Pourquoi ce sont les minorités qui font, confortent, voire fondent, la démocratie authentique

, par Jean-Pierre Dacheux


Jean-Pierre Dacheux, longtemps président d’Ici et ailleurs pour une philosophie nomade, homme-orchestre infatigable de notre association, présence constamment chaleureuse, vient de nous quitter. Nous publions, en hommage immédiat, le texte d’une intervention qu’il fit à Fertans (Doubs), en juillet 2012, dans le cadre des ateliers organisés par l’association Philomène. Nous publierons ultérieurement d’autres textes témoignant de ses combats, ses convictions et ses espérances jamais reniées.

1 - De la logique politique majoritaire, en France

Depuis quelques semaines les Français se sont dotés d’une nouvelle majorité politique ou, plus précisément, d’une nouvelle majorité électorale, à la suite des élections présidentielles (où l’on a pu constater une très forte participation citoyenne) et les élections législatives (beaucoup moins suivies).
Ce double scrutin est, à certains égards, historique. Depuis 1958 et l’avènement de la 5e République, c’est la seconde fois seulement que le parti socialiste place l’un des siens à la tête de l’État. Pourtant, à la différence de François Mitterrand, en 1981, François Hollande dispose, en plus du soutien de l’Assemblée Nationale et du Sénat, de celui de la majorité des régions, des départements et des communes.
Les élections de 2012 n’en sont pas moins banales parce qu’elles reproduisent, une fois encore, le modèle français qui veut que l’élection présidentielle soit décisive et structurante, tandis que les élections législatives ne servent qu’à conforter le succès de l’hôte de l’Elysée, en lui fournissant les moyens législatifs de gouverner. La majorité présidentielle (moins de 52% des suffrages exprimés) a déclenché une majorité massive à l’Assemblée Nationale, bien que la majorité du corps électoral ait brutalement reflué, reculé, au point que l’abstention a pu atteindre, en juin, un nouveau record.

