (Gr&#232;ce).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est qu'il se trouve que les pr&#234;tres qui pr&#233;sident aujourd'hui au culte de &#171; la d&#233;mocratie &#187; ne sont confin&#233;s dans ce seul emploi : l'office c&#233;l&#233;br&#233;, ils s'en vont balayer les couloirs de la Bourse, histoire de compl&#233;ter leur service.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Tentation gnostique de Simone Weil ?</title>
		<link>http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article249</link>
		<guid isPermaLink="true">http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article249</guid>
		<dc:date>2012-10-01T15:25:09Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mehmet Aydin</dc:creator>



		<description>D'un temp&#233;rament anarchiste, Simone Weil a v&#233;cu, pleinement et dangereusement sa pens&#233;e. M&#234;me &#224; l'&#233;tat d'&#233;bauche, fragmentaire et dispers&#233;e cette pens&#233;e pr&#233;sente une coh&#233;rence radicale. Elle articule brillamment foi et savoir. Aucun livre publi&#233; de son vivant et aucun syst&#232;me philosophique : rien que des actes. Si, chez les philosophes, profondeur et &#233;rudition co&#239;ncident peu, Simone Weil les allie dans une perspective d'universalit&#233;. De l&#224; vient sans doute la gr&#226;ce et la s&#233;duction qui respirent dans son (...)

-
&lt;a href="http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?rubrique19" rel="directory"&gt;Portraits philosophiques&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L122xH150/arton249-f9010.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; width='122' height='150' class='spip_logos' style='height:150px;width:122px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;D'un temp&#233;rament anarchiste, Simone Weil a v&#233;cu, pleinement et dangereusement sa pens&#233;e. M&#234;me &#224; l'&#233;tat d'&#233;bauche, fragmentaire et dispers&#233;e cette pens&#233;e pr&#233;sente une coh&#233;rence radicale. Elle articule brillamment foi et savoir. Aucun livre publi&#233; de son vivant et aucun syst&#232;me philosophique : rien que des actes. Si, chez les philosophes, profondeur et &#233;rudition co&#239;ncident peu, Simone Weil les allie dans une perspective d'universalit&#233;. De l&#224; vient sans doute la gr&#226;ce et la s&#233;duction qui respirent dans son &#339;uvre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Avoir lu Simone Weil une seule fois ne signifie rien. Ses &#339;uvres pourraient accompagner une vie. Pour elle, l'exercice philosophique est indispensable au d&#233;part, mais il trouve sa limite car la philosophique n'est pas la conversion religieuse. Comme sa personnalit&#233;, sa pens&#233;e religieuse aussi fut bien complexe &#224; saisir. Par exemple, elle va jusqu'&#224; &#233;tablir la parent&#233; entre l'Iliade et l'&#201;vangile, entre Prom&#233;th&#233;e ou Oreste et le Christ ; rapprochement qu' E. Cioran trouvait anachronique : &#171; Il y a chez Simone Weil un c&#244;te Antigone, qui l&#8216;a pr&#233;serv&#233;e du scepticisme et l'a approch&#233;e de la saintet&#233;. Simone Weil, cette femme extraordinaire, d'un orgueil sans pr&#233;c&#233;dent, qui se croyait sinc&#232;rement modeste. Une telle m&#233;connaissance de soi chez un &#234;tre aussi exceptionnel est confondant. En fait de volont&#233;, d'ambition, et d'illusion (je dis bien, illusion) elle aurait pu rivaliser avec l&#8216;importe quel grand d&#233;lirant de l'histoire contemporaine. De la g&#233;n&#233;ration Sartre-Bataille, il n'est gu&#232;re que Simone Weil qui m'int&#233;resse. Elle est juste, l'observation de Simone Weil, selon laquelle le christianisme &#233;tait au juda&#239;sme ce que le catharisme devait &#234;tre &#224; l'&#233;gard du christianisme [...] Je viens de lire l'&#233;tude de Simone Weil sur l'&lt;i&gt;Iliade&lt;/i&gt;. Vision fausse. Comment peut-elle dire que le monde grec commence par l'&#233;pop&#233;e et finit par l'&#201;vangile ? Qu'y-il de commun entre Achille et le reste, et les p&#233;cheurs de Jud&#233;e ? [...] Ce qui manque &#224; Simone Weil, c'est l'humour. Mais si elle en e&#251;t &#233;t&#233; pourvu, elle n'aurait pas fait de tels progr&#232;s dans la vie spirituelle. Car l'humour fait manquer l'exp&#233;rience de l'absolu. Mystique et humour ne vont pas ensemble. (1) &#187;. Nous allons en rajouter &#224; ce jugement taxant Simone Weil d'anachronisme en posant une question : qu'y a-t-il de commun entre Simone Weil et les gnostiques ? En effet notre postulat sera d'indiquer une perspective gnostique susceptible d'apporter un certain &#233;clairage &#224; la pens&#233;e de Simone Weil. Une perspective avec laquelle elle s'apparente, elle se distingue et d'une certaine fa&#231;on elle dialogue.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Simone Weil a eu une reconnaissance tardive. Elle est morte jeune pour nous sa pens&#233;e est rest&#233;e jeune et actuelle. Elle-m&#234;me, elle d&#233;finit ainsi sa vocation philosophique : &#171; La m&#233;thode propre de la philosophie consiste &#224; concevoir clairement les probl&#232;mes insolubles dans leur insolubilit&#233;, puis &#224; les contempler sans plus, fixement, inlassablement, pendant des ann&#233;es, sans aucun espoir, dans l'attente. D'apr&#232;s ce crit&#232;re, il y a peu de philosophes. Peu est encore beaucoup dire. (2) &#187;. Pour comprendre les id&#233;es, les pratiques et m&#234;me la vie qui ont donn&#233; lieu &#224; tant de jugements fascin&#233;s &#224; son sujet, il faut aller directement au centre de la philosophie de Simone Weil, qui est philosophie de l'exp&#233;rience de la n&#233;cessit&#233; : la philosophie a pour r&#244;le d'exprimer par les mots les plus &#171; purs &#187; cette exp&#233;rience que font tous les hommes sous des formes extr&#234;mes et oppos&#233;es entre elles : v&#233;rit&#233; et justice, mais aussi force et malheur. Dans cette qu&#234;te, la philosophie a ce r&#244;le central : reconna&#238;tre ces exp&#233;riences et ces expressions.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ses concepts pensent cette qu&#234;te de l'exp&#233;rience &#224; exprimer. Une m&#233;taphysique exp&#233;rimentale avec ses &#233;tranges lois de gravitation universelle. L'une des notions clef chez Simone Weil, c'est &lt;i&gt;&#171; la pesanteur &#187;&lt;/i&gt;. Car Dieu est essentiellement absent et ce qui r&#232;gne ici-bas, c'est &lt;i&gt;la force&lt;/i&gt;, elle l'appelle &lt;i&gt;&#171; la pesanteur &#187;&lt;/i&gt;, en raison de son universelle attraction, parce que ce ph&#233;nom&#232;ne, qui p&#232;se sur une action, est aussi universel que la pesanteur physique. Le malheur t&#233;tanise l'homme dans son malheur, il n'a pas d'interlocuteur et rien que le froid silence d'un univers sourd &#224; ses appels &#224; cause de la pesanteur. Rien n'y &#233;chappe, comme un gaz l&#226;ch&#233; dans l'atmosph&#232;re occupe imm&#233;diatement tout l'espace qu'il peut, de la m&#234;me fa&#231;on que &#171; (en majuscule) C'EST UN CAS PARTICULIER DE LA LOI QUI MET GENERALEMENT LA FORCE DU COTE DE LA BASSESSE. LA PESANTEUR EN EST COMME SYMBOLE. DEUX FORCES REGNENT SUR L'UNIVERS, LUMIERE ET PESANTEUR. Sur l'univers en tant que mati&#232;re, d'abord. Dieu a tout fait avec la quantit&#233;, la pesanteur et la proportion. (3) &#187;. Mais comment faire exception &#224; cela ? Dans le rapport de force permanent qui oppose les &#234;tres, ne pas dominer l&#224; m&#234;me o&#249; on en a le pouvoir ? Retenir en soi l'app&#233;tit de domination ? Qui aspire &#224; la puissance est soumis au m&#233;canisme de la pesanteur. Puisque la loi de pesanteur est universelle, une telle retenue ne rel&#232;ve-t-elle pas du miracle ? Simone Weil pousse le Vide jusqu'&#224; la d&#233;r&#233;liction. Et en cela, elle est lucide. Elle voulait m&#234;me lire les effets de la pesanteur dans son propre comportement : lors de ses crises de migraine, de plus en plus violente et plus en plus fr&#233;quente, elle a pu conclure que la douleur cr&#233;e un vide en celui qui souffre ; celui-ci ne se tient plus en lui-m&#234;me ; faire du mal, cela revient &#224; &#171; combler [ce] vide en soi en le cr&#233;ant chez autrui &#187; ; c'est &#233;tendre son pouvoir sur l'autre pour se soulager de son impuissance. La gr&#226;ce serait pour elle de supporter le vide cr&#233;e par la douleur. S'il nous faut aimer Dieu, c'est donc avec cette extr&#234;me lucidit&#233;. Il faut aimer Dieu compte tenu malheur qui chaque jour, chaque heure, s'abat indiff&#233;remment sur les bons et les m&#233;chants. Le malheur non seulement s'impose &#224; l'homme, mais s'impose &#224; l'innocent. Il est le fait d'&#234;tre &#233;cras&#233; par le sort d'une mani&#232;re qui atteint l'&#234;tre dans toutes ses dimensions. A la diff&#233;rence du &#171; demi-malheur &#187; qui est d'ordre avant tout physique, le malheur radical consiste en une d&#233;ch&#233;ance totale, notamment &#171; sociale &#187;, produisant le sentiment d'&#234;tre &#171; abandonn&#233; de Dieu et des hommes &#187;. Une telle situation d'&#233;crasement, s'enracine dans la finitude humaine face &#224; la n&#233;cessit&#233;, elle peut r&#233;ellement d&#233;truire l'&#226;me en faisant douter du d&#233;sir du bien qui est chez lui. Mais Dieu qui exige la perfection de notre amour pour lui, et l'attention parfaite au malheur des hommes, qui rend tout amour impossible, d'abord et surtout l'amour pour le Cr&#233;ateur qui a permis aussi que ses cr&#233;atures souffrent ainsi. Le malheur r&#233;fute Dieu. Car le malheur, c'est, &#224; rebours de l'id&#233;e d'une Cr&#233;ation du monde par Dieu, l'&#233;preuve v&#233;cue de &lt;i&gt;l'indiff&#233;rence&lt;/i&gt;. Il y a malheur quand l'homme pressent que ce qui le broie, c'est la m&#233;canique implacable des lois de la nature. Personne n'y peut rien : une n&#233;cessit&#233; aveugle semble r&#233;gner sur les hommes et les choses. Et puisque le m&#233;canisme est aveugle, le juste et injuste sont ici confondus : il n'y a pas de Providence divine, il y a plut&#244;t pro-vidence de Dieu &#224; l'&#233;gard de ses cr&#233;atures : la vision de la religion chr&#233;tienne chez Simone Weil tire son originalit&#233; de cette impuissance de son Dieu qu'elle voit comme d&#233;laiss&#233; et absent. Il reste que s'en servir pour att&#233;nuer l'&#233;preuve du malheur, c'est vider cette divinit&#233; de ce qu'elle a de&lt;i&gt; &#171; divin &#187;&lt;/i&gt;. D'apr&#232;s son exp&#233;rience mystique &#171; sa rencontre avec le Christ &#187; divise sa vie en deux : elle sait d&#233;sormais que quelque chose fait exception &#224; la pesanteur, un &#233;v&#233;nement crucial de sa vie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce d&#233;chirement synonyme de d&#233;sespoir existe parce qu'il y a en l'homme, en un point de son &#226;me, la certitude qu'il n'est pas destin&#233; au malheur ; sentir le lien qui unit l'amour infini de Dieu
et le malheur des hommes, cela n'est possible que si l'on con&#231;oit l'amour comme un retrait. Aimer, c'est se retirer, c'est laisser &#234;tre celui qu'on aime. Mais selon le r&#233;cit de conversion de Simone Weil, de l'absence de Dieu &#224; sa rencontre inattendue il y a une &#171; gr&#226;ce &#187;. D&#233;sormais le vide est combl&#233; par la &#171; gr&#226;ce combleuse &#187; selon le terme de Simone Weil. En tout cas, le propre de cette gr&#226;ce c'est l'inattendu : comme la nature a horreur du vide, sit&#244;t fait, le vide est aussit&#244;t rempli. Premi&#232;re le&#231;on &#224; tirer : pour &#234;tre &#171; touch&#233; par la gr&#226;ce &#187;, il ne faut surtout pas attendre la &#171; gr&#226;ce &#187;. Pour la spiritualit&#233; weilienne, la gr&#226;ce est inesp&#233;r&#233;e parce que c'est le vide qui la rend possible. Elle ne saurait faire l'objet d'une qu&#234;te volontaire. Mais &#224; une condition : Il faut &#234;tre authentiquement humble et il faut accepter le n&#233;ant. D'abord c'est une affaire de l'exp&#233;rience accomplie. Car la gr&#226;ce a sa sp&#233;cificit&#233; : elle est m&#233;canisme et ce m&#233;canisme rigoureux gouverne la vie spirituelle. Dans les termes d'une m&#233;taphore physique il consiste en une chute vers le haut et une chute de l'en haut vers l'en bas : &#171; Tous les mouvements naturels de l'&#226;me sont r&#233;gis par des lois analogues &#224; celles de la pesanteur mat&#233;rielle. La gr&#226;ce seule fait exception. (4) &#187;. Par rapport aux concepts de gr&#226;ce et de r&#233;v&#233;lation, le concept de &#171; surnaturel &#187; est plus englobant, en ce sens qu'il d&#233;signe le Bien transcendant qui est hors de port&#233;e de la nature, tout en &#233;tant pr&#233;sent en elle sur le mode de la gr&#226;ce : &#171; Il faut toujours s'attendre &#224; ce que les choses se passent conform&#233;ment &#224; la pesanteur, sauf intervention du surnaturel. (5) &#187; : Ainsi, en tant que transcendent, le &#171; surnaturel &#187; s'identifie &#224; Dieu qui est le &#171; Bien surnaturel &#187;. En tant qu'il est la racine du d&#233;sir de l'homme vers l'absolu, il a un lien constitutif avec la nature humaine, laquelle est cr&#233;&#233;e pour le Bien. En tant qu'il d&#233;signe la descente de Dieu vers l'homme, il est exp&#233;rience de la &#171; gr&#226;ce &#187; et &#171; r&#233;v&#233;lation &#187; du divin dans le monde. Au-del&#224; d'un plan d'une r&#233;v&#233;lation historique, le surnaturel est indispensable pour penser la condition humaine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous le voyons &#224; travers cette pr&#233;sentation rapide, il existe une filiation gnostique de Simone Weil, avec notamment son approche du Dieu absent. Cette approche n'est pas comme pour les gnostiques un rituel de connaissance mais un v&#233;cu ambigu voire paradoxal.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi le m&#233;canisme de la gr&#226;ce imite ce qui r&#233;git le monde d'ici-bas, le monde mat&#233;riel, il est &#171; pesanteur &#187;. Et en vertu de ce m&#233;canisme, l'homme ne monte pas, comme dans la gnose, &#224; Dieu avec ses propres forces, h&#233;ro&#239;quement, mais Dieu vient &#224; l'homme, &#224; condition que l'homme soit vide de tout espoir. Il faut se pr&#233;senter &#224; Dieu vide. Une fois le malheur v&#233;cu et accept&#233;, il cr&#233;e le vide. D'o&#249; Dieu se pr&#233;cipite pour le remplir. Le vide qu'on se vante de faire est trop plein de soi-m&#234;me. Il faut donc s'&#234;tre vid&#233; de Dieu lui-m&#234;me, afin que nous ayons une chance de le laisser venir &#224; nous. Laisser donc Dieu advenir, et veillons surtout &#224; ne pas le pr&#233;juger ou s'empresser vers lui. Une condition de base : &#202;tre vide de Dieu, et donner toute sa place &#224; l'homme et &#224; ses souffrances. C'est l'&#233;conomie de l'homme souffrant dans sa route vers Dieu. Par essence, la gr&#226;ce est inesp&#233;r&#233;e et Simone Weil ne parle pas longuement de son &#171; exp&#233;rience &#187;. En lisant son Autobiographie spirituelle, qui constitue ses confessions, nous voyons que ce qu'elle a v&#233;cu est aussi simple qu' indicible, mais d&#233;cisif. Cette &#171; exp&#233;rience &#187; n'est pas partageable. Elle dit toute simplement : &#171; j'ai seulement senti &#224; travers la souffrance la pr&#233;sence d'un amour analogue &#224; celui qu'on lit dans le sourire d'un visage aim&#233; &#187;. Il y a ce &#171; j'ai seulement senti &#187; mais pas plus. Mais que faire en attendant ? Elle croyait que l'attention seule, pourvu qu'elle soit parfaite, permette d'&#233;chapper aux pr&#233;jug&#233;s que notre empressement nourrit.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour Simone Weil, le domaine spirituel suit un m&#233;canisme rigoureux, voire quasiment plus rigoureux que le domaine mat&#233;riel qui est priv&#233; de Dieu. &lt;i&gt;Le vide&lt;/i&gt; est la passivit&#233; de la pens&#233;e en acte , r&#233;alisant dans l'esprit l'union des contraires que sont passivit&#233; et activit&#233;. L'attention p&#233;n&#232;tre l'intelligible du r&#233;el et elle est &#224; la fois partie naturelle et surnaturelle de l'&#226;me. Seule une attention sup&#233;rieure d&#233;finie par le consentement et l'amour, conf&#232;re la pl&#233;nitude de la r&#233;alit&#233; : &#171; Une inspiration divine op&#232;re infailliblement, irr&#233;sistiblement, si on n'en d&#233;tourne pas l'attention, si on ne le refuse pas. Il n' y a pas un choix &#224; faire en sa faveur, il suffit de ne pas refuser de reconna&#238;tre qu'elle est. (6) &#187;. Telle est l'attention r&#233;ellement &#171; cr&#233;atrice &#187; consistant. comme dans la compassion &#224; l'&#233;gard des malheureux. Ainsi la &#171; pl&#233;nitude &#187; de l'attention &#171; constitue la vraie pri&#232;re &#187;, car chaque acte d'attention est une relation au Bien.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Selon Simone Weil, ce que nous appelons le monde et le v&#233;cu des hommes et des femmes repr&#233;sente un texte &#224; part et comporte plusieurs significations : &#171; Justice. &#202;tre continuellement pr&#234;t &#224; admettre qu'un autre est autre chose que ce qu'on lit quand il est l&#224; (ou qu'on pense &#224; lui). Ou plut&#244;t lire en lui qu'il est certainement autre chose, peut-&#234;tre tout autre chose que ce qu'on y lit. Chaque &#234;tre crie en silence pour &#234;tre lu autrement. (7) &#187;. Le passage d'une signification &#224; une autre s'op&#233;rant par un travail. Il s'agit l&#224; plut&#244;t d'un travail de d&#233;chiffrement des apparences ph&#233;nom&#233;nales : &#171; On lit, mais aussi on est lu par autrui. Interf&#233;rences de ces lectures. Forcer quelqu'un &#224; se lire soi-m&#234;me comme on le lit (esclavage). Forcer les autres &#224; vous lire comme on le lit soi-m&#234;me (conqu&#234;te). M&#233;canisme. Le plus souvent, dialogue de sourds. (8) &#187;. Il faudra lire donc &#224; travers l'obstacle les n&#233;cessit&#233;s auxquelles l'homme est soumis : &#171; La lecture -sauf une certaine qualit&#233; d'attention- ob&#233;it &#224; la pesanteur. On lit les opinions sugg&#233;r&#233;es par la pesanteur ( part pr&#233;pond&#233;rante des passions et du conformisme social dans les jugements que nous portons sur les hommes et sur les &#233;v&#233;nements). (9) &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un premier niveau de lecture est donc celui par lequel l'action m&#233;thodique, &#171; lire la n&#233;cessit&#233; derri&#232;re la sensation &#187;, r&#233;alisant ainsi &#171; l'&#233;quilibre &#187; avec &#171; pesanteur &#187;, pour &#171; lire l'ordre derri&#232;re la n&#233;cessit&#233; &#187;, et &lt;i&gt;in fine&lt;/i&gt; &#171; lire Dieu derri&#232;re l'ordre &#187;. Ainsi, la lecture consiste donc en fait en &#171; lectures superpos&#233;es &#187; : lire la n&#233;cessit&#233; derri&#232;re la sensation, lire l'ordre derri&#232;re la n&#233;cessit&#233;, lire Dieu derri&#232;re l'ordre . &#171; Il faut lire pour parvenir &#224; la non lecture, &#224; une lecture supr&#234;me qui est celle d'un univers pens&#233; comme une grande m&#233;taphore : &#171; Jugement, perspective. Dans ce sens, tout jugement juge celui qui le porte. Ne pas juger. Ce n'est pas l'indiff&#233;rence ou abstention, c'est le jugement transcendant, l'imitation du jugement divin qui ne nous est pas possible. (10) &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Massimo Cacciari, en partant de l'id&#233;e d'un gnosticisme moderne, non chr&#233;tien et pa&#239;en - celle de Leopardi - constate que, &#171; C'est ce th&#232;me gnostique qui revient dans la pens&#233;e contemporaine et qui est un des timbres fondamentaux de Leopardi. L'autre p&#244;le peut &#234;tre repr&#233;sent&#233; par l'&#339;uvre de Simone Weil. Cette affirmation semble difficile &#224; soutenir, puisque ce trait caract&#233;ristique de toute gnose authentique, qui consiste dans l'auto-&lt;i&gt;r&#233;demption&lt;/i&gt; (c'est le trait qui revient constamment dans les gnoses politiques contemporaines), fait absolument d&#233;faut chez Simone Weil. En fait, une telle id&#233;e ne peut se maintenir que sur un pr&#233;suppos&#233; qui contredit totalement le principe m&#234;me de sa pens&#233;e : l'homme ne pourrais jamais de lui-m&#234;me produire quelque chose de meilleur que sa propre nature (Cahier IX, 1942, [238]). Mais pour la gnose, l'homme peut en revenir &#224; sa Patrie uniquement en tant qu'il peut se le rem&#233;morer dans son essence pneumatique. De ce point de vue, on doit dire, alors, que la gnose politique contemporaine s&#233;cularise l'id&#233;e de l'auto-r&#233;demption, tandis que Simone Weil y reste fid&#232;le, en tant qu'elle interpr&#232;te la r&#233;demption comme processus qui se d&#233;veloppe &lt;i&gt;dans&lt;/i&gt; l'homme certes, &lt;i&gt;mais par la gr&#226;ce de son &#234;tre&lt;/i&gt; eik&#244;n &lt;i&gt;du divin&lt;/i&gt;. (11) &#187;. En effet, la dimension gnostique de Simone Weil passe par une compr&#233;hension d'une certaine id&#233;e de &lt;i&gt;gr&#226;ce&lt;/i&gt;, tr&#232;s ch&#232;re &#224; sa pens&#233;e, nous l'avons vu. Mais dans l'article, l'auteur parle d'un &#171; gnose authentique &#187; dont lui-m&#234;me ne donne pas la d&#233;finition. Sur un sujet complexe pour les historiens (la d&#233;couverte de manuscrits de Nag Hammadi est relativement r&#233;cente), quel sens pourrait avoir le terme de &#171; gnose authentique &#187; ? En outre, l'auteur de l'article voit en Simone Weil plut&#244;t un penseur religieux chr&#233;tien. Mais tenter de mettre une &#233;tiquette exclusivement chr&#233;tienne et gnostique sur sa pens&#233;e est une approche facile, bien que sa pens&#233;e soit nourrie par la pens&#233;e chr&#233;tienne mais aussi par d'autres pens&#233;es religieuses. Elle-m&#234;me