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Sur le devenir « facultatif » des faits établis

lundi 21 juillet 2025, par Garance Panurge

« Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorité persuader un point de fait, non plus que le changer ; car il n’y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas . »
Blaise Pascal, Les Provinciales, Dix-huitième lettre.

1- Bien sûr, ce genre de forte parole et l’épistémologie naïve qui la soutient ne sont plus de saison : les « points de fait » sont pure illusion, tous les faits, à commencer par les plus massifs, les mieux établis, ceux dont l’identification est la chose la mieux partagée (comme le bon sens cartésien), font l’objet d’une construction, d’une mise en discours et en perspective. Dire donc : tel fait existe comme élément du réel et rien ne peut faire qu’il ne soit pas tel qu’en lui-même (tel qu’on ne puisse le changer, c’est-à-dire le faire autre que ce qu’il est), cela relève du degré zéro de la croyance (la superstition, la religion...) en le réel, outre vide, inconsistante idéalité. Tout objet perçu et adopté comme réel faisant l’objet d’une construction, l’illusion de réalité comme « point de fait » doit être constamment et impitoyablement combattue et déconstruite. Les faits sont, en vérité, toujours des interprétations avant toute chose. Ainsi, comme on en a eu l’expérience tout récemment, sur le fil de notre actualité hexagonale, une caricature antisémite, ça ne saurait en aucun cas être un point de fait, c’est une question de perception et d’opinion. La notion même de fait, du fait défini comme élément de réalité « primaire », le réel dans sa forme la plus élémentaire et irrécusable à la fois, cette notion même relèverait de la plus indigente des religions, la consolation des clochards de l’épistémologie.
Tel est, donc, dans toutes ses conséquences, le crédo du moment, tel qu’il exerce ses ravages, dans tous les horizons. Sous ces auspices, l’acception du réel va subir une radicale inflexion : le réel ne sera plus ce qui est, par composition de faits ou d’éléments tangibles, mais ce qui nous arrange. La raison pour laquelle les décoloniaux imaginaires que cela n’arrange pas (politiquement) que les amis de Mélenchon mettent en circulation une affiche antisémite seront portés à statuer d’une seule voix : il n’y a pas d’affiche antisémite. Un procédé qui, à leur corps défendant, les amalgame avec leurs pires ennemis – les producteurs en masse des faits alternatifs dont ceux-ci ont besoin pour nous gouverner et poursuivre leur marche en avant vers la domination totale. Les décoloniaux imaginaires qui, dans ces conditions, recourent à la pire des casuistiques, des scholastiques pour expliquer que, dans des circonstances données, une image antisémite n’est pas ce qu’elle paraît être, sont la copie conforme de ces Jésuites dont Pascal, dans Les Provinciales, stigmatise les petits et grands arrangements avec la vérité et, du coup, la morale. Quand le langage, la dialectique, les argumentations sinueuses et biaisées, la mauvaise foi en habit de soirée conjuguent leurs efforts pour rendre les faits indistincts, dissoudre le réel, au nom de l’intérêt supérieur de l’utilité politique, les choses sont consommées – les supposés résistants et insoumis jouent dans le camp de l’ennemi dont ils partagent la morale accommodante – ils partagent l’essentiel avec eux – un opportunisme sans rivage en matière d’évaluation des rapports entre le réel et le vrai, constamment guidé, surdéterminé par l’intérêt politique, lui-même toujours circonstanciel et à courte vue.

D’un point de vue pratique, cette sophistication épistémologique, ou plutôt cette sophistry érigée en système présente un immense avantage : elle permet de tenir le réel à distance, sous prétexte que celui-ci est constamment soluble dans le langage (les discours), les interprétations et la condition de pluralité des perspectives (des opinions). Le réel n’est plus entendu comme ce que nous devons affronter, mais comme le facultatif – tant son approche, sa définition, sa désignation sont soumises à des conditions complexes. Le réel est assigné selon cette approche aux conditions de l’aura benjaminienne – le proche qui, sans relâche, s’éloigne.
Difficile, et même à vrai dire impossible, dans ces conditions, de s’assurer des prises sur lui, de porter des jugements sur ses états (en langue foucaldienne : de statuer sur l’intolérable), le réel étant avant tout un enjeu de construction, donc de subjectivité humaine. C’est sur les procédures de construction que doit se porter toute notre attention, pas sur le réel lui-même, la notion même d’une prise sur le réel lui-même relevant de la plus naïve et la plus dangereuse des illusions. Difficile, selon ces prémisses, d’agir politiquement, c’est-à-dire d’agir dans le sens de la production de déplacements significatifs ou de l’action en vue de l’apparition de discontinuités émancipatrices dans le champ du réel tel que nous l’habitons.
La sophistication épistémologique tend ici la main aux pires des déconstructeurs du réel qui, à l’attachement aux faits, opposent, comme le dit Pascal, le fantasme de la toute-puissance ; ceux dont le crédo est que, leur puissance ayant vocation à s’imposer sans limite, les faits eux-mêmes, ceux du présent comme ceux du passé, ne sauraient s’y opposer, y résister. Le post-kantisme au stade terminal livre ici à son corps défendant un fondement philosophique inespéré au nihilisme des furieux qui ambitionnent aujourd’hui de faire valoir une forme d’hégémonie définitive, à l’échelle globale, fondée sur la force, les faits accomplis et les décrets plutôt que sur l’assentiment et le consentement des gouvernés. Si le réel est en premier lieu ce qu’il faut définir comme ce qui est constamment médié par les discours, les constructions, les interprétations, les perspectives, les opinions, alors la soupe est servie sur un plateau d’argent à ceux dont le storytelling et la dissolution du fait dans les énoncés performatifs est la religion – les prêtres du relativisme absolu, du nihilisme, du performativisme sans rivage qui imposent aujourd’hui leurs conditions.