Le mode de scrutin, en France, permet toutes ces ambiguïtés. Le scrutin majoritaire uninominal à deux tours a installé, de fait, depuis 1962, date du référendum ayant permis l’élection du président de la République au suffrage universel, un bipartisme qui n’a fait que se renforcer. Mise à part la tentative d’instauration du scrutin proportionnel, pour les législatives, en 1986, la France n’a connu, pour les élections nationales, que ce mode de scrutin dont les effets ont été aggravés, en 2002, par l’apparition inattendue du candidat Jean-Marie Le Pen, au second tour, ce qui a conforté et en 2007 et en 2012, le vote utile, c’est-à-dire le choix, dès le premier tour, non de son candidat préféré, mais du candidat éligible pouvant faire obstacle au candidat estimé inacceptable. Le raccourcissement du mandat présidentiel à 5 ans, dès avant 2002, avec concomitance, à quelques semaines près, de l’élection présidentielle suivie des élections législatives, a fait le reste. L’alternance, au sommet de l’État, entre les candidats du parti prétendument gaulliste – l’UMP, à la suite du RPR – et les candidats du PS, demeure, certes, toujours possible, mais la cohabitation entre deux majorités (présidentielle et législative) est devenue improbable, sauf à l’occasion du décès accidentel du président ou de la dissolution de l’Assemblée Nationale (laquelle serait, alors, causée par un événement politique imprévu et de toute première grandeur).
A cette domination sans équivalent, en Europe, de la majorité issue de l’élection présidentielle, il faut ajouter la nuance – mais c’est plus qu’une nuance ! – qui différencie l’élection majoritaire uninominale à deux tours (celle du Président de la République) de l’élection uninominale majoritaire à deux tours (celle des députés de la République) ! Pour élire leur Président, les Français, au second tour, n’ont le choix qu’entre les deux candidats arrivés en tête. Pour choisir leur député, par contre, les Français, au second tour, ont le choix entre ceux des candidats ayant obtenu plus de 12,5% des électeurs inscrits, s’ils se maintiennent. Cela signifie que le Chef de l’État est nécessairement élu à la majorité absolue des suffrages exprimés tandis que, parfois, trois, voire quatre candidats peuvent se retrouver devant les électeurs, au second tour, dans telle ou telle circonscription, afin de solliciter les suffrages et se retrouver alors, dans ce cas, pour le vainqueur, élu à une majorité obligatoirement relative.
C’est plus qu’une nuance ai-je dit, parce que, par exemple, en 2002, avec trois candidats s’étant tenus de très près (dans l’ordre, Chirac, Le Pen, et Jospin), l’élection de Lionel Jospin eut été possible à en juger par les soutiens qu’il pouvait obtenir. C’est plus qu’une nuance aussi parce que le vote blanc risque de rester indéfiniment, en France, non comptabilisé comme suffrage exprimé, simplement parce qu’il peut priver le Président élu d’une majorité absolue (par exemple, deux candidats restant peuvent se retrouver placés sous la barre des 50%, si 5% d’électeurs votants, ou plus, refusent de choisir entre les postulants, lesquels peuvent être ainsi ramenés, l’un et l’autre, à 48%, 47% des suffrages exprimés, ou moins).
La réflexion sur les conséquences du vote majoritaire n’a pas été conduite suffisamment loin, ne fut-ce que parce qu’elle pourrait révéler le caractère scélérat d’une pratique électorale qui bloque l’expression de la volonté populaire. Le renforcement, depuis peu, des conditions de présence au second tour des élections législatives (12,5% des électeurs inscrits) élimine, fréquemment, les candidats appartenant à de « petits » partis (ou à des partis peu fortunés), car selon le taux de participation, 12,5% des inscrits peuvent devenir 18% ou 20% des votants, voire davantage !
Tout existe, donc, pour que les majorités électorales écrasent, en France, les minorités ou, pire, pour que des majorités d’alternance se dégagent, sans coup férir. Non seulement les électeurs ne peuvent exprimer leur préférence et doivent se contenter d’écarter ce qu’ils exècrent, mais les citoyens qui se refusent à participer à un jeu truqué ne comptent pour rien. Le « premier parti de France », celui des abstentionnistes, n’est pris en considération que pour déplorer un manque de civisme (du reste contredit par les très fortes participations pratiquement à toutes les élections présidentielles, depuis 1965). Récuser un choix impossible, ou mauvais, n’est pas faire montre de désintérêt pour la vie politique. Bref, ne pas voter n’est pas nécessairement une faute politique et ne pas pouvoir disposer des moyens de se faire entendre en votant blanc (bulletin blanc ou enveloppe vide) freine l’expression démocratique.
Il y a bien lieu de s’interroger sur les majorités nées d’élections qui reflètent mal la volonté populaire. A s’en tenir aux seules catégories – de plus en plus relatives et discutables – de droite et de gauche, rien ne certifie que la majorité des Français ayant choisi un nouveau Président soit actuellement « de gauche ». En outre, les majorités d’opinion, fluctuantes, et très sensibles à des évènements relayés puissamment par les médias, ne constituent pas des majorités politiques. Enfin, « les majorités d’idées » comme disait Edgar Faure, personnage incontournable de la IVe République, ne composent pas des majorités stables. On peut voir se juxtaposer des majorités différentes, selon les sujets abordés, qui ne recoupent pas les clivages parlementaires ou partidaires. Les majorités se font et se défont et vouloir les fixer est vain voire néfaste si l’on veut que des dialogues républicains fructueux enrichissent le débat public. Tel est le contexte où s’inscrit notre réflexion sur majorité et minorité.

2 - De la logique culturelle minoritaire des Rroms

Prenons l’exemple, à présent, d’une minorité emblématique : les Rroms. En France, après les élections présidentielles de 2012, que peuvent attendre les Rroms de la nouvelle majorité ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité que le précédent Président de la République, depuis son discours de Grenoble, au début de l’été 2010, avait fait de la question des « Roms et gens du voyage » une priorité de sa politique dite de sécurité.
Quelles que soient la bonne volonté et les bonnes intentions des gouvernants, à présent, l’ignorance de ce qu’est le peuple Rrom interdit de lui proposer des solutions pérennes et minimales permettant de vivre dans la dignité. Pour mieux saisir l’ampleur d’une question qui n’est pas que française, il convient de placer des repères sans lesquels aucune politique ne peut donc s’envisager.