connaissait-elle le gnosticisme explicitement ? Sylvie Courtine-Denamy remarque : &#171; Pour le p&#232;re Perrin (12)	Simone Weil &#233;tait tout &#224; fait ignorante de la Gnose, &#224; l'exception de Marcion : &#171; Ce qui complique et durcit sa position fut sa rencontre avec Marcion, gnostique du II e si&#232;cle [...] Cet h&#233;r&#233;tique en vint, par la haine de l'Ancien Testament, &#224; imaginer un dualisme absolu et &#224; attribuer &#224; un principe mauvais l'inspiration de tout l'Ancien Testament ; il eut assez de succ&#232;s pour fonder une anti-&#233;glise qui eut quelque diffusion [...] Simone &#233;t&#233; tr&#232;s impressionn&#233;e par Marcion ; je ne l'ai su que bien plus tard, quand furent &#233;dit&#233;es &lt;i&gt;les Pens&#233;es sans ordre&lt;/i&gt;. &#187;. Or, de tous les gnostiques, Marcion, originaire de Sinop, dans le pont, semble occuper une position &#224; part puisqu'il est le seul, alors que le gnosticisme proc&#232;de de Jean et Paul, &#224; s'en tenir exclusivement &#224; Paul, &#224; choisir l'&#233;vangile de son disciple Luc, quitte &#224; amputer de nombreux passages pour les expurger de l'interpr&#233;tation juda&#239;que, se montrant ainsi beaucoup moins ouvert et tol&#233;rant que Valentin. On retrouve bien chez Simone Weil la distinction entre un dieu juste et vindicatif, celui de l'Ancien Testament dont	l'antith&#232;se	est	le	vrai Dieu, le Dieu &#171; bon &#187; autant qu' &#171; &#233;tranger &#187;, &#171; autre &#187;, &#171; inconnu &#187;, &#171; cach&#233; &#187;, le Dieu transcendant de l'&#201;vangile, qui ne nous connu que par le Christ. (13) &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais avant tout, Simone Weil, une femme de pens&#233;e et d'action, elle avait plut&#244;t voulu inaugurer, disons, un nouveau type de mystique post-chr&#233;tienne. Elle d&#233;fendait un christianisme si singulier, hors du sacrement et du rituel du catholicisme. Les propos qu'elle tenait sur l'&#201;glise restent toujours aussi scandaleux, comme Kierkegaard, elle voulait s'adresser aux &#171; chr&#233;tiens &#187; en les scandalisant. Simone Weil est une mystique lib&#233;r&#233;e de tout aspect d&#233;votionnel, de toute r&#233;p&#233;tition. En ce sens, nous pouvons m&#234;me dire qu'elle renouvelle la pens&#233;e chr&#233;tienne. Pour elle, l'important tient &#224; son exp&#233;rience spirituelle, &#224; sa profondeur. Sa pans&#233;e religieuse est h&#233;t&#233;roclite universalisante, ouverte &#224; tout. C'est la raison pour laquelle elle suscite autant d'int&#233;r&#234;t, m&#234;me de passion, en faveur ou contre ses propos : &#171; Nous vivons une &#233;poque toute &#224; fait sans pr&#233;c&#233;dent, et dans la situation pr&#233;sente l'universalit&#233;, qui pouvait autrefois &#234;tre implicite, doit &#234;tre maintenant pleinement explicite. Elle doit impr&#233;gner le langage et toute la mani&#232;re d'&#234;tre. Aujourd'hui ce n'est rien encore que d'&#234;tre un saint, il faut la saintet&#233; nouvelle, elle est aussi sans pr&#233;c&#233;dent. (14) &#187;. Elle s'inspire de ceux qui appartiennent aux diff&#233;rentes cultures, religions, et peuvent &#233;galement se trouver en dehors des confessions religieuses. Elle &#233;tudie les textes divers &#201;critures sacr&#233;es, les l&#233;gendes et les mythes. Sa mani&#232;re d'&#233;crire est affirmative et interrogative ; elle remet tout en question. Sa prodigieuse culture et son impartialit&#233; intellectuelle l'obligent &#224; revenir sur des th&#232;mes identiques tout en les envisageant sous des facettes diff&#233;rentes : &#171; Les diff&#233;rentes traditions religieuses authentiques sont des reflets diff&#233;rents de la m&#234;me v&#233;rit&#233;, et peut-&#234;tre &#233;galement pr&#233;cieuses. Mais on ne s'en rend pas compte, parce que chacun vit une seule de ces traditions et aper&#231;oit les autres du dehors. (15) &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Elle se passionne pour les sources aussi bien chr&#233;tiennes que platoniciennes, mais aussi orientales : &#171; En fait, les mystiques de presque toutes les traditions religieuses se rejoignent presque jusqu'&#224; l'identit&#233;. Ils constituent la v&#233;rit&#233; de chacune. La contemplation pratiqu&#233;e en Inde, Gr&#232;ce, Chine, etc., est tout aussi surnaturelle que celle des mystiques chr&#233;tiens. Notamment, une tr&#232;s grande affinit&#233; entre Platon et par exemple, saint Jean de la Croix. Aussi entre les Upanishads hindoues et saint Jean de la Croix. Le tao&#239;sme aussi est tr&#232;s proche de la mystique chr&#233;tien. (16) &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans sa pens&#233;e, &#171; le Fils unique &#187; comme figure historique du J&#233;sus, d&#233;chir&#233; et jet&#233; dans l'espace et le temps n'est pas celui du catholicisme : Elle la corrige ainsi : &#171; Communion catholique. Dieu ne s'est fait pas seulement une fois chair, il se fait tous les jours mati&#232;re pour se donner &#224; l'homme et en &#234;tre consomm&#233;. R&#233;ciproquement, par la fatigue, le malheur, la mort, l'homme est fait mati&#232;re et consomm&#233; par Dieu. Comment refuser cette r&#233;ciprocit&#233; ? (17) &#187;. Le probl&#232;me du temps est fondamental pour la mystique telle que la pr&#233;sente et l'exp&#233;rimente Simone Weil. Car, l'homme &#233;tant incapable d'agir sans interm&#233;diaire, le temps caract&#233;rise la m&#233;diatet&#233; de l'existence humaine ; plus encore, il est l'existence m&#234;me. Mais cette m&#233;diatet&#233; rec&#232;le en elle un rapport &#171; surnaturel &#187; : &#171; il y a quelque chose dans le monde avec quoi le surnaturel a un rapport, un lien sp&#233;cial. Quoi ? Quel lien ? (18) &#187;. Et c'est pourquoi : &#171; Le temps est la pr&#233;occupation la plus profonde et plus tragique des &#234;tres humains ; on peut m&#234;me dire : la seule tragique. Toutes les trag&#233;die que l'on peut imaginer reviennent &#224; &lt;i&gt;une seule et unique trag&#233;die&lt;/i&gt; : l'&#233;coulement du &lt;i&gt;temps&lt;/i&gt;. Le temps est aussi la &lt;i&gt;source de toutes les servitudes&lt;/i&gt;. &lt;i&gt;C'est la source du sentiment du n&#233;ant de l'existence&lt;/i&gt;. Pascal l'a senti profond&#233;ment. (19) &#187;. Si le temps se d&#233;roule par minutes successives, l'attention doit se fixer sur cette bri&#232;vet&#233;, en acceptant parfois l'enti&#232;re monotonie. Double aspect de la monotonie, comme pour la gnose, dira Simone Weil, en tant que reflet de l'&#233;ternit&#233; elle est ce qu'il y a au monde de plus beau ; le cercle constitue le mod&#232;le. Mais quand l'homme se d&#233;robe &#224; l'instant pr&#233;sent, quand il s'&#233;chappe de l'instant, la monotonie offre son affreux visage, elle devient accablante. D'o&#249; la n&#233;cessit&#233; de transcender le temps, de se situer au-del&#224; de la s&#233;rie d'&#233;v&#233;nements qui se d&#233;roulent inlassablement, en se tenant dans la partie n&#233;gative de l'&#226;me dans laquelle se trouve l'&#233;nergie v&#233;g&#233;tative situ&#233;e au-dessous du temps et qu'il importe de faire passer au niveau surnaturel. Cette mutation modifie imm&#233;diatement les rapports avec les &#233;v&#233;nements li&#233;s au temps : &#171; Le pr&#233;sent ne re&#231;oit pas la finalit&#233;. L'avenir non plus, car il est seulement ce qui sera pr&#233;sent. Mais on ne le sait pas. Si on porte sur le pr&#233;sent la pointe de ce d&#233;sir en nous qui correspond &#224; la finalit&#233;, elle perce &#224; travers jusqu'&#224; l'&#233;ternel. (20) &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Telle est la seule mani&#232;re de transcender le temps, de sortir de la Caverne, de son obscurit&#233; et de ses illusions et d'amorcer le processus de &lt;i&gt;d&#233;cr&#233;ation&lt;/i&gt;,qui, comme nous verrons, constitue l'une des id&#233;es principales de sa pens&#233;e : &lt;i&gt;&#171; Le temps et la caverne&quot;&lt;/i&gt;. Sortir de la caverne, &#234;tre d&#233;tach&#233; consiste &#224; ne plus s'orienter vers l'avenir (21) &#187;. Platon, fut le philosophe que Simone Weil lisait et aimait beaucoup, car elle avait puis&#233; chez lui les arguments contre ce qui niait la justice au nom du d&#233;sordre r&#233;gnant dans l'univers. Car dans une cr&#233;ation sans une justice cach&#233;e en elle, nul ne vivrait la d&#233;ch&#233;ance jusqu'au but. Le paradoxe du gnosticisme est l&#224;. Il n'y a donc pas de fatalisme facile en soi en ni malheur absolu en soi. Simone Weil emploi le symbolique de la caverne platonicienne. Mais pour elle, la m&#233;taphore de la caverne comporte un sens de d&#233;gradation de l'existence sociale humaine : &#171; Platon d&#233;crit comment l'homme secouru par la gr&#226;ce sort de la caverne de ce monde ; mais il ne dit pas qu'une cit&#233; puisse en sortir. Au contraire, il repr&#233;sente la collectivit&#233; comme quelque chose d'animal qui emp&#234;che le salut de l'&#226;me. (22) &#187;. Si l'approche de Simone Weil &#224; l'endroit de platonisme est &#233;logieuse, en m&#234;me temps, elle est consciente de limites des platonisme : &#171; nous ne poss&#233;dons de Platon que les &#339;uvres de vulgarisation destin&#233;es au grand public. On peut les comparer aux paraboles de l'&#201;vangile. Du fait que telle id&#233;e ne s'y trouve pas, ou ne s'y trouve pas explicitement, rien ne permet de penser que Platon et les autres Grecs ne l'avaient pas [...] Mon interpr&#233;tation : Platon est un mystique authentique, m&#234;me le p&#232;re de la mystique occidentale. (23) &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le Platonisme de Simone Weil est donc bien particulier. Anissa Castel- Bouchouchi remarque &#224; ce sujet : &#171; Comme l'a bien montr&#233; Robert Chenavier en &#233;mettant quelque r&#233;serve sur les interpr&#233;tations de l'&#339;uvre de Simone Weil dans le sens d'un platonisme chr&#233;tien ou dans une perspective exclusivement religieuse, il y a, dans &#171; cette mise en valeur de la spiritualit&#233; et de la mystique [...] le risque de consid&#233;rer que la pens&#233;e de Simone Weil s'arr&#234;te &#224; ce t&#233;moin de l'absolu qui serait sorti de la caverne, aurait contempl&#233; le Bien et accomplirait une forme de saintet&#233; dans la contemplation. C'est risquer de m&#233;conna&#238;tre ce que Simone Weil exprime &#233;galement dans sa maturit&#233; : il faut descendre dans la caverne &#187;. Le platonisme achev&#233; de Simone Weil est dans ce maintien paradoxal d'une ouverture infinie, dans ce que Flaubert appelait le refus de conclure : la r&#233;gion des Bienheureux n'est aucunement pour elle le but ultime de la vis&#233;e philosophique et sa lecture du dernier Platon conjugue l'orientation de la pens&#233;e vers la v&#233;rit&#233;-et sous le nom de la v&#233;rit&#233; elle englobe &#171; aussi la beaut&#233;, la vertu et toute esp&#232;ce de bien &#187;, de sorte qu'il s'agit pour elle &#171; d'une conception du rapport entre la gr&#226;ce et le d&#233;sir &#187;- et l'action qui permet de distinguer &#171; entre ceux qui le font &#187;, c'est &#224; dire qui en sortent et puis reviennent. (24) &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La caverne platonicienne pour elle signifie l'exil et sa sortie suppose la conscience de l'exil. Sa philosophie consiste aussi &#224; ouvrir un chemin pour sortir de l'exil en soignant le vide qui creuse en nous le sentiment d'&#234;tre d'exil&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En somme, Simone Weil &#233;tait influenc&#233;e par ses lectures de Platon. Sur la dimension gnostique de son platonisme, Louis Dupr&#233; pense que, &#171; La source de la Platonico-Gnostique de Simone Weil est une th&#233;ologie n&#233;gative : commentaire de la cr&#233;ation comme un acte de vide divin et &#233;tablissement de l'extra divin de la n&#233;cessit&#233; ; et platonisme chr&#233;tien de la th&#233;orie de beaut&#233; comme reflet du Dieu (25) &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour Simone Weil, le temps signifie l'abdication de Dieu, il constitue en quelque sorte sa limite, or il est impossible d'&#233;chapper au temps, on peut seulement le transcender. L'image de Dieu que l'homme porte en lui est semence de l'&#233;ternit&#233;. Dans la mesure o&#249; l'homme plonge dans le fond de son &#226;me, il atteint le lieu secret qui l'apparente &#224; Dieu, aussit&#244;t il se lib&#232;re de la cr&#233;ation et du temps. Se situer &#224; ce niveau d'int&#233;riorit&#233; abyssale permet de vivre d'une autre mani&#232;re le temps, de se fixer au-del&#224; de son &#233;coulement et de retrouver par l&#224; m&#234;me un &#233;tat d'innocence. Parvenu &#224; ce niveau, l'homme se lib&#232;re de tout pass&#233; qui risque de le conditionner, mais il lui refuse toute dimension imaginative. Renoncer &#224; son propre futur, renoncer aux compensations que peuvent faire na&#238;tre en nous les circonstances pass&#233;es qui ont bless&#233; notre personnalit&#233;, renoncer &#224; son expansion du moi, se d&#233;tacher des &#233;v&#233;nements &#224; venir, c'est la seule fa&#231;on de renoncer &#224; son moi, de se vider de lui par cons&#233;quent de ne pas avoir n&#233;cessairement recours &#224; cet interm&#233;diaire constitu&#233; par le temps. Ainsi, le temps devient le cadre des repr&#233;sentations, il n'a plus d'autre fonction que d'instaurer un pr&#233;sent dont tout est vuln&#233;rable au temps. En revanche : &#171; L'&#233;ternel seul est invuln&#233;rable au temps. (26) &#187;. Dans cette perspective, le temps m&#232;ne hors du temps , vivre dans le temps c'est constamment s'en d&#233;tacher ; l'important est de renoncer au futur, &#224; ses compensations, &#224; ses r&#234;ves, que l'attention soit regard et non attachement. Supporter le temps, l'accepter comme une n&#233;cessit&#233; tout en refusant de tenter d'exercer une domination sur lui. Ainsi l'homme s'&#233;vade de son moi illusoire tendant &#224; tout ramener &#224; lui-m&#234;me. Le d&#233;tachement du moi d&#233;voile &#171; un fragment de Dieu &#187;. Par ce d&#233;tachement qui engendre le vide, l'homme devient capable de saisir l'&#233;tincelle divine qu'il porte en lui. Renoncer &#224; l'expansion est la fa&#231;on la plus certaine de renoncer &#224; sa volont&#233; propre. C'est dans ce pr&#233;sent qu'il importe de se tenir, de recevoir la gr&#226;ce d'adh&#233;rer &#224; Dieu, de se soumettre &#224; sa volont&#233;, de lui demander le pain quotidien surnaturel de la gr&#226;ce. La contemplation de la beaut&#233; favorise aussi le d&#233;tachement du temps. Contempler un beau paysage, c'est souhaiter qu'il ne se modifie pas, qu'il reste exactement ce qu'il est. Vivre dans l'instant avec la pl&#233;nitude exige de lui apporter son consentement total au Vide : &#171; Ne pas exercer tout le pouvoir dont on dispose, c'est supporter le vide. Cela est contraire &#224; toutes les lois de la nature : le gr&#226;ce seule le peut. La gr&#226;ce comble, mais elle ne peut entrer que l&#224; o&#249; il y a un vide pour la recevoir, et c'est elle qui fait ce vide. (27) &#187;. Le vide, c'est le mouvement de retrait de Dieu qui fait d&#233;voiler le sens de la pesanteur. Dieu,qui est perfection absolue transcendance, ne saurait donc &#234;tre pr&#233;sent sur Terre que sous la forme, fragile, de l'infiniment petit. Son impuissance dans ce Vide est le signe irr&#233;cusable de sa puissance. A la beaut&#233; et &#224; la joie se joint la souffrance, elle fixe dans un instant et p&#233;n&#232;tre ainsi dans l'&#233;ternit&#233;. Se tenir sans orientation dans l'existence est d&#233;j&#224; une fa&#231;on non seulement d'accepter la mort mais de la vivre. Dans cette mort du moi, se trouve le fondement de la &lt;i&gt;d&#233;cr&#233;ation-destruction- cr&#233;ation&lt;/i&gt;, pens&#233;e mystique de Simone Weil : &#171; D&#233;cr&#233;ation : faire passer du cr&#233;&#233; dans l'incr&#233;&#233;. Destruction : faire passer du cr&#233;&#233; dans le n&#233;ant. Ersatz coupable de la d&#233;cr&#233;ation. (28) &#187; En effet, le terme de &#171; d&#233;cr&#233;ation &#187; pr&#233;sente plusieurs difficult&#233;s. Il renvoi &#224; une pluralit&#233; de sens qui peut para&#238;tre contradictoire. A un premier abord, &#171; se d&#233;-cr&#233;er &#187; vise &#224; d&#233;truire le &#171; je &#187; et &#171; l'existence &#187;, au sens de l'autonomie s&#233;par&#233;e ne voulant reposer que sur elle- m&#234;me : &#171; Pas de trace de &#171; je &#187; dans la conservation. Il y en a dans la destruction. &#171; Je &#187; laisse sa marque sur le monde en d&#233;truisant. (29) &#187;. Car la cr&#233;ation passe par &#171; le mal &#187; : &#171; La cr&#233;ation : le bien mis en morceaux et &#233;parpill&#233; &#224; travers le mal. Le mal est illimit&#233;, mais il n'est pas infini. Seul l'infini limite l'illimit&#233;. (30) &#187;. Par contre, la destruction est l'extr&#234;me oppos&#233; de la cr&#233;ation du monde : &#171; Nous participons &#224; la cr&#233;ation du monde en nous d&#233;cr&#233;ant nous-m&#234;me. 31 &#187; : C'est-&#224;-dire &#171; accepter de n'&#234;tre qu'une cr&#233;ature et pas autre chose &#187;. Cela souligne que &#171; L'homme n'a pas d'&#234;tre, il n'a que l'avoir (32) &#187;. Cela implique que la cr&#233;ature priv&#233;e de la pl&#233;nitude de l'&#234;tre tant qu'elle &#171; existe &#187;, ne peut y acc&#233;der de mani&#232;re naturelle. Il lui faut consentir &#224; la mort, &#234;tre &#171; an&#233;antie &#187;, pour ainsi dire &#171; d&#233;-cr&#233;&#233;e &#187; et &#171; re-cr&#233;&#233;e &#187; en Dieu. En un ultime sens enfin, la &lt;i&gt;d&#233;cr&#233;ation&lt;/i&gt;, comme &#171; nouvelle naissance &#187; par la gr&#226;ce, &#171; g&#233;n&#233;ration &#187; de la vie divine en l'homme, est un mouvement d'incarnation visant &#224; &#171; achever la cr&#233;ation &#187; et qui participe alors &#171; &#224; la cr&#233;ation du monde &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La Cr&#233;ation appelle ce que Simone Weil nomme &#171; la d&#233;cr&#233;ation &#187; : le libre renoncement de soi de la cr&#233;ature. Mais aussi &#171; La cr&#233;ation est un acte d'amour et elle est perp&#233;tuelle. A chaque instant notre existence est amour de Dieu pour nous. Mais Dieu ne peut aimer que soi-m&#234;me. Son amour pour nous est amour pour soi &#224; travers nous. Ainsi, lui qui nous donne l'&#234;tre, il aime en nous le consentement &#224; ne pas &#234;tre. Notre existence n'est faite que de son attente, de notre consentement &#224; ne pas exister. (33) &#187;. Amour surnaturel de Dieu est capacit&#233; de franchir l'immensit&#233; de l'espace et du temps, d'habiter cette distance jusqu'&#224; l'absence la plus totale du bien. Mais pour cela , il faut respecter &#224; la fois l'infinie transcendance de Dieu par quoi il est bien. Il faut aussi se le repr&#233;senter &#224; la fois comme personnel et impersonnel, selon que l'accent est mis sur la perfection le s&#233;parant de la personne humaine, ou l'amour qui le rel&#232;ve : &#171; Dieu s'&#233;puise, &#224; travers l'&#233;paisseur infinie du temps et de l'espace, pour atteindre l'&#226;me et la s&#233;duire. Si elle se laisse arracher, ne f&#251;t- ce que la dur&#233;e d'un &#233;clair, un consentement pur et entier, alors Dieu en fait la conqu&#234;te. Et quand elle est devenue une chose. Et quand elle est devenue une chose enti&#232;rement &#224; lui, il abandonne. Il la laisse compl&#232;tement seule. Et elle doit &#224; son tour, mais &#224; t&#226;tons, &#224; traverser l'&#233;paisseur infinie du temps et de l'espace, &#224; la recherche de celui qu'elle aime. C'est ainsi que l'&#226;me refait en sens inverse le voyage qu'a fait Dieu vers elle. (34) &#187; . Car, &#171; L'amour est un signe de notre mis&#232;re. Dieu ne peut aimer que soi. Nous ne pouvons aimer qu'autre chose. (35) &#187;. La Cr&#233;ation permet que l'action de gr&#226;ces, m&#234;me si la demande est rest&#233;e lettre morte, garde tout son sens : le cri d'abandon est la part chaleureuse de la louange que l'homme adresse au Dieu cach&#233;. La &lt;i&gt;d&#233;cr&#233;ation&lt;/i&gt; en tant que passage dans l'&#233;ternit&#233;, regard attentif donn&#233; &#224; l'instant pr&#233;sent, correspond &#224; une nouvelle cr&#233;ation. De m&#234;me que la pri&#232;re est un &#233;tat, il existe un &#233;tat de &lt;i&gt;d&#233;cr&#233;ation&lt;/i&gt; qui est r&#233;ception de lumi&#232;re sans interruption. Ici, la pens&#233;e religieuse de Simone Weil comporte une forme de gnosticisme qui lui est propre : &#171; La Cr&#233;ation est de la part de Dieu un acte non pas d'expansion de soi, mais de retrait, de renoncement. Dieu et toutes les cr&#233;atures, cela est moins que Dieu seul. (36) &#187;. Dans la pens&#233;e de Simone Weil, la &#171; gnose &#187; propre au &#171; gnosticisme &#187; a pour premi&#232;re caract&#233;ristique de dissocier cr&#233;ation et r&#233;demption. Cela suppose ipso facto que, le monde sensible est cr&#233;e, ou, du moins, totalement domin&#233;, par des puissances mauvaises ou born&#233;es, par un D&#233;miurge qui ignore ou veut ignorer la cr&#233;ation. A cet &#233;gard, signalons en passant que sa pens&#233;e peut &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme antibergsonienne parce que comme nous avons vu, la pesanteur symbolise la r&#233;alit&#233; du monde fait &#233;loigner l'homme de son Dieu. Car pour Bergson, le dynamisme est une v&#233;rit&#233; du r&#233;el, et l'univers est &#171; un jaillissement ininterrompu de nouveaut&#233;s &#187; (Elan vital).