<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Ici et ailleurs</title>
	<link>https://www.ici-et-ailleurs.org/</link>
	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Ici et ailleurs</title>
		<url>https://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L144xH127/logo-b65f2.png?1774727851</url>
		<link>https://www.ici-et-ailleurs.org/</link>
		<height>127</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>Un r&#233;cit de l'Occident : du &#171; postmodernisme &#187; revisit&#233; au g&#233;nocide de Gaza</title>
		<link>https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1561</link>
		<guid isPermaLink="true">https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1561</guid>
		<dc:date>2026-04-08T17:50:21Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mehmet Aydin</dc:creator>


		<dc:subject>a_la_une</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Dans Le diff&#233;rend, Jean-Fran&#231;ois Lyotard essaie d'approfondir sa r&#233;flexion sur les &#171; jeux de langage &#187;, les &#171; petits r&#233;cits &#187; et la &#171; postmodernit&#233; &#187;, r&#233;flexion entreprise &#224; partir de Au juste (1975) et de La condition postmoderne (1979). Le philosophe cherche sa voie entre ces deux courants majeurs de la philosophie contemporaine &#8211; la tradition de la philosophie analytique de langue anglo-saxonne, influenc&#233;e par Wittgenstein, et celle de la philosophie &#171; continentale &#187; inspir&#233;e par la (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=111" rel="tag"&gt;a_la_une&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Le diff&#233;rend&lt;/i&gt;, Jean-Fran&#231;ois Lyotard essaie d'approfondir sa r&#233;flexion sur les &#171; jeux de langage &#187;, les &#171; petits r&#233;cits &#187; et la &#171; postmodernit&#233; &#187;, r&#233;flexion entreprise &#224; partir de &lt;i&gt;Au juste&lt;/i&gt; (1975) et de &lt;i&gt;La condition postmoderne&lt;/i&gt; (1979). Le philosophe cherche sa voie entre ces deux courants majeurs de la philosophie contemporaine &#8211; la tradition de la philosophie analytique de langue anglo-saxonne, influenc&#233;e par Wittgenstein, et celle de la philosophie &#171; continentale &#187; inspir&#233;e par la ph&#233;nom&#233;nologie et l'ontologie heidegg&#233;rienne. &lt;i&gt;Le diff&#233;rend&lt;/i&gt; est centr&#233; sur l'analyse des &#171; actes de langage &#187; &#233;l&#233;mentaires que Lyotard nomme &#171; phrases &#187; et de leurs modes d'encha&#238;nement :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; tournant langagier &#187; de la philosophie occidentale (les derni&#232;res &#339;uvres de Heidegger, la p&#233;n&#233;tration des philosophies anglo-am&#233;ricaines dans la pens&#233;e europ&#233;enne, le d&#233;veloppement des technologies du langage) ; corr&#233;lativement, le d&#233;clin des discours universalistes (les doctrines m&#233;taphysiques des temps modernes ; les r&#233;cits du progr&#232;s, du socialisme, de l'abondance, du savoir). La lassitude &#224; l'&#233;gard de &#171; la th&#233;orie &#187;, et le pauvre rel&#226;chement qui l'accompagne (nouveau ceci, nouveau cela, post-ceci, post-cela, etc.)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, Le diff&#233;rend, Minuit, 1983, p. 11.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Au fil de cette d&#233;marche, il annonce la fin des grands m&#233;tar&#233;cits modernes englobants, qui conf&#232;rent une l&#233;gitimit&#233; &#224; des exp&#233;riences, des &#233;v&#233;nements et leur donnent leur signification. D&#233;sormais, toute tentative de comprendre l'histoire de l'Occident depuis l'&#233;poque des Lumi&#232;res et de lui donner un sens rel&#232;ve de l'illusion. Car le langage n'est pas un instrument de communication servant &#224; transmettre des messages entre des sujets constitu&#233;s. C'est l'une des th&#232;ses fondamentales du &lt;i&gt;Diff&#233;rend&lt;/i&gt; que l'auteur partage avec Wittgenstein : &#171; il n'y a pas de m&#233;talangage &#187; : pas de r&#232;gle unique pr&#233;sidant &#224; l'ensemble des encha&#238;nements ; pas de &#171; genre supr&#234;me &#187; qui saurait &#233;noncer la loi de tous les genres de r&#233;cits. Il s'agit ici d'une illusion selon laquelle la modernit&#233; occidentale se l&#233;gitime par un &#171; grand r&#233;cit &#187; d'&#233;mancipation dont le sujet se pr&#233;sente sous l'apparence d'un &#171; nous &#187; homog&#232;ne &#8211; l'humanit&#233;, le peuple, le prol&#233;tariat&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon cette perspective, le &#171; tort &#187; caus&#233; ne peut donc &#234;tre r&#233;par&#233; avec justice, faute d'une r&#232;gle commune, d'une instance de jugement acceptable par les deux parties ; ce qui r&#233;v&#232;le l'inconsistance du m&#233;talangage, la dispersion irr&#233;ductible de phrases, est la faillite historique du &#171; m&#233;tar&#233;cit &#187; moderne, dans ses variantes historico-politiques (lib&#233;rale ou marxiste) comme dans sa dimension proprement sp&#233;culative (celle du Savoir absolu h&#233;g&#233;lien). Ce dilemme est valable pour la cr&#233;ation artistique. Par exemple, plusieurs caract&#233;ristiques conf&#232;rent &#224; l'art un caract&#232;re postmoderne : le recyclage de styles et de th&#232;mes anciens dans un contexte contemporain, le bricolage, l'utilisation du texte comme probl&#233;matique centrale, le collage, la simplification, l'appropriation, qui entra&#238;ne la disparition des barri&#232;res. L'ironie, le pastiche, les flashbacks, la non-lin&#233;arit&#233; et une structure de narration complexe sont parmi les caract&#233;ristiques du style postmoderne. Lyotard s'explique : &#171; Tu comprendras ce que je veux dire par la distribution caricaturale de quelques noms sur l'&#233;chiquier de l'histoire de l'avant-gardisme : du c&#244;t&#233; de la m&#233;lancolie, les expressionnistes allemands ; du c&#244;t&#233; novatio, Braque et Picasso. Du premier c&#244;t&#233; Malevitch, et du second Lissitzky ; de l'un Chirico ; de l'autre Duchamp&#8230; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, Le postmoderne expliqu&#233; aux enfants. Correspondance (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a une diff&#233;rence paradoxale entre les deux moments constitutifs, entre le moderne et le postmoderne. Moderne et postmoderne sont &#171; antimodernes &#187; en ce qu'ils s'opposent tous deux &#224; l'h&#233;ritage &#171; cart&#233;sien &#187;, &#171; illuministe &#187; et rationaliste. On peut m&#234;me dire que le postmoderne est plus &#171; moderniste &#187;, plus &#171; d&#233;constructif &#187; que l'art moderne. Le &#171; post- &#187; n'a pas de signification chronologique : &#171; Qu'est-ce donc alors, le postmoderne ? [&#8230;] Une &#339;uvre ne peut devenir moderne que si elle est d'abord postmoderne. Le postmodernisme ainsi entendu n'est pas le modernisme &#224; sa fin, mais &#224; l'&#233;tat naissant, et cet &#233;tat est constant&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 23-24.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette perspective, on pourrait d&#233;sormais faire l'&#233;conomie du nouveau et renoncer d&#233;finitivement &#224; l'originalit&#233; et l'inventivit&#233; dans l'art pour se contenter de r&#233;activer, en les m&#233;langeant, des traditions pass&#233;es. L'ironie est que ce terme &#171; postmodernisme &#187; s'est r&#233;pandu comme un ph&#233;nom&#232;ne quasi mondial comme s'il annon&#231;ait une nouvelle &#233;poque. L'id&#233;e est que, depuis la chute du mur de Berlin, qui a ouvert la voie &#224; une nouvelle phase de mondialisation par la globalisation &#233;conomique et financi&#232;re, l'&#233;poque serait marqu&#233;e par la fin des grands r&#233;cits ; cette id&#233;e est aujourd'hui largement r&#233;pandue, devenue un lieu commun. Un effet surprise de la mondialisation plan&#233;taire du terme &lt;i&gt;postmoderne&lt;/i&gt; ? De son succ&#232;s suppos&#233;, je voudrais donner un exemple tragi-comique : un pronunciamiento militaire du 28 f&#233;vrier 1997 en Turquie a &#233;galement &#233;t&#233; appel&#233; &#171; &lt;i&gt;darbe postmodern&lt;/i&gt; &#187; (&#171; coup d'&#201;tat postmoderne &#187;). Il fait r&#233;f&#233;rence &#224; un pronunciamiento dans lequel des d&#233;cisions prises par la direction militaire turque lors d'une r&#233;union du Conseil de s&#233;curit&#233; nationale (MGK) ont conduit &#224; la d&#233;mission du Premier ministre et &#224; la fin de son gouvernement de coalition. Cette qualification de &#171; postmoderne &#187; a &#233;t&#233; propos&#233;e par un amiral, l'homme fort du Conseil alors. Ledit amiral ne se r&#233;f&#232;re pas au philosophe fran&#231;ais Lyotard, bien que son fameux livre ait &#233;t&#233; traduit, et le terme mis en circulation en Turquie. Voici un autre exemple int&#233;ressant &#224; ce sujet : au Portugal tout comme en Anatolie, en Turquie, il y a des caf&#233;s qui se nomment &#171; Postmoderne &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'ils soient nourris d'une source d'inspiration g&#233;n&#233;alogique, il existe diff&#233;rentes acceptions philosophiques, litt&#233;raires, artistiques postmodernes, contradictoires mais foisonnantes. Le terme m&#234;me &#171; postmoderne &#187;, connu depuis le milieu des ann&#233;es 1980, reste toujours ambigu, tout comme le terme &#171; moderne &#187; lui-m&#234;me ; le pr&#233;fixe &#171; post- &#187; avant &#171; modernit&#233; &#187; conduit &#224; interroger ce qu'il y a &#171; apr&#232;s la modernit&#233; &#187;, sans qu'on sache clairement &#224; quelle &#233;poque et en quel lieu se situer. Mais pour Lyotard, ce terme est avant tout un concept ; ce qui caract&#233;rise la modernit&#233; c'est la fascination du progr&#232;s techno-scientifique port&#233; par des &#171; grands r&#233;cits &#187; englobants qui ont tout particuli&#232;rement permis de l&#233;gitimer le progr&#232;s : celui des Lumi&#232;res &#8211; l'&#233;mancipation par la connaissance &#8211; et, en philosophie, l'av&#232;nement de l'Esprit absolu et universel de Hegel. Il y a un diff&#233;rend insurmontable entre qu&#234;te de justice sociale, aspiration libertaire et le r&#233;el : c'est la fin des grands r&#233;cits d'&#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense qu'&#224; ces constats des &#233;checs des grands r&#233;cits modernes doit en &#234;tre ajout&#233; un autre, celui du r&#233;cit de la relation entre l'humanit&#233; et le monde naturel, &#224; commencer par la projection de la philosophie m&#233;caniste de Descartes sur la nature. Car la nature est un concept-cl&#233; de la philosophie occidentale. Elle est souvent con&#231;ue en partant d'une opposition entre nature, culture et libert&#233; humaine qu'il conviendrait de d&#233;passer, comme si la nature se situait en dehors de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es qui ont suivi le g&#233;nocide des juifs europ&#233;ens par le r&#233;gime nazi, les 6 et 9 ao&#251;t 1945, les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki ont repr&#233;sent&#233; un tournant de l'histoire du XX&#7497; si&#232;cle. L'utilisation de la Bombe n'&#233;tait pas n&#233;cessaire &#224; la capitulation de Tokyo. Les &#201;tats-Unis pr&#233;voyaient m&#234;me d'envoyer une troisi&#232;me bombe atomique sur le Japon ; Hiroshima et Nagasaki sont le symbole des catastrophes &#233;cologiques &#224; venir comme r&#233;sultat d'un &#233;v&#233;nement d&#251; &#224; l'activit&#233; humaine, fond&#233; sur l'emploi d'un outil technique qui porte atteinte &#224; l'int&#233;grit&#233; de l'&#233;cosyst&#232;me mais aussi aux vivants sur la plan&#232;te. Tout se passe comme si l'homme entretenait une relation complice avec la nature et que le futur &#233;tait per&#231;u comme la menace d'un temps de catastrophe apocalyptique. Le machinisme, symbole de la transformation de la nature, est-il donc une illusion ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, dans &lt;i&gt;Les deux sources de la religion et de la morale&lt;/i&gt;, Bergson pensait que le &#171; machinisme &#187; issu de la civilisation n&#233;e en Europe est le compl&#233;ment m&#234;me de la spiritualit&#233;, gr&#226;ce auquel l'humanit&#233;, lib&#233;r&#233;e des servitudes mat&#233;rielles par l'organisation de la vie &#233;conomique et sociale, serait mise en mesure de r&#233;aliser la &#171; fonction essentielle de l'univers &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'incr&#233;dulit&#233; envers les m&#233;tar&#233;cits &#187; que Lyotard argumente abondamment est une description g&#233;n&#233;rale, une hypoth&#232;se. Cela ne proc&#232;de pas d'une analyse historique de la soci&#233;t&#233; occidentale. Si toute connaissance est relative, comme il le souligne avec tant d'insistance, alors son &#171; postmodernisme &#187; reste un contre-r&#233;cit parmi d'autres. Bien plus qu'une position relativiste ou nihiliste, le &#171; postmodernisme &#187; permettrait de justifier tout et son contraire. Son diagnostic de la fin des grands r&#233;cits reste largement compris &#224; l'int&#233;rieur du monde occidental, sur un mode autor&#233;f&#233;rentiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le philosophe, cette fin, comme d'autres fins annonc&#233;es, est celle de la philosophie, de l'art, de l'histoire, des id&#233;ologies, etc. La &#171; fin &#187; des grands r&#233;cits nous invite-t-elle &#224; d&#233;battre aussi sur ce th&#232;me crucial : l'eschatologie ? Car cette &#171; fin &#187; suppos&#233;e signifie aussi un &#233;chec eschatologique : c'est l&#224; un sujet capital. Le th&#232;me eschatologique aurait &#233;t&#233; s&#233;cularis&#233; en une philosophie id&#233;aliste de l'histoire dans la philosophie occidentale moderne par Kant et Hegel, puis par Nietzsche et Heidegger. Ce dernier infl&#233;chissait l'eschatologie vers le terrain ontologique. Cette tendance aurait &#233;t&#233; suivie au XX&#7497; si&#232;cle par Schmitt, L&#246;with, Benjamin, pour ne citer que les plus connus. Ils ont s&#233;cularis&#233; l'eschatologie avec leur th&#233;ologie philosophique. Levinas et Derrida ont repris ce th&#232;me. Je pense que Lyotard est inscrit dans cette tradition ; il essaie d'argumenter l'&#233;puisement des grands r&#233;cits en soulignant leurs faillites eschatologiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le philosophe et historien Jacob Taubes a &#233;crit un livre tr&#232;s int&#233;ressant mais peu lu, &lt;i&gt;Abendl&#228;ndische Eschatologie&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Eschatologie occidentale&lt;/i&gt;, 1947) : une religion n&#233;e dans la sph&#232;re biblique et porteuse d'une esp&#233;rance eschatologique &#233;tait ainsi dot&#233;e d'une subversion r&#233;volutionnaire capable d'&#233;branler l'univers de l'Empire romain de l'&#233;poque mais aussi le monde &#171; chr&#233;tien bourgeois &#187;. Dans ce processus, Jacob Taubes rel&#232;ve une dynamique anachronique en faveur du &#171; culte &#187;, oppos&#233; &#224; une &#171; culture &#187; fig&#233;e par d&#233;finition. Ainsi, avec la religion chr&#233;tienne, l'homme crut se d&#233;barrasser non seulement des C&#233;sars de ses semblables, mais surtout de l'obsession de sa finitude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ici qu'une promesse eschatologique prend son sens. Et auparavant, le juda&#239;sme, surtout par ses proph&#232;tes, proposait une vision de la fin du monde et de l'histoire universelle. Sur cette base, l'esp&#233;rance eschatologique aurait &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233;e pour soutenir l'espoir des chr&#233;tiens pers&#233;cut&#233;s. La victoire annonc&#233;e du bien sur le mal, de la lumi&#232;re sur les t&#233;n&#232;bres, la victoire de Dieu sur Terre et donc la fin des temps. Ult&#233;rieurement, les bouleversements scientifiques annonc&#232;rent un monde d&#233;sacralis&#233;. Avant Copernic, Dieu a un lieu assign&#233; dans des cieux surplombant une terre immobile. Mais, quand le Ciel se vide de sens, Dieu s'installe au-del&#224; du temps. Dans le sillage de Nietzsche, Jacob Taubes avait beaucoup r&#233;fl&#233;chi sur la mort de Dieu dans la culture occidentale. &#192; la suite de deux de ses inspirateurs, Hans Jonas et Karl L&#246;with, il d&#233;finit la mort de Dieu comme &#171; la Gnose &#187; : une gnose eschatologique. Une conception dont les comparaisons s'&#233;tendent bien au-del&#224; des h&#233;r&#233;sies chr&#233;tiennes propres aux premiers si&#232;cles de notre &#232;re. Il essaie m&#234;me de montrer la parent&#233; profonde et &#233;trange entre la dialectique h&#233;g&#233;lienne et la Gnose. Il essaie de reconstituer une g&#233;n&#233;alogie au cours des si&#232;cles port&#233;e par les &#171; fanatiques de l'Apocalypse &#187; : le christianisme primitif et les gnostiques, Joachim de Flore&#8230; Par exemple, en plein Moyen &#194;ge, il y a la croyance en l'av&#232;nement terrestre du royaume de Dieu, et Thomas M&#252;nzer, grand rebelle de la &#171; guerre des paysans &#187;, et son rival Luther &#8211; tous rel&#232;vent d'une tendance, n&#233;e de la Bible, au refus du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que le fil rouge d'une Gnose subversive conduit jusqu'&#224; Kierkegaard et Marx et aux r&#233;volutions modernes&#8230; &#171; &lt;i&gt;&#201;pilogue&lt;/i&gt; : Avec Hegel d'un c&#244;t&#233;, Marx et Kierkegaard de l'autre, le cercle de ces &#233;tudes ne se referme pas de mani&#232;re accidentelle, mais il est dans son essence achev&#233;. Car dans le conflit entre le haut (Hegel) et le bas (Marx, Kierkegaard), dans le d&#233;chirement