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La journée du Mêmautre – fantaisie logico-métaphysique

jeudi 1er mai 2025, par Cédric Cagnat

« Quel est ton but en philosophie ? – Montrer à la mouche comment sortir de la bouteille. »
Wittgenstein, Recherches philosophiques, § 309

I.

Vous entrez dans la salle de classe d’une école primaire. Cette salle est vide. Ou presque : seul est assis à sa table, dans un coin près d’une large fenêtre, le petit Ernesto, avec son air renfrogné habituel. Vous vous dirigez vers lui, tout en sortant d’une poche de votre veste un petit sachet rempli de bonbons. Parvenu à sa table, vous tendez à Ernesto le sachet ouvert.

Vous – Tu veux un bonbon, Ernesto ?
Ernesto – Ils sont à quoi, tes bonbons ?
Vous – « Goût fraise ». C’est inscrit sur le sachet.
Ernesto – Fraise… (Il réfléchit quelques secondes) Il y a que ce parfum-là ?
Vous – Oui, ce sont tous les mêmes, Ernesto. (Impatienté) Bon, tu en prends un ou pas ?
Ernesto – Ok, t’énerves pas !

Sans se départir de son air renfrogné, Ernesto plonge une main dans le sachet, en sort un bonbon qu’il porte à sa bouche en oubliant de dire « merci », le mâche à trois ou quatre reprises, puis l’avale.

Vous – Alors ?
Ernesto – Pas mauvais. J’en veux bien un autre.
Vous – (Après une hésitation) Je veux bien t’en donner un autre, mais un seul. Après, finito Ernesto ! Je ne voudrais pas que tu attrapes des carries à cause de moi.
Ernesto – T’occupe. (Il prend un second – ou peut-être un deuxième ? On ne le saura pas… – bonbon dans le sachet)

II.

Un autre jour. Même école. Même salle de classe – à moins que cela en soit une autre. Ernesto est assis à sa table, il vous a vu franchir le seuil de la salle.

Ernesto – T’as apporté des bonbecs ?
Vous – Dis-donc, pourquoi tu es toujours tout seul ? Où sont passés les autres ?
Ernesto – Les autres ? Quels autres ?
Vous – Tes camarades de classe, pardi ! Et ton instit’ ?
Ernesto – Je viens à l’école seulement quand il y a personne. Dès qu’ils arrivent, je me barre. T’as des bonbecs ?

Vous fouillez la poche de votre veste et en sortez un sachet que vous tendez à Ernesto. Il y pioche un bonbon au hasard et le porte à sa bouche. Mais à peine a-t-il commencé à le mâcher que, son air renfrogné habituel ayant fait place à une grimace de dégoût, il recrache la friandise, avec tant de force qu’elle s’en va rouler sur le lino jusqu’à donner contre le rebord de l’estrade à l’autre bout de la pièce.

Ernesto – Beuark ! Keskecéksa ?
Vous – Un bonbon goût abricot…
Ernesto – Dégueu. Donne-moi z’en un autre !
Vous – Eh ! Tu m’as pris pour un distributeur automatique ?
Ernesto – Fais pas ton rat ! Donne-moi z’en un autre, et je te prête mon stylo préféré.

Ce disant, Ernesto sort de son cartable un stylo quatre couleurs, imprimé de zébrures d’or artistement entrelacées, sur fond de minuscules paillettes aux reflets argentés, qu’il brandit en crânant à hauteur de son nez, ce qui le fait loucher un peu.

Vous – Voilà que tu veux me corrompre, à présent ! Je ne suis pas à vendre, moi, Ernesto mafioso ! Tiens, le voilà ton bonbon.
Ernesto – Tu te ficherais pas un peu de ma trombine ? Je vois bien qu’il est à l’abricot, celui-là aussi !
Vous – Tu m’en as demandé un autre !
Ernesto – Un autre, oui, pas le même !
Vous – Mais, la dernière fois… Et puis zut, à la fin !

Excédé, vous déposez d’un geste brusque le sachet de bonbons sur la table d’écolier, arrachez le stylo de la main d’Ernesto, tournez les talons, puis vous éclipsez sans demander votre reste.

III.

Au croisement de deux rues, à proximité de l’école que vous connaissez bien, et dont vous aviez pourtant pris soin ces derniers temps de vous tenir le plus éloigné possible, la petite tête dure d’un enfant étourdi vient percuter votre estomac, avant que la vitesse excessive de votre marche vous ait permis de l’esquiver.