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans cette perspective, la t&#226;che fondamentale de la philosophie est de penser le &#171; mouvant &#187;, une vision du monde antiplatonicienne : le devenir pur (le non &#234;tre selon Platon) constitue ici la r&#233;alit&#233; en soi, tandis que l'immuabilit&#233; et l'&#233;ternit&#233; (attributs des Id&#233;es) passe pour des artifices. Pour Bergson, le changement perp&#233;tuel est la continuation et la cr&#233;ation, c'est-&#224;-dire enrichissement ininterrompu. Et Simone Weil, platonicienne, s'en prend &#224; l'antiplatonisme de Bergson : &#171; Dans ce monde-ci la vie, &#233;lan vital cher &#224; Bergson, n'est que du mensonge, et la mort seule est vraie. (37) &#187;. En ce sens, le gnosticisme de Simone Weil est implacable : &#171; Il existe une force &#171; d&#233;ifuge &#187;. Sinon tout serait Dieu (38) &#187; : c'est la cr&#233;ation d'un vide. Dieu, qui est Tout, s'est retir&#233; afin que nous, cr&#233;atures, pussions &#234;tre. Mais aussi : &#171; Dieu s'&#233;puise, &#224; travers l'&#233;paisseur infinie du temps et de l'espace, pour atteindre l'&#226;me et la s&#233;duire. (39) &#187;. Elle dissocie donc la cr&#233;ation et la r&#233;demption : caract&#233;ristique du gnosticisme. Et cela suppose que, le monde sensible est cr&#233;&#233;, ou, du moins, totalement domin&#233;, par des puissances mauvaises ou born&#233;es : r&#233;cit de cr&#233;ation gnostique : &#171; Dieu et le surnaturel sont cach&#233;s et sans forme dans l'univers. (40) &#187;, car &#171; Dieu s'est vid&#233;. Ce mot enveloppe &#224; la fois la Cr&#233;ation et l'Incarnation avec la Passion (41) &#187;. L'accent est mis sur le vidage. Un mouvement auto-dissolutif que Simone Weil d&#233;finit &#224; travers ce concept &#233;nigmatique, constitutive et apor&#233;tique : &#171; d&#233;cr&#233;ation &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; D&#233;cr&#233;ation &#187; est une pr&#233;sence qui brille par son absence, qui signifie aussi son propre retrait qui constitue son origine dans un avant ant&#233;rieur &#224; toutes ses manifestations possibles dans le futur : &#171; D&#233;j&#224; avant la Passion, d&#233;j&#224; par la Cr&#233;ation, Dieu se vide de sa divinit&#233;, s'abaisse, prend la forme d'un esclave. (42) &#187;. D''une fa&#231;on curieuse, elle formule l'absence de Dieu, c'est-&#224;-dire &#171; Dieu se vide de sa divinit&#233; &#187; &#224; la mani&#232;re de Nietzsche. Et le &#171; surnaturel &#187; interviendra pour arracher l'homme &#224; la pesanteur des choses. Et le moment venu, la Gr&#226;ce transfigurera toute chose. Elle ne fait pas voir de nouvelles choses, elle fait voir &#224; nouveau les choses. Aussi rend- elle disponible l'homme &#224; la beaut&#233; du monde qui existait d&#233;j&#224; dans la cr&#233;ation, mais elle restait invisible apr&#232;s le retrait de Dieu, comme le monde purement et simplement livr&#233; &#224; la &#171; pesanteur &#187;, au r&#232;gne de la force. Le monde d&#233;miurgique n'aurait rien de cette harmonie qui suscite en nous le sentiment du beau. Mais en attendant il faut ce terrible d&#233;chirement de l'existence, sans quoi on s'autorise trop vite des voies imp&#233;n&#233;trables de la Gr&#226;ce pour justifier l'injustifiable des ventres vides, des balles perdues, des massacres de l'univers apr&#232;s quoi l'homme se transfigura. Le mysticisme de Simone Weil commence par ce seuil. Dans ce mouvement de vidage, tout &#233;v&#233;nement originaire et futur que nous pouvons rep&#233;rer appartient d&#233;j&#224; au temps de ce vidage. Son histoire consiste en l'absence de Dieu car Il s'est retir&#233;, selon la th&#233;ologie weilienne. Dans &lt;i&gt;l'Iliade ou po&#232;me de la force&lt;/i&gt;, en guise d'exemple, elle donne &lt;i&gt;L' Iliade&lt;/i&gt; parce que le vide s'y per&#231;oit dans ce r&#233;cit po&#233;tique charg&#233; de sens. Par sa double polarit&#233;, la d&#233;finition weilienne du po&#232;me comme &#171; repr&#233;sentation de l'absence de Dieu &#187;, - ou de la &#171; mis&#232;re de l'homme sans Dieu (43) &#187;- ne peut &#234;tre interpr&#233;t&#233; uniquement dans le sens d'un manque : elle doit l'&#234;tre aussi dans celui de puissances qui le remplissent et l'habite, du &#171; plein &#187; qui &#171; prend la place &#187; du Dieu absent. Le r&#233;cit &#233;pique et tragique dans &lt;i&gt;L'Iliade&lt;/i&gt;,pour elle, est dans ce mouvement perp&#233;tuel et oscillant de la victoire momentan&#233;e &#224; l'in&#233;vitable d&#233;faite pr&#233;visible, entre une volont&#233; de puissance qui para&#238;t presque infinie et une force limit&#233;e par les adversaires, tout aussi vainement oppos&#233;e &#224; une expansion et &#224; la volont&#233; de l'ennemi qui para&#238;t aussi illimit&#233;e. La seule chose positive dans cet enfer du terreur sous forme de gr&#226;ce, c'est l'apparition brusque et rare du sentiment de l'amiti&#233; entre les ennemis : &lt;i&gt;&#171; Mais quand le d&#233;sir de boire et manger fut apais&#233;,
Alors le Dardanien Priam se prit &#224; admirer Achille [...]&lt;/i&gt;
&lt;i&gt;Et &#224; son tour le Dardanien Priam fut admir&#233; d'Achille...&lt;/i&gt; (44) &#187;. Et Simone Weil commente aussit&#244;t : &#171; Mais l'esprit qui s'est transmis de &lt;i&gt;l'Iliade&lt;/i&gt; &#224; l'&#201;vangile en passant par les penseurs et les po&#232;tes tragiques n'a gu&#232;re franchi les limites de la civilisation grecque ; et depuis qu'on a d&#233;truit la Gr&#232;ce il n'en est rest&#233; que des reflets. (45) &#187;. Mais la comparaison de Simone Weil embrase aussi bien l'Occident que l'Orient. Dans ce r&#233;cit hom&#233;rique Dieu est absent et cette absence m&#234;me dans son expression apparait &#171; positive &#187;, car il comporte un p&#233;ch&#233; implicite dans sa cr&#233;ation auto-an&#233;antissante : &#171; Dieu en cr&#233;ant a cr&#233;&#233; la possibilit&#233; du p&#233;ch&#233; &#187;. En revanche, ce p&#233;ch&#233; se donne comme un don, une forme de l'abandon : &#171; La Cr&#233;ation est abandon. En cr&#233;ant ce qui est autre que Lui, Dieu l'a n&#233;cessairement abandonn&#233;. (46) &#187;. Comme on l'a d&#233;j&#224; not&#233;, dans la pens&#233;e de Simone Weil, il y a toujours la part de gnosticisme et une aporie &#233;nigmatique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour Simone Weil, la contre-position du vide est l'&#339;uvre d&#233;miurgique, parce que Dieu s'est retir&#233; de sa cr&#233;ation, o&#249; r&#232;gne la violence. Mais si tous les hommes sont divis&#233;s par la force, ils seront unis par la souffrance qu'elle produit : &#171; Ainsi la violence &#233;crase ceux qu'elle touche. Elle finit par appara&#238;tre ext&#233;rieure &#224; celui qui la manie comme &#224; celui qui la souffre ; alors na&#238;t l'id&#233;e d'un destin sous lequel les bourreaux et la victime sont pareillement innocents, les vainqueurs et les vaincus fr&#232;res dans la m&#234;me mis&#232;re. (47) &#187;. Cette communaut&#233; englobe tout : parents, amis, voisins, mais aussi ennemis. Il y a toujours aussi une contradiction de notre aspiration au Bien, et l'univers froid qui nous entoure, indiff&#233;rent &#224; toutes les valeurs, m&#233;caniquement soumis &#224; l'impitoyable contrainte des causes et effets. C'est la raison pour laquelle elle est r&#233;solument d&#233;terministe et d&#233;nonce toutes les formes d'id&#233;ologie &#171; progressiste &#187;, qui lui semblait tricherie : &#171; Le socialisme consiste &#224; mettre le bien dans les vaincus, et le racisme dans les vainqueurs. Mais l'aile r&#233;volutionnaire du socialisme se sert de ceux qui, quoique n&#233;s en bas, sont par nature et par vocation des vainqueurs, et ainsi aboutit &#224; la m&#234;me &#233;thique. (48) &#187;. Pour elle, celui qui cherche &#224; &#233;luder une contradiction en la maquillant, n'est qu'un l&#226;che : &#171; Il faut parvenir &#224; une r&#233;alit&#233; plus pleine encore que dans la souffrance qui est n&#233;ant et vide (49) &#187;. Elle va m&#234;me jusqu'&#224; dire que &#171; je porte en moi-m&#234;me le germe de tous les crimes ou presque. (50) &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Simone Weil porte sur le marxisme un regard critique et d&#233;place l'interrogation sur le rapport entre le travailleur et son travail, et non plus sur l'id&#233;e de rendement telle qu'elle a &#233;t&#233; &#233;tudi&#233;e. Dans &lt;i&gt;l'Enracinement&lt;/i&gt; elle poursuit cette id&#233;e sous un autre angle : des devoirs envers l'&#234;tre humain et non envers le groupe social. Au d&#233;part, l'Enracinement &#233;tait le projet d'un &#171; Pr&#233;lude &#224; une d&#233;claration des devoirs envers l'&#234;tre humain &#187;. Albert Camus, qui publie l'ouvrage en 1950, lui donne le titre d'&lt;i&gt;Enracinement&lt;/i&gt; : il faut poser des devoirs envers l'homme. C'est pourquoi &#171; la liste des obligations envers l'&#234;tre humaine doit correspondre &#224; la liste de ceux des besoins humains qui sont vitaux, analogue &#224; la faim (51) &#187;, en sorte que &#171; la premier &#233;tude &#224; faire est celle de besoin qui sont &#224; la vie de l'&#226;me ce que sont pour la vie du corps les besoins de nourriture, de sommeil et de chaleur. (52) &#187;. Rapporter l'obligation morale &#224; un besoin vital. Au plan du principe, l'obligation doit &#234;tre pens&#233;e ind&#233;pendamment de toute anthropologie des besoins : &#171; L'objet de l'obligation, dans le domaine des choses humaines, est toujours l'&#234;tre humain comme tel. Il y a obligation envers tout &#234;tre humain, du seul fait qu'il est humain, sans qu'aucune autre condition ait &#224; intervenir, et quand m&#234;me lui n'en reconna&#238;trait aucune. (53) &#187;. Comme le devoir, l'obligation ne saurait &#234;tre hypoth&#233;tique : ou elle est cat&#233;gorique, ou elle n'oblige pas de mani&#232;re principielle. Mais si elle ne r&#233;pond ni &#224; une situation de fait ni &#224; une convention, comme le souligne Simone Weil, alors elle doit &#234;tre dite &#233;ternelle et r&#233;pondre &#171; &#224; la destin&#233;e &#233;ternelle de l'&#234;tre humain. 54 &#187;. Par l&#224;, l'humain &#233;chappe d&#233;finitivement &#224; l'humaine condition pour recevoir son fondement et son essence d'une transcendance &#224; laquelle l'obligation se trouve suspendue. Ainsi, le caract&#232;re inconditionn&#233; de l'obligation humaine fait signe vers un hors-monde, vers ce qui n'est plus de l'ordre de l'humain, du travail, du corps et du projet de l'esprit, bref, vers ce qui &#233;chappe &#224; toute condition humaine. Le caract&#232;re inconditionn&#233; de l'obligation exige le caract&#232;re inconditionn&#233; de l'humain par o&#249; celui-ci se trouve rapport&#233; &#224; une essence ou destin&#233;e &#233;ternelle soustraite &#224; toute condition : &#171; Cette obligation est inconditionn&#233;e. Si elle est fond&#233;e sur quelque chose, ce quelque chose n'appartient pas &#224; notre monde. Dans notre monde, elle n'est fond&#233;e sur rien. C'est l'unique obligation relative aux choses humaines qui ne sont soumises &#224; aucune condition. (55) &#187;. Elle insiste de mani&#232;re forte dans son argumentation en faveur de l'enracinement pour d&#233;monter le caract&#232;re inconditionnel des obligations envers l'&#234;tre humain. On peut en rep&#233;rer les effets aux deux niveaux de l'argument qui pr&#233;sente la d&#233;claration des devoirs envers l'&#234;tre humain comme un pr&#233;alable absolu &#224; la restauration de la dignit&#233; humaine dans le r&#233;enracinement. Il faut, tout d'abord, fonder les rapports humains sur un jeu d'obligations inconditionnelles : une n&#233;cessit&#233; interne propre &#224; la spiritualit&#233; humaine. Une condition transcendantale. En d'autres termes, pour elle, la r&#233;alit&#233; sociale n&#233;cessaire &#224; l'individu pour son enracinement est symbolis&#233; par metaxu : &#171; Ne priver aucun &#234;tre &#234;tre humain de ses &lt;i&gt;metaxu&lt;/i&gt;, c'est-&#224;- dire de ses bien relatifs et m&#233;lang&#233;s (foyer, patrie, traditions, culture, etc.) qui r&#233;chauffent et nourrissent l'&#226;me et sans lesquels, en dehors de la saintet&#233;, une vie &lt;i&gt;humaine&lt;/i&gt; n'est pas possible. (56) &#187;. La &#171; conqu&#234;te &#187;, la destruction des traditions d'un peuple, le travail prol&#233;tarien, mais aussi la r&#233;duction de la culture &#224; un savoir purement abstrait, sont les pires formes du d&#233;racinement.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comme Cioran l'a remarqu&#233;, les aphorismes de Simone Weil sont toujours tranchants, sans ironie, elle n'a pas le sens de la dialectique, ni l'art du compromis. Elle &#233;voque le consentement donn&#233; &#224; la mort quand celle-ci est pr&#233;sente et vue dans sa nudit&#233;. Elle rapproche de ce consentement celui donn&#233; au travail, consentement moins violent que le premier mais complet dans son exercice : &#171; Il faut passer par la mort. Il faut &#234;tre tu&#233;, subir la pesanteur du monde. L'univers pesant sur les reins d'un &#234;tre humain, quoi d'&#233;tonnant qu'il ait mal ? Le travail est comme une mort s'il est sans stimulant. Agir en renon&#231;ant aux fruits de l'action. (57) &#187; ; le travail physique se pr&#233;sente comme une sorte de mort quotidienne . Ici, il faut savoir que son exp&#233;rience personnelle en usine conduit Simone Weil &#224; critiquer l'id&#233;e sto&#239;cienne d'autarcie morale, selon laquelle l'homme pourrait se respecter lui-m&#234;me quelles que soit les situations ext&#233;rieures, car il est ontologiquement digne de respect, bien qu'elle soit elle-m&#234;me nourrie de sto&#239;cisme. Ses exp&#233;riences dans l'usine lui montraient que des conditions comme celles du taylorisme brisent l'autarcie de l'homme et que la morale sto&#239;cienne est inefficace. Cet aspect de la pens&#233;e de Simone Weil fut remarqu&#233; par Hannah Arendt dans &lt;i&gt;The human condition (Condition de l'homme moderne&lt;/i&gt; &#8211; elle note : &#171; Il n'est peut-&#234;tre pas exag&#233;r&#233; de dire que la Condition ouvri&#232;re (1951) de Simone Weil et le seul livre, dans l'&#233;norme litt&#233;rature du travail, qui traite le probl&#232;me sans pr&#233;jug&#233; ni sentimentalisme. (58) &#187;. A la diff&#233;rence de Hannah Arendt, Simone Weil, r&#233;inscrit l'homme dans la r&#233;alit&#233; d'une philosophie religieuse. Le travail signifie pour elle un n&#233;cessaire consentement au monde. Plus qu'un levier dans la vie sociale, il en devient le &#171; centre spirituel &#187;. Son originalit&#233; est l&#224; : repenser le probl&#232;me de l'autarcie morale et prendre ses distances par rapport au sto&#239;cisme. L'impossibilit&#233; de se respecter soi-m&#234;me fait prendre conscience de la pr&#233;carit&#233; de ce rapport &#224; soi.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le travail repr&#233;sente pour Simone Weil l'exp&#233;rience humaine formatrice de notre rapport au r&#233;el. C'est en ce sens, en ce sens seulement, que l'on peut la consid&#233;rer comme une &#171; mat&#233;rialiste &#187;. Chez elle, comme chez Marx, qu'elle a lu tr&#232;s t&#244;t, la mati&#232;re ne renvoie pas &#224; un donn&#233; inerte, mais est d'abord le r&#233;sultat de l'&#233;laboration humaine. C'est le travail qui introduit de l'unit&#233; et de la continuit&#233; dans l'univers. Or l'un et l'autre sont menac&#233;es par l'&#233;volution scientifique ainsi que par le machinisme et la technique, dont Simone Weil a, tr&#232;s concr&#232;tement &#233;prouv&#233; dans sa chair la violence, &#224; l'usine en 1934 et 1935. Pourtant, paradoxalement, le travail du man&#339;uvre, pour elle, incarne &#233;galement l'ob&#233;issance consentie &#224; la n&#233;cessit&#233; et &#224; la douleur. Le travail &#224; la cha&#238;ne, comme elle l'a v&#233;cu elle-m&#234;me est symbole du malheur. Le malheur, par nature, n'est pas pr&#233;visible, il fait intrusion dans la vie de l'homme. Mais le malheur attendu et souhait&#233; n'est pas encore le malheur. Il est donc l'indice le plus certain de notre participation &#224; la &lt;i&gt;&#171; d&#233;cr&#233;ation &#187;&lt;/i&gt;. Parce que le malheur, qui cloue l'&#234;tre comme le papillon sur la planche de l'entomologiste, constitue la modalit&#233; de la rencontre avec un ici-bas dont elle pense que Dieu s'est retir&#233; pour le cr&#233;er. Pour &#234;tre &#224; la mesure de cette absence, l'homme doit en passer, lui aussi, par la souffrance. Il doit se soumettre &#224; la &lt;i&gt;&#171; d&#233;cr&#233;ation &#187;&lt;/i&gt; . Le mysticisme de Simone Weil para&#238;t impitoyable, voir inhumain, une totale soumission &#224; la souffrance. Il touche m&#234;me au nihilisme. Ce que les mystiques d&#233;signaient comme la &lt;i&gt;k&#233;nosis&lt;/i&gt; (&#171; vide &#187; en grec), devient chez Simone Weil le mode privil&#233;gi&#233; d'une relation &#224; Dieu. Dans cette absence de Dieu, quelle place pour l'amour ? l'amour pour autrui doit s'adresser &#224; la personne, il ne support ni froideur, ni indiff&#233;rence, il sera &#233;prouv&#233; dans la mesure o&#249; il est donn&#233; avec la chaleur : &#171; Dieu n'est pas pr&#233;sent, m&#234;me s'il est invoqu&#233;, l&#224; o&#249; les malheureux sont seulement une occasion de faire le bien, m&#234;me s'ils sont aim&#233;s &#224; ce titre. Car alors ils sont dans leur r&#244;le naturel, dans leur r&#244;le de mati&#232;re, de chose. Ils sont aim&#233;s impersonnellement. Et il faut leur porter, dans leur &#233;tat inerte, anonyme, un amour personnel. (59) &#187;. Dans cette perspective, traiter quelqu'un comme une chose est &#171; un sacril&#232;ge envers ce que l'homme enferme de &#171; sacr&#233; &#187;. L'homme peut avoir conscience d'&#234;tre interm&#233;diaire entre Dieu et autrui, cette persuasion ne doit pas l'emp&#234;cher d'aimer autrui comme une personne : &#171; La charit&#233; et la foi, quoique distinctes, son ins&#233;parables. Les deux formes de la charit&#233; le sont plus encore. Quiconque est capable d'un mouvement de compassion pure envers un malheureux (chose d'ailleurs tr&#232;s rare) poss&#232;de, peut-&#234;tre implicitement, mais toujours r&#233;ellement, l'amour de Dieu et la foi. (60) &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comme je l'ai d&#233;j&#224; mentionn&#233;, le th&#232;me de l'attention, sur lequel Simone Weil insiste fr&#233;quemment dans toute son &#339;uvre, prend un relief particulier quand il s'agit d'autrui. Cependant, l'homme donne difficilement son attention : &#171; Il y a quelque chose dans notre &#226;me qui r&#233;pugne &#224; la v&#233;ritable attention, beaucoup plus violemment que la chair ne r&#233;pugne &#224; la fatigue. Ce quelque chose est beaucoup plus proche du mal que la chair. (61) &#187;. La compassion &#224; l'&#233;gard d'autrui est un des moteurs de l'engagement social de Simone Weil : &#171; L'amour, chez celui qui est heureux, est de vouloir partager la souffrance de l'aim&#233; malheureux. (62) &#187;. Dans &lt;i&gt;L'Iliade ou le po&#232;me de la force&lt;/i&gt;, Simone Weil loue l'a&#232;de qui chante la guerre sans prendre partie. La beaut&#233; de l'horreur devient objet d'amour dans le po&#232;me en laissant entrevoir, derri&#232;re la n&#233;cessit&#233; brutale, l'id&#233;e d'un ordre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Jusqu'au ici, &#224; travers nos lectures, nous avons vu que Simone Weil s'apparente &#224; un christianisme atypique, mais tenter de mettre une &#233;tiquette chr&#233;tienne sur sa pens&#233;e est une approche r&#233;ductrice. L'important consiste dans son exp&#233;rience spirituelle. C'est en raison de la profondeur de cette exp&#233;rience que Simone Weil doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme une mystique authentique. Toute sa pens&#233;e est suspendue &#224; l'Esprit de v&#233;rit&#233;. Elle &#233;crit : &#171; L'esprit de la v&#233;rit&#233;&#8211; le souffle ign&#233; de la v&#233;rit&#233;, l'&#233;nergie de la v&#233;rit&#233; - est en m&#234;me temps l'Amour &#187; ; &#171; La v&#233;rit&#233; transform&#233;e en vie &#187;, telle est la dimension profonde de sa mystique. Elle semble avoir inaugur&#233; un nouveau type de mystique, convenant &#224; notre &#233;poque. Une mystique lib&#233;r&#233;e de tout aspect d&#233;votionnel, de toute r&#233;p&#233;tition. Elle est innovatrice. C'est pourquoi elle suscite autant int&#233;r&#234;t et m&#234;me de passion en sa faveur ou contre ses propos.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Attente de Dieu&lt;/i&gt;, elle avait &#233;crit : &#171; Nous vivons &#224; une &#233;poque tout &#224; fait sans pr&#233;c&#233;dent... Aujourd'hui ce n'est rien encore que d'&#234;tre un saint, il faut la saintet&#233; que le moment exige, une saintet&#233; nouvelle, elle est aussi sans pr&#233;c&#233;dent... Le monde a besoin de saints qui aient du g&#233;nie, comme une ville o&#249; il y a la peste a besoin de m&#233;decins. (63) &#187;. Elle propose m&#234;me une nouvelle saintet&#233; pour une &#233;poque nouvelle : &#171; Un type nouveau de saintet&#233;, c'est un jaillissement, une invention .., c'est presque l'analogue d'une r&#233;v&#233;lation nouvelle de l'univers et de la destin&#233; humaine. (64) &#187;. Dans une telle mystique les facult&#233;s de l'intelligence ont leur r&#244;le, elles se tiennent devant la porte du myst&#232;re mais ne la franchissent pas. La marche asymptotique de Simone Weil vers son christianisme original ne s'accompagne d'aucun renoncement &#224; la raison. Dans cet agencement de la foi et du savoir &#224; l'&#233;poque moderne -question &#224; laquelle elle aura tent&#233; de r&#233;pondre - , r&#233;side l'un des int&#233;r&#234;ts principaux de son &#339;uvre. Elle nous l&#232;gue sa vie dans son &#339;uvre. Sa pens&#233;e est toujours fertile et en mouvement.