de l'int&#233;riorit&#233; (Kierkegaard) et de l'ext&#233;riorit&#233; (Marx), nous avons d&#233;crit dans toute son envergure l'espace dans lequel se d&#233;ploie l'existence de l'Occident. [&#8230;] Hegel, en achevant le monde antique-chr&#233;tien, une &#233;poque de deux mill&#233;naires et demi, met effectivement un terme &#224; l'histoire de l'esprit occidental. Une nouvelle &#233;poque commence, qui introduit un nouvel &lt;i&gt;&#233;on&lt;/i&gt; et qui est, en un sens plus profond que celui du calendrier, &lt;i&gt;post Christum&lt;/i&gt;. Cette &#233;poque dans laquelle le seuil de l'histoire occidentale est franchi, se sait d'abord comme le d&#233;j&#224;-plus de ce qui est pass&#233; et le pas-encore de ce qui vient&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, PUF, 1932 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Taubes retrace les origines arch&#233;ologiques modernes d'un m&#233;tar&#233;cit, d'une croyance eschatologique capable de transformer la soci&#233;t&#233;, d'une esp&#233;rance d'un monde juste et d'une attente d'&#233;mancipation. La lecture de Jacob Taubes nous fait mieux comprendre ceci : ces r&#233;cits sont fond&#233;s sur un recours syst&#233;matique au pass&#233; et sont porteurs d'une eschatologie nouvelle, puis ils s'effondrent &#224; leur tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bergson, dans &lt;i&gt;Les deux sources de la morale et de la religion&lt;/i&gt;, son dernier ouvrage paru en 1932, propose un m&#233;tar&#233;cit futuriste, face &#224; un Occident chaotique. Philosophe de la &#171; Belle &#201;poque &#187;, grand dreyfusard, et en 1914, au d&#233;but de la Grande Guerre, il prend parti pour son pays, emport&#233; par l'&#233;lan patriotique. Il est all&#233; en ambassade aux &#201;tats-Unis pour susciter leur intervention militaire dans le conflit. Apr&#232;s la guerre, dans une perspective universaliste, il participera &#224; la Soci&#233;t&#233; des Nations. Entre les deux grandes guerres, le fascisme italien puis le national-socialisme allemand ont pris le pouvoir. La menace fasciste &#233;merge aussi en France. &#192; une &#233;poque o&#249; Bergson voit monter l'antis&#233;mitisme et la pers&#233;cution des juifs par le r&#233;gime de Vichy, il porte l'&#233;toile jaune et refuse le statut d'&#171; aryen d'honneur &#187; que lui proposait le r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son grand m&#233;rite pour la philosophie consiste en son opposition au positivisme pr&#233;gnant &#224; son &#233;poque. C'est dans cette perspective que &lt;i&gt;Les deux sources&lt;/i&gt; est m&#233;dit&#233; et &#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bergson y souligne le r&#244;le &#233;minemment social de la religion, en insistant sur deux dimensions oppos&#233;es : cl&#244;ture et ouverture. Face &#224; la violence et &#224; la haine dans la soci&#233;t&#233; close, il oppose une ouverture d&#233;mocratique d&#233;finie par la &#171; fraternit&#233; humaine&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 206.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Il fait appel &#224; l'humanit&#233; globale ; une nouvelle esp&#233;rance eschatologique. Il forge la notion de &#171; fonction fabulatrice &#187;, dans laquelle il voit la pratique du langage comme capacit&#233; de &#171; faire des fables &#187;, une force qui impose aux individus de croire &#224; certaines repr&#233;sentations. &#171; Cette exigence a fait surgir la facult&#233; de fabulation ; la fonction fabulatrice se d&#233;duit ainsi des conditions d'existence de l'esp&#232;ce humaine&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, Le postmoderne expliqu&#233; aux enfants, op. cit., p. 33.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8230; &#187; Cette fonction s'illustre surtout dans l'&#233;laboration de religions dites statiques. La fonction fabulatrice g&#233;n&#232;re une repr&#233;sentation illusoire, &#171; un dieu protecteur &#187; dans la Cit&#233;, et que la Cit&#233; d&#233;fendra farouchement. Bergson fait aussi une critique de la morale abstraite ; par exemple l'&#171; obligation morale &#187; de Durkheim et &#171; l'Imp&#233;ratif de la Raison &#187; de Kant ; il s'agit pour lui d'une pression tacite de la soci&#233;t&#233; sur les individus. Les soci&#233;t&#233;s closes, repli&#233;es sur elles-m&#234;mes, model&#233;es par l'hostilit&#233;, du clan &#224; la cit&#233; et &#224; la nation, cela pourrait mener &#224; la guerre totale. Et au-del&#224; du ph&#233;nom&#232;ne de soci&#233;t&#233; close, il discerne les deux sources de la morale : un syst&#232;me d'&#171; ordres &#187; dict&#233;s par des exigences sociales &#171; impersonnelles &#187;, et un ensemble d'&#171; appels &#187; lanc&#233;s &#224; la conscience de chacun de nous par des &#171; personnes &#187;, qui repr&#233;sentent ce qu'il y eut de meilleur dans l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une soci&#233;t&#233; close, dans la s&#233;curit&#233; morale, la coh&#233;rence de la soci&#233;t&#233; est pr&#233;serv&#233;e. S'il s'ouvre &#224; la &#171; religion dynamique &#187;, l'individu retrouvera la confiance qui lui manque. Ainsi, il brisera l'habitude consentante que la soci&#233;t&#233; lui a impos&#233;e. La distinction entre religion statique et religion dynamique rend aussi compte du paradoxe qui a fait que le mot &#171; religion &#187; a &#233;t&#233; associ&#233; au cours de l'histoire &#224; la violence intol&#233;rante. Mais la soci&#233;t&#233; ouverte, r&#233;v&#233;l&#233;e dans l'exp&#233;rience spirituelle, replace chaque vivant sous l'&#233;clairage total, qui en fait une r&#233;ponse &#224; la demande cr&#233;atrice. Si dans la perspective de Lyotard, le m&#233;tar&#233;cit narratif comme projection prometteuse est d&#233;sormais impensable, l'appel narratif &#224; l'&#171; &#233;lan vital &#187; de Bergson &#233;tait con&#231;u, lui, comme une projection eschatologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le g&#233;nocide &#224; Gaza&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Lyotard, une des raisons de l'&#233;chec des &#171; grands r&#233;cits &#187; se trouvait &#224; &#171; Auschwitz &#187;, o&#249; &#171; on a d&#233;truit physiquement un souverain moderne : tout un peuple. On a essay&#233; de le d&#233;truire. C'est le crime qui ouvre la postmodernit&#233;, crime de l&#232;se-souverainet&#233;, non plus r&#233;gicide, mais populicide (distinct des ethnocides)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, L'enthousiasme. La critique kantienne de l'histoire, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec Auschwitz, catastrophe d&#233;coulant du meurtre technicis&#233;, la cr&#233;dibilit&#233; des grands r&#233;cits s'efface ; le &#171; postmodernisme &#187; est bien un r&#233;sultat d'Auschwitz. Le g&#233;nocide des juifs europ&#233;ens est un &#233;v&#233;nement fondamental pour la compr&#233;hension de la civilisation occidentale moderne, de l'&#201;tat-nation, de la soci&#233;t&#233; bureaucratique moderne, voire de la nature humaine. Mais si &#171; c'est le crime qui ouvre la postmodernit&#233; &#187;, est-ce par son relativisme ou par son &#233;chec ? Le nom d'Auschwitz, mais aussi ceux de la Kolyma ou de Budapest 1956&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, L'inhumain. Causeries sur le temps, Galil&#233;e, 1988, p. 36.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; sont les indices d'un tort radical, o&#249; s'atteste l'&#233;chec des id&#233;aux &#233;mancipateurs des Lumi&#232;res, l'imposture du &#171; progr&#232;s dialectique de l'Esprit &#187;. Cette situation appelle l'imp&#233;ratif d'une &#233;thique ou d'une politique des phrases consistant &#224; &#171; faire droit au diff&#233;rend &#187; et &#224; inventer un nouveau langage, de nouvelles r&#232;gles d'encha&#238;nement &#171; pour que le tort trouve &#224; s'exprimer et que le plaignant cesse d'&#234;tre une nouvelle victime &#187;. Nous entrons alors dans l'&#232;re postmoderne. Lyotard a lanc&#233; un d&#233;bat qui reste toujours ouvert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-il possible de &#171; r&#233;parer &#187; en le phrasant un tort vraiment radical ? C'est bien l'aboutissement de sa d&#233;marche. Peut-on consid&#233;rer Auschwitz et la Kolyma comme &#171; tort &#187; commis ? Le g&#233;nocide des juifs europ&#233;ens par le r&#233;gime nazi est un Grand Tournant dans l'histoire occidentale qui cl&#244;ture une longue p&#233;riode, s'&#233;tendant depuis les Lumi&#232;res, comme le philosophe l'argumente longuement. Auschwitz est le symbole du premier g&#233;nocide d&#233;fini et accept&#233; en Occident. Les autres suivront.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a beaucoup d'Auschwitz, si ce n'est que ce nom &#233;voque le lieu d'un g&#233;nocide. Ce nom nous renvoie directement &#224; l'histoire europ&#233;enne : &#171; Il est fr&#233;quent que &#8216;r&#233;&#233;crire la modernit&#233;' s'entende en ce sens-l&#224;, celui de la rem&#233;moration, comme s'il s'agissait de rep&#233;rer et d'identifier les crimes, les p&#233;ch&#233;s, les calamit&#233;s engendr&#233;s par le dispositif moderne &#8211; et finalement de r&#233;v&#233;ler le destin qu'un oracle, du d&#233;but de la modernit&#233;, aurait pr&#233;par&#233; et accompli dans notre histoire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jacob Taubes, Eschatologie occidentale, &#201;ditions de l'&#233;clat, 2009 [1re &#233;d. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8230; &#187; Finalement, les Auschwitz comme grands r&#233;cits de trag&#233;dies sont des r&#233;sultats d&#233;coulant du processus europ&#233;en.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Plus jamais &#231;a ! &#187; Ce slogan antifasciste est scand&#233; par les prisonniers lib&#233;r&#233;s du camp de concentration de Buchenwald. Il est charg&#233; du message universaliste destin&#233; &#224; pr&#233;venir toutes les formes de g&#233;nocide dans le futur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le malheur est qu'apr&#232;s les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, on continue &#224; commettre des g&#233;nocides. Le XX&#7497; si&#232;cle fut un si&#232;cle des g&#233;nocides. Ce si&#232;cle a commenc&#233; avec l'&#233;radication des populations arm&#233;niennes de l'Empire ottoman : le g&#233;nocide des Arm&#233;niens. Dans le m&#234;me si&#232;cle, le &#171; nettoyage ethnique &#187; en l'ex-Yougoslavie a &#233;t&#233; reconnu comme g&#233;nocide, o&#249; plus de 8 000 hommes et enfants musulmans bosniaques ont &#233;t&#233; tu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec l'extermination des Tutsis du Rwanda en Afrique, le ph&#233;nom&#232;ne g&#233;nocidaire est devenu extra-occidental. D&#233;pla&#231;ons-nous de l'Europe vers le Cambodge, en Asie du Sud-Est, car dans le m&#234;me si&#232;cle, &#224; plus d'un demi-si&#232;cle d'intervalle, un autre g&#233;nocide a eu lieu, apr&#232;s Auschwitz. Il a fallu beaucoup de temps pour d&#233;chiffrer l'&#233;nigme de ce g&#233;nocide oriental, qui n'a rien pourtant de myst&#233;rieux. Le r&#233;gime de Pol Pot causa la mort de quelque 1 700 000 personnes, soit plus de 20 % de la population du Cambodge. Le g&#233;nocide au Cambodge fut intriqu&#233; avec certains imp&#233;ratifs g&#233;ostrat&#233;giques ; les &#201;tats-Unis et la Chine firent que les auteurs du g&#233;nocide, apr&#232;s leur chute, ne furent pas jug&#233;s, mais soutenus contre le Vi&#234;t Nam. L'Asie mineure (l'Anatolie), l'Afrique et l'Asie orientale : les g&#233;nocides ne sont pas rest&#233;s confin&#233;s dans l'espace europ&#233;en, ils sont devenus d&#233;sormais un ph&#233;nom&#232;ne mondial. Rappelons-nous ici aussi les fondements juridiques et historiques qui d&#233;finissent le &#171; crime des crimes &#187;, fond&#233;s sur l'extermination des juifs europ&#233;ens, forg&#233;s par le juriste am&#233;ricain Raphael Lemkin. Le mot &#171; g&#233;nocide &#187; est un n&#233;ologisme form&#233; &#224; partir du grec &lt;i&gt;genos&lt;/i&gt;, qui signifie &#171; origine &#187; ou &#171; race &#187;, et du suffixe &#171; -cide &#187; issu du verbe latin &lt;i&gt;coedere&lt;/i&gt;, &#171; tuer &#187;. Bien que le mot soit utilis&#233; d&#232;s octobre 1945 dans l'acte d'accusation du tribunal de Nuremberg, la notion n'est int&#233;gr&#233;e par le droit international que le 9 d&#233;cembre 1948, lorsque l'Assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale de l'ONU adopta la Convention pour la pr&#233;vention et la r&#233;pression du crime de g&#233;nocide. Occidentaux ou non, tous les g&#233;nocides sont consid&#233;r&#233;s et sanctionn&#233;s selon ces crit&#232;res juridiques. Les destructions des populations civiles continuent &#224; &#234;tre un ph&#233;nom&#232;ne massif au XXI&#7497; si&#232;cle comme au si&#232;cle pr&#233;c&#233;dent. Comment qualifier par exemple la r&#233;pression meurtri&#232;re des manifestations orchestr&#233;e en Iran par le r&#233;gime th&#233;ocratique islamique &#8211; un r&#233;gime plus qu'autoritaire, semi-dictatorial &#8211;, une r&#233;pression ordonn&#233;e par l'ayatollah Khamenei ? Ce r&#233;gime a tu&#233; plus de 30 000 de ses propres citoyens. Il ne s'agissait ni d'une &#233;meute ni d'une insurrection, mais d'une protestation massive contre le r&#233;gime massacreur. Et &#224; Gaza, nous continuons &#224; assister au premier g&#233;nocide du XXI&#7497; si&#232;cle, toujours en cours. Apr&#232;s dix-huit mois de massacres de civils et une banalisation des discours g&#233;nocidaires au sommet de l'&#201;tat isra&#233;lien, les puissances occidentales n'ont rien fait pour l'emp&#234;cher. La contribution de l'Am&#233;rique de Trump &#224; ce g&#233;nocide est telle qu'il faut le qualifier plut&#244;t de g&#233;nocide &lt;i&gt;isr&#233;alo-&#233;tats-unien&lt;/i&gt;. Selon une commission d'enqu&#234;te du Conseil des droits de l'homme de l'ONU, l'&#201;tat h&#233;breu est accus&#233; d'avoir commis des actions entrant dans quatre des cinq cat&#233;gories de faits qui d&#233;finissent le g&#233;nocide, conform&#233;ment &#224; la Convention de 1948.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;tat d'Isra&#235;l a &#233;t&#233; fond&#233; en mai 1948 par les rescap&#233;s du g&#233;nocide. Cet &#201;tat pouvait difficilement perp&#233;tuer son existence sans un puissant soutien de l'Occident. Et c'est ce m&#234;me &#201;tat d'Isra&#235;l qui rappelle sans rel&#226;che &#224; l'Occident ses propres crimes &#224; l'&#233;gard des juifs europ&#233;ens&#8230; Est-ce l&#224; une ironie de l'histoire ? Isra&#235;l est-il une d&#233;mocratie ? Cet &#201;tat se d&#233;finit comme &#201;tat h&#233;breu (cf. la loi &#171; Isra&#235;l, l'&#201;tat-nation du peuple juif &#187;, adopt&#233;e le 19 juillet 2018 par la Knesset). Cet &#201;tat a &#233;t&#233; qualifi&#233; d'ethnocratie par des chercheurs tels qu'Alexandre Kedar, Shlomo Sand, Oren Yiftachel, Assad Ghanem, Haim Yakobi, Nur Masalha et Hannah Naveh.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce un r&#233;gime d'apartheid ? L'organisation Amnesty International d&#233;clare dans son rapport du 1er f&#233;vrier 2022 que l'&#201;tat d'Isra&#235;l pratique un r&#233;gime d'apartheid contre les Palestiniens : &#171; Les autorit&#233;s isra&#233;liennes doivent rendre des comptes pour le crime d'apartheid commis contre la population palestinienne&#8230; &#187;. Sur la question palestinienne, il est devenu courant en Occident d'accuser les Arabes et les musulmans d'antis&#233;mitisme. L'antis&#233;mitisme en Occident que l'on r&#233;prouve aujourd'hui est plus ancien que celui de la premi&#232;re moiti&#233; du XX&#7497; si&#232;cle, notamment celui qu'a promu le nazisme. Il existait dans tous les pays d'Europe. La version nazie de l'antis&#233;mitisme conjuguait toutefois les trois variantes de base de la croyance antis&#233;mite : l'antis&#233;mitisme chr&#233;tien traditionnel, une vague d'opposition &#233;conomique et nationale &#224; l'&#233;mancipation et l'int&#233;gration sociale des juifs, qui s'est d&#233;velopp&#233;e dans les soci&#233;t&#233;s occidentales, et un antis&#233;mitisme racial fond&#233; sur des conceptions du &#171; sang &#187;. Les &#201;tats-nations europ&#233;ens du XIX&#7497; si&#232;cle ont pers&#233;cut&#233; et chass&#233; les juifs en vertu d'un antis&#233;mitisme qui est un produit occidental. L'antijuda&#239;sme ancien s'est mu&#233; en antis&#233;mitisme sous l'effet de l'id&#233;ologie biologiste nazie. Et bien avant le nazisme, la raciologie fut enseign&#233;e aux &#201;tats-Unis et des lois eug&#233;nistes ont vu le jour en Scandinavie ou en Suisse&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Primo Levi, Si c'est un homme (1958), trad. Martine Schruoffeneger, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce m&#234;me Occident est complice du g&#233;nocide en cours &#224; Gaza : un g&#233;nocide commis sous les yeux de l'Occident. Pendant que l'arm&#233;e isra&#233;lienne massacre le peuple palestinien, le Premier ministre Benyamin N&#233;tanyahou affirme qu'il d&#233;fend la &#171; civilisation jud&#233;o-chr&#233;tienne &#187; &#224; Gaza. Mais quelle est la place des valeurs de la civilisation &#171; jud&#233;o-chr&#233;tienne &#187; dans l'Occident ? Sophie Bessis, historienne, dans son essai critique &lt;i&gt;La civilisation jud&#233;o-chr&#233;tienne. Anatomie d'une imposture&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Les liens qui lib&#232;rent&lt;/i&gt;, 2025), lance un d&#233;bat autour de ce bin&#244;me &#171; jud&#233;o-chr&#233;tien &#187; ; elle montre qu'il s'agit d'une notion invent&#233;e au d&#233;but du XIX&#7497; si&#232;cle. Comme concept, il n'est pas neutre et, depuis un demi-si&#232;cle, il est tr&#232;s influent dans toute l'aire culturelle de l'Europe et de l'Am&#233;rique du Nord, comme s'il certifiait l'identit&#233; de l'Occident et constituait une r&#233;f&#233;rence historique incontournable. Et comme r&#233;f&#233;rence, cette notion est r&#233;cup&#233;r&#233;e souvent par des id&#233;ologues et historiens nationalistes, n&#233;gationnistes, pour r&#233;&#233;crire l'histoire de l'Europe, occulter deux mill&#233;naires de pers&#233;cutions antis&#233;mites, et nier l'apport de l'Orient dans son pass&#233; et, bien s&#251;r, exclure l'islam de ses r&#233;f&#233;rences culturelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, quatre-vingts ann&#233;es apr&#232;s le premier g&#233;nocide attest&#233; du XX&#7497; si&#232;cle, perp&#233;tr&#233; contre le peuple juif, l'&#201;tat d'Isra&#235;l commet un g&#233;nocide contre le peuple palestinien sur une terre qu'il a colonis&#233;e depuis sa fondation. Ce g&#233;nocide est perp&#233;tr&#233; sous l'&#233;gide du gouvernement N&#233;tanyahou, form&#233; &#224; l'issue des &#233;lections l&#233;gislatives, compos&#233; initialement de six partis de droite et d'extr&#234;me droite ouvertement racistes qui justifient le g&#233;nocide. L'ironie est que la r&#233;alit&#233; de cette entreprise en cours nous renvoie &#224; un t&#233;moignage tragique &#8211; celui de Primo Levi, rescap&#233; du camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale. Il t&#233;moigne de sa condition concentrationnaire quotidienne dans &lt;i&gt;Si c'est un homme&lt;/i&gt; : &#171; &#8230; Ici, la lutte pour la vie est implacable car chacun est d&#233;sesp&#233;r&#233;ment et f&#233;rocement seul. Si un quelconque &lt;i&gt;Null-Achtzehn&lt;/i&gt; vacille, il ne trouvera personne pour lui tendre la main, mais bien quelqu'un qui lui donnera le coup de gr&#226;ce, parce qu'ici personne n'a int&#233;r&#234;t &#224; ce qu'un &#171; musulman &#187; de plus se tra&#238;ne chaque jour au travail&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Karl Jaspers, Die Schuldfrage (1946), trad. fr. La Culpabilit&#233; allemande, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8230; &#187; Et qui est ce &lt;i&gt;musulman&lt;/i&gt; ? Une note explicative : &#171; 1. Muselmann &#187; : c'est ainsi que les anciens du camp surnommaient, j'ignore pourquoi, les faibles, les inapt&#233;s, ceux qui &#233;taient vou&#233;s &#224; la s&#233;lection [N.d.A.]