2.1 – L’Union européenne (composée de 27, bientôt 28 États-membres avec la Croatie, en 2013) ainsi que le Conseil de l’Europe (composé de 47 États-membres, presque l’ensemble des États du continent, hormis la Biélorussie) considèrent, tant à Bruxelles qu’à Strasbourg, qu’il n’y a pas d’Europe politique pensable sans les Rroms. Pourquoi ?
• parce qu’il y a plus de 15 millions de Rroms dans toute l’Europe et que c’est la plus nombreuse des minorités culturelles, répartie dans la quasi totalité des États.
• parce que les Rroms, présents depuis au moins sept siècles dans l’Europe continentale, -avant même la création de l’Allemagne, de l’Italie ou de la Roumanie- font partie des peuples fondateurs de l’Europe et sont Européens avant d’être des nationaux, ce que Günter Grass avait bien analysé en soulignant qu’ils étaient « les premiers des Européens ».
• parce que les Rroms ont été victimes d’une tentative d’éradication totale, comme les Juifs, de la part du régime nazi et de ses alliés fascistes. Ce génocide, ou samudaripen en langue romani, n’est pas encore reconnu par tous les États. Catherine Coquio, à présent professeure à Paris 8, parle, à ce sujet, d’« histoire trouée », autrement dit d’un déni européen qui reste encore à réparer.
• parce que, donc, les Rroms sont nos concitoyens européens et des marqueurs d’’Europe. Là où ils vivent, au sein comme à l’extérieur de l’Union européenne, ils posent, par leur seule présence, la question fondamentale : qu’est-ce que l’Europe, quelles sont ses limites, quel est son avenir politique ?

2.2 – La France, au sein de l’Union, n’est pas actuellement en mesure de réserver aux Rroms la place qui est la leur. Les populations concernées sont confondues, mélangées, traitées à part, sous prétexte -c’est un comble- de n’être pas discriminées ! Une xénophobie particulière, qu’on l’appelle romaphobie ou tsiganophobie, est partout présente, de façon affichée ou masquée, mais le résultat est là : la marginalisation est généralisée et la méconnaissance des Roms de France comme des Roms en France persiste quoi qu’on fasse. Pourquoi ?
• parce que l’on n’a pas conscience que les Manouches, Sintis, Gitans, et autres Yéniches, présents en France depuis des siècles, sont non seulement nos compatriotes mais des Français de souche dont les familles font partie, génération après génération, des peuples fondateurs de la République.
• parce que, après avoir confondu les voyageurs avec des nomades, officiellement, jusqu’en 1972, on en est encore à confondre l’habitat mobile avec ce nomadisme alors qu’en Europe 95% des Rroms ou Tsiganes sont sédentaires, et alors qu’en France, le pays qui compte le plus de caravanes, ce mode de vie, (faiblement itinérant et nullement nomade, il faut y insister), n’intéresse plus qu’une proportion décroissante de nos compatriotes tsiganes ou Rroms (peut-être le tiers d’entre eux tout au plus).
• parce que les 400 000 à 500 000 Roms de France ne peuvent être confondus avec les 15 à 20 000 Rroms étrangers venus, après la chute du mur de Berlin, de Roumanie, pour l’essentiel, ou de Bulgarie, parfois du Kosovo ou de Bosnie. Même s’ils sont « cousins » par la langue, l’histoire et l’origine, ils n’ont pas les mêmes habitudes, les mêmes traditions familiales et les mêmes activités. Cette confusion nuit aux uns comme aux autres. Les Français tsiganes doivent être, enfin, reconnus comme des Français à part entière -ce qui n’est que très formellement le cas - ; les étrangers rroms ou tsiganes doivent être considérés, puisque c’est leur situation, pour la plupart d’entre eux, depuis 2007, comme des Européens ayant, comme les autres membres de l’Union européenne, droit de circulation et d’installation en France, ce qui ne peut se faire sans des aménagements voulus par la puissance publique en concertation avec les intéressés.
• parce que notre pays, enfin, est bloqué par son refus de reconnaître les minorités culturelles, qu’il s’agisse des Corses, des Basques, des Occitans ou des Rroms. Seul grand pays d’Europe à n’avoir pas ratifié la Convention européenne de 1992 reconnaissant les minorités, la France est attachée à sa constitution qui ne reconnaît qu’un seul et unique peuple, opposant, ainsi, à tort, l’unité politique du peuple français et la diversité culturelle de ses composantes. C’est aussi pourquoi a été inventée la locution « gens du voyage » afin de ne pas appeler par son nom une population trop originale qu’on tente en vain d’intégrer, d’assimiler, alors qu’elle ne désire rien de plus que s’insérer, avoir une place, mais sans être fondue et confondue dans l’ensemble national.