Une qu&#234;te jamais achev&#233;e. Elle nous met en qu&#234;te d'un universalisme authentique et de l'universalit&#233; de la condition humaine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;1 Voir commentaires d'E. Cioran, Simone Weil, &#338;uvres, Quarto Gallimard, 1999, p.1265.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;2 Simone Weil, &#338;uvres Compl&#232;tes VI (Cahiers 4), sous la direction de Florence de Lussy V, ), Gallimard, 2006, &#171; carnet de Londres (K18) &#187;, p.362.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;3 Simone Weil, &#338;uvres compl&#232;tes VI (Cahiers 2), &#233;dition publi&#233;e sous la direction d'Andr&#233; A. Devaux et de Florence de Lussy, Gallimard, 1997, p.110.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;4 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; La pesanteur et la gr&#226;ce &#187;, ( premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988,	p. 41.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;5 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; La pesanteur et la gr&#226;ce &#187;, ( premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988,	p. 41.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;6 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; l'attention et la volont&#233; &#187;, ( premi&#232;re &#233;dition 1947 ), Agora Pocket, 1988,	p. 195.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;7 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; lectures &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p. 215.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;8 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; lectures &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p. 215.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;9 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; lectures &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988 p. 216.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;10 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; lectures &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p. 217.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;11 Massimo Cacciari, &#171; Platonisme et gnose-fragment sur Simone Weil &#187;, Simon Weil Sagesse et gr&#226;ce violente Sous la direction de Florence de Lussy, Bayad, 2009, pp. 155-156.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;12 Un p&#232;re dominicain qu'elle rencontre en 1941 &#224; Marseille, &#224; qui elle exposera ses doutes, ses certitudes, ses
indignations.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;13 Sylvie Courtine- Denamy, Trois femmes dans de sombres temps Edith Stein, Hannah Arendt, Simone Weil, &#201;ditions Albin Michel, 2002 ( 1 &#232;re &#233;dition 1997) , p. 268-269.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;14 Simone Weil, Attente de Dieu, &#233;ditions du vieux colombier, Paris, 1950, p.104-105.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;15 Simone Weil, Lettre &#224; un religieux, 1951, Gallimard, p.39.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;16 Simone Weil, Lettre &#224; un religieux, 1951, Gallimard, p.53.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;17SimoneWeil,&#338;uvrescompl&#232;tesVI(Cahiers2),&#233;ditionpubli&#233;esousladirectiond'Andr&#233;A.Devauxetde Florence de Lussy, Gallimard, 1997, p.90.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;18 Simone Weil, &#338;uvres compl&#232;tes VI (Cahiers 2), &#233;dition publi&#233;e sous la direction d'Andr&#233; A. Devaux et de Florence de Lussy, Gallimard, 1997, p. 89.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;19 Simone Weil, &#338;uvres Compl&#232;tes I, Premier &#233;crits philosophiques, sous la direction de Florence de Lussy Gallimard, 1988, (Cours de Roanne, 1933-1934), p.336.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;20 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; renoncement au temps &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p. 66.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;21 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; renoncement au temps &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p.66.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;22 Simone Weil, L'enracinement, Gallimard folio essais, 1949, p.169.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;23 Simone Weil, La source grecque, Gallimard, Paris, 1979, coll. &#171; Espoir &#187;, p.79-80.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;24 Anissa Castel- Bouchouchi, &#171; Le platonisme achev&#233; de Simon Weil &#187;, in Les Etudes Philosophiques Simone Weil et la philosophie, Juillet 2007, puf, p.180-181.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;25	Louis Dupr&#233;, &#171; Simone Weil and Platonism &#187;, in The Christian Platonisme of Simon Weil. Ed. by Jane Doering, Eric O. Springsted. University of Notre Dame press, 2004, p.9 : &#171; the Platonic sources of Weil's negative theology ; The Platonic- Gnostic interpretation of creation as an act of divin self-emptying and the etablishement of an extra-divine realm of necessity ; and the Christian Platonism of the theory of beauty as reflection of God. &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;26 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; l'harmonie sociale &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988 p. 267.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;27 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; accepter le vide &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p. 53.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;28 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; d&#233;cr&#233;ation &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988 p.81.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;29	Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, Plon, &#171; le mal &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p.
131.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;30 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; le mal &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p.130.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;31 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; d&#233;cr&#233;ation &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p. 83.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;32 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; d&#233;cr&#233;ation &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p.89.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;33 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; d&#233;cr&#233;ation &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p.81.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;34 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; la croix &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p.156.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;35 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; amour &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p. 120.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;36 Simone Weil, Attente de Dieu, Paris, Fayard, 1966, p.131.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;37 Simone Weil, L'enracinement (Pr&#233;lude &#224; une d&#233;claration des devoirs envers l'&#234;tre humain), Gallimard
folio essais, 1949, p.314.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;38 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; d&#233;cr&#233;ation &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p.82.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;39 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; la croix &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p. 156.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;40	Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; illusion &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p. 113.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;41 Simone Weil, La Connaissance surnaturelle, Gallimard, coll. &#171; Espoir &#187;, 1950, p. 68.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;42 Simone Weil, La Connaissance surnaturelle, Gallimard, coll. &#171; Espoir &#187;, 1950, p.14.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;43 Simone Weil, Cahiers, Librairie Plon, coll. &#171; L'Epi &#187; (II : 1953), p.135.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;44 Cit&#233; par Simone Weil, &#171; l'Iliade ou po&#232;me de la force &#187;. L'Iliade, po&#232;me du XXI e si&#232;cle. &#201;dition &#233;tablie par Enrique Escobar, Myrto Gondicas et Pascal Vernay. ( Introduction &#224; l'Iliade par Bernard W. Knox), Arl&#233;a, Paris, 2006, p. 151.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;45 Simone Weil, &#171; l'Iliade ou po&#232;me de la force &#187;. L'Iliade, po&#232;me du XXI e si&#232;cle. &#201;dition &#233;tablie par Enrique Escobar, Myrto Gondicas et Pascal Vernay.( Introduction &#224; l'Iliade par Bernard W. Knox), Arl&#233;a, Paris,2006, p.156.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;46 SimoneWeil,LaConnaissancesurnaturelle,Gallimard,coll.&#171; Espoir &#187;,1950, p.49.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;47 SimoneWeil,LaSourcegrecque,Gallimard,coll.&#171; Espoir &#187;,1963,p.26&lt;/p&gt; &lt;p&gt;48 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; l'harmonie sociale &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p. 270.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;49 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; le malheur &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p. 151.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;50 Simon Weil, Attente de Dieu, Fayard, 1966, p.20.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;51 Simone Weil, L'enracinement Pr&#233;lude &#224; une d&#233;claration des devoirs envers l'&#234;tre humain, &#171; Les besoins de l'&#226;me &#187;, &#201;ditions Gallimard, 1949, pp. 13-14.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;52 Simone Weil, L'enracinement Pr&#233;lude &#224; une d&#233;claration des devoirs envers l'&#234;tre humain, &#171; Les besoins de l'&#226;me &#187;, &#201;ditions Gallimard, 1949, p. 17.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;53 Simone Weil, L'enracinement Pr&#233;lude &#224; une d&#233;claration des devoirs envers l'&#234;tre humain, &#171; Les besoins de l'&#226;me &#187;, &#201;ditions Gallimard, 1949, p.11.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;54 Simone Weil, L'enracinement Pr&#233;lude &#224; une d&#233;claration des devoirs envers l'&#234;tre humain, &#171; Les besoins de l'&#226;me &#187;, &#201;ditions Gallimard, 1949, p.11.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;55 Simone Weil, L'enracinement Pr&#233;lude &#224; une d&#233;claration des devoirs envers l'&#234;tre humain, &#171; Les besoins de l'&#226;me &#187;, &#201;ditions Gallimard, 1949, p.12.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;56 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; metaxu &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p.230.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;57 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; mystique du travail &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p.275.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;58 Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, Agora, 1983, traduit de l'anglais par G. Fradier, pr&#233;face de P. Riceur, p.181.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;59 Simone Weil, Attente de Dieu, Paris, Fayard, 1966, p. 137-138.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;60 Simone Weil, Lettre &#224; une religieux, 1951, Gallimard, p.42.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;61 Simone Weil, Attente de Dieu, Paris, Fayard, 1966, p.92.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;62 Simone Weil, La pesanteur et la gr&#226;ce, &#171; amour &#187;, (premi&#232;re &#233;dition 1947), Agora Pocket, 1988, p.121.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;63 Simone Weil, Attente de Dieu, &#233;ditions du vieux colombier, Paris, 1950, p. 105.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;64	Simone Weil, Attente de Dieu, &#233;ditions du vieux colombier, Paris, 1950, p. 105.&lt;/p&gt; &lt;dl class='spip_document_120 spip_documents spip_documents_center' &gt;
&lt;dt&gt;&lt;a href=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/IMG/pdf/Mehmet_Aydin.pdf&quot; title='PDF - 240.3 ko' type=&quot;application/pdf&quot;&gt;&lt;img src='http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L52xH52/pdf-eb697.png' width='52' height='52' alt='PDF - 240.3 ko' style='height:52px;width:52px;' /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;/dl&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Je me souviens du &quot;Je est un autre&quot; de Rimbaud</title>
		<link>http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article240</link>
		<guid isPermaLink="true">http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article240</guid>
		<dc:date>2012-08-19T13:00:12Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Cyril Vadi</dc:creator>



		<description>&#171; Car Je est un autre. Si le cuivre s'&#233;veille clairon, il n'y a rien de sa faute &#187; Rimbaud dans une de ses lettres &#224; Paul Demeny. Je est un autre. Je me souviens de cette formule de Rimbaud. Et tout &#224; coup, la beaut&#233; de ce court-circuit, l'&#233;trange beaut&#233; de cette formule magique derri&#232;re laquelle j'ai si souvent couru, jeune, s'&#233;crase sur l'&#233;vidente r&#233;alit&#233;, l&#224;, &#224; mes pieds&#8230;. Je est un autre&#8230; &#199;a fait longtemps que &#231;a n'est plus le cas. Mais l'autre est un je. Voici la nouvelle proposition. L'autre est un m&#234;me. (...)

-
&lt;a href="http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L128xH150/arton240-24475.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; width='128' height='150' class='spip_logos' style='height:150px;width:128px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Car Je est un autre. Si le cuivre s'&#233;veille clairon, il n'y a rien de sa faute &#187;
Rimbaud dans une de ses lettres &#224; Paul Demeny.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je est un autre. Je me souviens de cette formule de Rimbaud. Et tout &#224; coup, la beaut&#233; de ce court-circuit, l'&#233;trange beaut&#233; de cette formule magique derri&#232;re laquelle j'ai si souvent couru, jeune, s'&#233;crase sur l'&#233;vidente r&#233;alit&#233;, l&#224;, &#224; mes pieds&#8230;. Je est un autre&#8230; &#199;a fait longtemps que &#231;a n'est plus le cas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais l'autre est un je. Voici la nouvelle proposition. L'autre est un m&#234;me. L'autre c'est moi et j'irai voir l&#224;-bas si j'y suis.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La plus grande r&#233;ussite du capitalisme, c'est qu'on ne peut plus le penser en n&#233;gatif, comme on dirait de la photo, et d'ailleurs, le n&#233;gatif photo dispara&#238;t des rayons et du vocabulaire. Du vocabulaire, donc des rayons. L'autre est en voie d'extinction. Il n'y a plus d'ombre. Il ne reste plus que le m&#234;me. Et cette soci&#233;t&#233; lib&#233;rale et d&#233;mocratique continue malgr&#233; tout de nous proclammer l'autre existe, je l'ai rencontr&#233;. Elle continue de le chanter &#224; tue-t&#234;te. Elle ne fait m&#234;me que &#231;a : se peindre le visage aux couleurs de la diversit&#233;, de la multiculturalit&#233;, de la pluralit&#233;, et tout &#231;a dans un seul but : que tout soit &#233;gal &#224; tout et r&#233;ciproquement.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Avec la mort du communisme sovi&#233;tique comme alternative &#224; ce mod&#232;le politique, &#233;conomique et social, notre capitalisme a d&#233;finitivement enterr&#233; toutes les alternatives. C'est-&#224;-dire tous les possibles. Plus d'alternative, plus d'ombre, plus d'autre, plus de diable, plus de qu&#234;te de soi en somme et comment trouver l'homme dans l'homme ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est ainsi que le pouvoir a absorb&#233; en son sein la contestation, et c'est ainsi que la culture a d&#233;vor&#233; l'artiste. La subversion s'est d&#233;sormais rang&#233;e du c&#244;t&#233; de la subvention. Elle ne manquait pas d'R, elle a la N. On subvient au besoin de l'artiste. Emu, anim&#233; du souvenir inconscient d'avoir &#233;t&#233; bouffon &#224; la cour d'un duch&#233;, l'artiste parade, exulte m&#234;me. Il n'y a plus dans les maisons de la Culture que des tartuffes. Ce qui me d&#233;sole c'est que personne ne semble en prendre la mesure. Si Moli&#232;re &#233;tait l&#224;, c'est pourtant sur eux qu'il &#233;crirait. Ce sont eux les sujets de ses pi&#232;ces aujourd'hui. Les artistes des Maisons de la Culture sont pass&#233;s de l'autre c&#244;t&#233;, s&#233;duits par le c&#244;t&#233; obscur. Ce sont de vrais agents culturels, comme on parle d'agent microbien, et ils se sentent dans ses maisons comme chez eux. Quand par hasard l'un d'eux fait de la r&#233;sistance, il est mal &#224; l'aise. Qu'il soit fran&#231;ais ou argentin peu importe. Il est le m&#234;me, car notre pens&#233;e lib&#233;rale et d&#233;mocrate s'est propag&#233;e partout. C'est la nouvelle norme &#8211; logique, elle &#233;rige son empire sur des valeurs qui sont les mieux partag&#233;es du monde, celles des droits de l'homme. Qui n'en voudrait pas ? Quelques fous, quelques esprits totalitaires semblent y renoncer, mais moins pour eux-m&#234;mes que pour les peuples qu'ils dominent. H&#233;las, voil&#224; ce que la France a fait en voulant bien faire : elle a fait le bien.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce qui est totalement diff&#233;rent, et elle aurait du se rappeler qu'il n'est pas bon de faire aux autres ce qu'on ne veut pas qu'on fasse &#224; soi-m&#234;me, elle aurait du s'abstenir de le faire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le pouvoir a eu l'intelligence de reconna&#238;tre les contestataires comme ses enfants l&#233;gitimes, et il a eu l'intelligence redoutable de le murmurer &#224; l'oreille des dissensuels : vous &#234;tes nos enfants. Les artistes donc, ceux qui en &#233;taient en entrant par l'entr&#233;e des artistes, sortent en agent culturel par l'entr&#233;e du public, d&#233;voy&#233;s, malheureux, la queue entre les jambes, et rarement la t&#234;te haute - sauf &#224; conna&#238;tre l'insucc&#232;s. Car qu'est ce qu'un artiste qui provoque le consensus ? Un agent culturel. La culture c'est ce qui rassemble, ce qui nous r&#233;unit, nous unifie, nous f&#233;d&#232;re, c'est tout ce que l'on partage ; un artiste n'a rien &#224; voir l&#224;-dedans. Celui qui est entr&#233; le savait. Celui qui est sorti l'a oubli&#233; ou l'oubliera.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Int&#233;grer la contestation, et l'entretenir : Il n'y a pas plus belle r&#233;ussite pour une soci&#233;t&#233;. Le pouvoir a int&#233;gr&#233; le contre-pouvoir, en lui donnant les moyens de subsister.
Les Maisons de la Culture, embl&#232;me de notre pays ont fait de m&#234;me. La contre-culture ? C'est nous qui la d&#233;tenons, vomissent-elles. Voyez : on la fabrique, m&#234;me ! Certes, elle n'aurait pas si bien r&#233;ussi cette &#339;uvre-l&#224; sans les artistes eux-m&#234;mes, qui se sont laiss&#233;s prendre au jeu, puis au pi&#232;ge.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Alors ils crachent dans la soupe. Ils font des spectacles contestataires dans lesquels on peut voir et entendre s'exprimer une pens&#233;e individuelle critique, un point de vue personnel sur le monde. Et font dire par leurs acteurs fuck la culture. Et tout le monde applaudit, car l'artiste, le vrai est celui qui m&#233;rite et re&#231;oit une standing-ovation, &#233;ph&#233;m&#232;re oscar offert &#224; tout-va par une bande de d&#233;cervel&#233;s convaincus d'&#234;tre dans l'intimit&#233; de l'artiste en partageant sa vision des choses. Sauf que (et je veux croire que l'artiste le sait) &#224; y regarder de plus pr&#232;s, il n'a hurl&#233; sa haine du bourgeois qu'&#224; des bourgeois, et lui-m&#234;me en est un puisqu'il est l&#224;, parmi eux, et qu'il est leur fr&#232;re en tous points pareils. Il a la haine de soi. Il a dit Merde &#224; la culture, je chie sur la culture, et il ce faisant fait de la culture. Car c'est bien de la culture qu'il s'agit. Il dit encore, en passant, merde aux institutions qui l'on nourrit et le nourrissent pr&#233;cis&#233;ment pour qu'il puisse le dire, qu'il le dise, et qu'elles l'entendent le dire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Et il ne voit pas &#224; quel point sa position est ridicule. Tout comme celle des institutions, et en premier lieu du Directeur de la Maison de la culture.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le Directeur de la Maison de la culture : Je suis tr&#232;s heureux de produire et d'accueillir un artiste comme X, qui renouvelle le genre th&#233;&#226;tral et n'a pas peur de nous traiter comme des merdes L'artiste X : je leur en ai mis plein la gueule, et ils me payent pour &#231;a !&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'artiste le sait ; mais on ne se ment jamais qu'&#224; soi-m&#234;me.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les maisons de la culture sont une h&#233;r&#233;sie, une machine &#224; fabriquer du pr&#234;t &#224; penser ; pleine &#224; craquer durant les soldes. Les billets des spectacles y sont souvent sold&#233;s (sold&#233;s, c'est &#224; dire vendus, en franglais) avant m&#234;me que la saison ne commence. Tout ce qui est louche, et qui devrait alerter tout esprit un tant soit peu mutin, critique, enfin quiconque ayant du recul, tout ce qui est suspect pour n'importe quelle &#226;me dou&#233;e de bon sens devient normal, devient entendu, et pire : est regard&#233; positivement. Or qu'y a-t-il de si bien que &#231;a dans le fait que le but avou&#233; de ces lieux est de vendre tous les billets de spectacles d&#233;s le mois de juin ? Absolument rien, sauf &#224; &#234;tre du c&#244;t&#233; des marchands de billets, des marketeurs, des &#233;piciers de la culture, c'est-&#224;-dire du pouvoir - ce que tout le monde semble avoir int&#233;gr&#233; au point pr&#233;cis&#233;ment d'en &#234;tre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De tous les sentiments que je vis devant ce totalitarisme de la bien pensance, ce terrorisme intellectuel, c'est l'effroi qui domine.
Viendra le temps du Minist&#232;re du Bonheur o&#249; un Ministre en espadrilles nous parlera du grand projet Un c&#226;lin pour la R&#233;publique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'ultime r&#233;ussite de la soci&#233;t&#233; est donc bien d'avoir fait croire &#224; chacun d'entre ses sujets que l'autre n'existe pas. Qu'il n'y a pas d'issu. Qu'il n'y a que dissolution de l'autre dans le m&#234;me. Pas d'autre donc pas de dialogue, pas d'espace &#224; franchir entre et encore moins de mur &#224; faire tomber. Or, sans cet espace entre l'autre et moi, comment donc parler encore, et pourquoi ?