Ce ne sont assurément pas des discours, des doctrines, des théories philosophiques qui sont au fondement, moins encore à l’origine du nihilisme universel qui a aujourd’hui entrepris sa marche triomphale à travers le monde, le nihilisme tant comme idéologie que comme pratique et stratégie, tourné vers la production du chaos et soutenu par d’irrésistibles pulsions de mort. Ce sont bien, en premier lieu, des forces et des flux économiques, des forces sociales, des concrétions de puissance (étatique et militaire, entre autres) qui sont ici en jeu. Mais ces forces, si elles sont intrinsèquement aveugles ou somnambuliques, n’en sont pas moins animées et mises en mouvement par des images et des idées. C’est en ce sens que la philosophie elle-même n’est jamais étrangère à ces processus de production du chaos – au cours des évolutions présentes placées sous le signe du désastre. Et ce n’est pas parce que Fukuyama prend aujourd’hui ses distances d’avec Trump qu’il n’est pas inclus dans le champ de forces qui a poussé Trump vers les sommets.
Or, la philosophie, pour autant qu’elle est censée jouer dans le camp de la vie, de la vie qui non seulement continue mais se renouvelle en renaissant, en se réinventant, en différant d’avec elle-même mais aussi surtout d’avec l’état du monde (tout particulièrement quand celui-ci est placé sous le signe du désastre), la philosophie ne peut que s’assigner des tâches qui ne prennent leur sens que dans la perspective d’une ontologie du présent – faute de quoi, elle n’est qu’un magasin des antiquités. Or, une ontologie du présent ne peut que s’assigner comme point de départ, encore et toujours, la production de diagnostics sur l’état du réel, dans son état présent ou dans sa présence même.
Or aujourd’hui, en situation, le néo-kantisme toutes mains, dans l’infinité de ses versions, consistant à interposer entre le réel et nous-mêmes une multitude de clauses restrictives, principes de précaution, écrans et autres règles prudentielles, joue constamment dans le camp opposé à l’ontologie du présent. La relation qui s’établit entre ce constat et l’anomie sidérante des milieux intellectuels, universitaires, savants, spécialistes, académiques face aux manifestations les plus massives et les plus criantes du cours désastreux de l’histoire présente devrait sauter aux yeux et faire hurler aux cieux – ce n’est pas le cas, précisément parce que ceux.celles qui devraient énoncer ce diagnostic sont eux.elles-mêmes enveloppé.e.s dans ce processus.

C’est ainsi que, aux yeux des innombrables tribus et corporations intellectuelles du Nord global, Gaza est devenu un objet d’opinion (le corollaire étant qu’on peut rester sans opinion ou garder son opinion pour soi, en démocratie libérale...) et non pas un fait actuel requérant une intervention, une action de toute urgence. Prenez la puissante corporation des psychanalystes se rattachant à l’école lacanienne, en France tout particulièrement – beaucoup de célébrités, et un silence assourdissant de cette tribu à propos de Gaza. Aucun rapport entre ce qui constitue le fondement de la science (de tournure passablement dogmatique) de ces gens-là, le post-kantisme assumé de leur maître, et cette massive dérobade ? On en doutera... A force de mettre le réel entre guillemets et de le réputer inaccessible autant qu’impensable, d’en associer le nom à la psychose, on perd tout goût de s’y colleter lorsqu’il s’abat sur vous, sans guillemets, ni majuscule, ni italiques ; lorsqu’il s’agirait de cesser de prendre la tangente du côté du symbolique et de statuer d’urgence sur l’intolérable dans sa forme réellement réelle – là où ça saigne, précisément, là où s’exécute le crime, au grand jour. Mais non – les labyrinthes du symbolique et de l’imaginaire étant ce qu’ils sont, on préférera s’abstenir, de crainte de tomber dans les rets de l’ « antisémitisme » – ce qu’à Sigmund et sa séquelle de parvenus ne plaise...