. Et que symbolise &lt;i&gt;Null-Achtzehn&lt;/i&gt; ? Cette &#171; masse anonyme, continuellement renouvel&#233;e et toujours identique &#187; est incarn&#233;e par &lt;i&gt;Null-Achtzehn&lt;/i&gt;, le d&#233;port&#233; Z&#233;ro-dix-huit : &#171; On ne lui conna&#238;t pas d'autre nom que les trois derniers chiffres de son matricule, comme si chacun s'&#233;tait rendu compte que seul un homme est digne de porter un nom, et que &lt;i&gt;Null-Achtzehn&lt;/i&gt; n'est plus un homme. &#187; Les &#171; musulmans &#187;, ces &lt;i&gt;Null-Achtzehn&lt;/i&gt;, au corps d&#233;charn&#233;, d&#233;truits par la faim et le travail, &#233;taient de v&#233;ritables cadavres ambulants qui se trouvaient entre la vie et la mort. Ces &#171; morts-vivants &#187;, trop affaiblis pour travailler, &#233;taient pour cette raison battus et punis par les Kapos, et souvent abandonn&#233;s de leurs camarades, qui leur manifestaient de l'indiff&#233;rence, voire du m&#233;pris, probablement parce qu'ils devaient eux-m&#234;mes lutter de toutes leurs forces pour survivre et qu'ils avaient devant eux l'image de ce qu'ils deviendraient et de la mort qui les attendait. Ces &lt;i&gt;Muselmann&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Musulmans&lt;/i&gt;), &lt;i&gt;Null-Achtzehn&lt;/i&gt;, dont Primo Levi nous parle, sont les Palestiniens &#224; Gaza, objets d'un g&#233;nocide qui s'est d&#233;roul&#233; dans le silence sous les yeux de l'Occident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la d&#233;faite du r&#233;gime nazi, l'heure est venue de comprendre la grande catastrophe occidentale. Karl Jaspers, &#224; Heidelberg, hostile au nazisme, &#233;tait interdit d'enseignement. Tr&#232;s malade, il a v&#233;cu sous la menace d'une arrestation. Apr&#232;s la capitulation de l'Allemagne, il reprend sa place &#224; l'Universit&#233; de Heidelberg, qui est en zone d'occupation am&#233;ricaine, et y donne un cours intitul&#233; &#171; La situation morale et spirituelle dans l'Allemagne d'aujourd'hui &#187;. Une partie de ce cours, qui traite de la culpabilit&#233;, est publi&#233;e en 1946, Die &lt;i&gt;Schuldfrage&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cit&#233; par Nicolas Weill, Heidegger et les Cahiers noirs. Mystique du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le philosophe distingue quatre notions de culpabilit&#233; : criminelle, politique, morale et m&#233;taphysique. La culpabilit&#233; criminelle rel&#232;ve du tribunal et concerne les actes consid&#233;r&#233;s comme des crimes au regard de la loi. Ce type de culpabilit&#233; concerne celui qui a commis de tels actes. La culpabilit&#233; politique vient de la responsabilit&#233; de tout ressortissant d'un &#201;tat quant aux actes r&#233;alis&#233;s par cet &#201;tat. En ce sens, tous les Allemands ont une part de responsabilit&#233; dans les actes du gouvernement nazi. La culpabilit&#233; morale d&#233;pend de la conscience de tout individu. Elle est li&#233;e &#224; la libert&#233; : toute personne est responsable de ses actes et doit les assumer ; l'expression &#171; un ordre est un ordre &#187; ne peut jamais constituer une excuse valable. Pour le g&#233;nocide actuel en cours &#224; Gaza, &#224; qui incombe la responsabilit&#233; principale ? Pouvons-nous appliquer les consid&#233;rations de Jaspers &#224; la soci&#233;t&#233; isra&#233;lienne ? Le d&#233;bat est ouvert. Certes il y a la Cour p&#233;nale internationale, cr&#233;&#233;e par le Statut de Rome reconnu par la majeure partie des &#201;tats. Plus de 70 &#201;tats l'ont sign&#233; mais pas ratifi&#233; (&#201;tats-Unis, Isra&#235;l, Russie), ni sign&#233; ni ratifi&#233; (Chine, Turquie), car ils y voient une atteinte &#224; leur souverainet&#233; et une menace pour leurs ressortissants susceptibles d'&#234;tre jug&#233;s en dehors de toute juridiction nationale&#8230; La CPI ne peut fonctionner que si ses objectifs co&#239;ncident avec les int&#233;r&#234;ts des &#201;tats. Sa future disparition est m&#234;me pr&#233;visible, car en dehors des int&#233;r&#234;ts des &#201;tats on n'y trouve aucun int&#233;r&#234;t. Si Auschwitz a constitu&#233; un paradigme du g&#233;nocide auquel tous les g&#233;nocides suivants se sont r&#233;f&#233;r&#233;s, il y a un g&#233;nocide en cours &#224; Gaza. Et sa non-reconnaissance comme g&#233;nocide est un n&#233;gationnisme pur et simple. Une invitation &#224; d'autres tentatives de g&#233;nocide futures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; L'Occident en d&#233;clin &#187; comme r&#233;cit ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s Gibbon, Sorel, Bergson, Spengler, Val&#233;ry et Toynbee, plusieurs centaines d'autres pol&#233;mistes l'ont annonc&#233; sans rel&#226;che : l'Occident est &#233;puis&#233;, les barbares vont le submerger, comme s'il n'en avait plus pour longtemps. L'id&#233;e du d&#233;clin et de la fin existait d&#233;j&#224; chez les P&#232;res de l'&#201;glise et Augustin. Le livre monumental d'Edward Gibbon, &lt;i&gt;History of the Decline and Fall of the Roman Empire (1776-1779)&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Histoire de la d&#233;cadence et de la chute de l'Empire romain.&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, a fait date ; on raconte &#224; son sujet que la vocation m&#233;lancolique de cet historien aristocrate (membre du Parlement de Grande-Bretagne) s'est d&#233;cid&#233;e &#224; Rome. Un jour d'octobre 1764, il a &#233;t&#233; saisi par une r&#234;verie au milieu des ruines du Capitole. Rome, matrice de l'Europe, a &#233;t&#233; affaiblie par le Christianisme et abattue par les Barbares. La contemplation des vestiges lui fait &#233;prouver le sentiment de fragilit&#233; de la civilisation europ&#233;enne. D&#233;sormais, il est convaincu qu'une menace semblable p&#232;se sur elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par son livre, il influencera bien des r&#233;flexions et sp&#233;culations ult&#233;rieures. Son &#339;uvre est un mod&#232;le des m&#233;taphores organicistes : les individus vieillissent, les esp&#232;ces d&#233;g&#233;n&#232;rent, les &#201;tats p&#233;riclitent, apr&#232;s un certain degr&#233; de m&#251;rissement les civilisations aussi d&#233;p&#233;rissent. Ainsi va le monde. Le &#171; d&#233;clinisme &#187; a toujours exist&#233; en Europe et il est tr&#232;s &#224; la mode actuellement. En France, des auteurs comme Michel Onfray dans &lt;i&gt;D&#233;cadence&lt;/i&gt; (2017), &#201;ric Zemmour dans &lt;i&gt;Le suicide fran&#231;ais&lt;/i&gt; (2014) et Renaud Camus dans &lt;i&gt;Le Grand Remplacement&lt;/i&gt; (2011) vocif&#232;rent et propagent le &#171; d&#233;clinisme &#187;. Leur ma&#238;tre &#224; penser est Oswald Spengler. Son fameux livre, &lt;i&gt;Le d&#233;clin de l'Occident&lt;/i&gt;, est le livre de chevet des ultras conservateurs, dans lequel il annonce la fin de l'h&#233;g&#233;monie de l'Occident, suppos&#233;e min&#233;e de l'int&#233;rieur comme de l'ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spengler avait choisi comme titre pour son bestseller de l'imm&#233;diate apr&#232;s-guerre l'image du coucher de soleil (&lt;i&gt;Untergang&lt;/i&gt;) ; l'Occident est le pays du soleil qui se couche, le &#171; pays du soir &#187; (&lt;i&gt;Abend-land&lt;/i&gt;). Dans sa g&#233;n&#233;ration il a eu beaucoup d'admirateurs. Heidegger pronon&#231;a en avril 1920, &#224; Wiesbaden, une conf&#233;rence sur le livre. Il partageait l'id&#233;e du &#171; destin &#187; que Spengler accordait &#224; l'Occident : &#171; Pour lui [Heidegger], l'Occident signifie l'Europe, et celle-ci est incarn&#233;e par l'Allemagne seule : &#8220;l'Occident&#8221; signifie l'Europe &#8211; &#8220;l'Europe&#8221; est un concept plan&#233;taire qui inclut le Couchant, et le Levant, l'Ouest et l'Est et qui, en fait, transf&#232;re m&#234;me tout le poids sur l'Orient : &#034;L'Occident&#034; est un concept historique [&lt;i&gt;geschichtlicher Begriff&lt;/i&gt;] qui d&#233;termine l'essence de l'histoire des Allemands autant que leur provenance &#224; partir de la confrontation avec l'Orient, laquelle confrontation cependant ne d&#233;g&#233;n&#232;re pas en occidentalisation. &#034;L'Europe&#034; est la r&#233;alisation du D&#233;clin de l'Occident. Il n'y a pas la moindre raison d'ouvrir un front contre l'&#233;crivain Oswald Spengler&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul Val&#233;ry, Regards sur le monde actuel, Gallimard, 1945, p. 24.&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant au d&#233;clinisme &#224; la fran&#231;aise, il a ses sources aussi. &lt;i&gt;La R&#233;forme intellectuelle et morale de la France&lt;/i&gt; (1871) de Renan en est un exemple. Renan essayait de justifier une position aristocratique concernant la profonde crise que conna&#238;t la France depuis le Second Empire ; la d&#233;faite fran&#231;aise contre la Prusse &#224; Sedan, la chute du Second Empire, la Commune de Paris, la proclamation de la Troisi&#232;me R&#233;publique sont pour Renan des confirmations de ses craintes quant &#224; l'av&#232;nement de la d&#233;mocratie et sur la m&#233;diocrit&#233; suppos&#233;e de la formation intellectuelle des &#233;lites. Comme solution, il promeut un aristocratisme politique. Ce livre est marqu&#233; par le d&#233;clinisme. Il a connu un grand succ&#232;s et ses id&#233;es ont &#233;t&#233; reprises par une partie des &#233;lites fran&#231;aises conservatrices, comme Claude Digeon l'explique dans &lt;i&gt;La crise allemande de la pens&#233;e fran&#231;aise (1870-1914)&lt;/i&gt;, PUF, 1959).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis arrive la Premi&#232;re Guerre mondiale, qui est l'exp&#233;rience d'une violence de masse in&#233;dite avec quatre-vingts millions d'hommes au combat et des soci&#233;t&#233;s presque totalement mobilis&#233;es &#224; l'arri&#232;re. Les effets d&#233;vastateurs de la guerre ont aliment&#233; les grandes inqui&#233;tudes de l'intelligentsia europ&#233;enne. L'id&#233;e de d&#233;cadence, ou d'un d&#233;clin futur, les hantait. Paul Val&#233;ry, qui n'&#233;tait ni nationaliste ni catholique, &#233;crivait dans l'incipit de &lt;i&gt;La crise de l'esprit&lt;/i&gt; (1919) ces phrases fameuses : &#171; Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. &#187; Le po&#232;te souffre d'une possible d&#233;cadence : &#171; Le r&#233;sultat imm&#233;diat de la Grande Guerre fut ce qu'il devait &#234;tre : il n'a fait qu'accuser et pr&#233;cipiter le mouvement de d&#233;cadence de l'Europe&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alain (&#201;mile Chartier), Journal in&#233;dit 1937-1950, &#233;d. &#233;tablie et pr&#233;sent&#233;e (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre les deux guerres, la France a v&#233;cu un r&#233;gime collaborationniste, le p&#233;tainisme. Pour les intellectuels vichystes de l'&#233;poque, l'hitl&#233;risme &#233;tait un recours historique contre l'avenir suppos&#233;ment &#171; d&#233;cadent &#187; de l'Europe ; ainsi Emile Chartier, alias le philosophe Alain, l'auteur des &lt;i&gt;Propos&lt;/i&gt;, styliste de l'&#233;criture concise, ma&#238;tre &#224; penser de g&#233;n&#233;rations de lyc&#233;ens (Henri-IV en particulier), kh&#226;gneux et &#233;l&#232;ves de l'&#201;cole normale sup&#233;rieure. Comme il lisait l'allemand, il suivit attentivement la mont&#233;e du nazisme. Dans son &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, il s'exprime, dans son style concis, sur les Juifs, Hitler, l'Occupation et sur sa lecture de &lt;i&gt;Mein Kampf&lt;/i&gt; : &#171; Almanach. &#8211; 21 juillet (1940). Apr&#232;s-midi tranquille et heureuse par la venue de Bouch&#233; ; il nous apporte &lt;i&gt;Mein Kampf&lt;/i&gt; que j'ai commenc&#233; &#224; lire. Tr&#232;s int&#233;ressant. Confirme ce qu'on pouvait penser d'Hitler comme chef d'organisation. Question d'antis&#233;mitisme bien justifi&#233;e. (&#8230;) Le 24 juillet 1940 (&#8230;) On voit s'avancer en bon ordre les id&#233;es hitl&#233;riennes qui ont si profond&#233;ment travaill&#233; le sol europ&#233;en&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Edmund Husserl, La Crise de l'humanit&#233; europ&#233;enne et la philosophie (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Martin Heidegger a &#233;t&#233; membre du parti nazi dans les ann&#233;es 1930 et 1940, et E. Husserl, juif, a &#233;t&#233; chass&#233; de l'Universit&#233; en 1933 par le nazisme. Husserl a prononc&#233; sa c&#233;l&#232;bre conf&#233;rence &#224; Vienne (1935) au &lt;i&gt;Kulturbund&lt;/i&gt; (centre culturel) : &lt;i&gt;Die Krisis des europ&#228;ischen Menschentums und die Philosophie&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;La crise de l'humanit&#233; europ&#233;enne et la philosophie&lt;/i&gt;). Pour lui, les expressions &#171; humanit&#233; europ&#233;enne &#187;, &#171; conscience europ&#233;enne &#187;, &#171; sciences europ&#233;ennes &#187; et &#171; raison europ&#233;enne &#187; sont analogiques. Mais, remarquait-il aussit&#244;t ironiquement, l'Europe est pour l'Orient &#171; un motif de s'europ&#233;aniser (&lt;i&gt;europ&#228;isieren&lt;/i&gt;) mais nous ne cherchons pas &#224; nous indianiser (&lt;i&gt;indianisieren&lt;/i&gt;) &#187;. Face &#224; la mont&#233;e du nazisme, sa d&#233;marche historico-t&#233;l&#233;ologique n'en comportait pas moins une inqui&#233;tude quasi-apocalyptique. Ce risque n'est pas uniquement ext&#233;rieur : il est endog&#232;ne au processus de civilisation : &#171; La crise de l'existence europ&#233;enne n'a que deux issues : soit la d&#233;cadence de l'Europe devenant &#233;trang&#232;re &#224; son propre sens vital et rationnel, la chute dans l'hostilit&#233; &#224; l'esprit et dans la barbarie ; soit la renaissance de l'Europe &#224; partir de l'esprit de la philosophie, gr&#226;ce &#224; l'h&#233;ro&#239;sme de la raison qui surmonte d&#233;finitivement le naturalisme. Le plus grand danger pour l'Europe est la lassitude. Luttons avec tout notre z&#232;le contre ce danger des dangers, en bons Europ&#233;ens que n'effraie pas m&#234;me un combat infini et, de l'embrasement an&#233;antissant de l'incroyance, du feu se consumant du d&#233;sespoir devant la mission humanitaire de l'Occident, des cendres de la grande lassitude, le ph&#233;nix d'une int&#233;riorit&#233; de vie et d'une spiritualit&#233; nouvelle renaitra, gage d'un avenir humain grand et lointain : car seul l'esprit est immortel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nicolas Beaupr&#233; et Florian Louis (dir.), Histoire mondiale du XXe si&#232;cle, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;clinisme est en train de devenir un r&#233;cit partag&#233; en Occident ; les Occidentaux craignent que l'Occident ait virtuellement perdu son h&#233;g&#233;monie mondiale. L'extr&#234;me droite occidentale popularise ce sentiment, en le transformant en un &#171; r&#233;cit occidental &#187;, proposant m&#234;me des solutions : Elon Musk, le 20 janvier 2025, pendant le discours qu'il prononce au meeting qui suit la seconde investiture de Trump, se tape