Le processus par lequel elle est parvenue &#224; cette r&#233;ussite-l&#224; qui m&#233;rite d'&#234;tre salu&#233;e est de s'&#234;tre mu&#233;e en spectacle. Et d'avoir fait croire au peuple qu'il &#233;tait un acteur fabuleux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi je me suis extrait non sans peine de mon milieu. Non sans peine ou plut&#244;t apr&#232;s un long temps de maturation. Le milieu artistique en r&#233;alit&#233; milieu culturel est de tous les milieux le plus d&#233;testable car il s'&#233;rige partout en mod&#232;le. L'&#233;chec de Je te connais depuis longtemps aupr&#232;s des experts du milieu, &#224; &#233;t&#233; ma croix, ma souffrance et mon salut. C'est gr&#226;ce &#224; cette pi&#232;ce dont la mise en sc&#232;ne n'est pas compl&#232;tement parvenue &#224; rendre compte de la violence, gr&#226;ce &#224; cette pi&#232;ce qui n'a pas eu d'&#233;cho dans le milieu culturel que j'ai pris conscience.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La peur de dire tout haut ce qu'ils pensent, fait se taire beaucoup d'artistes. Ils ne sont pas nombreux &#224; survivre dans le milieu culturel. Dans ce milieu dont l'objectif avou&#233; mais pass&#233; sous silence, est de d&#233;truire toute expression de soi est de d&#233;savouer toute tentative de r&#233;volte, de faire taire les artistes en somme. Dans ce milieu on est d'accord. Le Directeur de la Maison peut inviter un grand journal de gauche et le peuple venir &#233;couter les tribuns, il n'en demeure pas moins qu'on ne d&#233;bat pas. Il y aura des esprits r&#233;tifs &#224; ce constat pour m'affirmer le contraire, amis mais je maintiens qu'on ne d&#233;bat pas entre m&#234;mes. On s'&#233;bat, on s'&#233;bahit, on fait beaucoup de bruit pour rien. Le d&#233;bat n'est pas l&#224;. Et la vie est ailleurs.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La part de la pl&#232;be . Entretien : Alain Brossat	avec Alexandre Costanzo et Daniel Costanzo </title>
		<link>http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article215</link>
		<guid isPermaLink="true">http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article215</guid>
		<dc:date>2012-05-07T07:31:52Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Sylvie Parquet</dc:creator>



		<description>Dans ta d&#233;marche, la politique est la cat&#233;gorie centrale, et on la retrouve probl&#233;matis&#233;e entre le carnaval des Tondues au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, &#8211; ces femmes sur lesquelles s'acharnaient les foules apr&#232;s la Lib&#233;ration pour avoir couch&#233; avec l'occupant allemand &#8211;, d'ouvrages sur le stalinisme, la m&#233;moire des camps ou encore le territoire de la prison, cette &#233;trange institution saisie comme une survivance de barbarie&#8230; Mais aussi au d&#233;tour du serviteur qui ira v&#233;rifier face au ma&#238;tre le (...)

-
&lt;a href="http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?rubrique16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L150xH98/arton215-11c47.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; width='150' height='98' class='spip_logos' style='height:98px;width:150px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Dans ta d&#233;marche, la politique est la cat&#233;gorie centrale, et on la retrouve probl&#233;matis&#233;e entre le carnaval des Tondues au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, &#8211; ces femmes sur lesquelles s'acharnaient les foules apr&#232;s la Lib&#233;ration pour avoir couch&#233; avec l'occupant allemand &#8211;, d'ouvrages sur le stalinisme, la m&#233;moire des camps ou encore le territoire de la prison, cette &#233;trange institution saisie comme une survivance de barbarie&#8230; Mais aussi au d&#233;tour du serviteur qui ira v&#233;rifier face au ma&#238;tre le principe d'&#233;galit&#233; et du &#171; corps de l'ennemi &#187; o&#249; tu suis les d&#233;placements des discours portant sur la figure paradoxale du monstre politique dans nos soci&#233;t&#233;s. Aussi, en y regardant de plus pr&#232;s, on dira que le principal sillon semble &#234;tre celui la &#171; violence &#187; cartographi&#233;e au d&#233;tour de termes qui reviennent sans cesse (barbarie, d&#233;sastre, sauvagerie, pl&#232;be). Or cette &#171; sauvagerie &#187; est d&#233;ploy&#233;e entre d'un c&#244;t&#233; une d&#233;construction de la fable d&#233;mocratique qui cherche &#224; immuniser la soci&#233;t&#233; contre des figures de la violence ou de la souffrance et, de l'autre, dans un appel &#224; une &#171; r&#233;sistance infinie &#187; comme le portrait des contours incertains et parfois sauvages de la &#171; politique qui vient &#187;. Pourrais-tu dans un premier temps revenir sur cette tension ou du moins d&#233;finir la singularit&#233; de ta d&#233;marche ? Mais aussi pr&#233;ciser ce qu'il en est des figures de l'ennemi qu'une soci&#233;t&#233; se fabrique ? Car au fond, il y a toute une s&#233;rie de personnages qui circulent dans ton &#339;uvre entre les tondues, le prisonnier ou le criminel, le fou et la maladie, la pl&#232;be, le terroriste ou le monstre politique, et ces personnages sont bien souvent les &#233;pouvantails que notre monde se donne comme les figures de l'ennemi.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_89 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:177px;' &gt;&lt;img src='http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L177xH285/les_tondues_AB-edfde.jpg' width='177' height='285' alt=&quot;&quot; style='height:285px;width:177px;' /&gt;&lt;/span&gt;
J'ai l'impression que nous tournons un peu en rond, que nous ne sommes jamais vraiment sortis de ce qui a format&#233; nos premi&#232;res indignations et nos premiers pas de c&#244;t&#233;, &#224; l'adolescence, &#224; savoir cette &#171; id&#233;e &#187;, mais qui n'en est pas vraiment une, qui est plut&#244;t une sensation premi&#232;re qui n'a jamais cess&#233; de nous envelopper et qui adh&#232;re &#224; nos m&#233;ninges comme une esp&#232;ce de glu, cette &#171; id&#233;e &#187;, donc selon laquelle les soci&#233;t&#233;s dans lesquelles nous vivons, les r&#233;gimes politiques qui y sont, semble-t-il, solidement &#233;tablis sont (seraient) fond&#233;s sur un mensonge constitutif, constitueraient tout un domaine d'apparence ou plut&#244;t un mode d'apparition et m&#234;me d'auto-affirmation qui serait intrins&#232;quement et constamment fallacieux, abusif, illusoire. Que ces soci&#233;t&#233;s, ces r&#233;gimes se d&#233;finissent, se pr&#233;sentent, se l&#233;gitiment en mettant en avant un certain nombre de positivit&#233;s et que la charge de la posture critique ou des p&#244;les de radicalit&#233; (que nous nous attribuons d'office) s'&#233;puiserait au fond &#224; d&#233;tecter les &#233;l&#233;ments de n&#233;gativit&#233; que rec&#232;lent, cachent, refoulent ces pr&#233;tendues positivit&#233;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je dis que nous tournons en rond, parce que j'ai l'impression que, d'une g&#233;n&#233;ration &#224; l'autre (une g&#233;n&#233;ration nous s&#233;pare), nous recommen&#231;ons le m&#234;me geste, avec des outils diff&#233;rents : avec Sartre et Marx, nous d&#233;masquions, dans les ann&#233;es 1960-70, p&#234;le-m&#234;le, la double morale de la bourgeoisie et le mis&#233;rable miracle de la modernisation capitaliste ; avec Ranci&#232;re et Badiou, vous vous &#234;tes activ&#233;s, au tournant du si&#232;cle dernier, &#224; arracher le masque de la d&#233;mocratie de march&#233; ; vous avez dit, avec Ranci&#232;re notamment : la vraie d&#233;mocratie, ce n'est pas &#231;a, c'est tout autre chose &#8211; bref, le pr&#233;sent politique est fond&#233; sur l'entretien de ce mensonge perp&#233;tuel consistant &#224; &#171; nous &#187; faire prendre des vessies pour des lanternes, un r&#233;gime aux traits oligarchiques irr&#233;cusables pour la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La question pour moi n'est pas tant de savoir si cette &#171; id&#233;e &#187; du mensonge constitutif sans cesse reprise par un nouveau bout est vraie, si elle permet des descriptions probantes et v&#233;rifiables d'un &#233;tat de r&#233;alit&#233; &#8211; elle le permet assur&#233;ment &#224; plus d'un titre &#8211;, mais plut&#244;t si elle n'appartient pas au registre de ces v&#233;rit&#233;s qui enferment et qui emp&#234;chent la pens&#233;e de se renouveler, de se d&#233;placer et de d&#233;ployer de nouvelles puissances... Cette id&#233;e/sensation du mensonge originaire est-elle vraiment aussi forte qu'elle en a l'air, et n'y aurait-il pas moyen de s'en &#233;manciper pour tenter de penser le pr&#233;sent sous d'autres conditions ? &#8211; voil&#224; la question que je me pose.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais quel rapport, me direz-vous, entre cette question tr&#232;s g&#233;n&#233;rale et les questions plus circonstanci&#233;es que vous me posez &#224; propos de mon travail ? Pour moi, ce rapport s'&#233;tablit tout naturellement : l'habilet&#233; avec laquelle vous parcourez mes diff&#233;rents chantiers en les jalonnant &#224; l'aide de quelques mots cl&#233;s et motifs r&#233;currents me conduit sans coup f&#233;rir &#224; cette question d&#233;solante : et si mon travail n'&#233;tait pas, pr&#233;cis&#233;ment, enferm&#233; dans quelques pr&#233;suppos&#233;s jamais interrog&#233;s, dans quelques gestes devenus compulsifs et automatiques &#224; force d'&#234;tre r&#233;p&#233;t&#233;s ? En effet, les personnages saillants que vous mentionnez &#8211; la tondue, le pl&#233;b&#233;ien, le terroriste, l'&#233;meutier, le migrant clandestin, etc., &#8211; sont, dans tous mes essais, les truchements, voire les otages, d'une pr&#233;sentation, plus ou moins dramatis&#233;e, de l'envers violent du d&#233;cor qui entoure et met en valeur les positivit&#233;s &#233;voqu&#233;es plus haut. Ils d&#233;signent un dehors constamment litigieux et &#233;nigmatique car toujours pris dans un agencement complexe d'exclusion et d'inclusion. L'id&#233;e &#233;tant au fond, et elle me vient entre autres de Foucault, que c'est paradoxalement sur les marges que se montre le c&#339;ur des choses, ou bien encore, dans ces &#171; gestes obscurs &#187; qui enferment le fou, criminalisent le clandestin, humilient la tondue que se d&#233;voile l'effectivit&#233; du pouvoir ou le secret d'une situation. Et donc, on est toujours pris dans ce geste consistant &#224; se d&#233;placer vers les bords, vers les marges, &#224; inverser l'angle de vue sur telle ou telle s&#233;quence pass&#233;e ou pr&#233;sente pour arracher le masque, organiser la r&#233;sistance dans le discours, perforer l'ordre des discours, d&#233;noncer le tour fantasmagorique du &#171; parler correct &#187; dans nos soci&#233;t&#233;s pour produire des effets de v&#233;rit&#233;, des effets de retour du vrai faisant br&#232;che dans la cuirasse du grand mensonge qui enveloppe toute r&#233;alit&#233; per&#231;ue aux conditions des positivit&#233;s accablantes...
Telle est donc la question toute b&#234;te que je me pose &#8211; le geste critique ne subit-il pas un appauvrissement singulier, en r&#233;f&#233;rence au programme de &#171; la critique &#187; qu'esquisse Kant, lorsqu'il s'&#233;puise pour l'essentiel &#224; d&#233;busquer le mensonge et la violence du &#171; syst&#232;me &#187; &#8211; sous quelque angle que ce soit ? Ne sommes-nous pas trop exclusivement &#171; critiques &#187; en ce sens de la d&#233;nonciation et insuffisamment &#171; artistes &#187; au sens de l'affirmation pure ou de la cr&#233;ation &#8211; de la pr&#233;sentation de nos propres positivit&#233;s, l&#224; o&#249; nous aurions &#233;tabli entre nous et le &#171; grand mensonge &#187; quelque chose comme une distance souveraine ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;En effet, notre description de ton &#339;uvre &#233;tait bien g&#233;n&#233;rale, et elle proposait un d&#233;cor sch&#233;matique en guise d'introduction pour te demander de fixer quelques gestes qui caract&#233;risent ta d&#233;marche. Et tu indiques ces chemins, ces sillons, en effectuant un pas de c&#244;t&#233;, en &#233;cartant du moins ce que tu caract&#233;rises comme le th&#232;me du &#171; mensonge constitutif &#187; dans lequel se verrait pi&#233;g&#233;e une adolescence de la pens&#233;e tournant &#224; vide. On pourrait revenir sur cette appr&#233;hension des choses, mais tu parles de ce qui permet &#224; la pens&#233;e de se renouveler, de se d&#233;placer, de d&#233;ployer de nouvelles puissances. Tu proposes de penser le pr&#233;sent sous d'autres conditions, d'inverser l'angle de vue sur telle ou telle s&#233;quence pour appr&#233;hender l'effectivit&#233; d'une situation, mesurer ces gestes obscurs, de se d&#233;porter vers les marges. Et ce seraient l&#224; des gestes humbles qui viendraient perforer l'ordre des discours, ouvrir des br&#232;ches. Mais pr&#233;cis&#233;ment pourrais-tu nous donner des exemples de ces br&#232;ches dans ton &#339;uvre, et du coup de ce qu'elles affirment comme puissances nouvelles ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt; A vrai dire, puisqu'il &#233;tait question de retravailler la question de la violence, je voulais essayer d'envisager sur de nouveaux frais la question de savoir &#224; quel titre et sous quelle forme ce monde du pr&#233;sent dans lequel nous sommes immerg&#233;s nous fait violence. Je voulais questionner cette sorte d'&#233;vidence molle selon laquelle la premi&#232;re des violences que ce monde nous ferait subir tiendrait au fait qu'il nous ment constamment et depuis toujours, ce monde, sur sa constitution, qu'il ne cesse, dans toutes ses dimensions, de se parer de titres qu'il n'a pas, d'usurper des mots glorieux ou puissants, de d&#233;velopper tout un th&#233;&#226;tre de la repr&#233;sentation dont il nous faudrait, en bons platoniciens, d&#233;noncer les illusions, les abus et les subterfuges. C'est bien cela, me semble-t-il, le paradigme n&#233;gatif de cette d&#233;mocratie plan&#233;taire contemporaine qui tenterait d'imposer ses titres &#224; gouverner le monde et &#224; &#234;tre l'horizon ind&#233;passable de notre temps avec d'autant plus d'intol&#233;rance qu'elle serait le tout autre de ce qu'elle affirme &#234;tre &#8211; une oligarchie r&#233;elle costum&#233;e en pouvoir du peuple. Telle serait donc la premi&#232;re des violences que nous ferait subir ce monde-l&#224;, une violence qui, en v&#233;rit&#233;, rec&#232;lerait en puissance toutes les autres. Et telle serait, du coup, la situation originaire qui nous assignerait le r&#244;le, je n'ose dire la mission ou le sacerdoce, de vouer nos forces &#224; d&#233;chiffrer cette imposture et &#224; la d&#233;noncer. Mais le risque n'est-il pas alors que, nous attachant &#224; cette position, nous entrions de notre propre gr&#233; dans un agencement o&#249; nous ne ferions que tenir notre r&#244;le, celui de l'opposant ou de l'impr&#233;cateur, du rebelle, dans un dispositif g&#233;n&#233;ral qui, quoique nous en ayons, nous aurait de toute &#233;ternit&#233; programm&#233;s &#224; l'avance et inclus ? La question pos&#233;e est assur&#233;ment deleuzienne, elle est celle de savoir comment diff&#233;rer vraiment, et casser la machine &#171; dialectique &#187; qui assigne d'embl&#233;e sa place au n&#233;gatif, &#224; l'int&#233;rieur du syst&#232;me et &#224; ses conditions. L'incapacit&#233; des protagonistes les mieux renomm&#233;s de la critique contemporaine du &#171; total-d&#233;mocratisme &#187; (Ranci&#232;re, Nancy, Balibar&#8230;) &#224; diff&#233;rer dans la langue d'avec cette violence que fait subir le r&#233;gime oligarchique contemporain au mot d&#233;mocratie, la condition un peu path&#233;tique &#224; laquelle ils se trouvent r&#233;duits de se pr&#233;senter (se subjectiver ?) comme les promoteurs de la vraie d&#233;mocratie contre ses usurpateurs n'est-elle pas le sympt&#244;me de cette difficult&#233; &#224; s'arracher &#224; la force d'attraction de ce champ h&#233;g&#233;monique dans lequel, disons, tout usager du mot &#171; d&#233;mocratie &#187; a sa place &#8211; f&#251;t-il un contempteur v&#233;h&#233;ment de la d&#233;mocratie de march&#233; et de ses horreurs ? La question est donc tout &#224; fait distincte : dans le contexte pr&#233;sent d'occupation du mot d&#233;mocratie, au sens le plus violent du mot occupation, est-il bien s&#251;r que nous n'ayons d'autre choix que de r&#233;sister jusqu'&#224; sa &#171; lib&#233;ration &#187;, comme on r&#233;siste pour lib&#233;rer un pays, un territoire occup&#233; ? Est-ce bien ainsi que les choses se passent, lorsque des enjeux se cristallisent &#224; la jointure du politique et du linguistique ? Ayant &#233;t&#233; longtemps un trotskiste de stricte ob&#233;dience, je suis port&#233; &#224; oser ici une comparaison : des d&#233;cennies durant, nous nous sommes battus pour disputer le nom du communisme aux staliniens qui l'avaient accapar&#233; et le d&#233;shonoraient. L'issue de cette bataille o&#249; plus d'un a laiss&#233; sa peau n'a pas &#233;t&#233; celle que nous escomptions : si le destin a tranch&#233;, ce n'est pas en accordant sa faveur &#224; l'un ou l'autre camp mais plut&#244;t en dissolvant la situation sur le terreau de laquelle cette dispute faisait rage, en pulv&#233;risant la question elle-m&#234;me. Aujourd'hui, le mot communisme est un peu d&#233;soccup&#233;, d&#233;soeuvr&#233;, d&#233;peupl&#233; autant au moins que le mot d&#233;mocratie est surpeupl&#233;, occup&#233; &#224; mort et surinvesti. Pourquoi n'en irait-il pas de m&#234;me de la bataille qui fait rage aujourd'hui entre les d&#233;fenseurs de la d&#233;mocratie contre l'id&#233;ologie du &#171; d&#233;mocratisme &#187; (Ranci&#232;re, en &#233;crivant La haine de la d&#233;mocratie, d&#233;fend la d&#233;mocratie authentique contre les imposteurs de la d&#233;mocratie de march&#233; comme Trotsky faisait rempart de son corps devant Marx en &#233;crivant D&#233;fense du marxisme o&#249; il d&#233;nonce les falsifications staliniennes) ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A moins d'attribuer au mot d&#233;mocratie un statut &#233;quivalent &#224; celui du corps imp&#233;rissable du roi (celui d'une substance suprasensible, une et indivisible, corps sacr&#233; de toute politique), on peut raisonnablement imaginer que, une nouvelle fois, c'est la configuration m&#234;me de l'affrontement mettant aux prises des promoteurs du Nom de la D&#233;mocratie &#224; d'autres, comme aux plus beaux temps de la R&#233;forme, qui volera en &#233;clats, le signifiant ma&#238;tre de toute cette empoignade devenant tout &#224; coup indistinct, ayant perdu toute puissance et toute aura... Ce mod&#232;le du changement de terrain (Althusser) substitu&#233; &#224; celui de la r&#233;solution d'un &#171; probl&#232;me &#187; (au r&#232;glement d'une querelle) dans les termes o&#249; ils sont pos&#233;s est familier aux &#233;pist&#233;mologues. Il s'applique aussi &#224; la sph&#232;re des d&#233;bats politiques et les discontinuit&#233;s qui s'y constatent ont pour corollaire la subite d&#233;saffection de mots puissants qui, la veille encore, apparaissaient comme d'incontournables op&#233;rateurs de toute pens&#233;e ou action politique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il me semble bien que ceux qui consid&#232;rent que la d&#233;mocratie pr&#233;sente une unit&#233; substantielle et que celle-ci est de nature juridique (un corps de lois) et institutionnelle et que ceux qui se font les d&#233;fenseurs de la d&#233;mocratie contre ses d&#233;tracteurs (suppos&#233;s, en l'occurrence, dans l'essai de Ranci&#232;re susmentionn&#233;) dont l'unit&#233; s'&#233;noncerait en terme d'op&#233;ration &#8211; une seule et m&#234;me op&#233;ration de pr&#233;sentation de l'&#233;galit&#233; au rebours des &#171; comptes &#187; in&#233;galitaires, ind&#233;finiment r&#233;it&#233;rable au gr&#233; de l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; des situations &#8211; ont davantage en commun qu'ils ne divergent sur le fond. Ils pensent la politique en g&#233;n&#233;ral sous le couvert et aux conditions de l'Un indivisible, d'une id&#233;alit&#233; sans alternative, d'un concept dont la compacit&#233; efface les puissances du mol&#233;culaire et les virtualit&#233;s du multiple. De ce point de vue, les soul&#232;vements arabes r&#233;cents ont &#233;t&#233; un test probant. Face &#224; la normalisation d&#233;mocratique (ici aussi, le mot normalisation doit &#234;tre entendu dans toute sa violence &#8211; les militaires &#233;gyptiens de l'&#232;re post-Moubarak sont des Husak &#224; la puissance 10) que les chancelleries et les suppos&#233;es &#233;lites occidentales appellent de leurs v&#339;ux, toutes sortes de flux d'aspirations populaires, pl&#233;b&#233;iennes, juv&#233;niles, f&#233;minines, d'intensit&#233;s utopiques, h&#233;t&#233;rotopiques, mill&#233;naristes, etc., se sont manifest&#233;es, qui sont entr&#233;es en conflit plus ou moins frontal (violent, sanglant en Egypte, en tout cas) avec les vis&#233;es des normalisateurs plus ou moins adoub&#233;s par les puissances occidentales. Dans ce contexte, le Nom de la D&#233;mocratie appartient &#224; ceux qui organisent les &#233;lections g&#233;n&#233;rales, &#224; ceux qui les emportent (les Fr&#232;res musulmans !), &#224; ceux qui entreprennent d'aligner la vie politique et institutionnelle de leur pays sur le suppos&#233; &#171; mod&#232;le &#187; de la d&#233;mocratie occidentale, en y int&#233;grant les particularit&#233;s locales. Le Nom de la D&#233;mocratie appartient &#224; ceux qui font profession de se mettre en conformit&#233; avec la normativit&#233; d'une politeia dont tout, dans le pr&#233;sent et le destin en Occident clament la crise et la d&#233;r&#233;liction. Tel est bien le pi&#232;ge implacable dans lequel les logiques du pr&#233;sent tendent &#224; enfermer les &#233;nergies formidables qui se sont lib&#233;r&#233;es, dans les pays arabes, au cours de l'ann&#233;e 2011.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans un tel contexte, n'est-il pas &#233;vident que le pur et simple Nom de la D&#233;mocratie &#233;choue &#224; nommer l'ensemble de ces gestes, mouvements, actes, paroles, affects qui constituent la part ingouvernable et adversative &#224; la normalisation de ce processus ? Faire des jeunes r&#233;volutionnaires de la Place Tahir qui ont imm&#233;diatement discern&#233; dans l'op&#233;ration &#233;lectorale une tentative d'interrompre le mouvement, un geste thermidorien, des &#171; d&#233;mocrates radicaux &#187;, voire des d&#233;mocrates qui s'ignorent, n'est-ce pas passer radicalement &#224; c&#244;t&#233; de ce que ces intensit&#233;s comportent de diversit&#233;, d'ind&#233;termination, de variabilit&#233; ? La vie politique, lorsqu'elle comporte un &#233;l&#233;ment de nouveaut&#233;, lorsqu'elle produit des d&#233;placements effectifs, lorsqu'elle fait &#233;v&#233;nement bouscule aussi les nomenclatures les mieux assises. C'est dans l'apr&#232;s-coup que l'&#233;v&#233;nement re&#231;oit son nom pour l'Histoire. Et donc d&#233;cr&#233;ter qu'envers et contre tout, les jeunes de la place Tahir, composition multiple d'&#233;nergies irr&#233;ductibles les unes aux autres, &#171; font de la d&#233;mocratie &#187;, sans le savoir ou en le sachant, ce n'est pas rendre justice &#224; leur capacit&#233; de r&#233;inventer le monde laquelle est, selon Hanna Arendt, le propre de la politique vive. C'est reprendre, sur un mode mineur, certes, mais av&#233;r&#233;, le geste violent de la normalisation.