2- C’est un précepte nietzschéen qui nous est familier : pour sortir d’une ornière philosophique, il faut se faire barbare. Résolument, insupportablement. Briser les tables. Et donc ne pas démordre de ce précepte : ne pas reculer devant la bruyante vulgarité, brutalité, des coups de marteau, des coups de poing sur la table : le réel n’est pas seulement le référent ou la référence de la représentation (du discours, du récit), il est le fondement, ce qui précède et conditionne la représentation. Ne pas reculer devant la tautologie par laquelle il faut en passer pour repartir d’un bon pied : le réel, c’est ce qui est (ou existe, la distinction ici importe peu) avant d’être l’objet d’une représentation, d’une perception, d’une connaissance, d’une mise en discours.
Le réel, en ce sens, n’est en rien ce qui s’oppose à la fiction. C’est une chose acquise que la fiction réduite à la condition d’illusion, voire de mensonge n’en est que la partie la plus pauvre et la moins intéressante. La fiction est, fondamentalement, mise en récit du réel. En ce sens, le « réalisme », en art ou ailleurs, n’est jamais qu’une construction narrative, parmi d’autres, de la réalité. Les réalistes, quels qu’ils soient, fictionnent comme les autres. Le réalisme n’est pas davantage copie (ou miroir) fidèle du réel que toute autre forme de narration fondée sur d’autres prémisses. Il est construction ou re-construction, donc en ce sens une production ou un acte de création, quand bien même il s’illusionne en se percevant comme imitation avant tout. La fiction, à ce titre, est figuration du réel, c’est-à-dire production d’une image ou d’un récit prétendant à une certaine vérité, quel que soit le statut accordé à celui-ci. Le moment où, dans la démarche de restitution ou mise en récit du réel, ce motif premier (le réel ou la réalité) se noue à celui de la vérité est décisif. La fiction est pauvre, elle tend vers son degré zéro quand elle s’aligne sur le mensonge ou réduit son ambition à être frauduleuse, dispensatrice d’illusion, à organiser une diversion, à donner le change. La fiction en général se déploie au contraire dans l’horizon du vrai, dans son incontournable relation au réel. La fiction assume pleinement sa vocation quand elle se déploie dans l’horizon de la restitution intensive du réel.

Simplement, pour que cette approche tout uniment positive de la fiction prévale, encore faut-il qu’elle ne se fonde pas sur l’oubli ou le déni du réel. Que le réel ne se perde pas dans les limbes de la relativité absolue de toute fiction à une autre, de la condition de pluralité s’appliquant aux fictions, jusqu’à ce point de retournement où les théoriciens du récit en viennent à statuer qu’au bout du compte, la leçon des leçons, c’est que notre monde est peuplé de récits et seulement de récits et que le réel n’est qu’un arrière-monde nébuleux, évanescent, innommable comme tel, car inconnaissable ; que donc, le génocide en cours à Gaza, ça n’est qu’un récit parmi d’autres, dans le foisonnement généralisé des récits où il apparaît, précisément, que ce récit est minoritaire, une condition qui, automatiquement, sous cette condition première et dernière de relativité, tendrait à en relativiser, à en diminuer l’importance – ce qui est légitimé comme réalité tendant nécessairement à s’aligner sur la puissance ou la performativité des récits.
Dans un monde où la crédibilité des récits, leur écho, leur faculté à être adoptés par l’opinion publique (« les gens ») tendent à s’aligner sur la puissance (notamment celle d’émettre des récits et leur donner du volume), il est d’une importance cruciale de maintenir ce cap sur le réel : le réel n’est pas entièrement réductible à la condition de relativité et de pluralité des récits, il n’est pas soluble dans cet élément, il peut y résister. Et il importe alors que se trouve un locuteur (le réel étant par définition muet) pour se faire son porte-parole – « et pourtant, elle tourne », et pourtant, les Israéliens commettent un génocide à Gaza et s’acharnent à détruire un peuple. Et ce n’est pas en ergotant autour du mot génocide et de sa définition, de ses emplois légitimes, « scientifiques », juridiquement corrects, que vous y changerez quoi que ce soit.