sur la poitrine et tend son bras vers la foule, dans ce qui ressemble &#224; un salut nazi, puis r&#233;p&#232;te le geste. Il ajoute aussit&#244;t : &#171; Je suis de tout c&#339;ur avec vous. C'est gr&#226;ce &#224; vous que l'avenir de la civilisation est assur&#233;. &#187; Il est alors d&#233;j&#224; connu par ses sorties antis&#233;mites et ses r&#233;f&#233;rences au supr&#233;macisme blanc. Le vice-pr&#233;sident am&#233;ricain JD Vance a, lui, fustig&#233; &#224; Munich le &#171; cordon sanitaire &#187; destin&#233; &#224; emp&#234;cher l'extr&#234;me droite d'acc&#233;der au pouvoir en Europe. Il a d&#233;clar&#233; que l'immigration de masse est le probl&#232;me le &#171; plus urgent &#187; auquel sont confront&#233;s les pays europ&#233;ens, alors qu'&#224; Washington &#171; il y a un nouveau sh&#233;rif en ville &#187;. Ces gens-l&#224; pratiquent les techniques de la provocation pour choquer en semant le doute. En Europe, l'extr&#234;me droite essaie d'acqu&#233;rir une h&#233;g&#233;monie culturelle, en France notamment, en reprenant &#224; son compte et en les d&#233;voyant des sujets tels la R&#233;publique, la la&#239;cit&#233;, les mesures sociales. Si un Jean-Marie Le Pen ne pouvait pas poser le pied en Isra&#235;l, l'actuel pr&#233;sident du RN Bardella participe &#224; une conf&#233;rence sur l'antis&#233;mitisme o&#249; &#233;taient pr&#233;sents Benyamin N&#233;tanyahou et de nombreux soutiens de Donald Trump. Concernant Gaza, il affiche son soutien &#224; Isra&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Europe conqu&#233;rante des deux si&#232;cles derniers commence-t-elle &#224; perdre sa puissance ? Ses ambitions d&#233;passent d&#233;sormais ses moyens &#233;conomiques, militaires et politiques. Dans l'Ancien Monde comme dans le Nouveau, les forces de l'Occident d&#233;clinent-elles ? Colonialiste ou imp&#233;rialiste, l'aventure occidentale des deux derniers si&#232;cles semble d&#233;sormais termin&#233;e&#8230; Depuis la Premi&#232;re Guerre mondiale, son d&#233;veloppement industriel et sa ma&#238;trise des techniques lui permettaient d'exercer une nette domination sur les autres continents. Cette domination rev&#234;tait une forme multiple : culturelle, &#233;conomique, d&#233;mographique et coloniale. Mais un certain &#171; d&#233;clin &#187; commence : &#171; Un monde d&#233;seurop&#233;anis&#233; &#224; l'&#233;chelle globale &#8211; l'un des &#233;l&#233;ments qui distinguent le XX&#7497; si&#232;cle de ceux qui l'ont pr&#233;c&#233;d&#233; est le processus de d&#233;prise d'une domination europ&#233;enne sur le monde construite strate par strate depuis le XV&#7497; si&#232;cle et qui avait connu son apog&#233;e &#224; l'or&#233;e du XX&#7497; si&#232;cle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ga&#239;dz Minassian, Les Sentiers de la victoire. Peut-on encore gagner une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; M&#234;me en dehors des milieux conservateurs, ces id&#233;es sont r&#233;pandues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; D&#233;clin &#187; ou pas, il existe un autre aspect important sans lequel cette histoire reste incompr&#233;hensible : &#224; l'&#233;poque o&#249; la puissance occidentale devient mondiale, elle est contest&#233;e &#224; son int&#233;rieur m&#234;me. Le mouvement ouvrier europ&#233;en commence &#224; se manifester &#224; partir de l'&#233;poque de la r&#233;volution industrielle, avec l'objectif d'am&#233;liorer les conditions d'existence de la classe ouvri&#232;re. Ce processus inclut principalement le syndicalisme, mais aussi les partis politiques et autres organisations socialistes, communistes, conseillistes, anarcho-communistes. Au XIX&#7497; si&#232;cle, la mouvance socialiste, qui adopte dans une partie des pays europ&#233;ens l'appellation social-d&#233;mocrate, devient la principale force de lutte du mouvement ouvrier europ&#233;en. La R&#233;volution d'Octobre de 1917 en Russie constitue un v&#233;ritable tournant dans le d&#233;roulement de la Grande Guerre ; en proposant la paix, elle jette le trouble parmi les puissances europ&#233;ennes. Les anarchistes, par leurs id&#233;es et par leurs actions, faisaient partie aussi du monde ouvrier, avec notamment l'anarcho-syndicalisme. Marx a &#233;t&#233; l'un des penseurs les plus influents de cette &#233;poque, peut-&#234;tre le plus influent. Le nazisme, en liquidant le mouvement ouvrier allemand, pensait liquider l'influence de Marx. Le mouvement ouvrier europ&#233;en avec son univers symbolique a n&#233;anmoins continu&#233; &#224; exister apr&#232;s la Deuxi&#232;me Guerre mondiale. Il a fait son temps, en achevant son r&#233;cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale, l'Am&#233;rique est devenue le mod&#232;le d'une hypermodernit&#233; capitaliste lib&#233;rale, comme si on y vivait dans une actualit&#233; perp&#233;tuelle, et son actualit&#233; quasi quotidienne concerne le monde entier, en particulier l'Europe. Son influence d&#233;passe largement le cadre des relations diplomatiques et &#233;conomiques. D&#232;s les ann&#233;es 1950, le mod&#232;le capitaliste am&#233;ricain s'exporte en Europe. La croyance en une mission providentielle a fa&#231;onn&#233; son identit&#233;. Son r&#244;le de &#171; sauveurs du monde &#187; messianique nourrit &#224; la fois sa puissance imp&#233;riale et son symbolisme culturel. Ce r&#233;cit touche &#224; sa fin bien avant que ne surgisse la vision isolationniste de Trump. Ce dernier ne se revendique pas d'une mission de messianisme d&#233;mocratique comme ses pr&#233;d&#233;cesseurs. Son credo est d'abord l'Am&#233;rique. &#171; Isolationniste &#187; ou &#171; d&#233;cadent &#187;, pour le comprendre, il faut lire &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; de Melville ; ce grand &#233;crivain &#233;tait tr&#232;s pessimiste quant &#224; l'avenir de son pays. D&#233;j&#224;, il pr&#233;voyait un avenir tr&#232;s conflictuel, tourment&#233; et impr&#233;visible &#224; la jeune nation am&#233;ricaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, s'il y a un &#171; d&#233;clin &#187;, c'est celui de &#171; l'Am&#233;rique en tant que terre de l'avenir (&lt;i&gt;das Land der Zukunft&lt;/i&gt;) &#187; et celui de la &#171; vieille Europe &#187; de Hegel. Cette &#171; fin &#187; r&#233;elle ou suppos&#233;e de l'Occident semble conforter ceux qui voulaient d&#233;nier la position de force de l'Occident dans le monde ; sont-ils inspir&#233;s par l'esprit de revanche ? Certains milieux extra-occidentaux ont &#233;labor&#233; leurs grands r&#233;cits en ce sens. Ces r&#233;cits alternatifs constituent-ils des inversions narratives des grands r&#233;cits occidentaux ? Des grands r&#233;cits alternatifs sont de plus en plus mis en &#339;uvre au fil d'un processus de d&#233;centrement, dans le prolongement de la th&#232;se de la fin des grands r&#233;cits de l'Occident. On voit appara&#238;tre des r&#233;cits alternatifs relay&#233;s par une puissance montante comme la Chine par exemple. Dans les espaces non occidentaux, les intellectuels ou publicistes locaux r&#233;inventent de nouveaux r&#233;cits ou leurs propres historiographies, comme si nous entrions d&#233;sormais dans un monde de guerre des r&#233;cits. Et certains de ces r&#233;cits font m&#234;me &#233;cho aux th&#232;ses de Lyotard. Le postmodernisme n'annonce-t-il pas aussi une &#171; fin &#187; de la position de l'Occident sous l'&#233;gide de la postmodernit&#233; ? Un r&#233;cit d&#233;cadentiste, anti-universaliste ou alternatif pourrait trouver une justification ou des arguments chez lui, au besoin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la Deuxi&#232;me Guerre mondiale, le syst&#232;me international &#233;tait con&#231;u comme un syst&#232;me inter&#233;tatique ; c'est l'h&#233;ritage du syst&#232;me westphalien du XVII&#7497; si&#232;cle : &#171; l'ordre westphalien &#187;, issu du trait&#233; de Westphalie (1648), ent&#233;rinait plusieurs trait&#233;s n&#233;goci&#233;s par les &#201;tats europ&#233;ens. La paix de Westphalie met fin &#224; la guerre de Trente Ans qui ravagea les &#201;tats allemands et &#224; la guerre d'ind&#233;pendance des Pays-Bas espagnols. Dans le syst&#232;me westphalien, les &#201;tats europ&#233;ens se reconnaissent mutuellement comme seuls interlocuteurs l&#233;gitimes et d&#233;finissent les trait&#233;s mutuels reconnaissant les souverainet&#233;s et les fronti&#232;res. Ces relations entre &#201;tats se sont ensuite d&#233;velopp&#233;es, jusqu'au XX&#7497; si&#232;cle, sur cette base. Ce syst&#232;me a &#233;t&#233; impos&#233; hors d'Europe lors de la colonisation : &#171; Sur presque trois si&#232;cles, l'Europe westphalienne impose son syst&#232;me de domination &#224; l'&#233;chelle du globe. Sa supr&#233;matie est gourmande, elle excelle dans les domaines politique, militaire, &#233;conomique, culturel, intellectuel et religieux. L'Europe-monde s'installe dans la dur&#233;e et rythme les relations internationales en s'ouvrant peu &#224; peu aux non-Occidentaux et non-chr&#233;tiens tout en cultivant une mise &#224; distance et un sentiment de sup&#233;riorit&#233; &#224; leur &#233;gard. (&#8230;) si l'&#233;quation westphalienne est un exemple d'&#233;quilibre de puissances, elle n'en contient pas moins les germes de la guerre, de l'exclusion et d'un eurocentrisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Johann Chapoutot, Comprendre le nazisme, Tallandier, 2018 (r&#233;&#233;d. 2020).&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'adjectif &lt;i&gt;post-westphalien&lt;/i&gt; est apparu dans les ann&#233;es 1970 dans un contexte de guerre froide pour d&#233;signer l'effacement des &#201;tats derri&#232;re deux blocs supranationaux, et ult&#233;rieurement dans le cadre de la mondialisation pour d&#233;signer l'effacement partiel des fronti&#232;res, l'affaiblissement relatif des pouvoirs r&#233;galiens de l'&#201;tat, l'acc&#233;l&#233;ration des &#233;changes &#233;conomiques et culturels, et la construction d'ensembles supranationaux. Mais le malheur est qu'apr&#232;s la disparition du syst&#232;me sovi&#233;tique, la d&#233;mocratie lib&#233;rale occidentale comme mod&#232;le n'est pas devenue un mod&#232;le en dehors de l'Occident, comme le souhaitait Fukuyama.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Norbert Elias, dans &lt;i&gt;La civilisation des m&#339;urs&lt;/i&gt; (1939), a d&#233;crit l'histoire d'un long processus de raffinement des comportements et de discipline des conduites conduisant, dans le monde occidental, &#224; un refoulement des manifestations de perte de contr&#244;le. Ce processus a un volet psychique : les normes de comportement sont int&#233;rioris&#233;es sur le mode de l'autodiscipline. Il a aussi un volet socio-politique ; l'&#201;tat et les institutions qui en d&#233;pendent jouent un r&#244;le d&#233;terminant. Elias insiste en particulier sur l'exacerbation des logiques civilisatrices &#224; la cour des monarques absolus (qu'il nomme &lt;i&gt;curialisation&lt;/i&gt;), ou encore sur le monopole de la violence l&#233;gitime revendiqu&#233; avec succ&#232;s par l'&#201;tat, qui impose aux individus le renoncement &#224; la brutalit&#233;. Il s'inspirait aussi du Malaise dans la civilisation (1930) de Freud, qui soulignait comment le processus de civilisation exacerbe la &#171; pulsion de mort &#187; qu'il cherche &#224; endiguer. Elias parle aussi d'&lt;i&gt;Entzivilisierung&lt;/i&gt;, de &#171; d&#233;civilisation &#187; : la civilisation porte en elle un risque de d&#233;civilisation. Si un jour cette tension pulsionnelle en venait &#224; se conjuguer avec un effondrement des institutions normatives et r&#233;gulatrices, avec l'&#233;branlement des routines et des rep&#232;res habituels, la d&#233;flagration serait potentiellement d&#233;vastatrice. Elias sait tr&#232;s bien de quoi il parle, parce qu'il l'a v&#233;cu lui-m&#234;me, dans sa chair, avec sa trag&#233;die familiale : l'&#233;chec de la R&#233;publique de Weimar (1918-1933) et sa dissolution qui a conduit au nazisme et &#224; la &#171; Solution finale &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la fin de la derni&#232;re Guerre mondiale, l'Occident a pacifi&#233; son espace g&#233;ographique. Les soci&#233;t&#233;s occidentales ont connu leurs p&#233;riodes les plus pacifiques. Durant les grands conflits comme les guerres et r&#233;volutions coloniales, la guerre du Vi&#234;t Nam, jusqu'aux guerres en Irak et &#224; l'intervention militaire en Afghanistan, l'Empire am&#233;ricain a cr&#233;&#233; et entretenu ces conflits loin de son espace g&#233;ographique. Il a &#233;t&#233; oblig&#233; de quitter l'Afghanistan car il n'&#233;tait pas capable d'emp&#234;cher les progr&#232;s des Talibans et pas davantage d'y &#171; instaurer la d&#233;mocratie &#187;. Les guerres en Irak ont laiss&#233; derri&#232;re elles un chaos grandissant, facteur potentiel de conflits sanglants. On pensait que l'empire am&#233;ricain avait atteint la limite interventionniste de sa superpuissance militaire. Certains pensaient que la guerre actuelle d&#233;clench&#233;e par les &#201;tats-Unis et Isra&#235;l en Iran montre les signes de la d&#233;cadence de l'imp&#233;rialisme occidental. Dans la perspective d'Elias, un grand risque de &#171; d&#233;civilisation &#187; susceptible de survenir est endog&#232;ne au processus de civilisation occidentale. Ce risque n'existe-t-il pas aussi en dehors de l'espace europ&#233;en ? Le syst&#232;me post-westphalien commence &#224; s'effacer. Apr&#232;s la derni&#232;re grande guerre, ce syst&#232;me &#171; r&#233;gulait &#187; et &#171; endiguait &#187; une possible violence g&#233;n&#233;ralis&#233;e &#224; l'&#233;chelle mondiale, bien qu'on ait ferm&#233; les yeux sur les nouveaux g&#233;nocides. Les grandes puissances nucl&#233;aires s'engageaient m&#234;me &#224; placer leurs armes sous contr&#244;le devant l'Assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale de l'ONU. Mais le syst&#232;me post-westphalien commence &#224; s'effacer, avec toutes ses institutions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans cette nouvelle situation mondiale que commence le g&#233;nocide &#224; Gaza. Les &#201;tats-Unis de Trump sont devenus les complices actifs de ce crime. Et les m&#233;dias ont occult&#233; et continuent encore &#224; occulter les informations. En revanche, la guerre de Gaza d&#233;clenche de grandes protestations, des manifestations, surtout en Occident. Bien entendu, la complicit&#233; &#224; l'&#233;gard du g&#233;nocide ne se limite pas &#224; l'Occident. Et sous le masque de la solidarit&#233; avec la cause palestinienne, le commerce isra&#233;lo-turc continue toujours. La Turquie d'Erdogan ne rompt pas avec ses relations avec l'&#201;tat d'Isra&#235;l. L'Azerba&#239;djan, un pays turcophone, est, apr&#232;s les &#201;tats-Unis, l'un des alli&#233;s les plus fid&#232;les d'Isra&#235;l. Son p&#233;trole continue d'&#234;tre achemin&#233; en Isra&#235;l via la Turquie malgr&#233; la soi-disant suspension de tout commerce entre Ankara et J&#233;rusalem. La Turquie est membre de l'OTAN depuis 1952, elle a une base militaire &#233;tats-unienne sur son sol et continue &#224; fournir des renseignements logistiques &#224; l'aviation isra&#233;lienne. &#192; l'image de l'Arabie saoudite en t&#234;te, qui est une monarchie absolue, un r&#233;gime th&#233;ocratique gouvern&#233; par le roi et selon la charia, aucun pays arabe n'a port&#233; secours &#224; Gaza. Aucun d'entre eux n'a engag&#233; la moindre initiative diplomatique d'envergure pour emp&#234;cher le g&#233;nocide. La Turquie comprise. Entre la Turquie, les pays arabes et Isra&#235;l, il y a toujours un compromis tacite sur la question palestinienne. Ils renforcent toujours leurs coop&#233;rations &#233;conomiques et militaires avec Tel-Aviv et Washington, et l'Afrique du Sud est la premi&#232;re &#224; avoir accus&#233; Isra&#235;l de g&#233;nocide devant la Cour internationale de Justice (CIJ)&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mehmet Aydin&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, &lt;i&gt;Le diff&#233;rend&lt;/i&gt;, Minuit, 1983, p. 11.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, &lt;i&gt;Le postmoderne expliqu&#233; aux enfants. Correspondance 1982-1985&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 1988, p. 23.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., p. 23-24.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Henri Bergson, &lt;i&gt;Les deux sources de la morale et de la religion&lt;/i&gt;, PUF, 1932 (r&#233;&#233;d. &#171; Quadrige &#187;, 2008), p. 159.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., p. 206.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, &lt;i&gt;Le postmoderne expliqu&#233; aux enfants&lt;/i&gt;, op. cit., p. 33.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, &lt;i&gt;L'enthousiasme. La critique kantienne de l'histoire&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, &lt;i&gt;L'inhumain. Causeries sur le temps&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 1988, p. 36.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jacob Taubes, &lt;i&gt;Eschatologie occidentale&lt;/i&gt;, &#201;ditions de l'&#233;clat, 2009 [1re &#233;d. &lt;i&gt;Abendl&#228;ndische Eschatologie&lt;/i&gt;, Berne, 1947], p. 239-242.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Primo Levi, &lt;i&gt;Si c'est un homme&lt;/i&gt; (1958), trad. Martine Schruoffeneger, Julliard, 1987, p. 135 et p. 60.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Karl Jaspers, &lt;i&gt;Die Schuldfrage&lt;/i&gt; (1946), trad. fr. &lt;i&gt;La Culpabilit&#233; allemande&lt;/i&gt;, Minuit, 1948.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cit&#233; par Nicolas Weill, &lt;i&gt;Heidegger et les Cahiers noirs. Mystique du ressentiment&lt;/i&gt;, CNRS &#201;ditions, 2018, p. 147 (GA 96, &lt;i&gt;R&#233;flexions XV&lt;/i&gt;, p. 37-38).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Histoire de la d&#233;cadence et de la chute de l'Empire romain&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul Val&#233;ry, &lt;i&gt;Regards sur le monde actuel&lt;/i&gt;, Gallimard, 1945, p. 24.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alain (&#201;mile Chartier), &lt;i&gt;Journal in&#233;dit 1937-1950&lt;/i&gt;, &#233;d. &#233;tablie et pr&#233;sent&#233;e par Emmanuel Blondel, &#201;quateurs, 2018, p. 416-423.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Edmund Husserl, &lt;i&gt;La Crise de l'humanit&#233; europ&#233;enne et la philosophie&lt;/i&gt; (conf&#233;rence de Vienne, 1935), trad. G&#233;rard Granel, Aubier, 1977, p. 78.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nicolas Beaupr&#233; et Florian Louis (dir.), &lt;i&gt;Histoire mondiale du XXe si&#232;cle&lt;/i&gt;, PUF, 2022, p. 15.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ga&#239;dz Minassian, &lt;i&gt;Les Sentiers de la victoire. Peut-on encore gagner une guerre ?&lt;/i&gt;, Alpha, coll. &#171; Histoire &#187;, 2020, p. 115.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Johann Chapoutot, &lt;i&gt;Comprendre le nazisme&lt;/i&gt;, Tallandier, 2018 (r&#233;&#233;d. 2020).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Section Archives et droits humains du Conseil international des archives : Conf&#233;rence</title>