Vous – Aïe ! Ernesto, qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’es pas à l’école ?
Ernesto – Ben non, le cours a commencé… Attends, laisse-moi ramasser mes lunettes… Ça va, elles sont pas cassées.
Vous – Moi aussi, ça va, je n’ai rien de cassé.
Ernesto – Est-ce que je t’ai demandé si ça allait ?
Vous – Non, justement. Tu as sans doute oublié… Comme quand tu oublies de dire « merci ».
Ernesto – Et toi, t’aurais pas oublié quelque chose ?
Vous – Quoi donc, s’il te plaît ?
Ernesto – De me rendre mon beau stylo, par exemple ! Je te l’ai pas donné que j’chache.

De la poche intérieure de votre veste, vous sortez le magnifique objet oblong, tout rutilant d’éclairs de soleil et d’étoiles, et l’exhibez, triomphal, devant le nez d’Ernesto qui, en conséquence, se remet à loucher.

Vous – Je n’ai rien oublié du tout, vilain gredin – simplement, j’attendais que tu me rentres dedans au coin d’une rue pour te le restituer.
Ernesto – (Examinant le stylo d’un air suspicieux, les sourcils froncés, juste au-dessus de ses deux yeux qui continuent de se rapprocher l’un de l’autre pour se dire bonjour) Keskecéksa ?
Vous – Quoi ?
Ernesto – Ça ! C’est pas, mais alors pas du tout, MON stylo !
Vous – Bien sûr que si !
Ernesto – Bien sûr que non ! C’en est un autre ! Qu’est-ce que t’as fait de mon beau stylo ?! Mon stylo préféré !

Face à Ernesto qui se met à taper des pieds, et dont les oreilles rougies par la colère commencent à fumer, vous êtes bien obligé d’admettre que son stylo, vous l’avez bel et bien perdu.

Vous – Mais regarde, petit sauvageon, je t’en ai acheté un autre… Exactement le même !
Ernesto – C’est pas le même ! C’est pas le mien, c’est un autre stylo ! JE VEUX MON STYLO !

Après quelques instants de sidération muette, incapable d’articuler la moindre réponse, vous vous remettez en chemin à pas lents, tout pensif, le regard dans le vide, sans plus entendre les cris d’Ernesto qui, resté sur place, continue de fulminer. Vos idées sont on ne peut plus embrouillées.

Vous – (Grommelant) D’abord, quand il dit « un autre », cela veut dire « le même ». Ensuite, quand il en veut « un autre », il faut que ce ne soit « pas le même ». Et maintenant, il exige « le même », à condition que cela n’en soit pas « un autre »…

Vous sentez les larmes vous monter aux yeux.

IV.

Nombreuses sont les années qui ont succédé les unes aux autres. Toutes pareilles. Jamais les mêmes. Fidèle à ses penchants, à ses dégoûts et à ses principes, jamais Ernesto n’a permis à quiconque de lui apprendre quelque chose qu’il ne savait pas. Aussi est-il devenu immensément sage. Autant dire que, étant toujours demeuré identique à lui-même, il a aujourd’hui beaucoup changé.
Le sachet de bonbons, jadis abandonné par vous sur sa table d’écolier, tout comme le stylo apocryphe avec lequel, il y a si longtemps, vous avez tenté de le circonvenir, Ernesto les a conservés, avec un soin dénué de toute nostalgie, un soin inspiré par la seule gratitude.
C’est qu’il n’ignore pas, en effet, qu’à ces deux objets dérisoires, qui ont causé votre brouille définitive, mais dont la contemplation ininterrompue, de longues années durant, dans une cellule anachorétique, a nourri sa recherche d’une lumière susceptible de dissoudre l’énigme de vos malentendus, il doit et l’infinie bonté de son cœur, et l’acuité sans pareille de son esprit.
Car voici l’illumination finale où cette contemplation et cette recherche ont conduit Ernesto ; le distique céleste qu’il prodigue à voix haute, une fois l’an, depuis l’altitude de sa cellule creusée à même le granit, vers un parterre de fidèles transis de dévotion, réunis à l’occasion de la journée solennelle dite du « MÊMAUTRE » :

Le Même étant dans l’Autre, l’Autre est dans le Même
A Tout, sans condition, Nous dirons donc « Je T’Aime »

Ce à quoi, conformément à une liturgie paraissant aussi infrangible que les flancs de la montagne d’où émane la voix numineuse, la foule entière, dans un élan de vibrante ferveur, répond à l’unisson :

Sauf aux bonbons, Ô Ernesto
Sauf aux bonbons goût abricot !