3- La condition générale de relativité des fictions les unes par rapport aux autres ne signifie évidemment pas que tous les récits se valent. Nous sommes situés aujourd’hui à un point de bascule où cette question est devenue décisive, examinée sous l’angle du gouvernement des vivants. Dans les sociétés modernes, les Etats-nations sont de puissantes machines à produire des fictions instituantes, rassembleuses, légitimantes. Des mythes nationaux autour desquels les peuples sont appelés à s’agréger, sont cimentés, des romans nationaux entendus comme de puissantes fictions destinées à afficher la singularité d’une « communauté nationale », à donner une « âme » et un destin collectifs à celle-ci. Ces fictions ne sont, à proprement parler et en elles-mêmes, ni vraies ni fausses. Elles se situent, en un sens historique, dynamique, par-delà le vrai et le faux, étant composées d’un amalgame à peu près indémêlable de référence à des faits, des dates, des personnages réels, des événements mémorables et de productions, d’images et d’intensités imaginaires. C’est ici que la mémoire collective d’un peuple, avec toutes les tensions qui la traversent, doit être soigneusement distinguée de l’histoire de ce même peuple. L’une et l’autre, cependant, trouvent leur point de convergence dans le fait qu’elles ont pour condition et référent un certain réel – le passé historique au sens le plus extensif et divers de l’adjectif « historique ». Ce réel jalonne, balise l’espace dans lequel vont pouvoir se déployer les récits, créant des conditions de possibilité et d’impossibilité : le roman national français, tel qu’il est, sous la Troisième République, inculqué aux enfants, va pouvoir mettre en circulation la formule sacramentelle « Nos ancêtres les Gaulois », ni vraie ni fausse, mais il ne pourra pas raconter Trafalgar ou Waterloo comme des victoires françaises.
Sous ce rapport, les choses sont en train de changer radicalement, du moins dans les démocraties naguère réputées « libérales » et en voie d’illibéralisation accélérée. Les « histoires » mises en forme au fil du temps par les élites gouvernantes, dans l’acception la plus vaste de cette expression, destinées à rendre les populations précisément gouvernables en les homogénéisant autour de récits du passé, de mythes, de récits, de supposées valeurs, d’images du présent et de promesses d’avenir sont, de façon croissante, en passe d’être remplacées par des messages ou des récits dont le propre est d’être totalement émancipés du réel. Dans les démocraties libérales, le roman national, l’histoire qu’on enseigne à l’école, tout ce qui relève du domaine des célébrations et commémoration officielles, bref la gestion et la mise en circulation du récit du passé historique par la puissance étatique prend toutes sortes de libertés avec le réel (l’échu, le passé), en le magnifiant pour une part, en arrondissant les angles, en éludant les pages sombres, en simplifiant à outrance dans une perspective autolégitimante, etc. Mais, avec tout cela, ces récits sont astreints à tenir compte du réel échu, ils ne peuvent pas s’en émanciper entièrement sous peine d’être discrédités, tant aux yeux de ceux auxquels ils sont directement destinés qu’à ceux des « autres », l’étranger...
Ce qui arrive en force aujourd’hui dans les démocraties en cours d’illibéralisation, c’est un régime nouveau de la narration d’en-haut, portant distinctement la marque du néo-totalitaire (la référence inusable et commode étant ici Orwell et son passe-partout 1984), c’est un type de récit totalement libéré du réel, disjoint de celui-ci, placé sous le signe suivant : raconter l’Histoire, des histoires empruntées au domaine de l’Histoire selon les convenances du moment, à l’envers s’il le faut, sans que, sous ce nouveau régime, le narrateur pourvu d’autorité ait le moins du monde à se soucier du réel échu.
C’est très précisément ce que Trump, prophète en la matière, est en train de préparer dans le contexte des célébrations destinées à marquer le cent cinquantième anniversaire de la Déclaration d’indépendance « américaine ». Un récit du passé entièrement réécrit selon le prisme fantasmagorique du MAGA, débarrassé de toutes ses aspérités et destiné à célébrer, dans sa continuité, la grandeur du « rêve américain », la manifeste destinée des Etats-Unis à exercer leur hégémonie sur la planète toute entière, à y faire prévaloir, comme valeurs, idéaux et mode de vie, ses obsessions, ses présomptions, ses aveuglements – son épouvantable vulgarité. Dans une telle perspective, les faits les plus massifs et les mieux établis cessent, tout simplement, d’exister – tout ce qui concerne notamment la part esclavagiste de l’histoire américaine, structurelle et constituante, la persistance du color divide tout au long de son histoire, l’expansionnisme perpétuel de la puissance états-unienne, son autocentrisme aveugle et forcené, etc. L’histoire de la conquête violente du monde par cette puissance peut alors se raconter sous le régime du providentialisme le plus décomplexé comme une success story étendue sur quatre siècles. Les faits n’ont plus aucune importance et ceux qui ne se plient pas à la nouvelle règle du tout est possible, tout est permis, en matière de réécriture du passé sont systématiquement décriés, diffamés comme traitres à la patrie et ennemis de la civilisation – criminalisés comme tels – le régime de la discrimination décrit par Carl Schmitt sous sa forme la plus cristalline.
Il suffit de prendre connaissance du discours prononcé par François Bayrou au récent dîner du CRIF (juin 2025) pour mesurer à quel point et à quel rythme accéléré ce nouveau tour narratif tend à s’imposer désormais dans les cercles dirigeants des démocraties ex-libérales : c’est, dans l’explicite comme l’implicite, toute l’histoire du différend israélo-palestinien qui y est, en toute rigueur, si l’on peut dire, racontée à l’envers sous les applaudissements d’un public conquis à l’avance – le parti du génocide en cours. Cette modalité se répand comme une traînée de poudre en Europe – voir par exemple la façon dont, en Italie, Giorgia Meloni et ses cohortes ont entrepris de faire prévaloir un récit ouvertement révisionniste, de l’ère mussolinienne et de la guerre civile italienne, en s’acharnant à saper systématiquement la légitimité de la lutte contre le fascisme. Mais aussi bien, ce même trait se retrouve chez les élites subalternes des Etats-Unis dans des pays comme Taïwan – le passé historique y est réécrit avec zèle par les scribes assermentés, selon les nécessités du jour. Au Japon, le révisionnisme et le négationnisme appliqués à la période où l’expansionnisme impérial se donna libre cours est plus prospère que jamais, solidement adossé à la Raison d’Etat : l’affrontement de plus en plus ouvert avec la Chine, aux conditions du présent, se nourrit et se légitime de la réécriture du passé criminel du Japon impérial.
Jusqu’à présent, dans l’époque inaugurée par le mouvement général de décolonisation, transfigurer les horreurs de la colonisation et les massacres coloniaux en épopée de la civilisation occidentale placée sous le signe de l’expansion du progrès et des Lumières était un exercice dont l’art s’était pour l’essentiel replié dans les espaces d’un certain cinéma d’aventures exotiques, d’un certain cinéma colonial qui ne disait pas son nom, car peuplé de fantasmagories innommables. Mais désormais, ce parti ou cet art de raconter l’histoire à l’envers tend à se généraliser parmi les grands narrateurs, les élites gouvernantes, les propriétaires du monde. Jusqu’à présent, le négationnisme historique donnait prise à la critique savante, légitimée ou tout simplement, inspirée par la décence publique ; la production des récits négationnistes était limitée à des milieux ou des sphères particulières – pouvant aller de micro-sectes marginales, à l’exemple des faurissoniens, en France (à la fin du siècle dernier) à des secteurs de l’appareil d’Etat et des sphères académiques comme au Japon, concernant les crimes commis entre le début des années 1930 et 1945.
Désormais, cette tournure a contaminé le discours des dirigeants des démocraties en voie d’illibéralisation, traversées par les flux puissants d’un nouveau fascisme. Or, l’un des traits constants du fascisme, en tant qu’il est un visage du totalitaire, est sa capacité à s’émanciper du réel, à s’enfermer dans des bulles fantasmagoriques, à produire des récits du passé et du présent placés sous le signe de l’imaginaire, de l’esprit de démesure mortifère (la pulsion de mort conquérante), libérés de toute contrainte « réaliste ». La tentation de l’abolition du réel est perpétuelle lorsque le fantasme est roi, lorsque la psychose est reine – c’est alors que, dans le cerveau embrumé et la bouche pâteuse de l’aventurier du moment parvenu au sommet du pouvoir, tout devient possible – que le Canada devienne le cinquantième état de l’Amérique trumpiste rendue à sa grandeur, le Golfe du Mexique une mare nostrum « américaine », ou, en version française (à la Macron-Bayrou), l’Etat d’Israël, une vaillante petite démocratie assiégée de toutes parts par une coalition de forces obscures, barbares et intrinsèquement terroristes, acharnées à le détruire et à massacrer les Juifs, où qu’ils se trouvent...