2.3 – « Minorité majoritaire », les Rroms interrogent notre pratique de la démocratie, notre conception de la nation, notre définition de l’ethnie et la devise que l’Europe s’est donnée : « unité dans la diversité ».
Les Rroms, minoritaires partout, pèsent pourtant plus lourd, tous ensemble, que les populations d’États entiers (la Grèce par exemple). Ils sont, dès lors, incontournables, sauf à réenvisager l’horreur nazie qui voulait éliminer les Zigeuner de la grande Europe national-socialiste. Et par conséquent, ce peuple, qui a toute l’Europe comme patrie, ne peut être ni enfermé dans un romanoland qu’on ne saurait où mettre, ni, une fois de plus, « oublié ». Reste à lui accorder la place qui est la sienne en tant qu’hommes parmi les hommes (« Rroms » ne veut-il pas dire, simplement, homme ?)
Les Rroms, minoritaires donc partout en Europe, ne réclament pour eux-mêmes aucun territoire. Ils ne sont nulle part, mais ils sont partout, chez eux. Ils s’affirment cependant comme une nation (ce qui n’a aucun sens pour les pays, notamment la France, où a été inventé le concept d’État-nation). Pour eux la nation, ou peuple des natifs, a précédé l’État et n’est rien d’autre que la réalité humaine d’une ethnie qui n’a ni territoire en propre, ni gouvernement général, ni armée, mais qui a une langue, une histoire et des coutumes qui l’identifient. Cette prétention à exister dans l’Europe, en tant que nation, et dans ces conditions, bouleverse la philosophie politique dominante en occident. Cela explique aussi la sourde hostilité des gadjé que nous sommes, vis-à-vis d’une population qui se pense à part de nous, et à qui nous renvoyons, à notre tour, cette mise à part, en l’installant dans... la marginalisation.
Enfin, car l’étendue du sujet appellerait d’autres développements et d’autres analyses, les Rroms interpellent notre pratique de la démocratie. Ils votent peu ou pas. Que peuvent-ils attendre d’élections qui, jusqu’ici, n’ont jamais pesé autrement sur leur sort que pour l’aggraver ? Une minorité ne peut modifier, à elle seule, des lois ou une politique. Les gadjé s’occupent des Rroms mais les Rroms ne sont pas en position de s’occuper des lois et règlements qui les concernent, pas plus, du reste, que des textes affectant la vie des gadjé, bien entendu. Il n’y a pourtant démocratie que là où l’on vote librement et là où il y a dialogue entre majorité et minorité(s). Sans minorité, pas de majorité. Et sans respect des minorités pas de démocratie. Cela est clair dans les esprits mais pas dans les pratiques. Les minorités qui se veulent temporaires établissent des rapports de force avec le pouvoir en place. Pas les Rroms. L’expérience leur a prouvé, siècle après siècle, que la résistance à la discrimination ne pouvait s’exercer ni par la force, ni par le nombre, c’est-à-dire le vote.
Voici donc les questions que nous pouvons poser et nous poser. Elles sont lourdes mais constituent un préalable à toutes les autres questions, fort nombreuses, qui affectent la vie ordinaire des Rroms : santé, formation, travail, habitat, religion etc. C’est par ce biais que peut être proposée une approche nouvelle, plus macro-politique, qui nous amène à « changer de regard » sur ces compatriotes ou concitoyens et tout simplement « frères et sœurs en humanité » qui ne peuvent compter que sur leur résilience pour survivre dans un monde qui les nie.

3 – Passer du « devenir majoritaire » au « devenir minoritaire » : un paradoxe démocratique

