Le corps indocile

, par Cédric Cagnat


A propos de la parution du livre de Cédric Cagnat :

Anti-kitsch Une brève introduction à l’oeuvre de Milan Kundera

La finitude peut s’entendre immédiatement en son sens temporel : ce qui sépare l’homme de sa conception de la divinité gît à l’évidence dans cette contrainte inéluctable que constitue le coup d’arrêt imprévisible de la vie. Dans l’ordre de l’inacceptable, la mort, bien entendu, occupe une place éminente : « Le kitsch est un paravent qui dissimule la mort. » Par extension, la finitude réfère à ce qui est soustrait au libre décret humain. Le corps prosaïque est avant tout le corps indocile, tel qu’il s’avère le lieu d’où surgit, sporadiquement, comme une dépossession de notre maîtrise. Outre les besoins auxquels se rattache la subsistance du vivant, y figurent la passion, le sentiment, les émotions. « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison » : l’homme n’a pas attendu Freud pour subir cette cuisante blessure narcissique. Sans cesse l’humain est confronté à ce qui en lui le dépasse, à ce qui échappe à sa volonté et sa raison. Notre corps est bien le lieu éminent de cette finitude et semble parfois vivre d’une vie propre, insubordonnée à l’emprise de ce qui en nous souhaiterait toujours tout endiguer et tenir les rênes de nos existences. La finitude s’étend par conséquent à tout ce qui nous assigne, incontestablement, à certaines limites.
De l’Antiquité tardive au Moyen-âge, Pères de l’Eglise et théologiens furent confrontés aux mêmes embarras que le petit Kundera se figurant avec fébrilité la digestion divine. « Jésus “mangeait, buvait, mais ne déféquait point” », affirmait le gnostique Valentin au IIe siècle. Et « au IVe siècle, saint Jérôme rejetait catégoriquement l’idée qu’Adam et Eve aient pu faire l’amour au Paradis ». C’est que, précisément, ce qui n’est pas prisonnier de la condition humaine ne saurait être astreint à la finitude, en l’occurrence aux besoins ni à la pulsion sexuelle. De même, rapporte Kundera, si Jean Scot Erigène pouvait concevoir que le couple primordial ait pu s’adonner à la copulation au beau milieu du jardin d’Eden, il était exclu selon lui qu’Adam eût connaissance de l’excitation sexuelle : le père des hommes bandait sur commande. Information capitale venant corroborer la notion de « corps indocile », l’homme d’avant la chute jouissait d’une maîtrise intégrale de son anatomie.

MÉTAPHYSIQUE DE LA FÉCALITÉ

La conception kundérienne du kitsch a très explicitement partie liée avec la merde. A plusieurs reprises, dans ses romans et dans un passage au moins de son œuvre essayistique – Une rencontre –, Kundera fait assister son lecteur à une vidange d’entrailles de la part d’un personnage, féminin le plus souvent. Chacune de ces occurrences est révélatrice d’une certaine fonction narrative assignée à ce qu’il conviendrait de nommer le corps prosaïque. La plupart du temps, le corps apparaît dans l’œuvre de Kundera comme cet élément de l’identité par quoi se révèle la misère de l’humain ; misère en ce sens que le corps est le lieu où se trouve contrecarré le désir de l’individu de « poétiser » son être. Le corps et ses fonctions digestives sont le démenti cinglant asséné à l’image fantasmatique de soi que l’homme-kitsch tente continûment d’incarner. Mais c’est précisément dans cette nécessaire incarnation que réside le paradoxe auquel doit s’affronter la belle âme sentimentale et lyrique ; paradoxe qui devrait être tragique – qui l’est en un certain sens – mais dont Kundera fait le ressort de son rire ironique : l’homme-kitsch voudrait n’être qu’âme, tout au plus ne revendique-t-il son corps qu’en tant qu’objet érotique, mais il ne peut assumer les appels qui le ramènent à sa condition de chose organique, physiologique, jamais si impérieux que lorsqu’il se trouve dans l’obligation de déféquer. D’où l’une des caractérisations du kitsch, longuement développée dans L’insoutenable légèreté de l’être : le kitsch, c’est la négation de la merde.