4- Il ne faut pas céder à la tentation de rabattre le réel sur le sensible, sous prétexte qu’aussi bien, tout ce dont nous pourrions témoigner (parler), tout ce dont nous sommes en présence, c’est le sensible. S’en tenir à cette prémisse : soutenir l’existence du réel, quoi qu’il en soit du sensible qui renvoie à la subjectivité humaine. Cela ne peut être qu’un édit, un axiome, mais c’est la condition première pour s’émanciper de l’anthropocentrisme, du subjectivisme humain, du biocentrisme. Et, bien sûr, c’est un édit qui se mord la queue, puisqu’il n’est énonçable, prononçable qu’à partir d’une source humaine, en intelligence humaine, en langue humaine. Mais il n’en est pas moins requis comme fondement, énoncé princeps qui nous émancipe du pur et simple subjectivisme humain. « Tout trouve son origine dans le sensible, et dans les opérations de l’esprit sur le sensible » (Gilles Deleuze, article Hume, in La philosophie de Galilée à Jean-Jacques Rousseau, sous la direction de François Châtelet, Marabout, 1972.). On voit bien ici que le sensible, sous les conditions de l’empirisme humien, c’est ce qui entretient la confusion, aux conditions de la subjectivité humaine, entre le perçu et le réel. C’est bien au réel que nous avons affaire et sur lequel nous réalisons des « opérations de l’esprit ». C’est bien vers le réel qu’il faut retourner pour s’émanciper des « idées terminales de la métaphysique » (le Moi, le Monde, Dieu). Avec ou sans « opération de l’esprit sur le sensible », le glacier est là – et il fond. La fonte du glacier est enveloppée dans les conditions générales de l’anthropocène, lequel résulte d’opérations humaines, mais elle se tient hors d’atteinte de toute « opération sur le sensible ». Elle a lieu, elle est ou existe, comme processus, dans son irrésistible devenir.