Nous avons tous vocation à devenir minoritaires. Les majorités engourdissent les sociétés. Dans un monde divers, l’unité n’est pas l’unicité. Il y a contradiction du reste, entre majorité et unanimité. S’il y a majorité, il y a minorité (avec ou sans « s »).
Mineur a pour sens banal : ce qui est trop petit. Qu’il s’agisse de la minorité due à l’âge ou à une incapacité, le mineur doit faire appel à un majeur auquel on donne le nom de parent, de tuteur ou de curateur. L’assisté, le dépendant redevient un mineur, même si, avant l’accident, la vieillesse, la misère, il fut un jour le responsable de sa propre vie et tout à fait majeur. Une société très banale est composée de citoyens qui peuvent passer par des phases de majorité et de minorité. Nous avons non seulement vocation mais intérêt à envisager la minorité comme un état ordinaire inévitable qui ne devient trop pénible que s’il n’est pas accompagné, accepté, porté par la volonté politique de ceux qui ont en charge l’en commun.
Les minorités, selon le qualificatif qui les accompagne, se composent et se décomposent, se développent et régressent tout au long des siècles. On ne s’est jamais parfaitement entendu, à l’ONU, pour définir ce qu’est une minorité. « La déclaration des droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques », qui fut votée en décembre 1992, par l’organisation internationale, n’évoque pas, par exemple, les minorités sexuelles, ni même les minorités culturelles. « La convention-cadre pour la protection des minorités nationales », adoptée à Strasbourg, le 1er février 1995 – que la France n’a jamais signée en vertu de sa Constitution qui ne reconnaît aucune minorité, rappelons-nous le sans cesse – fait un pas de plus en affirmant que « la diversité culturelle est une source, ainsi qu’un facteur, non de division mais d’enrichissement pour chaque société ».
Ces deux textes fondamentaux, cependant, évoquent seulement les minorités nationales, ce qui sous entend qu’il s’agit de « collectivités vivant à l’intérieur d’un État », mais dont l’ethnie, la langue, les coutumes relèvent d’un autre État, en général voisin.
Ce n’est pas le cas des Rroms, qui constituent la plus nombreuse des minorités en Europe, ni celui des minorités grecques en Albanie, turque en Allemagne, hongroise en Roumanie, serbe au Kosovo etc. qui sont, en effet, liées à un État voisin.
Nous voici au cœur de la complexité des rapports entre majorité et minorité qui conduisent directement, aux rapports de pouvoir, et plus exactement, dans la sphère de la démocratie.
Là où il y a démocratie, il y a majorité et minorité. Quand il y a totalité, c’est-à-dire une seule ethnie, une seule religion, une seule langue, nécessairement alors dominatrices, on n’est pas loin du totalitarisme, ou l’on y sombre. On l’a constaté très fréquemment au cours de l’histoire, quelles que soient ses motivations, quand un groupe humain centralise, monopolise le pouvoir de l’État, il engendre un nationalisme souvent meurtrier.
Se mettre en quête d’un « devenir minoritaire » est donc une aspiration visant à faire échapper à la tentation majoritaire, qui conduit à l’élimination du concurrent de l’adversaire, du rival, – bref de l’autre –. L’allophobie, cet autre nom du racisme qu’Albert Memmi nomme l’hétérophobie, résulte de l’incapacité à vivre avec qui vit une vie apparemment trop éloignée de la sienne.
Cette « tentation majoritaire » prend des formes plus ou moins agressives, mais elle aboutit, nécessairement à des dominations. Nos pluri-appartenances pourraient permettre d’échapper à la confiscation du pouvoir si nous comprenions que, dans une société d’équilibre, il est non seulement des majorités d’idées – qui peuvent se constituer à partir d’additions d’approches minoritaires –, mais qu’il est nécessaire de chercher à obtenir des consensus.
Le consensus n’est pas l’unanimité. Il se construit. Il prend du temps. Il ne se résout pas à laisser fonctionner la loi du plus grand nombre. « La minorité a quelquefois raison, la majorité a toujours tort » affirmait George Bernard Shaw. La vérité ne se déclenche pas quand une opinion atteint le niveau de 51% ! Le groupe qui obtient le moins de voix, lors d’une élection ou d’un vote n’est pas nécessairement dans l’erreur. Que minorité, en politique, se trouve remplacé par le mot « opposition », dit assez que l’on ne peut, dans l’actuel régime démocratique, si l’on est minoritaire, que tenter de rendre la pouvoir impraticable. Inversement, remporter une « bataille » électorale (le vocabulaire des candidats, lors d’un scrutin, est celui de militants-militaires engagés dans une campagne qui a quelque chose de la guerre civile) revient à garder jalousement pour son clan les outils du pouvoir, information incluse. On est loin de l’affirmation d’Albert Camus pour qui « la démocratie ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité ».