Et donc, pour boucler la boucle de cette partie du questionnement, le geste philosophique &#224; promouvoir aujourd'hui serait plut&#244;t celui qui consiste &#224; se rendre disponible &#224; ces pouss&#233;es de r&#233;invention du monde plut&#244;t que de pers&#233;v&#233;rer dans la posture de la d&#233;nonciation des impostures ou de propagation de la vraie foi. Ce qui suppose une capacit&#233; effective de se d&#233;placer, de creuser des &#233;carts, de diff&#233;rer &#8211; d'avec soi notamment. J'aime assez, de ce point de vue, et m&#234;me si la chose peut para&#238;tre anecdotique, la fa&#231;on dont les inculp&#233;s de Tarnac, plut&#244;t que devenir les administrateurs perp&#233;tuels de leur martyrologe, se sont m&#233;tamorphos&#233;s en scieurs en long. C'est assez nietzsch&#233;en, &#224; l'aune des temps actuels...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Ton propos pol&#233;mique tourne autour de la dispute qui se joue autour du nom &#171; d&#233;mocratie &#187;, telle du moins que tu la reconstruis, et de la mani&#232;re dont Jacques Ranci&#232;re, entre autre, aura conceptualis&#233; la chose politique. Cette approche semble par moment enfermer ces pens&#233;es dans une alternative un peu trop sch&#233;matique (la fonction critique et le gardiennage de ce qu'est l'&#233;v&#233;nement de la politique) en oblit&#233;rant au passage ce qu'elles ouvrent comme puissances chacune &#224; leur mani&#232;re. On a du mal &#224; souscrire &#224; bien des expressions, des tournures et parfois aux contours du tableau g&#233;n&#233;ral que tu pr&#233;sentes, cependant il ne s'agit pas pour nous ici de rentrer dans cette discussion mais d'essayer de saisir le chemin que tu proposes. Dans ton tableau, tu nous dis au fond deux choses nou&#233;es. D'un c&#244;t&#233;, toute une g&#233;n&#233;ration aura finalement enferm&#233; ou r&#233;tr&#233;ci ce qu'est la &#171; vie politique &#187; : il y a des angles morts, des champs aveugles et des territoires oubli&#233;s&#8230; Et, de l'autre c&#244;t&#233;, cette dispute portant sur ce qu'est le r&#233;el de la d&#233;mocratie est de toute mani&#232;re perdue d'avance. Aussi le chemin que tu esquisses ira croiser au fond ce que Foucault pointait comme la &#171; part de la pl&#232;be &#187; en identifiant des &#233;nerg&#233;tiques de l'&#233;chapp&#233;e ici ou l&#224;. Ce serait ces &#171; lieux &#187; aux contours improbables dans lesquels on pourrait indexer ces gestes obscurs, ces d&#233;placements, ces &#171; pouss&#233;es &#187;, ces &#171; capacit&#233;s de r&#233;invention du monde &#187; propres &#224; la singularit&#233; de chaque situation. On aurait aim&#233; l&#224; encore que tu explicites cela avec les personnages qui circulent dans ton &#339;uvre : les tondues, les monstres politiques, les &#233;meutiers, les migrants, les malades, les pl&#233;b&#233;iens ou les criminels qui sont bien souvent les &#171; figures de l'ennemi &#187;&#8230; Mais on voulait surtout revenir pour avancer autrement &#224; la mani&#232;re dont tu d&#233;finis notre r&#233;gime comme &#171; d&#233;mocratie immunitaire &#187; dont l'injonction subjective serait celle d'un noli me tangere. Pourrais-tu revenir sur cette conception du &#171; ne me touche pas &#187; ? Car au fond qu'est-ce que c'est cette chose qu'il ne faut pas toucher ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt; Je vois bien que la pacification des m&#339;urs continue &#224; faire ses victimes collat&#233;rales et qu'en bons sujets de la d&#233;mocratie immunitaire, vous &#234;tes port&#233;s &#224; rabattre le d&#233;bat sur la pol&#233;mique, dans son sens le plus p&#233;joratif, d&#232;s lors qu'il trouve une certaine vivacit&#233; &#224; tenter de s'&#233;manciper de la codification habermassienne des proc&#233;dures correctes de la &#171; discussion &#187;. Si vous aviez vu sur quel ton se menaient les d&#233;bats, y compris entre amis politiques, dans les ann&#233;es 1970 ! Votre hyperesth&#233;sie &#224; l'affect (&#224; peine) passionn&#233; qui soutient l'argumentation est &#224; sens unique. Ce que vous oubliez volontiers, c'est qu'il est ici le contrechamp de la morgue et du m&#233;pris si souvent rencontr&#233; au d&#233;tour de ces phrases o&#249; est &#233;cart&#233; d'un geste dont la tournure aristocratique n'&#233;chappe qu'aux distraits, &#171; le bavardage inconsistant de la pl&#232;be &#187;. Bref, vous me voyez, avec cette discussion, englu&#233; dans les id&#233;es fixes, ressassant de vieilles rancunes intempestives, et vous en &#234;tes bien f&#226;ch&#233;s, tant vous pr&#233;f&#233;reriez que la paix et l'harmonie r&#232;gne parmi ceux qui sont convoqu&#233;s &#224; composer l'Acad&#233;mie des philosophes dangereux et indompt&#233;s. Mais permettez-moi de voir les choses autrement : de la m&#234;me fa&#231;on que la politique vive est rare et intermittente, les vrais d&#233;bats cristallis&#233;s &#224; la jointure du philosophique et du politique, les points de discorde o&#249; se discernent des enjeux qui fassent &#233;poque et ne soient pas destin&#233;s &#224; amuser la galerie ne sont pas l&#233;gion. Notre capacit&#233; de porter des diagnostics sur le pr&#233;sent est &#233;videmment tributaire de la fa&#231;on dont nous saurons ou non saisir ces points de cristallisation et les expliciter. Une fois qu'une conviction est arr&#234;t&#233;e sur ce point, c'est non pas vaine obstination mais suite dans les id&#233;es que revenir sur ces points de friction. La rh&#233;torique &#233;lusive des questions qui f&#226;chent, consistant &#224; les d&#233;crier comme des &#171; obsessions &#187;, des &#171; marottes &#187;, m'est tr&#232;s famili&#232;re &#8211; ceux qui se battent sans rel&#226;che contre le droit de conqu&#234;te conc&#233;d&#233; &#224; l'Etat d'Isra&#235;l par les grandes puissances et une bonne partie des opinions occidentales en connaissent bien la tournure, qui se font traiter tous les jours d' &#171; obs&#233;d&#233;s &#187; de la question palestinienne, d'anti-sionistes obsessionnels, etc. Il en va ici de m&#234;me, toutes choses &#233;gales par ailleurs, naturellement : consid&#233;rer que le partage du signifiant-ma&#238;tre de la politique (&#171; la d&#233;mocratie &#187;) entre nos amis et nos ennemis politiques est une des apories majeures qui gr&#232;vent notre propre constitution politique et celle de ceux avec lesquels nous sommes appel&#233;s &#224; former du &#171; commun &#187;, du collectif, du &#171; nous &#187; politique - ce n'est pas l&#224; le sympt&#244;me d'un temp&#233;rament obsessionnel mais plut&#244;t la manifestation d'une volont&#233; qui s'attache &#224; ne rien c&#233;der sur ce qui fait litige et qui, pour ce motif m&#234;me, ne rechigne pas &#224; remettre toujours les questions qui f&#226;chent sur le tapis.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans la guerre des discours qui fait rage, depuis le tout d&#233;but du soul&#232;vement tunisien, le slogan de la normalisation escompt&#233;e par cet Occident que ces mouvements ont non seulement pris de cours mais soufflet&#233;s a &#233;t&#233;, constamment : d&#233;mocratisation. Or, ce que nous avons vu, c'est que ces mouvements &#233;taient travers&#233;s par toutes sortes de flux h&#233;t&#233;rog&#232;nes, des flux &#233;galitaires, anti-autoritaires, f&#233;ministes, de spiritualit&#233;s diverses, des flux anarchistes, pan-arabes, r&#233;volutionnaires, des flux de toutes sortes informant des pratiques et des actions, nourrissant des esp&#233;rances sans d&#233;nominateur commun. C'est ce signe du multiple et de l'ind&#233;termin&#233;, de l'&#233;ternel retour dans l'in&#233;dit m&#234;me que je serais port&#233; &#224; retenir ici, plut&#244;t que celui de l' &#171; autre d&#233;mocratie &#187; qui ne fait pas justice &#224; la puissance de descellement de ce soul&#232;vement par vagues. La recherche d'un principe unificateur, d'un concept unique (et pr&#233;sentable) sous lequel se subsume cette multiplicit&#233; porte la marque d'une h&#233;sitation &#224; larguer les amarres de pens&#233;e encadr&#233;e et l&#233;gitim&#233;e par la tradition. Au fur et &#224; mesure que s'accumulent les ph&#233;nom&#232;nes et &#233;v&#233;nements, que s'&#233;paissit le trait des processus indiquant que le cours de l'Histoire vivante se d&#233;soccidentalise, que les points de cristallisation et les lieux o&#249; &#171; les choses se d&#233;cident &#187; se d&#233;placent vers d'autres espaces, notamment les post-colonies (un &#171; paysage &#187; nouveau dont les soul&#232;vements arabes sont une saisissante manifestation), la question de la facult&#233; de nommer, de trancher sur la nomenclature destin&#233;e &#224; d&#233;signer ce qui advient, ce qui est en cours, ce qui constitue l'enjeu de la lutte et le but de l'esp&#233;rance devient toujours plus sensible &#8211; et litigieuse. La violence normalisatrice et h&#233;g&#233;moniste avec laquelle le discours des m&#233;dias, des &#233;lites, des gouvernements et des organisations humanitaires occidentaux place l'auto-activit&#233; prot&#233;iforme de ces multitudes qui, en Chine continentale, affrontent l'autorit&#233; autour de questions salariales, environnementales, sanitaires, li&#233;es aux croyances et aux opinions (etc.) sous le double signe de la &#171; lutte pour la d&#233;mocratie &#187; et du &#171; combat pour les droits de l'homme &#187; (produisant des effets de colonisation id&#233;ologique &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de cet espace), est une manifestation saillante de la lutte pour la ma&#238;trise des discours, du r&#233;cit de l'Histoire contemporaine dont l'Occident s'est toujours consid&#233;r&#233; comme le d&#233;tenteur naturel. La projection de cat&#233;gories dans lesquelles se trouve concentr&#233; &#224; haute dose notre propre h&#233;ritage culturel sur ces mondes autres engag&#233;s dans des processus de mutation sans pr&#233;c&#233;dent, o&#249; surgit un champ d'exp&#233;rience politique in&#233;dit, o&#249; &#233;mergent des subjectivit&#233;s politiques nouvelles est ce qui appelle de notre part davantage d'&#233;coute que d'acharnement &#224; nommer. Or, sur ce point, nos d&#233;mocrates radicaux ne font gu&#232;re entendre de diff&#233;rence par rapport aux d&#233;mocrates institutionnels : ils pensent les uns et les autres que les ouvriers et les citoyens chinois qui se heurtent au pouvoir autoritaire sont en lutte pour &#171; la d&#233;mocratie &#187;, condition absolue pour que leurs revendications et leurs esp&#233;rances soient homologables. La violence cach&#233;e de ce qui se tapit ici dans la lutte pour la d&#233;nomination et la perp&#233;tuation des r&#233;cits occidentalocentriques est, proprement, infinie. Le maintien de l'h&#233;g&#233;monisme occidental sur la conduite des r&#233;cits passe par de tels d&#233;crets &#224; propos du &#171; nom de la chose &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au demeurant, il est bien &#233;vident que tout ce qui contribue &#224; l'unification des discours sur la politique autour d'un unique signifiant a partie li&#233;e avec la d&#233;sintensification de la vie politique, avec son &#233;vanescence croissante. Il ne s'agit pas de dire qu'il suffirait de faire rentrer dans leurs droits des mots ou syntagmes nagu&#232;re puissants comme &#171; r&#233;volution &#187;, &#171; prol&#233;tariat &#187;, &#171; lutte des classes &#187;, &#171; communisme &#187;, pour assurer la renaissance du politique ; mais, &#224; l'&#233;vidence, la rar&#233;faction de la vie politique entretient un rapport &#233;troit avec sa tendance actuelle &#224; s'effectuer sous le signe compact d'un seul ma&#238;tre-mot &#8211; d&#233;mocratie. Cette situation de quasi-monopole fait violence &#224; la vie politique (dont le multiple est l'&#233;l&#233;ment) et tout ce qui tend &#224; donner force de loi et &#224; asseoir l'autorit&#233; de ce r&#233;gime discursif contribue, quel que soit le chemin qui y conduit, &#224; renforcer cet effet. Je nomme pl&#232;be, flux pl&#233;b&#233;iens ce qui r&#233;siste &#224; cette unification et ne se d&#233;cline, par d&#233;finition, qu'au pluriel. Je nomme r&#233;tivit&#233;, d&#233;prise, soul&#232;vement (surrection) les modalit&#233;s selon lesquelles se manifestent des sujets pl&#233;b&#233;iens, ou plut&#244;t se compose une subjectivit&#233; pl&#233;b&#233;ienne, s'agr&#232;ge un corps pl&#233;b&#233;ien de la lutte. L'exp&#233;rience historique contemporaine, au temps du lib&#233;ralisme enrag&#233; (wildgeworden, Marx), c'est que le peuple ne retrouve ses capacit&#233;s adversatives face &#224; ses ennemis et face &#224; l'Etat que sous la forme elle-m&#234;me ensauvag&#233;e d'une pl&#232;be sans statut de l&#233;gitimit&#233; autre que celui qu'elle construit dans la lutte, qu'elle impose &#224; l'ennemi &#8211; je veux dire : un peuple sans arri&#232;res, sans patrimoine historique, sans inscription dans quelque grande tradition que ce soit. Un peuple surgi de rien d'autre que de sa propre exasp&#233;ration, laquelle peut bien &#234;tre aussi sa propre intelligence. Ce peuple n&#233; de ces conditions o&#249; tous ceux qui le composent ont &#233;t&#233; pouss&#233;s &#224; bout par l'hybris contemporaine du Capital et de ses marionnettes &#8211; la Trinit&#233; &#171; embl&#233;matique &#187;, comme on dit, DSK, Berlusconi, Ben Ali &#8211; est aujourd'hui le tout autre du peuple du suffrage universel, celui auquel il ne saurait sous aucune condition se superposer. Mais il est &#233;galement, aussi massifs que soient les rassemblements qu'il forme &#224; l'acm&#233; de son soul&#232;vement, bien diff&#233;rent du peuple de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale appel&#233; de ses v&#339;ux par l'aile radicale de la Seconde Internationale. Car c'est un pur et simple peuple de l'instant du soul&#232;vement, le rien devenu tout, dans le pur &#233;clat, la pure fraction de temps o&#249; prends corps l'&#233;v&#233;nement. Un peuple (celui de la place Tahir) condamn&#233; &#224; &#234;tre stigmatis&#233;, r&#233;prim&#233;, criminalis&#233; comme pl&#232;be aussit&#244;t qu'apparaissent les premiers signes d'affaiblissement du souffle qui l'a port&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tout conspire en ce sens, dans les conditions actuelles o&#249; les &#171; prol&#233;taires &#187; &#224; statut de nagu&#232;re tendent &#224; &#234;tre trait&#233;s par le Capital comme l'&#233;taient, hier, les sujets coloniaux, &#224; rendre floues les fronti&#232;res entre pl&#232;be et peuple &#8211; j'entends le peuple de l'&#233;v&#233;nement, le peuple de la politique vive qui, en prenant corps, d&#233;place les limites du possible. Cette transformation des conditions de la politique a son importance, si on la r&#233;f&#232;re, par exemple, &#224; l'opposition que th&#233;orisait Foucault entre le peuple des organisations, de la m&#233;moire collective, de la l&#233;gitimit&#233; institutionnelle (le peuple de Charonne) et la pl&#232;be des sans noms (les massacr&#233;s du 17 octobre 1961).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Quand il s'agit d'&#233;galit&#233;, de libert&#233; ou d'&#233;mancipation, nous devons tout aux soul&#232;vements populaires disait Marat. On pourrait mettre ces propos en exergue de notre entretien avec l'embarras qu'ils suscitent. Car voil&#224; ce que sous-tendait notre question : si le noli me tangere d&#233;crit le principe subjectif caract&#233;risant nos soci&#233;t&#233;s, on comprend intuitivement ce qu'il y a parmi ces choses un peu effrayantes auxquelles il ne faut pas toucher. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment ce qui se joue sous les termes de &#171; soul&#232;vements populaires &#187;, de &#171; peuple &#187;, de &#171; pl&#232;be ensauvag&#233;e &#187;, ce qui d&#233;borde ici ou l&#224; et que tu pr&#233;sentes comme des flux h&#233;t&#233;rog&#232;nes, multiples et ind&#233;termin&#233;s. C'est ce qui advient dans des mouvements de d&#233;prise, des &#233;chapp&#233;es, des gestes irr&#233;ductibles ou lorsque tu parles aussi d'un peuple sans arri&#232;re, sans statut de l&#233;gitimit&#233; autre que celui qu'il se construit ici et maintenant dans la lutte : le peuple de l'&#233;v&#233;nement. On ne peut que souscrire &#224; ces mots, on entend &#233;galement, contrairement &#224; ce que tu penses, parfaitement les antagonismes que tu fixes en d&#233;construisant le r&#233;gime discursif dont &#171; d&#233;mocratie &#187; serait l'op&#233;rateur &#8211; ou l'embl&#232;me pour le dire &#224; la mani&#232;re d'Alain Badiou. Et on ne peut que souscrire aussi &#224; cet &#233;cart point&#233; entre un &#171; peuple des organisations &#187; et l'&#233;mergence d'une &#171; pl&#232;be des sans noms &#187;&#8230; Ceci dit, tu nommes au fond &#171; pl&#232;be &#187; ce qui vient embarrasser, bouleverser l'ordre des choses aussi bien qu'un ensemble de traditions politiques ou la pens&#233;e, de sorte que tu assumes un gardiennage de ce &#171; dehors &#187; dans sa singularit&#233;. Mais on sait que le probl&#232;me est &#233;galement de savoir ce qui advient de ces &#171; purs &#233;clats &#187;, de ce &#171; peuple de l'&#233;v&#233;nement &#187; ? Ou comment &#233;tablir ce &#171; commun &#187; qui aura invent&#233; ici et maintenant des possibilit&#233;s inou&#239;es ? L'autre mani&#232;re de poser la question est au fond celle-ci : comment une philosophie l'accueille ? Qu'en a-t-elle fait ? Ou comment elle l'affirme ? Par exemple, si Jacques Derrida invoque une &#171; d&#233;mocratie &#224; venir &#187; qui tomberait sous le coup de tes critiques, il a surtout construit une pens&#233;e pour appr&#233;hender des points de fuite dont &#171; diff&#233;rance &#187;, &#171; trace &#187;, &#171; possible impossible &#187; pourraient &#234;tre les noms. C'est ce que l'on pourrait appeler &#233;galement &#171; de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#187; ou du &#171; dehors &#187; chez Michel Foucault ou encore le pr&#233;suppos&#233; de l'&#233;galit&#233; dans la d&#233;marche de Jacques Ranci&#232;re&#8230; Alors pour reprendre le fil de notre discussion, on dira que ton objet est, parmi de nombreuses figures, cette chose embarrassante, la &#171; pl&#232;be ensauvag&#233;e &#187; comme le creuset d'une triple op&#233;ration. D'une part, elle exige une translation vers les marges comme un d&#233;placement des perceptions, des angles de vue, des affectivit&#233;s, et elle devient du coup l'op&#233;rateur d'un &#233;clatement d'un certain ordre des discours figeant entre autre ce qu'est la politique. De sorte qu'elle est enfin le site de l'&#233;v&#233;nement, du multiple, du pluriel, de la &#171; vie politique &#187; dont tu assumes le gardiennage.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt; J'entends bien qu'il y aurait quelque chose de profond&#233;ment ridicule &#224; s'&#233;tablir dans la position du &#171; gardien de la pl&#232;be &#187; comme d'autres s'auto-instituent dans celle de gardiens l&#233;gitimes et &#233;tatiques du peuple r&#233;publicain. Ce dont je suis convaincu, c'est que la politique doit &#234;tre plac&#233;e sous le signe de la multiplicit&#233; des r&#233;f&#233;rents et des signifiants et non pas sous celui de l'unification autour d'un signifiant-ma&#238;tre ou d'une Id&#233;e, de son effectuation sous le signe et dans l'horizon de l'Un-seul. Or, dans les conditions pr&#233;sentes o&#249; la d&#233;sintensification de la vie politique, la d&#233;sertification du champ politique entretiennent &#233;videmment des relations &#233;troites avec la tendance massive &#224; l'unification de la sph&#232;re politique autour du mot puissant D&#233;mocratie, le nom de la pl&#232;be survient en premier lieu comme ce qui rappelle la condition premi&#232;re de la vie politique, la pluralit&#233; et le conflit des r&#233;f&#233;rents. Le nom de la pl&#232;be vient nommer la possibilit&#233; quand m&#234;me de diff&#233;rer, dans ce champ, il est le signifiant de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne et la marque de l'impossibilit&#233; d'achever la cl&#244;ture sous le signe de l'Un. Le nom des &#171; points de fuite &#187;, comme vous dites. Il sera aussi peut-&#234;tre (dans la situation actuelle o&#249; le chaos organis&#233; de l'&#233;conomie n&#233;o-lib&#233;rale produit une d&#233;r&#233;gulation massive des rapports sociaux et introduit dans les relations entre gouvernants et gouvern&#233;s, employeurs et salari&#233;s, riches et pauvres, un &#233;l&#233;ment de brutalit&#233; sans pr&#233;c&#233;dent) ce qui aide &#224; nommer tout ce qui vient, en quelque sorte, en suppl&#233;ment de l'exploitation capitaliste, du conflit entre capitalistes et salari&#233;s &#8211; tout ce qui, de l'imm&#233;moriale relation entre ma&#238;tres et serviteurs, se trouve r&#233;veill&#233; par cet &#233;l&#233;ment de violence innommable qu'introduit le capitalisme contemporain dans les rapports sociaux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On voit bien comment, de plus en plus, le vocabulaire marxiste traditionnel au c&#339;ur duquel se trouve install&#233; le motif de l'exploitation, de l'irr&#233;ductible conflit qui oppose les capitalistes aux producteurs salari&#233;s, se trouve d&#233;bord&#233; par le retour de cette langue imm&#233;moriale o&#249; il est question de riches et de pauvres, de milliardaires en dollars et de sans- (papiers, domicile fixe, ressources, etc.), de ma&#238;tres et de serviteurs. O&#249; la brutalisation des rapports sociaux trouve son expression dans la mont&#233;e de motifs comme le m&#233;pris, l'humiliation, la dignit&#233; (bafou&#233;e), l'indignation, la fureur, la r&#233;volte, l'&#233;meute &#8211; ceci sur fond de ce que l'on pourrait appeler une crise g&#233;n&#233;ralis&#233;e des formes de reconnaissance mutuelle qui se trouvaient &#233;tablies au fondement des &#233;quilibres instables mais durables et des configurations o&#249; la compl&#233;mentarit&#233; conflictuelle r&#233;glait les relations entre organisations patronales et syndicats, entre l'Etat-patron et les fonctionnaires, etc.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce qui est entr&#233; dans une crise durable, signe d'une &#171; maladie &#187; irr&#233;versible et incurable, avec la mont&#233;e en puissance de l'&#233;conomie liquide et du capital financier, ce sont toutes les formes d'institutionnalisation de la lutte des classes qui, en Europe notamment, s'&#233;taient d&#233;velopp&#233;es par paliers successifs depuis la fin du XIXe si&#232;cle. Le syndicalisme de masse, le r&#233;formisme de type social-d&#233;mocrate et l'Etat social en &#233;taient les piliers apparemment indestructibles. Or, en peu de d&#233;cennies, tout ceci a &#233;t&#233; saisi d'une sorte de tremblement g&#233;n&#233;ralis&#233; au point de perdre toute capacit&#233; de baliser, &#233;tayer et agencer le monde social et politique dans lequel nous vivons.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La tendancielle destruction de l'ensemble des dispositifs qui appareillaient la lutte des classes et agissaient &#224; ce titre dans le sens de la mod&#233;ration des conflits a des cons&#233;quences incalculables. Sous nos latitudes m&#234;mes, o&#249; pr&#233;valent encore des normes immunitaires &#233;lev&#233;es, des millions d'individus se retrouvent directement expos&#233;s, sans m&#233;diation, &#224; la brutalit&#233; du syst&#232;me, aux assauts du capitalisme liquide et des proc&#233;dures de d&#233;r&#233;gulation tous azimuts. Ces coups de boutoir pulv&#233;risent les assurances identitaires et produisent une humanit&#233; qui, tendanciellement, va s'&#233;prouver comme menac&#233;e dans son &#233;l&#233;mentaire int&#233;grit&#233;. Tant il est vrai que l'effet du chaos organis&#233; est de produire toute une s&#233;rie de fractures, de s&#233;parations, d'exclusions, de discriminations qui fragmentent et atomisent les groupes, d&#233;truisent les solidarit&#233;s, isolent, d&#233;solent et tendent &#224; faire douter certains de leur appartenance au corps commun de l'humanit&#233; g&#233;n&#233;rique &#8211; lequel n'existe qu'&#224; la condition de la reproduction continue de ces m&#233;canismes de reconnaissance que le syst&#232;me, dans sa rage destructrice contemporaine, travaille sans rel&#226;che &#224; ruiner.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La pl&#232;be sera alors tout simplement cette part de l'humain (de la population) qui ne consent pas &#224; sa d&#233;solation programm&#233;e et qui politise &#224; ses propres conditions les enjeux du &#171; retour &#187; de cette sorte d'Ancien r&#233;gime spectral o&#249; le serviteur n'a rien d'autre &#224; attendre du ma&#238;tre que le plus constant des m&#233;pris. Strauss-Kahn, sous cet angle, est mieux qu'un embl&#232;me &#8211; une all&#233;gorie, celle d'un monde o&#249; les ma&#238;tres d&#233;signent les serviteurs sous le nom de &#171; mat&#233;riel &#187; et les voient comme le pur et simple truchement de l'assouvissement de leurs d&#233;crets et de leurs plaisirs. La pl&#232;be, comme dans Les chants de Mandrin de Rabah Ameur-Za&#239;m&#232;che, c'est le contre-champ de cette pr&#233;somption sans limite, mais un contre-champ sans &#233;change, sans langue commune, sans espace partag&#233;. Qui s'&#233;tonnera que les ch&#226;teaux br&#251;lent, quand, du sein de la gauche socialiste, surgit ce type d'&#233;mule tardif du Divin Marquis ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>De la contestation au vote obligatoire : une confiscation politique</title>
		<link>http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article201</link>
		<guid isPermaLink="true">http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article201</guid>
		<dc:date>2012-04-07T14:02:29Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



		<description>Contribution au d&#233;bat Soit un bref &#233;change t&#233;l&#233;vis&#233; entre un journaliste et un &#233;minent historien du politique : Le journaliste : &#171; Quand les politiques ou les journalistes, les commentateurs disent que les citoyens sont passifs, &#231;a c'est une id&#233;e compl&#232;tement fausse. &#187; P. Rosanvallon : &#171; C'est une id&#233;e compl&#232;tement fausse parce que si on mesure simplement l'activit&#233; des citoyens en fonction des taux de participation &#233;lectorale, bien s&#251;r on a vu depuis les ann&#233;es soixante-dix le d&#233;clin de cette (...)