		<link>https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1560</link>
		<guid isPermaLink="true">https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1560</guid>
		<dc:date>2026-04-05T15:33:14Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>ICA-SAHR, Ici_et_ailleurs</dc:creator>


		<dc:subject>a_la_une</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;La Section Archives et droits humains du Conseil international des archives (ICA-SAHR) vous invite &#224; sa prochaine conf&#233;rence du mardi 7 avril 2026 &#224; 16h00 (heure d'Europe centrale) Les dossiers des archives de l'UNRWA sur les familles de r&#233;fugi&#233;s palestiniens par Roger Hearn et Valeria Cetorelli R&#233;sum&#233;. En 1950-1951, l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les r&#233;fugi&#233;s de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA - l'agence de l'ONU d&#233;di&#233;e aux r&#233;fugi&#233;s palestiniens) a men&#233; (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=111" rel="tag"&gt;a_la_une&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La Section Archives et droits humains du Conseil international des archives (ICA-SAHR) vous invite &#224; sa prochaine conf&#233;rence du mardi 7 avril 2026 &#224; 16h00 (heure d'Europe centrale)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les dossiers des archives de l'UNRWA sur les familles de r&#233;fugi&#233;s palestiniens par Roger Hearn et Valeria Cetorelli&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;sum&#233;. En 1950-1951, l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les r&#233;fugi&#233;s de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA - l'agence de l'ONU d&#233;di&#233;e aux r&#233;fugi&#233;s palestiniens) a men&#233; un recensement afin d'enregistrer les personnes ayant perdu leur habitation et leurs moyens de subsistance &#224; la suite de la guerre de 1948 en Palestine &#8211; connue en arabe sous le nom de la Nakba, la catastrophe. Depuis lors, l'agence pr&#233;serve et tient &#224; jour les dossiers familiaux des r&#233;fugi&#233;s palestiniens enregistr&#233;s. Ces dossiers couvrent d&#233;sormais jusqu'&#224; cinq g&#233;n&#233;rations et documentent la composition familiale, les lieux d'origine en Palestine avant 1948, les circonstances du d&#233;placement et les &#233;v&#233;nements marquants de la vie des personnes d&#233;plac&#233;es jusqu'&#224; nos jours. La num&#233;risation de tous les dossiers a &#233;t&#233; achev&#233;e en 2025, apr&#232;s le sauvetage de ceux qui avaient &#233;t&#233; stock&#233;s &#224; Gaza apr&#232;s le d&#233;but des hostilit&#233;s et le transfert de ceux de J&#233;rusalem-Est &#224; Amman, en raison des lois interdisant l'UNRWA vot&#233;es par le Parlement isra&#233;lien. La num&#233;risation du contenu des dossiers a r&#233;cemment commenc&#233; gr&#226;ce &#224; un flux de travail semi-automatis&#233; avec supervision humaine. Les documents num&#233;riques obtenus seront archiv&#233;s dans un syst&#232;me de pr&#233;servation num&#233;rique et rendus accessibles via une interface en ligne d&#233;velopp&#233;e conform&#233;ment aux meilleures normes de cybers&#233;curit&#233;. En cas de r&#232;glement politique, la pr&#233;servation num&#233;rique et l'accessibilit&#233; des archives seront essentielles pour promouvoir les droits des r&#233;fugi&#233;s palestiniens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Roger Hearn est actuellement directeur des secours et des services sociaux &#224; l'UNRWA et affili&#233; &#224; l'&#201;cole de sant&#233; mondiale de l'Universit&#233; de Copenhague. Il a occup&#233; des postes de direction au sein des Nations unies et de plusieurs organisations non gouvernementales internationales dans des pays touch&#233;s par des conflits, notamment la Syrie, le territoire palestinien occup&#233;, le Timor oriental et le Mozambique. En tant que directeur r&#233;gional pour le Moyen-Orient et l'Eurasie chez Save the Children, il a supervis&#233; des op&#233;rations humanitaires dans 19 pays, dont la R&#233;ponse r&#233;gionale pour la Syrie, dot&#233;e d'un budget d'un demi-milliard de dollars. Il a &#233;galement &#233;t&#233; directeur de terrain de l'UNRWA en Syrie, dirigeant la plus importante agence humanitaire pr&#233;sente dans le pays, avant et pendant les premi&#232;res phases du conflit. Roger Hearn a auparavant travaill&#233; comme directeur r&#233;gional pour CARE International et comme chercheur principal &#224; l'Organisation mondiale de la Sant&#233; (OMS). Il s'int&#233;resse depuis longtemps au maintien de la paix ; il a notamment travaill&#233; avec l'Administration transitoire des Nations unies au Timor oriental (ATNUTO) et men&#233; des recherches doctorales sur le maintien de la paix en Afrique australe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Valeria Cetorelli travaille &#224; l'UNRWA depuis 2018, o&#249; elle occupe actuellement le poste de directrice adjointe des secours et des services sociaux. Auparavant, elle &#233;tait responsable du d&#233;partement de l'enregistrement et de l'&#233;ligibilit&#233; des r&#233;fugi&#233;s. Titulaire d'un doctorat en d&#233;mographie de la London School of Economics (LSE), elle poss&#232;de une vaste exp&#233;rience dans l'utilisation des donn&#233;es, de l'innovation num&#233;rique et de la recherche appliqu&#233;e pour orienter les politiques d'aide humanitaire et de d&#233;veloppement, et promouvoir les droits humains et la justice internationale pour les populations touch&#233;es par les conflits et les personnes d&#233;plac&#233;es. Elle a dirig&#233; d'importantes &#233;quipes multidisciplinaires, g&#233;r&#233; des programmes complexes dot&#233;s de budgets de plusieurs millions de dollars et mis en &#339;uvre des r&#233;formes op&#233;rationnelles &#224; fort impact. Avant de rejoindre l'UNRWA, elle a travaill&#233; comme statisticienne d&#233;mographique &#224; la Commission &#233;conomique et sociale des Nations unies pour l'Asie occidentale (CESAO) et comme charg&#233;e de recherche au Centre pour le Moyen-Orient de la LSE et au Centre Johns Hopkins pour la r&#233;ponse aux r&#233;fugi&#233;s et aux catastrophe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La s&#233;ance sera mod&#233;r&#233;e par Paul Dudman, membre du comit&#233; directeur de la Section.&lt;br class='autobr' /&gt;
La pr&#233;sentation sera en anglais. La traduction automatique des sous-titres sera disponible. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour vous inscrire, veuillez cliquer sur le lien suivant :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;&#034;&gt;https://us02web.zoom.us/webinar/register/WN_bBixfDSBTsag3iPy3rDQIA&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s votre inscription, vous recevrez un e-mail de confirmation contenant des informations sur la fa&#231;on de rejoindre la r&#233;union.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette conf&#233;rence sera enregistr&#233;e et publi&#233;e sur la cha&#238;ne &lt;a href=&#034;&#034;&gt;Youtube de l'ICA&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#192; l'insu de mon plein gr&#233;</title>
		<link>https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1559</link>
		<guid isPermaLink="true">https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1559</guid>
		<dc:date>2026-04-03T19:53:30Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Joan Derch</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;&#171; Ma s&#339;ur m'a r&#233;veill&#233; en rentrant &#224; la maison. J'avais une migraine et une douleur dans le dos, comme un muscle froiss&#233; ; je savais pourquoi : je pensais trop aux femmes nues. &#187; (John Fante, La route de Los Angeles (1985) &lt;br class='autobr' /&gt;
1- Diplomatie : &#233;vitons les prises de bec avec les Ouzbeks. &lt;br class='autobr' /&gt;
2- Avez-vous vu (de vos yeux vu) le trou de la S&#233;curit&#233; sociale ? On en voit le fond ? &lt;br class='autobr' /&gt;
3- &#171; On ne dissout pas un soul&#232;vement &#187; - c'est vrai, &#231;a, on l'&#233;crase, on le noie dans le sang. &lt;br class='autobr' /&gt;
4- Principe de (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#171; Ma s&#339;ur m'a r&#233;veill&#233; en rentrant &#224; la maison. J'avais une migraine et une douleur dans le dos, comme un muscle froiss&#233; ; je savais pourquoi : je pensais trop aux femmes nues. &#187; (John Fante, &lt;i&gt;La route de Los Angeles&lt;/i&gt; (1985)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;1- &lt;i&gt;Diplomatie&lt;/i&gt; : &#233;vitons les prises de bec avec les Ouzbeks.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2- Avez-vous vu (de vos yeux vu) le trou de la S&#233;curit&#233; sociale ? On en voit le fond ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3- &#171; On ne dissout pas un soul&#232;vement &#187; - c'est vrai, &#231;a, on l'&#233;crase, on le noie dans le sang.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4- &lt;i&gt;Principe de proportionnalit&#233; des peines&lt;/i&gt; : plus les peines frappant les Muslims accus&#233;s de viol seront alourdies, plus celles qui sanctionnent les flics accus&#233;s d'homicide seront all&#233;g&#233;es. Les juges suivent le mouvement. Beccaria n'avait rien vu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5- Dans les campagnes fran&#231;aises, les bo&#238;tes &#224; livres sont plut&#244;t des cabanes. Logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6- &#202;tres m&#233;chant, plus ou moins, est &#224; la port&#233;e de tout le monde. Mais &#234;tre &lt;i&gt;mauvais&lt;/i&gt;, carr&#233;ment mauvais, c'est autre chose. Cela demande un vrai talent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7- &lt;i&gt;Conversations d'ambiance&lt;/i&gt; &#8211; comme on diffuse de la musique d'ambiance dans les salles d'attente des dentistes. Peu importe de quoi l'on parle &#8211; l'important, ce sont les d&#233;bris de phrases qui entretiennent la bonne humeur et la cordialit&#233; - &#171; l&#224;, je suis bien d'accord avec vous... &#187;, etc. Il y a des gens dont c'est le m&#233;tier, et qui l'exercent consciencieusement &#8211; faire de la conversation d'ambiance aux grands vieillards, aux malades chroniques, aux handicap&#233;s...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8- &lt;i&gt;Marketing&lt;/i&gt; : on pourrait se tailler un beau succ&#232;s &#224; publier une anthologie des plus belles lettres de rupture de l'histoire de l'humanit&#233;. Gros boulot de recherche, mais heureuse fa&#231;on de sortir de l'anonymat &lt;i&gt;par le haut&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9- &lt;i&gt;Un colossal paradoxe philosophique&lt;/i&gt; : d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, les jugements et les th&#233;ories que sont port&#233;s &#224; &#233;mettre non seulement les gens ordinaires mais les sp&#233;cialistes aussi sont &lt;i&gt;davantage fond&#233;s sur ce qu'ils ignorent que sur ce qu'ils savent&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10- Urgence de fabriquer et mettre en circulation une affiche annon&#231;ant, dans le style du Grand Ouest &#8211; celui des westerns &#8211; la &lt;i&gt;mise &#224; prix&lt;/i&gt; de la t&#234;te de l'ennemi du genre humain N&#176;1 &#8211; Trump (Donald) &#8211; ainsi que celle des membres de sa garde rapproch&#233;e &#8211; Rubio (Marco), Vance (James David) Hegseth (Pete), liste susceptible d'&#234;tre compl&#233;t&#233;e &#224; tout moment. Le montant de la mise &#224; prix sera fix&#233; par le Tribunal des peuples du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11- On prendra parfois davantage de plaisir &#224; trouver dans une bo&#238;te &#224; livres une curiosit&#233; grotesque et captivante qu'une raret&#233; bibliophilique. Exemple : &lt;i&gt;J'ai &#233;pous&#233; un l&#233;gionnaire&lt;/i&gt;, r&#233;cit, par Jacqueline Gervais-Goeffrey, Les &#201;ditions La Bruy&#232;re, 1993, exemplaire num&#233;rot&#233; (n&#176; 42).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12- On trouve parfois dans une bo&#238;te &#224; livres un ouvrage qui nous appara&#238;t comme un cadeau, &lt;i&gt;&#224; nous personnellement destin&#233;&lt;/i&gt;, d&#233;pos&#233; par un.e inconnu.e qui nous conna&#238;t bien et qui nous aime. Instant de gr&#226;ce, rarissime, par d&#233;finition. Exemple : &lt;i&gt;Le ma&#238;tre du haut-ch&#226;teau&lt;/i&gt;, de Philip K. Dick &#8211; tout neuf.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13- Toute existence v&#233;cue est parcourue d'une infinit&#233; de micro-traumatismes qui reviennent sans fin dans les moments de demi-veille, comme de petites blessures se r&#233;veillant. Le pouls s'acc&#233;l&#232;re, le c&#339;ur se met &#224; hurler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14- &lt;i&gt;Sabler ou sabrer le champagne&lt;/i&gt; ? Dans les deux cas, une expression de l'autre monde : il faut &#234;tre &#233;galement et incurablement con aussi bien pour ajouter du sable dans sa fl&#251;te de champagne que pour ouvrir une bouteille de vin p&#233;tillant au moyen d'un sabre. Il y a vraiment des jours sans, dans la fabrique des idiomatismes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15- L'id&#233;e serait de pers&#233;v&#233;rer &#224; fouiller dans les bo&#238;tes &#224; livres jusqu'&#224; ce qu'on y trouve un billet de banque oubli&#233;, servant de marque-page. De pr&#233;f&#233;rence une grosse coupure. A d&#233;faut, s'obstiner &#224; y fureter jusqu'&#224; son dernier souffle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16- Au th&#233;&#226;tre et au cin&#233;ma, tout le monde comprend que le com&#233;dien qui interpr&#232;te le r&#244;le de l'avare n'est pas n&#233;cessairement, lui-m&#234;me, un avare &#8211; qu'il est m&#234;me improbable qu'il en soit un du simple fait qu'il tient le r&#244;le principal dans &lt;i&gt;L'Avare&lt;/i&gt;, par pure co&#239;ncidence... Alors pourquoi le commun des mortels n'applique-il pas la m&#234;me r&#232;gle dans le domaine politique ? Il persiste en effet &#224; avoir du mal &#224; se persuader que celui qui y joue le r&#244;le du communiste, du socialiste, du d&#233;mocrate, du progressiste... n'est rien de tout &#231;a &#8211; juste un acteur, &lt;i&gt;playing his.her part&lt;/i&gt; ? (nb : exception notable &#224; cette r&#232;gle : celui.celle qui joue le r&#244;le du fasciste est bien, h&#233;las, un.e fasciste).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17- Ne jamais commencer &#224; se demander, quand on &#233;crit, si on ne risque pas de f&#226;cher quelqu'un. On n'&#233;crit pas pour se faire des amis. Ne pas m&#234;me se demander en premier lieu si ce qu'on &#233;crit est vrai &#8211; juste &lt;i&gt;si &#231;a vaut quelque chose&lt;/i&gt; : c'est la seule chose qui compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18- &lt;i&gt;Blagues&lt;/i&gt; &#8211; pourquoi faudrait-il que la blague soit toujours &lt;i&gt;fine&lt;/i&gt; ? Certains sujets (ou objets) r&#233;cusent la finesse, par eux-m&#234;mes, et convoquent la blague parfum&#233;e au cambouis. La blague peut &#234;tre graisseuse, et pas moins n&#233;cessaire pour autant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19- Devise des bouddhistes fran&#231;ais (version tib&#233;taine) : &#171; Un Ricard, sinon rien ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20- &lt;i&gt;D&#233;coloniaux professionnels&lt;/i&gt; : ils ont trouv&#233; leur position transcendantale, ils s'y accrochent, ils la g&#232;rent en rentiers, ils tirent &#224; vue sur tout ce qui s'en approche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Joan Derch&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Exhumer des &#171; jours heureux &#187; : le printemps ottoman de 1908</title>
		<link>https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1558</link>
		<guid isPermaLink="true">https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1558</guid>