5- Barbara Stiegler, dans un essai intitulé Nietzsche et la vie – une nouvelle histoire de la philosophie (Folio, 2021), attire l’attention sur le fait que Nietzsche, à partir de 1876, s’occupe exclusivement de sciences de la nature, de médecine, de biologie. C’est, remarque-t-il à ce propos, que « mon savoir manquait totalement de réalités ». La formation classique du philosophe, philologique, littéraire, forgée dans le creuset des humanités, « manque de réalité » – éloigne du réel ou bien, peut-être, manque de densité en termes de réalité ; ne l’a rattaché qu’au côté superficiel, illusoire, de la réalité. La formule à laquelle recourt Nietzsche rétablit le primat du réel. La qualité du ou des savoir(s) s’évalue selon l’accès qu’ils donnent à la réalité ou plutôt au réel tel qu’il se diffracte en réalités, en épousant toutes sortes de plis. Le cœur du réel, dans cette perspective, c’est le vivant.
D’où le tournant opéré par le philosophe en direction des sciences de la vie. La bifurcation opérée par Nietzsche établit une nouvelle norme : non pas la fiabilité de la connaissance, mais la qualité de l’accès au réel, la qualité même de la réalité à laquelle le savoir donne accès. C’est un renversement des prémisses de l’analytique kantienne. A l’omniprésente (obsédante) question des conditions de la connaissance, Nietzsche substitue celle de l’accès au cœur de la réalité – pour lui, le monde vivant. Ce déplacement (qui n’est pas étranger à la transvaluation) le conduit non seulement à se déplacer vers de nouveaux domaines, mais à travailler avec de nouveaux concepts – évolution, incorporation – en relation avec le nouvel horizon de réalité dans lequel, désormais, sa réflexion se situe.
Se tourner vers le réel, cela équivaut ici à regarder autour de soi et se demander ce qui arrive, dans le présent. Quels nouveaux objets émergent, qui sont appelés à bouleverser notre vie ? Ici : le chemin de fer, le télégraphe, les machines... Quelles sont nos chances de comprendre ce que signifie et implique l’irruption de ces objets, quelles sont nos chances de les incorporer à nos modes de vie sans que ceux-ci soient purement et simplement emportés par le flux de l’innovation ? Nietzsche se pose la question première pour une ontologie du présent : que demeure-t-il de nos prises sur le réel dans un contexte général où « l’accélération des rythmes de vie fait réaliser aux hommes du XIXème siècle, où toute entité se révèle être une fiction fragile et provisoire, qu’ils sont plongés dans un flux absolu » ?
La question première n’est donc pas « que puis-je connaître ? », laquelle suppose l’existence d’un monde stable ou les conditions de la connaissance demeurent identiques à elles-mêmes, mais bien « comment résister au flux ? », comment inventer des points d’arrêt, des stases qui nous permettent d’incorporer le flux et de rétablir des éléments de stabilité là où prévaut le courant général de l’évolution ? Pour garder prise sur le réel, nous devons incorporer ce qui nous arrive – mais les rythmes de vie sont toujours plus endiablés, notre condition est celle d’une humanité embarquée et emportée par le flux. Notre adhésion au réel devient donc de plus en plus superficielle, fondée sur la pure et simple réaction (sans réelle absorption et moins encore digestion) à ce qui vient à notre rencontre et nous embarque.