-
&lt;a href="http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?rubrique16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L150xH100/arton201-3e71f.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; width='150' height='100' class='spip_logos' style='height:100px;width:150px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Contribution au d&#233;bat&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Soit un bref &#233;change t&#233;l&#233;vis&#233; entre un journaliste et un &#233;minent historien du politique :
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif&quot; width='8' height='11' class='puce' alt=&quot;-&quot; style='height:11px;width:8px;' /&gt; Le journaliste : &#171; Quand les politiques ou les journalistes, les commentateurs disent que les citoyens sont passifs, &#231;a c'est une id&#233;e compl&#232;tement fausse. &#187;
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif&quot; width='8' height='11' class='puce' alt=&quot;-&quot; style='height:11px;width:8px;' /&gt; P. Rosanvallon : &#171; C'est une id&#233;e compl&#232;tement fausse parce que si on mesure simplement l'activit&#233; des citoyens en fonction des taux de participation &#233;lectorale, bien s&#251;r on a vu depuis les ann&#233;es soixante-dix le d&#233;clin de cette participation, mais si on regarde le nombre des citoyens qui signent des p&#233;titions, ceux qui s'informent sur Internet, ceux qui participent &#224; des blogs, ceux qui vont &#224; des manifestations, ceux qui ont une activit&#233;&#8230; je dirais physique presque de citoyen, eh bien l&#224; on n'a pas du tout le spectacle d'une soci&#233;t&#233; avachie et d'une soci&#233;t&#233; passive. &#187;
Tenus en 2006 lors d'une &#233;mission consacr&#233;e &#224; l'ouvrage de Pierre Rosanvallon, La Contre-d&#233;mocratie, ces propos sont parfaitement embl&#233;matiques du petit nombre de lieux communs relatifs &#224; la situation des d&#233;mocraties occidentales que produisent et ressassent &#224; titre d'&#233;vidences, depuis une quinzaine d'ann&#233;es, certains organes de prescription id&#233;ologique, et repris sans examen par une large frange de la population militante ou sympathisante, tous bords confondus.
Le repr&#233;sentant du pouvoir m&#233;diatique et celui d'un organe scientifique de tout premier ordre &#8211; le Coll&#232;ge de France &#8211; en se f&#233;licitant de la bonne sant&#233; de &#171; notre &#187; d&#233;mocratie, ne font ici qu'exprimer le consensus enthousiaste g&#233;n&#233;ralis&#233; autour de l'&#233;tat de choses politique tel qu'il est, et nous livrent un &#233;chantillon de ce discours de c&#233;l&#233;bration r&#233;it&#233;r&#233; quotidiennement dans le d&#233;bat public, la presse et maints ouvrages de &#171; sciences politiques &#187;.
Les conflits sociaux et politiques, ou ce qui en tient lieu aujourd'hui, se voient accorder, de la part des instances de l&#233;gitimation, un satisfecit d'autant plus chaleureux qu'ils ont permis de sauver du naufrage d&#233;finitif la traditionnelle d&#233;mocratie proc&#233;durale, quant &#224; elle effectivement bien mal en point. Il n'y a plus &#224; s'inqui&#233;ter de ce que les citoyens votent de moins en moins, puisqu'ils agissent d&#233;sormais par d'autres voies et participent ainsi &#224; l'exercice du pouvoir conform&#233;ment &#224; ce qu'exige un r&#233;gime d&#233;mocratique digne de ce nom. Il ne faut pas s'y tromper : les repr&#233;sentants officiels du pouvoir, qu'il s'agisse des professionnels de la profession politicienne, des fabricants de l' &#171; information &#187; pl&#233;biscitaire, des doctrinaires savants de l'ordre d&#233;mocratique lib&#233;ral ou des vigiles de l'hypermarch&#233; global, ne sont pas les seuls &#224; se r&#233;jouir de cette vitalit&#233; politique sous perfusion. Loin d'actualiser ou de mettre au jour l'une quelconque des divisions effectives qui continuent de r&#233;gir en sous-main divers types de rapports cat&#233;goriels au sein du champ social, la profusion contestataire ent&#233;rine un paradoxal unanimisme dans lequel citoyens indign&#233;s et b&#233;n&#233;ficiaires du syst&#232;me se donnent la main. L'oxymore serait sans doute la figure de style la mieux &#224; m&#234;me de rendre compte de la situation pr&#233;sente, celle de la conflictualit&#233; consensuelle.
En effet, le sens que donnent ces &#171; indign&#233;s &#187;, lorsqu'ils parviennent &#224; articuler autre chose que des slogans, au mot d'ordre qui les rassemble &#8211; la &#171; d&#233;mocratie r&#233;elle &#187; &#8211; aussi bien que les modalit&#233;s de leur &#171; action &#187;, qu'ils nomment eux-m&#234;mes &#8211; autre bel oxymore &#8211; &#171; insurrection pacifique &#187;, s'inscrivent providentiellement dans les attendus qui gouvernent les processus de confiscation contre lesquels ils pr&#233;tendent s'&#233;riger.
En premier lieu, les indign&#233;s s'accordent sur le rejet de la d&#233;mocratie repr&#233;sentative au profit d'une d&#233;mocratie qu'ils qualifient de &#171; participative &#187;. Or, dans le cadre r&#233;formiste qui est le leur, exiger de prendre part davantage aux d&#233;cisions et au fonctionnement du syst&#232;me politique sans le mettre en cause dans ses fondements, &#224; sa racine tant id&#233;ologique que pratique &#8211; ce qui est le propre du r&#233;formisme &#8211; revient &#224; demander &#171; toujours plus de la m&#234;me chose &#187;, pour reprendre la d&#233;finition donn&#233;e par les psychosociologues de l'&#233;cole de Palo Alto &#224; ce qu'ils nomment le &#171; changement I &#187; , c'est-&#224;-dire &#224; tenter de r&#233;soudre un ensemble de probl&#232;mes au moyen des normes, des r&#232;gles et au sein du contexte qui les ont occasionn&#233;s. Exemple parmi d'autres, le recours &#224; la forme de l'assembl&#233;e, au vote et au mod&#233;rateur dans le processus de prise de d&#233;cision par &#171; consensus majoritaire &#187; montre &#224; quel point ont &#233;t&#233; int&#233;gr&#233;s les principes proc&#233;duraux de la d&#233;mocratie &#233;lective-repr&#233;sentative et de sa logique num&#233;raire auxquels ce mouvement pr&#233;tend s'opposer. On objectera &#224; cet argument l'&#233;ventualit&#233; qu'une place plus ample laiss&#233;e progressivement &#224; la participation puisse induire m&#233;caniquement, par une sorte de r&#233;action en cha&#238;ne, une subversion plus profonde. C'est malheureusement peu probable car le postulat pacifiste, comme une &#233;tude pr&#233;c&#233;dente a tent&#233; de le montrer , implique un passage oblig&#233; par la voie l&#233;gislative, c'est-&#224;-dire in fine une retraduction des revendications dans les termes du code syst&#233;mique et, par cons&#233;quent, le renforcement autopo&#239;&#233;tique du syst&#232;me dans son ensemble. Autrement dit, la demande d'inscription du changement escompt&#233; dans le droit, l'exigence de nouvelles lois, dont notre &#233;poque est si friande &#8211; Philippe Muray parle plaisamment d' &#171; envie du p&#233;nal &#187; - aboutit &#224; combler les &#171; vides juridiques &#187; et donc &#224; consolider l'armature globale de la structure l&#233;gale.
En outre, l'investissement de l'espace public auquel se livrent les indign&#233;s s'op&#232;re elle aussi dans un cadre juridique : rien dans leur mouvement qui ne soit autoris&#233; par quelque prescription d'Etat. A ce titre ils se contentent d'occuper les places, les r&#244;les et les fonctions de la contestation l&#233;gale am&#233;nag&#233;s &#224; cet effet par &#8211; et aux c&#244;t&#233;s de &#8211; la machine parlementaire. Bien entendu, les forces de police proc&#232;dent &#231;a et l&#224; &#224; une &#233;vacuation, les tentes sont d&#233;mont&#233;es ou d&#233;plac&#233;es de temps &#224; autre, ceci en vue de donner le change et l'apparence de subversion sans laquelle l'inanit&#233; d'un tel mouvement s'exhiberait dans toute son acuit&#233;.
Car il faut que de tels &#171; &#233;v&#233;nements &#187; se produisent et ponctuent notre &#171; actualit&#233; &#187;. Ils sont la garantie de cette &#171; bonne sant&#233; d&#233;mocratique &#187; qu'applaudissent Rosanvallon et son ami journaliste. Sans quoi les r&#233;jouissances perp&#233;tuelles sur le chapitre de nos valeurs politiques fondatrices, l'autonomie et la souverainet&#233; populaires, la libert&#233; d'expression, l'activisme citoyen, etc., demeureraient sans objet et tourneraient tristement &#224; vide&#8230; C'est ainsi qu'est rachet&#233;e la d&#233;sormais proverbiale d&#233;sertion des bureaux de vote. La &#171; crise &#187; interminable de l'implication citoyenne dans la d&#233;signation des repr&#233;sentants d'un peuple d&#233;sabus&#233;, d&#233;saffect&#233;, d&#233;politis&#233; &#8211; les &#233;pith&#232;tes de la d&#233;ploration ne manquent pas du c&#244;t&#233; de chez les vieux r&#233;publicains &#8211; trouve une compensation salutaire dans le bougisme opini&#226;tre de ceux, certes minoritaires mais gorg&#233;s d'esp&#233;rance, de v&#233;rit&#233;s et de projets de lois, qui n'ont pas encore renonc&#233; &#224; infl&#233;chir la marche du monde.
Cependant, on &#233;lude ici une autre interpr&#233;tation possible de cette conjoncture particuli&#232;re qui fait cohabiter un abstentionnisme persistant &#8211; ou pr&#233;sent&#233; comme tel &#8211; avec la multiplication corr&#233;lative &#8211; si l'on admet qu'il s'agit ici d'un ph&#233;nom&#232;ne de vases communicants, ce qui n'est rien moins qu'&#233;tabli &#8211; des pratiques contestataires. La contestation peut en effet, comme Rosanvallon s'y applique, &#234;tre per&#231;ue comme le signe positif d'un int&#233;r&#234;t croissant pour la chose publique. Mais il est loisible d'y voir non seulement un d&#233;saveu des institutions repr&#233;sentatives, mais plus radicalement l'effet d'une condamnation d&#233;finitive de tous les instruments mis &#224; disposition des citoyens pour que ceux-ci traduisent leur appartenance &#224; la vie de la cit&#233;, qu'il s'agisse du dispositif classique de l'&#233;lection, ou aussi bien des moyens d'expression alternatifs que cite Rosanvallon, propres &#224; la &#171; d&#233;mocratie de d&#233;fiance &#187; et qui pr&#233;tendent rem&#233;dier &#224; la confiscation du pouvoir &#171; r&#233;el &#187; par les &#233;lites de la politique professionnelle et la noblesse d'Etat.
Rosanvallon, ainsi que tous ceux qui se d&#233;lectent de la &#171; vitalit&#233; citoyenne &#187;, se livre ici &#224; une pr&#233;emption totalement arbitraire du ph&#233;nom&#232;ne contestataire en en faisant une modalit&#233; de la d&#233;mocratie participative. Car la fronti&#232;re est toujours difficile &#224; situer, dans un groupe de protestation, entre ceux qui effectivement sont d&#233;&#231;us par le parlementarisme mais entendent continuer &#224; faire vivre le syst&#232;me au travers des dispositifs de la contestation l&#233;gale &#8211; les r&#233;formistes &#8211; et ceux qui ne se reconnaissent plus dans ces m&#234;mes dispositifs et souhaiteraient que surgisse quelque chose comme un &#233;v&#233;nement &#8211; les partisans d'un &#171; saut &#187; r&#233;volutionnaire. C'est que ces derniers ne disposent d'aucun autre moyen pour manifester leur d&#233;saccord vis-&#224;-vis du syst&#232;me dans son ensemble, parce que ce dernier a &#233;lev&#233; &#224; un tel niveau les seuils de l'ill&#233;galisme que bient&#244;t l'acte terroriste seul restera hors de port&#233;e de l'absorption syst&#233;mique.
L'arrangement immunitaire du syst&#232;me contre les vell&#233;it&#233;s r&#233;volutionnaires s'accomplit d'ailleurs dans une double direction : extension du domaine de la l&#233;galit&#233; d'un c&#244;t&#233; ; de l'autre &#233;largissement de la qualification p&#233;nale de terrorisme &#224; des conduites qui n'en relevaient pas auparavant. Il n'est que de songer au fiasco m&#233;diatico-politique de l'affaire des inculp&#233;s de Tarnac&#8230;
La valorisation du conflit et l'encouragement &#224; la pratique de la contestation autoris&#233;e apparaissent bien comme le versant id&#233;ologique de ce double arrangement juridique. L'enthousiaste le plus aveugle, dans ce contexte, garde confus&#233;ment conscience du caract&#232;re inoffensif des gr&#232;ves, p&#233;titions, manifestations auxquelles il prend part. Il faut que l'&#233;vacuation planifi&#233;e de toute division cons&#233;quente, derri&#232;re les oppositions de surface, se prolonge dans toutes les formes &#8211; de l'&#233;lection aux mouvements de rue &#8211; que peut prendre l'actualisation de la tension inh&#233;rente &#224; la d&#233;mocratie repr&#233;sentative. Cette derni&#232;re, en effet, place virtuellement l'instance de d&#233;cision dans le peuple con&#231;u comme une entit&#233; unifi&#233;e &#8211; au sens ethnique ou national, peu importe ici &#8211; alors que la pratique du vote et la repr&#233;sentativit&#233; r&#233;introduisent une fragmentation cat&#233;gorielle &#8211; d'ordre sociologique, principalement &#8211; au sein de la pr&#233;tendue souverainet&#233; populaire. Dans la notion de majorit&#233; font retour la scission et la multiplicit&#233; propres &#224; toute communaut&#233; &#224; solidarit&#233; organique que le phantasme de l'unit&#233; politique tente de refouler. Ce phantasme a pour r&#244;le d'op&#233;rer la jonction entre deux notions appartenant &#224; la th&#233;orie et &#224; la pratique de la d&#233;mocratie classique, deux notions incommensurables relevant de niveaux de r&#233;alit&#233; enti&#232;rement distincts : d'une part la volont&#233; g&#233;n&#233;rale, concept qualitatif qui d&#233;signe le rationnel et l'universel dans le sujet ; d'autre part le plus grand nombre, lequel se r&#233;f&#232;re &#224; un &#233;tat de choses purement quantitatif.
La contestation est pr&#233;cis&#233;ment une mise en cause de cette jonction fictive sur laquelle repose l'ensemble de l'&#233;difice d&#233;mocratique. Les mouvements de rue &#8211; ou de r&#233;seaux &#8211; se pr&#233;sentent eux aussi comme des expressions populaires contre les d&#233;cisions prises par des repr&#233;sentants du peuple issus des urnes. Il s'agit donc de revendications du peuple contre le peuple.
Si l'on s'en tient aux principes explicites du parlementarisme repr&#233;sentatif, tout mouvement d'ampleur soul&#232;ve, sur un plan strictement formel, une redoutable contradiction, une aporie qui risquerait de faire vaciller l'&#233;difice depuis sa base th&#233;orique-id&#233;ologique. D'o&#249; la n&#233;cessit&#233; d'int&#233;grer la contestation comme &#233;l&#233;ment &#224; part enti&#232;re de la participation, de r&#233;duire cette fracture d'un peuple contre un autre, le &#171; peuple-expression &#187; contre le &#171; peuple-repr&#233;sentation &#187;, et de la r&#233;sorber dans l'unit&#233; retrouv&#233;e de la &#171; d&#233;mocratie de d&#233;fiance &#187; rosanvallienne, la d&#233;mocratie de contestation, conflictuelle ou la &#171; contre-d&#233;mocratie &#187;, comme on voudra dire, afin de d&#233;samorcer, d'effacer le caract&#232;re possiblement radical, agonistique, r&#233;volutionnaire de toute activit&#233; critique.
Si l'activisme contemporain donne occasion au journaliste et &#224; l'historien de se congratuler ainsi, c'est que l'incompatibilit&#233; n'est d&#233;sormais plus qu'apparente entre une c&#233;l&#233;bration perp&#233;tuelle de l'ordre d&#233;mocratique et le d&#233;ferlement condamnatoire dont les gouvernements successifs sont l'objet.
D'o&#249; &#233;galement la constitution, clairement perceptible dans l'&#233;change cit&#233;, du couple notionnel actif/passif, o&#249; le second terme est condamn&#233; au profit de l'exercice correcte et valoris&#233; de la citoyennet&#233; engag&#233;e. Le bon citoyen &#8211; ou le citoyen tout court &#8211; c'est le sujet impliqu&#233; dans les dispositifs de participation qui lui sont destin&#233;s. Les autres, les &#171; passifs &#187;, ceux qui &#171; ne jouent pas le jeu &#187;, forment la caste repoussoir des &#171; avachis &#187;. Autrement dit, la d&#233;fection, le retrait, l'abstention s'originent toujours dans des motifs condamnables. Ils sont le fruit de l'indiff&#233;rence &#224; la chose publique, du repli &#233;go&#239;ste sur soi et non d'un scepticisme raisonn&#233; &#224; l'&#233;gard des m&#233;canismes de sanction ou de d&#233;fiance institu&#233;s par ceux-l&#224; m&#234;mes que ces m&#233;canismes sont cens&#233;s contr&#244;ler.