		<dc:date>2026-03-29T11:50:53Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jeanne Ronceray</dc:creator>


		<dc:subject>a_la_une</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; Si un historien &#233;crivait un jour une histoire de la joie, il devrait consacrer un chapitre &#224; ce moment d'euphorie collective dans l'Empire &#187; &#233;crit Fran&#231;ois Georgeon dans Un printemps ottoman, ouvrage consacr&#233; &#224; la r&#233;volution jeune-turque de juillet 1908 dont les r&#233;percussions, des Balkans au Moyen-Orient, se sont &#233;tendues au-del&#224; de l'Empire. Quels &#233;taient les enjeux et le contexte historique en ces temps de nationalismes exacerb&#233;s et d'imp&#233;rialismes triomphants ? Quels &#233;taient les lieux (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=111" rel="tag"&gt;a_la_une&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_1061 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://ici-et-ailleurs.org/IMG/png/1.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L500xH777/1-e2ae4.png?1774786200' width='500' height='777' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si un historien &#233;crivait un jour une histoire de la joie, il devrait consacrer un chapitre &#224; ce moment d'euphorie collective dans l'Empire &#187; &#233;crit Fran&#231;ois Georgeon dans &lt;i&gt;Un printemps ottoman&lt;/i&gt;, ouvrage consacr&#233; &#224; la r&#233;volution jeune-turque de juillet 1908 dont les r&#233;percussions, des Balkans au Moyen-Orient, se sont &#233;tendues au-del&#224; de l'Empire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fran&#231;ois Georgeon, Un printemps ottoman. La r&#233;volution jeune-turque de 1908, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Quels &#233;taient les enjeux et le contexte historique en ces temps de nationalismes exacerb&#233;s et d'imp&#233;rialismes triomphants ? Quels &#233;taient les lieux qui ont conduit au sc&#233;nario r&#233;volutionnaire, en l'occurrence la Turquie d'Europe et Salonique, surnomm&#233;e la &#171; Kaaba de la libert&#233; &#187; ? Qui &#233;taient ses acteurs, sur place, dans les grandes &#233;coles, mais &#233;galement en exil, au Caire et plus encore &#224; Paris ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coup de force militaire qui a mis fin au r&#233;gime autocratique du sultan Abd&#252;lhamid a donn&#233; lieu &#224; des sc&#232;nes de liesse populaire sans pr&#233;c&#233;dent : musulmans, chr&#233;tiens et juifs s'embrassent aux cris de &#171; vive la libert&#233; ! &#187; Au c&#339;ur de l'&#233;t&#233;, les manifestants prennent possession des espaces publics : rues, places, jardins, esplanades et parvis des &#233;difices religieux. On organise des d&#233;fil&#233;s, des processions et des chants parmi lesquels r&#233;sonne La Marseillaise (ce qui n'a rien de surprenant, les leaders jeunes-turcs, surtout ceux en exil &#224; Paris, &#233;taient impr&#233;gn&#233;s des id&#233;es de 1789). Aux quatre coins de l'Empire, les discours et les d&#233;fil&#233;s s'encha&#238;nent, des devises sont brandies ou placard&#233;es dans toutes les langues, des cocardes ou des brassards rouges sont arbor&#233;s avec les mots &#171; libert&#233; &#187; et &#171; &#233;galit&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; J&#233;rusalem, o&#249; les lieux de culte sont ouverts aux repr&#233;sentants de toutes les religions, des discours sont improvis&#233;s en arabe, en turc et en h&#233;breu. &#192; Salonique, Auguste Sarrou, capitaine d'infanterie commandant de la gendarmerie en Mac&#233;doine assiste, interloqu&#233;, &#224; des sc&#232;nes de fraternisation jusqu'alors inconnues : &#171; Dans un d&#233;lire indescriptible, la r&#233;conciliation entre les races et les religions venait d'&#234;tre faite autour d'un immense drapeau rouge sur lequel on lisait en langue turque : &#8220;Vive la Constitution&#8221; &#187;. Les maquisards ont quitt&#233; leurs repaires, les ennemis d'hier se r&#233;concilient : &#171; Chaque chef de bande est port&#233; en triomphe, couvert de fleurs, au milieu d'une escorte d'officiers et de notables. Des discours enflamm&#233;s sont prononc&#233;s &#187;, les armes d&#233;pos&#233;es au &lt;i&gt;konak&lt;/i&gt; (palais du gouverneur) en signe de soumission. En l'espace de quelques jours, la censure est abolie, le droit d'opinion, d'expression, de r&#233;union et de libre circulation instaur&#233;. Les prisonniers politiques sont lib&#233;r&#233;s et les exil&#233;s regagnent leur pays, le retour des plus c&#233;l&#232;bres f&#234;t&#233; lors de nouveaux rassemblements. &#192; Istanbul et &#224; Salonique, des femmes se m&#234;lent aux manifestations et organisent des meetings. Du jamais vu !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#233;ros de ces folles journ&#233;es sont deux jeunes militaires, la veille encore inconnus du grand public : l'officier Enver bey, futur Enver pacha, dont l'ascension sera fulgurante, et le commandant Niyazi bey, d'origine albanaise, premier militaire &#224; avoir form&#233; un &#171; groupe arm&#233; clandestin &#187; (&#231;ete) et &#224; s'&#234;tre empar&#233; d'un important d&#233;p&#244;t d'armes. Sur certaines photographies, il appara&#238;t &#224; c&#244;t&#233; de sa mascotte, une biche qui l'accompagnait partout depuis l'&#233;poque du maquis. Niyazi bey sera tu&#233; en 1913 par des &#171; insurg&#233;s &#187; (&lt;i&gt;komitadji&lt;/i&gt;) albanais, &#224; Vlor&#235;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1062 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://ici-et-ailleurs.org/IMG/png/2.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L500xH459/2-104f0.png?1774786200' width='500' height='459' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_1063 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://ici-et-ailleurs.org/IMG/png/3.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L500xH346/3-58f42.png?1774786200' width='500' height='346' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Un printemps ottoman&lt;/i&gt;, &#171; ouvrage de synth&#232;se &#187; qui s'inscrit dans une histoire globale des r&#233;volutions, &#171; fruit d'une longue exp&#233;rience accumul&#233;e au fil des ans &#187;, se concentre sur la p&#233;riode allant de juillet 1908 &#224; ao&#251;t 1909, &#171; moment r&#233;volutionnaire &#187; par excellence, ponctu&#233; d'&#233;v&#233;nements : gr&#232;ves ouvri&#232;res d'une ampleur in&#233;dite, surtout dans les grandes villes portuaires (d&#232;s ao&#251;t 1908), pertes territoriales, notamment lors de l'annexion de la Bosnie-Herz&#233;govine par l'Autriche-Hongrie (octobre 1908) qui conduit &#224; un boycott tr&#232;s suivi (navires de la Lloyd non d&#233;charg&#233;s, fez de fabrication autrichienne arrach&#233;s aux passants et pi&#233;tin&#233;s). L'ann&#233;e suivante, le 13 avril 1909, une insurrection &#233;clate dans la capitale ottomane, appel&#233;e &#171; tentative de contre-r&#233;volution &#187;, qui rassemble tous les m&#233;contents et met en danger le r&#233;gime constitutionnel. Sa r&#233;pression, gr&#226;ce &#224; l'intervention de l'arm&#233;e de Mac&#233;doine, conduit &#224; la destitution du sultan Abd&#252;lhamid, &#224; l'intronisation de son fr&#232;re cadet, Mehmed V Re&#351;ad, puis &#224; l'exil du sultan d&#233;chu, &#224; Salonique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain de l'insurrection, le 14 avril, dans la riche province de Cilicie, d&#233;butent des massacres d'Arm&#233;niens. Pour r&#233;tablir l'ordre, des contingents militaires sont d&#233;ploy&#233;s sur place, mais en leur pr&#233;sence, les violences ne font que d&#233;cupler. Adana et sa r&#233;gion sont &#224; feu et &#224; sang, situation d'horreur d&#233;crite par l'&#233;crivaine Zabel Essayan dans un ouvrage majeur, traduit en fran&#231;ais sous le titre &lt;i&gt;Dans les ruines&lt;/i&gt;, mentionn&#233; par Fran&#231;ois Georgeon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En exergue d'&lt;i&gt;Un printemps ottoman&lt;/i&gt;, il cite &#233;galement une autre grande femme de lettres, Svetlana Alexievitch, qui &#233;crit dans &lt;i&gt;La Fin de l'Homme rouge ou le temps du d&#233;senchantement&lt;/i&gt; : &#171; Une &#233;poque heureuse ! On croyait que la libert&#233; allait commencer le lendemain, litt&#233;ralement le lendemain. &#192; partir de rien, de nos d&#233;sirs (&#8230;). Ils &#233;taient tous ivres de la libert&#233;, mais ils n'&#233;taient pas pr&#233;par&#233;s &#224; la libert&#233;. &#187; Effectivement, apr&#232;s l'ivresse, les premiers signes de d&#233;grisement apparaissent, des fractures et des d&#233;saccords voient le jour. Rapidement, le projet de &#171; nation ottomane &#187; se heurte &#224; un malentendu : les musulmans veulent l'&#233;galit&#233; tout en conservant leur statut de &#171; nation dominante &#187;. Quant aux chr&#233;tiens et aux juifs, ils r&#233;clament aussi l'&#233;galit&#233;, mais exigent le maintien des acquis et des sp&#233;cificit&#233;s de leurs millet (communaut&#233;s non musulmanes de Gens du Livre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une sorte de &#171; portrait-robot &#187; des principaux hommes forts du Comit&#233; union et progr&#232;s (CUP), de 1908 et, pour la plupart, jusqu'en 1918, est particuli&#232;rement r&#233;v&#233;lateur : la plupart sont musulmans et patriotes, 85 % d'entre eux sont des hommes de l'Ouest, issus des r&#233;gions les plus d&#233;velopp&#233;es de l'Empire, n'ayant aucune exp&#233;rience de l'Anatolie orientale ni des provinces arabes. Autres caract&#233;ristiques, ils sont fonci&#232;rement &#233;litistes, adeptes du positivisme et partisans de th&#232;ses de Gustave Le Bon sur la foule et son irrationnalit&#233;. Ils sont d&#233;termin&#233;s &#224; prot&#233;ger l'int&#233;grit&#233; des territoires ottomans menac&#233;s, y compris par les armes, et &#224; moderniser l'Empire pour en faire &#171; le Japon du Moyen-Orient &#187; (la guerre russo-japonaise et la d&#233;faite inflig&#233;e &#224; l'ennemi h&#233;r&#233;ditaire, la Russie, per&#231;ue comme la preuve que l'Occident n'est pas invincible et n'a pas le monopole du &#171; progr&#232;s &#187;). Partisans du lib&#233;ralisme &#233;conomique, ils se m&#233;fient du socialisme et se rangent du c&#244;t&#233; des patrons lors des grandes gr&#232;ves, accusant les ouvriers de faire passer leurs int&#233;r&#234;ts personnels avant ceux de la nation. En d'autres termes, la r&#233;volution jeune-turque, advenue gr&#226;ce &#224; une extraordinaire mobilisation populaire, a pris des allures de &#171; r&#233;volution bourgeoise &#187;, profitant &#224; une classe moyenne &#233;duqu&#233;e dans les grandes villes. Le foss&#233; ne cessera de se creuser entre cette &#233;lite et le peuple, tenu pour fanatique et ignorant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre aspect r&#233;v&#233;l&#233; au fil des pages, on voit poindre chez les Jeunes Turcs un &#171; proto nationalisme turc &#187; appel&#233; &#224; s'amplifier et &#224; perdurer, y compris apr&#232;s la proclamation de la R&#233;publique. En 1908, l'objectif est la pr&#233;pond&#233;rance de l'&#233;l&#233;ment turc musulman &#224; la Chambre, au d&#233;triment des non-musulmans, mais aussi des Arabes, des Kurdes et des Albanais : &#171; Paradoxalement, en promouvant une forme moderne de parlementarisme, la r&#233;volution jeune-turque aboutit &#224; faire des communaut&#233;s des minorit&#233;s &#187; (ce mot, &#171; minorit&#233; &#187;, jusqu'alors peu usit&#233;). Concr&#232;tement, les communaut&#233;s grecque, arm&#233;nienne et juive, les plus dynamiques au niveau &#233;conomique et social, se retrouvent politiquement au second plan. Paradoxalement encore, ces communaut&#233;s ont l'habitude des &#233;lections, qu'elles tiennent dans le cadre de leurs propres &lt;i&gt;millet&lt;/i&gt;, contrairement aux musulmans, &#233;lectorat difficile &#224; mobiliser, largement analphab&#232;te, peu motiv&#233;, m&#233;fiant, ce que l'un d'entre eux, dans la r&#233;gion de Smyrne (Izmir), confie &#224; un observateur am&#233;ricain : &#171; Les &#233;lections, c'est bien pour les chr&#233;tiens, pas pour nous. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derni&#232;re particularit&#233;, qui sera lourde de cons&#233;quences, les Unionistes d&#233;cident d'agir dans l'ombre, &#224; huis-clos. Parmi eux, une figure va rapidement se distinguer, Mehmed Talat bey, employ&#233; du bureau du t&#233;l&#233;graphe de Salonique, un des fondateurs de la &#171; Soci&#233;t&#233; ottomane de la libert&#233; &#187;, membre de la loge ma&#231;onnique Macedonia Risorta (Mac&#233;doine ressuscit&#233;e) : &#171; Par son charme, son intr&#233;pidit&#233; et son profond attachement pour la cause &#187;, Talat a tr&#232;s t&#244;t b&#233;n&#233;fici&#233; d'une &#171; position particuli&#232;re &#187;, &#233;crit son biographe dans &lt;i&gt;L'autre fondateur de la Turquie moderne&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hans-Lukas Kieser, Talaat pacha. L'autre fondateur de la Turquie moderne, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les membres du Comit&#233; entretiennent un go&#251;t du secret et une culture de la conspiration, avec une tendance &#224; voir en l'opposant un tra&#238;tre, soit autant d'&#233;l&#233;ments propices &#224; l'instauration d'un nouveau despotisme, a fortiori en cas d'alliance entre le Comit&#233; et l'arm&#233;e. Or, Enver compte parmi les hommes qui ont un pied dans les deux camps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La suite est connue : promulgation de la loi martiale, nouvelles &#233;lections parlementaires largement truqu&#233;es et surnomm&#233;es &#171; les &#233;lections du gros b&#226;ton &#187;, instauration d'une dictature, entr&#233;e en guerre aux c&#244;t&#233;s de la Triple-Alliance, g&#233;nocide des Arm&#233;niens, d&#233;faite ottomane, d&#233;mission et fuite des chefs de file unionistes, dont le trio : Talat pacha, ex-grand vizir, Enver pacha, ex-ministre de la Guerre et g&#233;n&#233;ralissime, Cemal pacha, ex-ministre de la Marine et gouverneur de Syrie, hommes qu'un photographe d'origine arm&#233;nienne a qualifi&#233; de &#171; poign&#233;e de brigands d'extraction inconnue &#187; ayant commis &#171; des atrocit&#233;s inou&#239;es&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gr&#233;goire (Kevork) Abdullah, Le Kaiser rouge, 1919, brochure publi&#233;e au (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces hommes qui, en 1908, avaient jur&#233; de sauver l'Empire, laissent derri&#232;re eux un champ de ruines. L'Empire est ray&#233; de la carte. &#171; &#192; dix ans d'intervalle &#8211; &#8220;la d&#233;cennie la plus longue&#8221; &#8211; la r&#233;volution jeune-turque appara&#238;t comme un songe. &#187; En Turquie, pays concern&#233; au premier chef, celle-ci a &#233;t&#233; longtemps oubli&#233;e, la R&#233;publique fond&#233;e par Mustafa Kemal, en 1923, l'occultant et la minimisant, pour mieux affirmer son propre caract&#232;re r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1908, une nouvelle classe &#233;mergeante, rejetant son pass&#233; ottoman, avait d&#233;cid&#233; de faire table rase : &#171; Tout raser, syst&#232;me politique, id&#233;es, coutumes et m&#234;me populations &#8211; d'o&#249; &#8220;l'ing&#233;nierie ethnique&#8221; et le g&#233;nocide des Arm&#233;niens. &#187; Mais cette volont&#233; de table rase est all&#233;e plus loin encore sous la R&#233;publique : pas un des mots scand&#233;s &#224; pleins poumons par des foules en liesse (&#171; libert&#233;, &#233;galit&#233;, justice, fraternit&#233; &#187;) n'a &#233;t&#233; retenu dans les principes de l'id&#233;ologie k&#233;maliste dite des &#171; Six fl&#232;ches &#187; : r&#233;publicanisme, la&#239;cisme, nationalisme, populisme, &#233;tatisme et r&#233;volutionnisme (six vocables, &#171; produits de plumes bureaucratiques &#187;). Mais &#171; cette libert&#233; &#187;, comme l'a soulign&#233; l'historien turc Zafer Toprak (1946-2023), &#224; qui &lt;i&gt;Un printemps ottoman&lt;/i&gt; est d&#233;di&#233;, est &#171; le maillon faible &#187; de la R&#233;publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oubli&#233;e la r&#233;volution jeune-turque et, bien &#233;videmment, l'&#233;pisode qui s'est d&#233;roul&#233; &#224; Salonique, ville natale de Mustafa Kemal, au cours duquel il avait jur&#233; sur le Coran et le r&#233;volver &#171; d'ob&#233;ir &#224; la Constitution, de d&#233;fendre la libert&#233; de la patrie et de soutenir le Comit&#233; &#187;. D'autant que dix-huit ans plus tard, les anciens cadres de ce m&#234;me Comit&#233; ont &#233;t&#233; liquid&#233;s au terme d'un proc&#232;s exp&#233;ditif les accusant d'&#234;tre impliqu&#233;s dans un pr&#233;tendu complot d'assassinat visant Mustafa Kemal. Parmi les condamn&#233;s &#224; mort, deux figures majeures, elles aussi originaires de Salonique : Cavid bey, brillant &#233;conomique, nomm&#233; ministre des Finances en 1909 qui s'&#233;tait oppos&#233; &#224; l'alliance germano-ottomane, d&#233;missionnant de son poste, et le docteur N&#226;z&#305;m, un des planificateurs du g&#233;nocide, membre du bureau politique de l'Organisation sp&#233;ciale (groupe paramilitaire qui recrutait ses ex&#233;cutants parmi des criminels de droit commun ainsi qu'au sein de tribus tcherkesses et kurdes). Leur ex&#233;cution par pendaison, le m&#234;me jour (26 ao&#251;t 1926), &#224; Ankara, d&#233;montre qu'il fallait, une fois de plus, faire table rase du pass&#233;, sans faire de quartier ni s'embarrasser d'un quelconque distinguo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les pays successeurs de l'Empire ottoman, l'importance de juillet 1908 n'a pas &#233;t&#233; mieux trait&#233;e. En France, il faut dire qu'aux yeux de l'opinion publique, l'image tr&#232;s n&#233;gative des Jeunes Turcs tient au fait qu'ils s'&#233;taient alli&#233;s &#224; l'Allemagne et que leur nom est associ&#233; au g&#233;nocide, jetant ainsi un discr&#233;dit sur toute la d&#233;cennie, y compris la r&#233;volution de 1908.