Dans la perspective ici dessinée par Nietzsche, le dualisme sujet/objet qui prévaut dans la perspective kantienne est débordé, mis en déroute – le vent de l’innovation souffle en tempête dans les ailes du sujet désorienté et l’emporte. « Nous entendons bien le martèlement du télégraphe, mais nous ne le comprenons pas ». Nietzsche nous parle de notre propre condition, de notre propre enveloppement dans les formes présentes du réel. Un réel qui nous déréalise, à force d’accélération, d’innovations, de discontinuités mettant à mal (faisant voler en éclat) toutes les « stases nécessaires à la vie » (Barbara Stiegler) – toute espèce de stabilité ou de niche propice à la « digestion » de toutes les nouveautés qui s’abattent sur nous, bousculent et bouleversent nos formes de vie (nos habitudes, tout ce qui nous permet d’être établis dans la stabilité, la continuité et la répétition). Ou bien encore : nous sommes pris dans des formes d’évolution que nous ne comprenons pas, qui nous débordent de toutes parts, tant elles sont rapides, multiples, tant elles dépassent nos capacités imaginatives et sont aussi, pour une part essentielle, chaotiques – tout ce qui concerne l’évolution du vivant, en premier lieu, mais aussi, plus généralement, l’environnement – où l’on retrouve le paradigme du glacier.
Ce qui est premier ici, c’est l’impétuosité du flux, son caractère imprévisible et la façon dont, sous ce régime présent, le réel nous déborde constamment ; ceci par opposition à l’approche statique de la finitude humaine et des limites constantes et structurelles dans lesquelles serait enfermée la connaissance des phénomènes. La distinction entre phénomènes et noumènes, « la chose en soi » est une clause prudentielle dont le propre est de déboucher sur une hypertrophie de la « critique » de la connaissance et une hypotrophie, voire une absence de la « critique » du domaine de l’action – la politique.
Avant les conditions de la connaissance, il y a le rapport au réel, plus précisément, l’inscription dans le champ du réel. C’est très précisément ce qui est en question aujourd’hui, c’est-à-dire mis en danger par les modalités du flux, les formes de l’évolution et l’horizon dans lequel s’activent les maîtres du monde (la production du chaos, l’accélération de l’innovation génératrice de déstabilisation/désorientation généralisée). Le réel dans ses formes présentes nous rend malades parce qu’il est lui-même malade et ce diagnostic irrévocable ne se laisse pas dissoudre dans la glose infinie sur la façon dont nous formons nos représentations. Au reste, la confusion qui entoure le mot valise de représentation en dit long sur l’impasse dans laquelle est enfoncée aujourd’hui toute cette glose post-néo-kantienne – l’oblomovisme de notre temps, la philosophie couchée (l’épistémologie des rentiers du néo-kantisme) des apraxiques. Plus la philosophie de la connaissance cherche à imposer ses conditions sur un mode despotique, plus la philosophie de l’action (la philosophie politique entendue non pas comme glose sur la ou le politique mais philosophie fondant ou supportant l’action politique) est rachitique et résiduelle.

6- L’émergence de la notion de réalité au sens (moderne) où nous l’entendons, indépendante du sujet et des conditions présidant à la connaissance à laquelle celui-ci peut accéder est coextensive au déclin (à l’effondrement) de la métaphysique. Elle est récente. Elle en est une des conditions ou des manifestations, la réalité repoussant l’être ou l’essence du côté des arrière-mondes garantis par la puissance divine (Barbara Stiegler, op. cit. p 293). Ce qui caractérise en premier lieu la réalité ou le réel tels que nous les envisageons ici, c’est leur disjonction d’avec les arrière-mondes, leur acception non-métaphysique – leur séparation (émancipation) de la puissance divine. La réalité s’impose, comme notion post-métaphysique à partir du XVIIIème siècle européen et pleinement au XIXème, et sa langue est celle du réalisme, du positivisme, du matérialisme. La réalité s’impose alors comme ce qui existe effectivement, c’est-à-dire wirklich (comme Wirklichkeit), ce qui peut se dire aussi : en vérité (eigentlich), et concrètement (sachlich).
On pourrait dire encore, mais c’est alors en voyant se refermer sur nous la boucle de la subjectivité humaine : ce dont l’effectivité est vérifiable, dans la pratique humaine, dans la vie des sociétés humaines. Ce qui s’établit comme vérifiable sous la forme de faits ou d’objets dont le propre est de s’imposer en excédent de leur simple condition de phénomène. Le réel, à ce titre, c’est ce dont nous postulons qu’il existe hors de la perception et la connaissance que nous en avons. Il peut aussi bien se définir comme le déjà-là, ce qui, inversement, présuppose que ce n’est pas le réel qui est facultatif, c’est l’humain. L’humain n’est là que comme l’agent de la dégradation (la fonte) du glacier. Mais le glacier est bien là, que le facteur humain persiste ou pas, et c’est dans la perspective du glacier qu’il nous faut apprendre à envisager le réel, c’est-à-dire à en affirmer la persistance, en relativisant absolument le facteur humain.