Mais de quelle minorité est-il question pour l’auteur de Caligula (cet empereur que l’absolu du pouvoir entraîne vers l’absolu de la violence) ? S’agit-il de celui qui n’a pas atteint l’âge de la majorité légale ? S’agit-il du groupe qui a obtenu le moins de voix lors d’un scrutin ? S’agit-il d’une collectivité vivant au sein d’un ensemble plus grand ? Ne s’agit-il pas, plutôt, quelle qu’en soit la cause, de l’état de tout humain subissant, au cours ou tout au long de sa vie, la domination de plus riche, plus puissant ou plus instruit que soi ?
Vaclav Havel, qui gouverna puis renonça à gouverner, considérait, en prenant l’exemple des Rroms, qu’on ne pouvait mesurer l’état d’une démocratie, qu’à la façon dont elle traitait la population tsigane.
J’en arrive alors à l’évocation du pouvoir des faibles. L’argumentaire annonçant les journées de Fertans pose la question : « Pourquoi ne pourrions nous pas être des majeurs tout en assumant et même en visant activement une condition minoritaire ? »
Je serai enclin à affirmer qu’à l’échelle historique les faibles seuls sont forts. Je prends souvent l’exemple des Rroms qui interpellent sans cesse, muettement, nos démocraties, parce qu’ils ont réussi à traverser les siècles en ayant subi l’esclavage, le risque d’éradication génocidaire, l’expulsion et la persécution. Ils ne votent guère, et ne croient pas en ces pouvoirs qui passent et se corrodent sans cesse. Ils récusent la possibilité de posséder ou d’acheter la terre. Ils contestent la propriété ou l’appropriation qui n’apportent pas le bonheur. Ils se pensent majeurs (maîtres de leurs vies) et revendiquent pourtant la condition minoritaire qui est la leur, face aux gadjé dont les appétits sont insatiables.
Les peuples autochtones, tels les Inuits (ce mot, dans leur langue, signifie homme, comme Rrom en romani), bien plus nombreux que les « nations-États » (à peine 200 au sein de l’ONU), ne cherchent pas le pouvoir dans la conquête de l’État, que ce soit par la force ou par les urnes. Les minorités sont souvent des populations dépossédées. Elles sont incluses dans des ensembles territoriaux où s’exercent des pouvoirs militaires, administratifs et culturels qui ont pu être installés par l’esclavage et la colonisation. Elles sont des peuples fixés, ou au contraire, chassés. Entre les Aborigènes et les Amérindiens, mis en réserve et donc mis à part, et les Rroms qui, après leur diaspora, se sont donnés comme patrie, toute l’Europe, et eux aussi mis à part, il y a un point commun : la capacité de résilience, de résistance qui les a fait survivre aux tentatives d’ethnocide dont ils ont été l’objet plusieurs siècles durant.
Devrions-nous trouver là un exemple ? La question est aussi vaine qu’inutile. Nous n’appartenons pas à une minorité ethnique ou culturelle, et c’est d’autant plus vrai que nous cherchons le « devenir minoritaire ». Par contre, nous sommes non globalement mais de multiples fois minoritaires de fait de nos appartenances diverses liées à notre histoire personnelle, nos rencontres et nos choix. Il ne s’agit pas de devenir-minoritaires pour redevenir majoritaires. Il s’agit de rester minoritaire dans une société sachant gérer sa diversité sans créer de hiérarchie entre les minorités, toujours plus nombreuses, qui la composent.
Nous en sommes loin encore parce que cette évolution vers la démocratie plurielle exige plus que de la tolérance. La laïcité n’y peut suffire. La remise en cause de la structure politique brutale mais stable que constitue l’État – un bouleversement inéluctable, simplement parce que des problèmes majeurs se présentent aux hommes qui ne trouvent aucune solution à ce niveau–, cette remise en cause donc, cette déconstruction politique ne peuvent qu’engendrer, pour le coup, une véritable « révolution culturelle » qui se produira sans hâte mais sans doute pas sans violence.

Alain Brossat, en Albanie, au cours du séminaire organisé à l’Université de Tirana, évoquant le risque de caricature du populisme, soulignait la contradiction entre la démocratie de gouvernement et la démocratie d’égalité. L’égalité du tous pareil ayant vécu, reste l’égalité politique accordée aux minorités ou conquises par elles. La mondialisation a explosé et d’uniformisante qu’elle risquait de devenir, elle est passé à la reconnaissance des diversités quelles qu’en soient les dimensions. Majorités et minorités s’interpénètrent.
Nous sommes entrés dans un autre temps sans nous en rendre compte et les mains nues...