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la presse fran&#231;aise, certains &#233;v&#233;nements avaient pourtant fait la une des journaux, notamment lors des massacres d'Arm&#233;niens perp&#233;tr&#233;s sous le r&#232;gne d'Abd&#252;lhamid, celui-ci devenu &#171; une sorte d'ennemi public num&#233;ro un &#187; (surnomm&#233; &#171; le sultan rouge &#187;, &#171; le grand saigneur &#187;), ce qui, en un sens, &#171; &#233;tait bien utile quand il s'agissait de faire oublier les guerres coloniales &#187; (conqu&#234;te du Soudan et annexion de Madagascar &#224; la m&#234;me p&#233;riode). Il est aussi rappel&#233; que parmi les puissances europ&#233;ennes &#224; avoir r&#233;alis&#233; d'importants b&#233;n&#233;fices dans l'Empire ottoman, la France arrivait en t&#234;te (de 85 millions de francs d'investissements en 1881, on passe &#224; 511 millions peu avant la r&#233;volution jeune-turque). Ses secteurs &#233;taient la Banque imp&#233;riale ottomane, la R&#233;gie des tabacs (une des principales richesses agricoles de l'Empire), les mines de charbon et les travaux publics (am&#233;nagements portuaires, lignes de chemin de fer, transports). Autres preuves d'une emprise accrue de l'Occident, la multiplication des postes consulaires et la prolif&#233;ration des &#233;coles, pour la plupart ouvertes par des ordres religieux. Et l&#224; encore, les &#233;tablissements scolaires fran&#231;ais &#233;taient les plus nombreux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, en 1920, la Soci&#233;t&#233; des Nations a octroy&#233; &#224; la France un mandat en Syrie et au Liban, anciennes provinces ottomanes de longue date convoit&#233;es. Celles-ci comprenaient les riches terres de Cilicie o&#249; s'&#233;taient d&#233;roul&#233;s, comme d&#233;j&#224; mentionn&#233;s, les massacres d'Arm&#233;niens en avril 1909. Dix ans plus tard, des rescap&#233;s du g&#233;nocide y sont retourn&#233;s croyant b&#233;n&#233;ficier de la protection des autorit&#233;s fran&#231;aises, mais le r&#233;pit a &#233;t&#233; de courte dur&#233;e. En 1921, dans le cadre d'un accord sign&#233; avec les forces nationalistes turques, dirig&#233;es par Mustafa Kemal, fin strat&#232;ge, la France a accept&#233; le retrait de ses troupes en Cilicie, obtenant en retour la consolidation de ses int&#233;r&#234;ts au Liban et en Syrie. En l'espace de deux mois, la r&#233;gion s'est vid&#233;e de ses habitants chr&#233;tiens&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le g&#233;n&#233;ral Duffieux, &#224; la t&#234;te de la division de Cilicie, &#233;crit au sujet de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet &#233;pisode a pr&#233;figur&#233; ce que les Grecs appellent &#171; la Grande Catastrophe &#187; : en 1923, une convention sign&#233;e entre Ath&#232;nes et Ankara, ent&#233;rin&#233;e par le trait&#233; de Lausanne, a conduit &#224; un gigantesque &#233;change obligatoire de populations au cours duquel pr&#232;s d'un million et demi de chr&#233;tiens r&#233;sidant dans les limites de la nouvelle Turquie, &#224; l'exception des Grecs install&#233;s &#224; Istanbul avant 1918, sont contraints de partir. De l'autre c&#244;t&#233; de la mer &#201;g&#233;e, environ un demi-million de musulmans, except&#233;s ceux de Thrace occidentale, connaissent le m&#234;me sort. L'objectif des n&#233;gociateurs du trait&#233; &#233;tait d'assurer &#224; la Gr&#232;ce et &#224; la Turquie r&#233;publicaine une homog&#233;n&#233;it&#233; ethnique &#224; l'int&#233;rieur de leurs fronti&#232;res nationales, et cette volont&#233; de &#171; d&#233;senchev&#234;trer les populations &#187;, qui n'avaient pas voix au chapitre, a &#233;t&#233; mise &#224; ex&#233;cution, de part et d'autre, en un temps record.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les grandes puissances europ&#233;ennes, dont la Grande-Bretagne et la France, ont largement applaudi les r&#233;formes d&#233;cr&#233;t&#233;es par Mustafa Kemal, n&#233; en 1881, comme Enver, tous deux avaient 27 ans lors de la r&#233;volution jeune-turque. Aujourd'hui encore, on salue l'&#233;mancipation de la femme (&#224; qui le droit de vote est octroy&#233; en 1934), voire la &#171; la&#239;cit&#233; &#187; &#8211; ce qui est bien mal conna&#238;tre la &#171; la&#239;cit&#233; turque &#187;, le traitement r&#233;serv&#233; aux non musulmans, mais aussi aux musulmans non turcs comme aux musulmans non sunnites (les al&#233;vis notamment). Concernant l'europ&#233;anisation &#224; marche forc&#233;e du pays, elle a aussi &#233;t&#233; salu&#233;e, sans se soucier ou avoir la moindre id&#233;e des bouleversements engendr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de l'adoption de l'alphabet latin et d'une vaste &#171; purification &#187; de la langue, en l'espace de dix-huit mois, les caract&#232;res arabes disparaissent de l'espace public : journaux, revues, livres (les &#233;diteurs somm&#233;s de liquider leurs stocks), mais aussi enseignes, affiches, pancartes, etc. Parmi ceux attentifs &#224; un tel bouleversement, Erich Auerbach, recrut&#233; par l'universit&#233; d'Istanbul, en 1936, pour diriger sa facult&#233; de lettres. Destitu&#233; par l'administration nazie de son poste &#224; l'universit&#233; de Marburg, farouchement oppos&#233; au nationalisme, y compris &#224; celui &#171; fanatiquement anti-traditionnel &#187; de son pays d'accueil, il &#233;crit &#224; Walter Benjamin : &#171; On a jet&#233; par-dessus bord toutes les traditions et l'on veut &#233;difier &#224; l'europ&#233;enne un &#201;tat absolument turc national rationalis&#233;. Cela va tr&#232;s vite, comme en un songe ou un conte, presque plus personne ne sait l'arabe ou le persan, et m&#234;me les textes turcs du si&#232;cle dernier deviennent rapidement incompr&#233;hensibles. &#187; Et dans une seconde lettre, d&#233;but 1937 : &#171; La r&#233;forme linguistique a r&#233;ussi &#224; faire en sorte qu'aucun habitant de moins de 25 ans ne puisse comprendre aucun texte religieux, litt&#233;raire et philosophique datant de plus de dix ans&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Figure de l'exil. Cinq lettres d'Erich Auerbach &#224; Walter Benjamin &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Quatre d&#233;cennies apr&#232;s Auerbach, Jean Genet qui, sensible au support de l'&#233;criture, remarquera combien la substitution, d&#233;cr&#233;t&#233;e par Mustafa Kemal, dans &#171; sa fureur d'europ&#233;aniser la Turquie &#187;, de remplacer le mouvement de la main et des yeux, de la droite vers la gauche, par le mouvement inverse, avait d&#251; entra&#238;ner &#171; une sorte d'ankylose de la pens&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean Genet, texte intitul&#233; &#171; La lumi&#232;re et l'ombre &#187;, feuillets &#233;crits vers (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ironie de l'histoire, un si&#232;cle apr&#232;s la proclamation de la R&#233;publique turque, on assiste &#224; une vaste politique de r&#233;habilitation de l'Empire ottoman, recourant volontiers &#224; des raccourcis et &#224; des r&#233;&#233;critures de l'histoire, engouement auquel certains ont donn&#233; un nom : &#171; ottomania &#187;. Il fait flor&#232;s dans des discours du pr&#233;sident Recep Tayyip Erdo&#287;an et de membres de son parti, il donne &#233;galement lieu &#224; quantit&#233; de publications, d'&#233;missions et de s&#233;ries t&#233;l&#233;vis&#233;es. Parmi celles-ci, &lt;i&gt;Abd&#252;lhamid, le dernier empereur&lt;/i&gt;, gros succ&#232;s commercial en Turquie comme &#224; l'international, avec pour objectif : la r&#233;habilitation du dernier grand sultan calife. Exit le r&#232;gne autocratique d'Abd&#252;lhamid, sa police secr&#232;te et son r&#233;seau d'espions qui comptaient parmi les aspects les plus ha&#239;s de son r&#233;gime. Dans la s&#233;rie, financ&#233;e par le service public, le sultan appara&#238;t sous les traits d'un souverain assailli de complots ourdis &#224; l'&#233;tranger, mais aussi foment&#233;s par certains de ses sujets, des non musulmans surtout, juifs en particulier&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; &#192; la t&#233;l&#233;vision turque, un sultan de propagande &#187;, Courrier international, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les domaines qui ont connu leur &#226;ge d'or &#224; la fin de l'Empire ottoman, pr&#233;cis&#233;ment quand le sultan Abd&#252;lhamid a &#233;t&#233; contraint de r&#233;tablir la Constitution, la presse &#233;crite, en ligne de mire des autorit&#233;s AKP (Parti de la justice et du d&#233;veloppement), surtout depuis la grande purge de 2016. L'explosion journalistique de l'apr&#232;s-juillet 1908 avait &#233;t&#233; impressionnante, dans la capitale ottomane et les grandes villes, telle J&#233;rusalem (avec 16 journaux en arabe, 5 en h&#233;breu, 3 en ladino et un en grec), mais aussi dans les provinces recul&#233;es. Au total, en moins d'un an, pas moins de 377 feuilles p&#233;riodiques, dans toutes les langues de l'Empire, avaient vu le jour.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1064 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://ici-et-ailleurs.org/IMG/png/6.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L500xH386/6-bd1e0.png?1774786200' width='500' height='386' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La presse satirique avait &#233;galement connu un essor spectaculaire, humoristes et caricaturistes s'en donnant &#224; c&#339;ur joie dans les colonnes de nouveaux journaux : &lt;i&gt;Karag&#246;z&lt;/i&gt; (&#171; &#339;il Noir &#187;, le c&#233;l&#232;bre th&#233;&#226;tre d'ombres), &lt;i&gt;Davul&lt;/i&gt; (Le Tambour), &lt;i&gt;Kalem&lt;/i&gt; (La Plume) comme ici avec ce dessin d'un vieux &#171; jeune-turc &#187; (le 18 septembre 1908). Dans la Turquie d'Erdo&#287;an, en revanche, les caricaturistes ont int&#233;r&#234;t &#224; r&#233;fl&#233;chir &#224; deux fois. Dernier &#233;pisode en date, &#233;t&#233; 2025, le journal &lt;i&gt;Leman&lt;/i&gt;, dont quatre dessinateurs ont &#233;t&#233; violemment arr&#234;t&#233;s, les locaux assaillis par des nationalistes et islamistes hurlant au &#171; blasph&#232;me &#187; et appelant &#224; &#171; la vengeance &#187; pour une suppos&#233;e repr&#233;sentation du Proph&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, comme l'&#233;crit Fran&#231;ois Georgeon dans des articles pionniers sur &#171; le rire dans l'Empire ottoman &#187;, rien de bien nouveau : la r&#233;volution de Mustafa Kemal, &#171; s&#233;rieuse &#187;, se m&#233;fiait de la force subversive du comique et du rire. Hors de question de se moquer des r&#233;formes, dont la loi sur le couvre-chef, pourtant beau sujet pour les humoristes, la casquette et les chapeaux &#224; l'europ&#233;enne ayant remplac&#233; le fez et le turban, coiffes jug&#233;es r&#233;trogrades, &#171; ennemies du progr&#232;s et de la civilisation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fran&#231;ois Georgeon, &#171; Rire dans l'Empire ottoman ? &#187;, L'Humour en Orient, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Cette loi, qui peut para&#238;tre anecdotique, pr&#234;tait d'autant moins &#224; rire qu'elle fut appliqu&#233;e avec une telle s&#233;v&#233;rit&#233; qu'elle a conduit &#224; des arrestations et &#224; des condamnations &#224; mort par les tribunaux de l'ind&#233;pendance. D'ailleurs, disparu le rire ottoman dont l'un des principaux ressorts comiques reposait sur la diversit&#233; ethnique, religieuse et linguistique de l'Empire, ses st&#233;r&#233;otypes, ses accoutrements, la manie chez certains de singer les Europ&#233;ens qui, elle, en revanche, a perdur&#233; sous la R&#233;publique (un exemple parmi tant d'autres, la priorit&#233; donn&#233;e &#224; la musique classique occidentale, la proscription de l'ottomane beaucoup trop m&#233;tiss&#233;e &#8211; que faire de tous ses musiciens arm&#233;niens, grecs, juifs, moldaves ?!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soci&#233;t&#233; plurielle d'avant l'&#201;tat national n'est plus. L'espoir de cette soci&#233;t&#233;, conjuguant r&#233;forme et fraternit&#233;, n'a &#233;t&#233; qu'un bref &#233;pisode. N&#233;anmoins rappelle Fran&#231;ois Georgeon, en juillet 1908, la communion entre les peuples, les communaut&#233;s et les classes sociales a bien exist&#233;. Les t&#233;moignages sont nombreux, les photographies aussi. Et d'interroger, &#224; la fin d'&lt;i&gt;Un printemps ottoman&lt;/i&gt;, titre qui fait bien entendu &#233;cho aux printemps arabes : &#171; Dans l'histoire mouvement&#233;e de l'Europe du Sud-Est, du Proche et de Moyen-Orient, que ce soit &#224; Salonique, &#224; Istanbul, &#224; Beyrouth ou &#224; J&#233;rusalem, y a-t-il jamais eu depuis un si&#232;cle des moments plus heureux que ces jours et ces nuits de l'&#233;t&#233; 1908 ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1065 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://ici-et-ailleurs.org/IMG/png/5.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L500xH327/5-8f543.png?1774786201' width='500' height='327' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_1066 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://ici-et-ailleurs.org/IMG/png/7.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L500xH844/7-f0351.png?1774786201' width='500' height='844' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Jeanne Ronceray&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fran&#231;ois Georgeon, &lt;i&gt;Un printemps ottoman. La r&#233;volution jeune-turque de 1908&lt;/i&gt;, Les Belles Lettres, Paris, janvier 2026. En couverture, Arm&#233;niens qui &#224; Merzifon (Marzevan, ville d'Anatolie orientale), manifestent leur joie lors du r&#233;tablissement de la Constitution. Les deux pr&#233;c&#233;dents livres de Fran&#231;ois Georgeon ont &#233;t&#233; publi&#233;s par CNRS &#201;ditions, &lt;i&gt;Au pays du rak&#305;. Le vin et l'alcool de l'Empire ottoman &#224; la Turquie d'Erdogan&lt;/i&gt; (2021) et &lt;i&gt;Le mois le plus long. Ramadan &#224; Istanbul&lt;/i&gt; (2017). On doit &#233;galement &#224; CNRS &#201;ditions la r&#233;&#233;dition d'&lt;i&gt;Abd&#252;lhamid. Le cr&#233;puscule de l'Empire ottoman&lt;/i&gt; (2017), des deux volumes du &lt;i&gt;Dictionnaire de l'Empire ottoman&lt;/i&gt; (dir. Fran&#231;ois Georgeon, Nicolas Vatin et Gilles Veinstein, 2022) et la publication de &lt;i&gt;Constantinople occup&#233;e&lt;/i&gt;, 1918-1923. &lt;i&gt;Une histoire culturelle&lt;/i&gt; (dir. Fr&#233;d&#233;ric Hitzel et Timour Muhidine, 2025).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hans-Lukas Kieser, &lt;i&gt;Talaat pacha. L'autre fondateur de la Turquie moderne, architecte du g&#233;nocide des Arm&#233;niens&lt;/i&gt;, CNRS &#201;ditions, Paris, 2023. L'historien Arnold Toynbee a lui aussi consid&#233;r&#233; que parmi les hommes forts du Comit&#233; union et progr&#232;s (le triumvirat Talat-Enver-Cemal), le planificateur du g&#233;nocide, &#171; le plus intelligents des trois &#187;, &#233;tait Talat. Dans ce livre de souvenirs, Toynbee relate aussi un d&#238;ner &#224; la table de Mustafa Kemal, au printemps 1923 : &#171; J'&#233;tais en pr&#233;sence d'un esprit puissant, &#8220;monadique&#8221; au sens leibnizien (&#8230;), d'une intelligence &#233;lev&#233;e, dot&#233;e d'une &#233;nergique volont&#233; &#187;, mais devant un homme &#224; qui l'empathie, l'amour authentique d'autrui, avaient &#233;t&#233; refus&#233;s. &#187; Il lui reproche, entre autres, &#171; &#224; un moment o&#249; le pays avait besoin de personnes dot&#233;es de sens civique, loyales et comp&#233;tentes &#187;, de s'&#234;tre priv&#233; de celles-ci, se suffisant &#224; lui-m&#234;me. Autrement dit, d'avoir &#171; succomb&#233; &#224; la maladie professionnelle des dictateurs, l'incapacit&#233; de coop&#233;rer avec ses &#233;gaux &#187; (&lt;i&gt;Acquaintances&lt;/i&gt;, &#171; Some Turkish friends &#187;, Oxford University Press, 1967).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gr&#233;goire (Kevork) Abdullah, &lt;i&gt;Le Kaiser rouge&lt;/i&gt;, 1919, brochure publi&#233;e au profit de l'h&#244;pital arm&#233;nien de Yedikule, &#224; Istanbul.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le g&#233;n&#233;ral Duffieux, &#224; la t&#234;te de la division de Cilicie, &#233;crit au sujet de ce sauve-qui-peut : &#171; les termes de l'accord franco-turc ne laissent aucun espoir &#224; des garanties s&#233;rieuses concernant le sort des minorit&#233;s non-turques. &#187; Parmi les Arm&#233;niens originaires de Cilicie &#224; s'&#234;tre refugi&#233;s et install&#233;s &#224; Alexandrette (sandjak autonome sous mandat fran&#231;ais), bon nombre d'entre eux fuiront &#224; nouveau quand la France c&#232;dera cette r&#233;gion &#224; majorit&#233; arabophone &#224; la Turquie, en 1939.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Figure de l'exil. Cinq lettres d'Erich Auerbach &#224; Walter Benjamin &#187;, &lt;i&gt;Po&amp;sie&lt;/i&gt;, n&#176;133, Belin, 2010, p. 73-82. Dans le prolongement de la &#171; purification &#187; de la langue (les mots d'emprunts &#224; l'arabe et au persan remplac&#233;s par des n&#233;ologismes inspir&#233;s du turc archa&#239;que) s'est mise en place une historiographie nationale exaltant les hauts faits du peuple turc et l'&#233;laboration de diverses th&#233;ories raciales.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean Genet, texte intitul&#233; &#171; La lumi&#232;re et l'ombre &#187;, feuillets &#233;crits vers 1978 et publi&#233;s dans &lt;i&gt;Les Valises de Jean Genet&lt;/i&gt;, IMEC, 2020, p. 198.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; &#192; la t&#233;l&#233;vision turque, un sultan de propagande &#187;, &lt;i&gt;Courrier international&lt;/i&gt;, mis &#224; jour le 1er juin 2022.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fran&#231;ois Georgeon, &#171; Rire dans l'Empire ottoman ? &#187;, &lt;i&gt;L'Humour en Orient&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Revue des mondes musulmans et de la M&#233;diterran&#233;e&lt;/i&gt;, 77/78, 1995, p. 89-109 et &#171; Rires en mer de Marmara. Une sc&#232;ne de la vie quotidienne dans l'Empire ottoman, en 1909 &#187;, &lt;i&gt;De Samarcande &#224; Istanbul : &#233;tapes orientales&lt;/i&gt;, Hommage &#224; Pierre Chuvin II, CNRS &#201;ditions, 2015, p. 277-284 (en ligne). Dans le second article est mentionn&#233;e une adaptation en ottoman de l'essai, &lt;i&gt;Le Rire&lt;/i&gt;, d'Henri Bergson (philosophe qui a influenc&#233; de nombreux intellectuels ottomans qui voyaient en lui un penseur &#171; spiritualiste &#187;). Cette premi&#232;re adaptation, publi&#233;e en 1921, &#233;tait illustr&#233;e de &#171; manifestations du comique dans la vie quotidienne nationale &#187; (plaisanteries de Karag&#246;z, fac&#233;ties de Nasreddin Hoca, etc.), expurg&#233;es, un quart de si&#232;cle plus tard, dans sa publication turque.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>En passant par les h&#233;t&#233;rochronies aussi (3)</title>