Il ne s’agit donc pas simplement de recentrer, réagencer la philosophie autour du vivant et de son évolution, comme fait Nietzsche. Il s’agirait plutôt et plus radicalement de redresser, réévaluer notre définition du réel et, paradoxalement, notre approche de la réalité en les déliant de tout le domaine de nos conditions propres. Une approche dont le fondement serait la dé-subjectivation, une approche consistant à faire abstraction de notre condition de sujet, la mettant entre parenthèses. A nous décentrer aussi radicalement que possible. Le kantisme et tous ses avatars conduisent à une forme d’enfermement, si ce n’est de solipsisme : nous demeurons enfermés (Stiegler) dans notre activité de constitution d’un monde peuplé de phénomènes et qui donc nous renvoie à nous-mêmes sans fin – l’extérieur ou l’environnant subissant sans relâche les conditions de l’intérieur, c’est-à-dire de la constitution du sujet entendu comme la source et l’instituant.
C’est la raison pour laquelle Bergson voit en Kant l’héritier de la métaphysique occidentale et non pas, comme Heidegger, son terminator. Kant poursuit cette tradition en accréditant et confortant le geste qui consiste à « détourner son regard de la réalité donnée pour se concentrer exclusivement sur la description réflexive détaillée des schémas opératoires de l’intelligence humaine » (Barbara Stiegler, p. 296). Nietzsche persévère sur ce point dans la tradition kantienne et la radicalise même en la poursuivant ad absurdum lorsqu’il suggère que toutes nos représentations ne pourraient être que des fictions, ne correspondant à aucune réalité établie car placées avant tout sous les conditions propres au vivant et à son évolution. Avec la tradition kantienne, c’est le contact avec la réalité qui se tarit dans les sables des conditions de la perception et de la connaissance. Nizan en ce sens, avec sa philosophie à coups de burin, n’avait pas tort d’établir un lien solide entre le néo-kantisme solidement établi à la Sorbonne dans l’entre-deux-guerres et le conservatisme politique entendu comme culte du statique – l’ordre établi.
« Reprendre contact avec la réalité » (Stiegler), cela suppose s’émanciper de ces filtres et ces écrans dont le propre est d’assigner les sujets humains à leur condition purement réflexive, c’est à dire à la staticité non praxique de cette condition (le surplace de la réflexivité). Il faut donc relancer le geste de Nizan consistant à établir le lien entre un certain air du temps philosophique et l’actualité dans sa forme politique – entre postures philosophiques et conditions politiques – néo-kantisme toutes mains et Restauration tous azimuts.
Relancer le geste de Nizan, cela conduit à examiner les habits neufs du kantisme – constructivisme, perspectivisme, herméneutique... Ce que ces approches ou doctrines ont en commun, c’est la multiplication des écrans et des filtres interposés entre les sujets et le réel, donc l’éloignement du réel et la multiplication des membranes séparant les sujets du domaine de l’action. La multiplication de ces écrans et de ces filtres a pour effet d’enfermer les sujets dans une condition illusoirement immunitaire – celle du sujet connaissant protégé des agressions de la réalité par les dispositifs présidant à la perception et la connaissance de celle-ci. Ces dispositifs se durcissent en sphères et bulles dans lequel le sujet humain se tient à l’abri des irruption directes et insupportables du monde réel. La consolidation de ces bulles et sphères enferme et conforte les sujets dans l’illusion de la staticité – celle de leur condition propre, celle du monde environnant – une pure fantasmagorie, la seule réalité réelle étant le flux continu, comme le rappelle Bergson. Le néo-kantisme contemporain est enfermé dans les présomptions fixistes dont la douteuse vertu est de tenir à l’écart le chaos réel et de reconduire celui-ci aux conditions de l’ordre, des classifications, des essences, avec toute la casuistique qui, ici, sert à huiler les rouages de la pensée protégée, immunisée contre le réel – voyez comment, aujourd’hui même, les juristes, les historiens, les politistes érigent des barrières protectrices faites de taxinomies, de clauses préliminaires, de références au nom de la science en vue de tenir à distance l’insupportable agression du réel que constitue pour eux le génocide en cours à Gaza.
La « science », la connaissance (ou ce qui en usurpe la légitimité), dans un tel contexte, voilà bien à quoi elles servent ici en premier lieu – se protéger du réel, en tant que celui-ci est strident, agressif, insupportable. Se protéger, paradoxalement, du chaos produit par la politique des maîtres, des propriétaires du monde dont, avec constance, les savants, comme espèce, demeurent globalement solidaires – ils appartiennent au même monde social et partagent avec ceux-ci les mêmes références culturelles, les mêmes « valeurs ». Se protéger du monde dont ils ont eux-mêmes précipité ou validé le désastre. Aux dernières nouvelles, Michael Walzer approuve sans hésitation les bombardements israéliens sur l’Iran, sans parvenir à éprouver de la sympathie pour Netanyahou.
Pour repartir d’un bon pas, il va donc falloir que la philosophie commence par se défendre contre elle-même.

Garance Panurge