Les exemples d'activit&#233; citoyenne que cite Rosanvallon sont par eux-m&#234;mes instructifs et d&#233;notent une conception pour le moins minimale de l' &#171; action politique &#187;. Au d&#233;clin du vote comme source traditionnelle de la l&#233;gitimit&#233; des organes du pouvoir, il oppose des modalit&#233;s de participation que l'on pourrait classer selon leur coefficient de conflictualit&#233; et leur capacit&#233; aff&#233;rente &#224; induire des effets sur le cours r&#233;el des affaires publiques : en quoi peut-on dire, par exemple, que &#171; s'informer sur internet &#187; rel&#232;ve de l'activit&#233; citoyenne ? En quoi la manifestation est-elle une authentique action ? Sur quelle d&#233;finition de cette derni&#232;re Rosanvallon fonde-t-il ses all&#233;gations ? Question d'ordre conceptuel de premi&#232;re importance dont la r&#233;ponse permettrait de distinguer une action politique de quelque chose qui lui ressemblerait sans en &#234;tre v&#233;ritablement une &#8211; disons : une gesticulation.
Les exemples donn&#233;s, ainsi que les autres ph&#233;nom&#232;nes protestataires qui occupent d'habitude l'espace commun, mettent tous en jeu des discours. Ce sont des rituels de paroles ou des conduites se voulant signifiantes qui se pr&#233;sentent eux-m&#234;mes comme des dispositifs de communication. Or il existe une discipline, la linguistique pragmatique, qui permet d'aborder rigoureusement les ph&#233;nom&#232;nes communicationnels dans la perspective de leur dimension actionnelle : &#171; Comme authentique acte, l'acte de discours d&#233;fini par sa force illocutoire et ses effets perlocutoires constitue d&#233;sormais la base de toute analyse de la communication. &#187;
La p&#233;tition, la gr&#232;ve, la manifestation rel&#232;vent d'une telle analyse pragmatique dans la mesure o&#249; elles s'ins&#232;rent dans des processus dialogiques mettant en jeu une instance locutrice &#8211; le groupe constitu&#233; autour d'une revendication &#8211; et un allocutaire &#8211; le pouvoir et les m&#233;dias destinataires du message revendicatif &#8211;, lequel devra &#224; son tour intervenir comme locuteur dans ce m&#234;me processus dialogique, c'est-&#224;-dire : r&#233;pondre par la n&#233;gative, argumenter cette fin de non-recevoir ou acc&#233;der &#224; la requ&#234;te collective, etc. La structure interne &#224; toute revendication est bien celle d'un acte de discours : une force illocutoire commissive (requ&#234;te, revendication, protestation&#8230;) et un certain effet perlocutoire (obligation d'une r&#233;ponse, que cette derni&#232;re consiste &#224; r&#233;affirmer la mesure contest&#233;e, &#224; ex&#233;cuter ou retirer une loi, annuler une disposition officielle&#8230;).
L'ensemble de ces &#233;l&#233;ments forme ce que l'on pourrait appeler un dialogue revendicatif dont il est possible de fournir un mod&#232;le projectif : ouverture d'un jeu avec coups et propositions du demandeur puis du r&#233;pondant ; mod&#232;le applicable &#224; diff&#233;rentes s&#233;quences de &#171; mouvements sociaux &#187;, entre-deux tours des pr&#233;sidentielles de 2002, manifestations contre le CPE ou les diff&#233;rents projets de r&#233;forme des retraites, entre autres exemples qui foisonnent en ces temps de &#171; crise &#187;.
Si, d'un point de vue structurel, le dialogue revendicatif r&#233;pond bien aux crit&#232;res d&#233;finitoires de l'acte de discours, encore conviendra-t-il d'examiner les pratiques contestataires sous l'angle de leur port&#233;e &#233;v&#233;nementielle, c'est-&#224;-dire de leur aptitude &#224; entra&#238;ner des modifications des &#233;tats du monde. Les actes de discours s'inscrivant toujours &#224; l'int&#233;rieur d'un monde, d'une &#171; forme de vie &#187; qui oriente leur sens, les discours ne sont pleinement actes que dans la mesure o&#249;, r&#233;troactivement, ils contribuent &#224; co-construire ce monde , en l'occurrence &#224; le &#171; modifier &#187;. Dans les mondes de la vie quotidienne, les processus de construction et de modification ne posent pas en g&#233;n&#233;ral de probl&#232;mes trop complexes, nombre d'entre eux s'offrant &#224; une perception plus ou moins &#171; imm&#233;diate &#187;. Par exemple, l'&#233;nonc&#233; &#171; ouvrez la porte &#187; d&#233;tient une force commissive d'ordre ou de demande, dont l'effet perlocutoire sera que l'on ouvre la porte : les conditions de satisfaction de l'acte de discours &#233;tant remplies, le contexte dans lequel il s'est d&#233;roul&#233; a &#233;t&#233; modifi&#233;. Le monde s'est ajust&#233; aux mots : la porte &#233;tait ferm&#233;e, elle est maintenant ouverte &#8211; on n'en parle plus. Mais, dans le contexte de la vie politique, dans le monde de la vie d&#233;mocratique qui est le n&#244;tre, quand et dans quelle mesure peut-on dire qu'il y a eu &#171; modification &#187; ? Il s'agira de distinguer deux niveaux au sein de ce que l'on appellera le syst&#232;me politique :
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif&quot; width='8' height='11' class='puce' alt=&quot;-&quot; style='height:11px;width:8px;' /&gt; le niveau intrasyst&#233;mique, qui concerne une modification se produisant &#224; l'int&#233;rieur du syst&#232;me, g&#233;n&#233;r&#233;e par le syst&#232;me lui-m&#234;me et laissant intactes ses caract&#233;ristiques logiques, s&#233;mantiques et structurelles ;
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif&quot; width='8' height='11' class='puce' alt=&quot;-&quot; style='height:11px;width:8px;' /&gt; le niveau extrasyst&#233;mique, lorsqu'un &#233;v&#233;nement se produit hors du syst&#232;me et qui, venant &#224; le p&#233;n&#233;trer, met en p&#233;ril ses propri&#233;t&#233;s essentielles, son int&#233;grit&#233;, voire son existence m&#234;me. Ce second niveau s'identifie &#224; ce que l'on appelle commun&#233;ment r&#233;volution, mais peut tout aussi bien d&#233;signer, en son sens fort, l'Histoire.
Une telle approche, &#224; la fois pragmatique et syst&#233;mique, pr&#233;sente l'avantage de d&#233;limiter conceptuellement la fronti&#232;re entre l'action et ce qui n'en est qu'un simulacre, m&#234;me si, dans une certaine mesure, la d&#233;finition de l'action politique comme &#233;v&#233;nement extrasyst&#233;mique demeure insuffisante &#224; ce stade de l'analyse en cela qu'elle laisse pendante la question du passage positif d'un syst&#232;me &#224; un autre. Autrement dit elle ne fournit pas le crit&#232;re permettant de d&#233;cider si le point de basculement a &#233;t&#233; franchi au-del&#224; duquel une structure syst&#233;mique cesse de se maintenir et d'exister en tant que telle. Toutefois son m&#233;rite r&#233;side dans sa capacit&#233; &#224; circonscrire ce qui pr&#233;cis&#233;ment ne rel&#232;ve pas de l'&#233;v&#233;nement, mais tout au plus de l'&#233;v&#233;nementiel, au sens quasiment spectaculaire du terme, c'est-&#224;-dire le mime ou la parodie de ce qui, en fait de division et d'opposition, peut &#234;tre &#171; directement v&#233;cu &#187; mais aussi bien &#171; s'&#233;loigner dans une repr&#233;sentation &#187;, pour reprendre les termes de Guy Debord. Car s'il est souvent difficile de d&#233;terminer si l'on assiste, le cas &#233;ch&#233;ant, &#224; la disparition d'un ancien monde et &#224; l'&#233;mergence d'un nouveau, il sera en revanche ais&#233; d'identifier dans une situation qui se pr&#233;tend in&#233;dite le retour du M&#234;me et le maintien de toutes choses en l'&#233;tat. La notion d'&#233;v&#233;nement extrasyst&#233;mique a donc au moins cette vertu de rar&#233;fier les innovations et les audaces, pl&#233;thoriques sous le r&#232;gne des Rosanvallon, de m&#234;me qu'elle permettra de subvertir l'affirmation simpliste de la c&#233;sure actif/passif au moyen de laquelle sont distribu&#233;s les bons et les mauvais points. Car dans l'optique du syst&#232;me, c'est bien l'activit&#233; militante qui fournit aux structures de la domination confiscatoire les moyens de se sustenter, alors que la seule d&#233;fection, pouss&#233;e &#224; son terme, en intensit&#233; et en extension &#8211; le refus de toute forme de participation politique r&#233;pandu &#224; l'ensemble de la population &#8211; signerait l'&#233;croulement du syst&#232;me. Pour celui-ci la d&#233;sertion est peut-&#234;tre la derni&#232;re conduite v&#233;ritablement dangereuse, l'ultime exutoire r&#233;volutionnaire. L'ennemi du syst&#232;me politique, aujourd'hui si parfaitement immunis&#233;, ce n'est plus Souvarine &#8211; le protagoniste de Germinal, ouvrier anarchiste maniaque de l'explosif et adepte de la destruction totale &#8211; mais Oblomov, cet anti-h&#233;ros du roman &#233;ponyme de Gontcharov qui refuse de quitter son canap&#233; ! Et parfois pris de panique &#224; l'id&#233;e que l'indignation du peuple puisse se traduire un jour en nonchalance, les fonctionnaires z&#233;l&#233;s du d&#233;mocratisme sont amen&#233;s &#224; expliciter, comme par accident, les attendus qui nous r&#233;gissent : c'est affubl&#233;s d'un rictus un peu nerveux mais bienveillant que se pr&#233;sentent toujours &#224; la pl&#232;be d&#233;sorient&#233;e et candide les auxiliaires les plus serviles de la violence syst&#233;mique ; un rictus d'autant plus inqui&#233;tant qu'il ne dissimule aucune insinc&#233;rit&#233;, qu'il est au contraire l'expression de la probit&#233; la plus scrupuleuse. Ainsi de Justine Lacroix qui s'interroge, sans badiner le moins du monde, sur l'opportunit&#233; d'une obligation l&#233;gale &#8211; mais lib&#233;rale, pr&#233;cise le titre de son article &#8211; de se rendre aux urnes.
Ce vote obligatoire, cette contrainte lib&#233;rale trouverait son assise dans un double principe, &#171; deux notions &#187; qu'aucun &#234;tre raisonnable ne saurait d&#233;daigner et qui s'inscrivent dans les &#171; imp&#233;ratifs du lib&#233;ralisme politique lui-m&#234;me &#187;, &#224; savoir : la &#171; libert&#233; en tant qu'autonomie &#187; ainsi que l' &#171; &#233;gale libert&#233; &#187;. Qu'est-ce &#224; dire ? Que ces deux principes seraient le rem&#232;de &#224; l'h&#233;t&#233;ronomie et aux in&#233;galit&#233;s dont r&#233;sulte l'abstention et justifieraient l'instauration du vote obligatoire : si les citoyens &#233;taient v&#233;ritablement autonomes et &#233;gaux, l'abstention n'existerait plus car ils se rendraient comme automatiquement aux urnes. Au vu d'un tel rapport de cause &#224; effet, il suffit de rendre ce dernier obligatoire pour que la cause elle-m&#234;me devienne actuelle.
A cette obligation, d&#233;j&#224; mise en pratique dans plusieurs pays du monde, ses d&#233;tracteurs opposent g&#233;n&#233;ralement un argumentaire bas&#233; sur la pr&#233;&#233;minence de la libert&#233; individuelle sur d'autres valeurs, comme celle d'&#233;galit&#233; ou de participation. L'apolitisme constituerait un droit intangible, la d&#233;cision de se rendre ou non aux urnes incomberait &#224; la seule responsabilit&#233; de chacun et rel&#232;verait d'un libre arbitre strictement individuel.
La riposte de Justine Lacroix est fort simple et participe d'une tendance id&#233;ologique extr&#234;mement r&#233;pandue : l'argument du primat de la libert&#233; individuelle ne fonctionne pas, dans la mesure o&#249; l'abstention n'est pas le fruit du libre arbitre mais, comme le montre un certain nombre d'&#233;tudes statistiques, s'av&#232;re &#233;troitement corr&#233;l&#233;e au manque d'instruction. L'ignorance des abstentionnistes ferait de la d&#233;saffection politique une &#171; r&#233;sultante de d&#233;terminants sociaux &#187; et non une &#171; expression de l'autonomie individuelle &#187;. En outre, s'il venait &#224; &#234;tre adopt&#233;, le vote obligatoire n'emp&#234;cherait nullement l'expression de l'abstention puisque serait maintenue la possibilit&#233; du vote blanc. Ainsi, &#171; la libert&#233; de conscience de l'&#233;lecteur est pr&#233;serv&#233;e &#187;. Aux citoyens est seulement demand&#233; &#171; de se pr&#233;senter au bureau de vote le jour o&#249; se tient un scrutin &#233;lectoral. A partir de l&#224;, leur droit de ne pas voter est prot&#233;g&#233; par la pr&#233;sence de l'isoloir et le secret de la proc&#233;dure &#187;.
De nouveau on a affaire ici &#224; la distinction sugg&#233;r&#233;e pr&#233;c&#233;demment par Rosanvallon entre activit&#233; et passivit&#233;. Chez ce dernier la d&#233;fection tirait son origine d'un avachissement &#233;gocentrique ; Chez Lacroix il s'agit de la crasse inaptitude de barbare ou du pl&#233;b&#233;ien &#224; reconna&#238;tre les vertus des instruments politiques qu'on a mis &#224; sa disposition &#8211; pour son bien &#8211;, &#224; identifier ses int&#233;r&#234;ts propres comme ceux de la collectivit&#233; &#224; laquelle il appartient, et &#224; faire un usage raisonnable et sens&#233; de la seule libert&#233; authentique dont il pourrait &#234;tre le b&#233;n&#233;ficiaire, celle que lui octroient les arrangements de la d&#233;mocratie lib&#233;rale &#233;lective. Pas une seconde il ne vient sous la plume de la philosophe l'id&#233;e que cet ignare quidam puisse souhaiter r&#233;cuser la machine en tant que telle et ne point vouloir s'y compromettre en lui donnant &#224; manger son suffrage, f&#251;t-il blanc ou d'une autre couleur.
Car il s'agit bien de cela, faire fonctionner la machine de fa&#231;on purement formelle, sans &#233;gard pour un quelconque contenu, dont personne n'a cure : &#171; Nul n'est tenu de remplir un bulletin (ou de le remplir de fa&#231;on valide) et de choisir un des partis ou une des personnalit&#233; en lice &#187;. La libert&#233; obligatoire que pr&#233;conise Mme Lacroix est donc ce principe permettant de se pr&#233;server de l' &#171; absence de contrainte &#187;, c'est-&#224;-dire du r&#232;gne de la licence au profit de celui de l'autonomie, d&#233;finie rousseauistement comme &#171; l'ob&#233;issance aux seules lois qu'on s'est soi-m&#234;me donn&#233;es &#187;. D'o&#249; la n&#233;cessit&#233; de participer &#224; la proc&#233;dure de constitution de ces lois, ou du moins &#224; l'une de ses &#233;tapes pr&#233;liminaires, par le biais du vote &#8211; sans quoi en ob&#233;issant aux lois ce n'est plus &#224; moi que j'ob&#233;is. Il ne reste donc plus &#224; l'abstentionniste, s'il souhaite demeurer libre, qu'&#224; rejeter et transgresser toute norme quelle qu'elle soit ? Tout abstentionniste serait un anarchiste pulsionnel en puissance ? A moins que&#8230;
A moins que r&#233;cuser tel syst&#232;me dans son ensemble, et donc l'une de ses proc&#233;dures fonctionnelles &#233;l&#233;mentaires &#8211; l'&#233;lection &#8211; ne signifie aucunement le refus de toute r&#232;gle, ni de tout syst&#232;me ? Ne s'agirait-il pas plut&#244;t de donner cong&#233; &#224; certaines r&#232;gles tenues pour injustes ou &#224; des principes dont le caract&#232;re fallacieux est structurellement li&#233; au syst&#232;me comme totalit&#233; &#8211; par exemple le r&#232;gne des march&#233;s sous l'affirmation de la souverainet&#233; populaire &#8211; dont le vote est la condition de possibilit&#233; par excellence, y compris le vote blanc puisque celui-ci ent&#233;rine, contre ma libert&#233; de conscience et mon autonomie, la l&#233;gitimit&#233; de l'institution du vote, puis par extension des lois qui lui feront suite, et enfin du syst&#232;me global au sein duquel elles prendront place ? Et c'est d'ailleurs ce qu'implique le constat de Mme Lacroix : l'abstention est encore un choix, f&#251;t-ce celui de ne pas choisir.
Le second principe par lequel se justifierait l'instauration du vote obligatoire est celui de l' &#171; &#233;gale libert&#233; &#187;. Mme Lacroix a recours, pour l'illustrer et le d&#233;fendre, &#224; la toute-puissance du Chiffre : &#171; Au Canada, toutes choses &#233;gales par ailleurs, la propension &#224; voter est 17 fois plus &#233;lev&#233;e dans le groupe le mieux &#233;duqu&#233; que dans le groupe le moins &#233;duqu&#233;. En France, en 2002, 80% des titulaires d'un dipl&#244;me universitaire ont pris part au vote contre 62% parmi les non dipl&#244;m&#233;s. &#187;
Le pourcentage, sans la claire d&#233;finition ni l'examen minutieux de ce qu'il est cens&#233; mesurer, est l'argument des imb&#233;ciles, quand m&#234;me seraient-ils instruits.
Que signifie la mesure d'une propension &#224; voter ? Comment d&#233;termine-t-on qu'un groupe est &#171; mieux &#233;duqu&#233; &#187; que tel autre ? Selon quels crit&#232;res &#233;value-t-on l'&#233;ducation ? Le nombre de dipl&#244;mes&#8230; Plus on a de titres scolaires, plus on a de &#171; propension &#187; &#224; voter, et en cons&#233;quence, d'apr&#232;s la jauge de Mme Lacroix, meilleur citoyen l'on est. Voil&#224; au moins qui est clairement &#233;tabli et formul&#233; : la citoyennet&#233; est affaire de savoir et, pourquoi pas, de comp&#233;tence scientifique. Tel est donc le refoul&#233; lib&#233;ral auquel Justine Lacroix, sans m&#234;me s'en aviser, donne occasion de faire retour. Derri&#232;re la g&#233;n&#233;reuse &#233;dification des multitudes, sous les r&#233;quisits solennels de l'&#233;galit&#233; et de l'autonomie d&#233;mocratiques : la vieille pastorale platonicienne, le troupeau humain sous l'&#339;il tut&#233;laire du philosophe-roi.
Evidemment, l'institution du vote obligatoire se pr&#233;sentera en toute sinc&#233;rit&#233; comme une mesure destin&#233;e &#224; r&#233;sorber &#171; les in&#233;galit&#233;s en termes de niveau d'&#233;ducation [&#8230;] au sein de l'&#233;lectorat &#187;, l'abstention conduisant m&#233;caniquement &#224; une surrepr&#233;sentation politique des cat&#233;gories socioprofessionnelles les plus instruites. De quelle mani&#232;re un tel lien biunivoque entre niveau d'&#233;tude et option politique est-il &#233;tabli ? Cela restera dans le domaine du myst&#232;re. Il suffit de postuler que tous les ignorants sont encart&#233;s au m&#234;me parti et qu'ils n&#233;gligent par trop souvent de lui accorder leur suffrage. Le vote obligatoire incitera les &#171; moins motiv&#233;s &#187;, c'est-&#224;-dire, dans la perspective de Mme Lacroix, les illettr&#233;s, les brutes et les cr&#233;tins &#224; s'informer et exprimer leur choix, ce qui aura pour effet de &#171; contrecarrer partiellement les d&#233;terminants sociaux &#187; et de contraindre &#171; les partis politiques &#224; &#233;couter la voix des &#233;lecteurs les plus marginalis&#233;s &#187;.
Cette promotion de la libert&#233; par le biais de l'astreinte n'est pas in&#233;dite dans l'histoire de la th&#233;orie d&#233;mocratique : elle n'est qu'une variante de la c&#233;l&#232;bre formule comminatoire du grand Jean-Jacques selon laquelle la vocation de la d&#233;mocratie est, en cas de mauvaise volont&#233; persistante, de forcer les citoyens &#224; &#234;tre libre. &#171; Ton bonheur, malgr&#233; toi ! &#187; : c'est une th&#233;matique ch&#232;re &#224; tous les &#233;pist&#233;mocrates, repr&#233;sentants d'un pouvoir fond&#233; sur la propri&#233;t&#233; exclusive d'un corps de connaissances, que de savoir bien davantage que lui ce qui convient &#224; l'homme dont on exige qu'il soit heureux. Or, le bonheur est dans le vote, alors que les abstentionnistes s'exposent, les voil&#224; pr&#233;venus, aux &#171; risques d'arbitraire et [&#8230;] &#224; la domination des plus puissants &#187;, ceux-l&#224; m&#234;mes sans doute qui, lorsqu'ils ne sont plus aux affaires pour quelques temps, se retrouvent le plus l&#233;galement du monde &#8211; c'est-&#224;-dire de la fa&#231;on la plus d&#233;mocratique qui soit &#8211; aux commandes des institutions financi&#232;res, des organes m&#233;diatiques ou des industries d'armement.
Ainsi, les chantres de la d&#233;mocratie de contestation comme Rosanvallon, et les contempteurs de l'abstentionnisme, partisans du vote obligatoire que repr&#233;sente Lacroix, loin de nourrir deux conceptions antith&#233;tiques de la d&#233;mocratie, sont l'avers et le revers d'une m&#234;me pi&#232;ce. Leur but est strictement identique. Sur le versant de l'id&#233;ologie politique : frapper d'indignit&#233; et culpabiliser toutes les formes de conduites qui se situeraient aux marges de la participation institutionnalis&#233;e ; sur le versant pratique, rendre ces conduites juridiquement impossibles, soit au moyen de mesures positives d'obligation, soit n&#233;gativement en les privant de leur &#233;ventuelle port&#233;e s&#233;ditieuse.
Les pr&#233;conisations d'une Justine Lacroix demeurent toutefois largement minoritaires et l'instauration du vote obligatoire n'est pas, pour l'heure, &#224; l'ordre du jour. C'est sur les discours de l&#233;gitimation relatifs aux conflits sociaux et aux activit&#233;s contestataires qu'il convient plus particuli&#232;rement de s'attarder si l'on entend saisir la confiscation des subjectivit&#233;s et de l'histoire agissantes en laquelle se d&#233;ploie le pr&#233;sent du politique.
En attendant, ceux qui tiennent ce pr&#233;sent pour irrespirable doivent prendre conscience que toute participation au syst&#232;me politique, qu'elle prenne la forme du vote oppositionnel ou d'une modalit&#233; quelconque des conduites protestataires actuellement &#224; disposition des citoyens, est une mani&#232;re de s'en rendre complice.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