		<link>https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1557</link>
		<guid isPermaLink="true">https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1557</guid>
		<dc:date>2026-03-23T18:11:18Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Les plan&#232;tes proches ou lointaines deviennent des h&#233;t&#233;rotopies-refuges parce que la Terre est devenue inhabitable. L'&#226;ge (le temps) de la d&#233;mocratie a c&#233;d&#233; la place &#224; celui de diff&#233;rentes formes de tyrannie second&#233;es par des technologies futuristes. Toutes les sensations et intuitions apocalyptiques s'engouffrent dans ce cin&#233;ma d'anticipation o&#249; l'humanit&#233; n'entreprend de muter ou bien part &#224; la rencontre de civilisations extraterrestres que pour le pire. Les h&#233;t&#233;rotopies et -chronies qui y (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les plan&#232;tes proches ou lointaines deviennent des h&#233;t&#233;rotopies-refuges parce que la Terre est devenue inhabitable. L'&#226;ge (le temps) de la d&#233;mocratie a c&#233;d&#233; la place &#224; celui de diff&#233;rentes formes de tyrannie second&#233;es par des technologies futuristes. Toutes les sensations et intuitions apocalyptiques s'engouffrent dans ce cin&#233;ma d'anticipation o&#249; l'humanit&#233; n'entreprend de muter ou bien part &#224; la rencontre de civilisations extraterrestres que pour le pire. Les h&#233;t&#233;rotopies et -chronies qui y fleurissent, &#224; grand coup de d&#233;cors hypermodernistes ou n&#233;o-gothiques y sont les ports d'attache de nos hantises et de nos d&#233;pressions projet&#233;es vers l'avenir. &lt;i&gt;Le futur a cess&#233; d'&#234;tre hospitalier &#224; l'utopie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Du coup, les h&#233;t&#233;rotopies et les h&#233;t&#233;rochronies associ&#233;es aux r&#233;cits d'anticipation n'entrent plus dans le m&#234;me type de cha&#238;ne d'&#233;quivalence qui miroitait dans les quelques textes que Foucault a consacr&#233;s au sujet. Certes, Foucault oppose les h&#233;t&#233;rotopies aux utopies immerg&#233;es dans une intuition forte de l'historicit&#233; comme condition fondamentale de l'esp&#232;ce humaine, condition dynamique. La possibilit&#233; m&#234;me de l'utopie est fond&#233;e sur la capacit&#233; des humains comme sujets historiques &#224; se projeter vers l'avant, sur une notion donc de l'Histoire ouverte, inventive, terrain d'exp&#233;rimentation perp&#233;tuel, donc, avec une forme de confiance ou d'optimisme inh&#233;rents &#224; cette perspective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour autant, chez lui, les h&#233;t&#233;rotopies entrent dans des cha&#238;nes d'&#233;quivalence o&#249; elles sont associ&#233;es &#224; des positivit&#233;s davantage qu'&#224; des craintes ou des cauchemars &#8211; l&#224; o&#249; l'alt&#233;rit&#233;, toujours, permet de contester, r&#233;imaginer le pr&#233;sent et de se desceller de celui-ci. L'h&#233;t&#233;rotopie attire, accueille, fait r&#234;ver, remet en question... m&#234;me les plus simples, les plus modiques d'entre elles disposent de cette puissance d'intensification &#8211; l'&#238;le, la cabane au fond du jardin, le d&#233;sert...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rotopies et -chronies du cin&#233;ma d'anticipation &#233;voquent plut&#244;t pour nous toutes sortes de versions de la fin du monde &#8211; ou, plus souvent, d'un monde post-apocalyptique dont les traits sont si terrifiants que le mieux que nous puissions souhaiter &#224; nos &lt;i&gt;Nachgeborenen&lt;/i&gt; (ceux qui na&#238;tront apr&#232;s-nous) serait de crever plut&#244;t qu'avoir &#224; le vivre ou y survivre. Qui irait r&#233;server sa place dans le train qui poursuit sa ronde infernale autour d'une plan&#232;te frigorifi&#233;e, plac&#233; sous la houlette d'une caste terrible aupr&#232;s de laquelle les s&#233;ides de Big Brother font figure de doux humanistes &#8211; &lt;i&gt;Snowpiercer&lt;/i&gt;, version sud-cor&#233;enne de la fin du monde tournant comme une toupie sur elle-m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Film de Bong Jeong-ho, 2023.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait s'int&#233;resser &#224; la relation entre types (pas genres) de discours et h&#233;t&#233;rochronies. Le discours r&#233;volutionnaire et le discours r&#233;actionnaire sont particuli&#232;rement nourris d'h&#233;t&#233;rochronies. Ils y font recours constamment. Le communisme tel que Marx en dessine les contours est une h&#233;t&#233;rochronie &#8211; cette forme du temps lib&#233;r&#233; o&#249; l'individu &#233;mancip&#233; de la tyrannie du travail (du salariat) remplit ses journ&#233;es &#224; son gr&#233; en se consacrant &#224; la chasse, la p&#234;che, l'&#233;levage et la critique... Le discours r&#233;volutionnaire comme le r&#233;actionnaire mettent les temps, les &#226;ges, les s&#233;quences du pass&#233; et du pr&#233;sent, voire de l'avenir en opposition &#8211; une bataille des images, r&#234;v&#233;es, r&#233;enchant&#233;es ou d&#233;cri&#233;es, fond&#233;e sur des s&#233;lections et des jeux d'intensification. Ces types de discours pr&#233;sentent la caract&#233;ristique de cultiver les puissances du non-contemporain entendu comme recours contre le pr&#233;sent. Tout se passe comme si le pr&#233;sent, par ses d&#233;ficiences et ses manques, constituait le terreau propice &#224; des rites d'invocation, convocation, remobilisation d'images du pass&#233; suscitant l'apparition d'h&#233;t&#233;rochronies &#8211; la r&#233;volte de Spartacus, la Guerre des paysans, la prise de la Bastille, la Commune de Paris, les mutineries de 1917, le combat des maquisards... dans le l&#233;gendaire r&#233;volutionnaire fran&#231;ais &#8211; et ses &#233;quivalents, de la Vend&#233;e &#224; l'OAS dans son correspondant r&#233;actionnaire. Ces rappels trouvent leur fondement dans l'aperception d'un pr&#233;sent atteint d'une maladie contagieuse contre laquelle ces images (ces moments perdus) seraient appel&#233;s &#224; nous immuniser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &lt;i&gt;uchronies&lt;/i&gt; rel&#232;vent fr&#233;quemment d'un parti ludique ou bien sont associ&#233;es &#224; des exp&#233;riences de pens&#233;e. Dans le premier registre, on se rappelle ces com&#233;dies grotesques qui font les beaux jours de la bande dessin&#233;e (&lt;i&gt;Ast&#233;rix&lt;/i&gt;) ou du cin&#233;ma (&lt;i&gt;Les Visiteurs&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Les Monthy Python&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les visiteurs, film de Jean-Marie Poir&#233;, 1993. Monthy Python : sacr&#233; Graal, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;). Le pass&#233; historique qui est envisag&#233; comme une cour de r&#233;cr&#233;ation o&#249; pass&#233; et pr&#233;sent se bousculent et &#233;changent leurs places dans un grand &#233;clat de rire. L'anachronisme et la confusion des &#233;poques y r&#232;gnent en ma&#238;tre, pour la plus grande joie des spectateurs. Dans le second, l'exp&#233;rience de pens&#233;e mobilise les puissances de l'imagination : Philip K. Dick, dans &lt;i&gt;Le Ma&#238;tre du Haut Ch&#226;teau&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le ma&#238;tre du Haut-Ch&#226;teau, roman de Philip K. Dick, 1962.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, imagine les cons&#233;quences de ce qu'aurait &#233;t&#233; une victoire de l'Axe lors de la Seconde guerre mondiale. Il s'agit alors de nourrir une r&#233;flexion critique sur le pass&#233; &#233;chu et la propension des vivants &#224; associer l'&#233;chu (ce qui a eu lieu) &#224; la n&#233;cessit&#233;, voire la rationalit&#233;. Il s'agit, en imaginant que les choses auraient pu se passer tout autrement, de cong&#233;dier l'association paresseuse du cours des choses &#224; la n&#233;cessit&#233; et &#224; la normalit&#233; &#8211; de lutter contre la propension &#224; accorder &#224; l'&#233;chu une dimension morale &#8211; &#224; transformer le pass&#233; en fable. Cet enjeu est particuli&#232;rement sensible, pour revenir &#224; l'exp&#233;rience de pens&#233;e tent&#233;e par Dick, dans le r&#233;cit d&#233;mocratique, en Occident, de toute la s&#233;quence historique qui s'agence autour de la Seconde guerre mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rochronies, elles, ob&#233;iraient plut&#244;t, on l'a vu, &#224; une inspiration &lt;i&gt;th&#233;rapeutique&lt;/i&gt;, voire, parfois, thaumaturgique. Mais aussi bien, elles sont appel&#233;es &#224; soutenir l'imagination dans les efforts de celle-ci pour desceller le pr&#233;sent des syst&#232;mes d'&#233;vidence qui le soutiennent. Les h&#233;t&#233;rochronies t&#233;moignent de ce que l'on peut imaginer des espaces-temps plac&#233;s sous d'autres r&#233;gimes d'&#233;vidence, soutenus par d'autres axiologies et syst&#232;mes normatifs que ce qui, dans le pr&#233;sent, a le statut du &lt;i&gt;naturel&lt;/i&gt; &#8211; cette ind&#233;racinable philosophie (et morale) du pr&#233;sent plac&#233;e sous le signe du &lt;i&gt;&#231;a va de soi&lt;/i&gt;. Le r&#234;ve romain des Jacobins les soutient dans leur effort pour enjamber un pr&#233;sent encombr&#233; par le cadavre de l'Ancien r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme cela a &#233;t&#233; fr&#233;quemment relev&#233;, il existe tout un domaine de la &lt;i&gt;politique des noms&lt;/i&gt;. Le discours politique invoque et convoque des noms propres qui sont autant de balises de ses orientations, qui sont destin&#233;s &#224; soutenir une inspiration en jalonnant une tradition. Mais &#224; y regarder de plus pr&#232;s, la restitution de ces noms ne va pas sans celle de l'&#233;poque ou du moins la s&#233;quence temporelle qui &#233;taient leur milieu de vie. Ainsi, lorsque dans tel manifeste &#171; appelliste &#187; surgit la mention (en forme d'&lt;i&gt;invocation&lt;/i&gt;) des Black Panthers, c'est toute une unit&#233; (entit&#233;) temporelle qui revient &#8211; les Black Panthers comme &lt;i&gt;topos&lt;/i&gt;, leur &#233;pop&#233;e tragique font &#233;poque et il suffit de convoquer leur nom pour que toute cette &#233;poque resurgisse&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Appel et autres textes suivis d'effets, Divergences, 2025.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il existe ainsi dans le discours politique des noms ou des syntagmes affect&#233;s d'un coefficient magique, pour autant qu'il suffit de les prononcer pour faire rena&#238;tre, revenir dans le pr&#233;sent une h&#233;t&#233;rochronie charg&#233;e d'intensit&#233;s &#8211; positives ou n&#233;gatives &#8211; la Terreur, le 11 Septembre (2001, mais la mention de l'ann&#233;e est facultative), la Nuit des barricades, l'incendie du Reichstag...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est aussi bien le propre de la litt&#233;rature de r&#233;veiller des s&#233;quences pass&#233;es assoupies en &lt;i&gt;inventant des histoires&lt;/i&gt;, en construisant des intrigues et en les peuplant de personnages &#8211; le nom d'un seul de ces protagonistes pouvant alors suffire &#224; faire revenir tout un pan de m&#233;moire associ&#233; &#224; une s&#233;quence temporelle, &#224; des images, terribles ou enchant&#233;es &#8211; ainsi, dans tel roman de Joseph Conrad, le vieux Scevola, &#171; buveur de sang &#187; sous la Terreur &#8211; et c'est alors toute cette s&#233;quence de la R&#233;volution fran&#231;aise plac&#233;e sous le signe du... terrible, pr&#233;cis&#233;ment, une des figures du sublime, qui revient&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Joseph Conrad, Le fr&#232;re de la C&#244;te (The Rover), 1923.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la m&#234;me fa&#231;on que les h&#233;t&#233;rotopies foucaldiennes ne sont pas des espaces autres &lt;i&gt;comme les autres&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire pr&#233;sentant des singularit&#233;s qui les distinguent dans la constellation des espaces en g&#233;n&#233;ral, les h&#233;t&#233;rochronies sont porteuses de marques distinctives qui les distinguent de simples s&#233;quences ou images temporelles portant la marque de l'alt&#233;rit&#233; par rapport au pr&#233;sent. Elles portent la marque de l'alt&#233;rit&#233; dans le sens o&#249; elles sont des &lt;i&gt;intensificateurs&lt;/i&gt; permettant de conduire des op&#233;rations consistant &#224; briser la continuit&#233; du temps en le chargeant d'affects contrast&#233;s, en en faisant un champ de bataille o&#249; sont engag&#233;es les subjectivit&#233;s. Les h&#233;t&#233;rochronies, comme les h&#233;t&#233;rotopies font toujours l'objet de surinvestissements et elles deviennent pour nous &#224; ce titre des objets particuliers, pas de simples emplacements ou s&#233;quences, mais des enjeux d'engagements et de d&#233;penses particuliers &#8211; en ce sens quelque chose qui, toutes choses &#233;gales par ailleurs, les rapprocherait des quasi-objets ou des objets hybrides de Michel Serres et Bruno Latour &#8211; des p&#244;les d'attraction autour desquels se nouent des interactions serr&#233;es et se d&#233;ploient des sensations, des &#233;motions, des passions fortes, ceci &#224; l'&#233;chelle individuelle comme collective ; des objets au sens extensif du terme, dont le propre est de &lt;i&gt;mettre en relation&lt;/i&gt;, donc des objets m&#233;diateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Fran&#231;ois Lyotard d&#233;finit le postmoderne comme une disposition ou une condition, plut&#244;t que comme un &#226;ge &#224; proprement parler, disposition dans et selon laquelle le projet moderne demeur&#233; inachev&#233; et passablement &#233;corn&#233; se trouve constamment remis en question&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, Le postmoderne expliqu&#233; aux enfants, Galil&#233;e, 1986.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Or, le projet moderne consid&#232;re comme acquises des formes du temps et de l'espace pr&#233;sentant une certaine homog&#233;n&#233;it&#233;, si ce n'est uniformit&#233;, celle dans laquelle les m&#233;tar&#233;cits trouvent leur milieu et sont appel&#233;s &#224; se r&#233;aliser ; ceci &#224; commencer par le grand r&#233;cit de l'&#233;mancipation, quelles que soient les voies envisag&#233;es en vue de sa r&#233;alisation et qui suppose que le progr&#232;s repose sur un sol ferme, peu importe lequel &#8211; l'Histoire, la technoscience, le d&#233;veloppement des forces productives, l'accumulation des richesses...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le postmoderne est ce milieu dans lequel est &#233;prouv&#233;e par les vivants une perp&#233;tuelle d&#233;sillusion, il est l'espace-temps dans lequel ce projet se trouve constamment mis &#224; mal, &#233;rod&#233;, d&#233;l&#233;gitimit&#233;. En cons&#233;quence, les formes compactes et solides qui en constituaient les assises se trouvent fragilis&#233;es, disloqu&#233;es, diss&#233;min&#233;es. Le sol devient mouvant sous les pas de ceux qui s'en remettaient au &#171; tout histoire &#187; allant de soi en Occident en d&#233;pit de la mise &#224; mal r&#233;p&#233;t&#233;e, tout au long du XXe si&#232;cle, des suppos&#233;es promesses associ&#233;es au d&#233;veloppement historique ; dans le m&#234;me temps, la religion de la croissance (le progr&#232;s &#233;conomique), celle du progr&#232;s scientifique, voie royale des Lumi&#232;res d&#233;ploy&#233;es dans l'horizon de la connaissance de la nature s'effondrent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cons&#233;quence de quoi, le temps des humains (le temps social, celui des existences v&#233;cues) tend &#224; se diffracter, il devient fragile, il se morcelle, tout comme l'espace (l'environnement spatial) dans lequel leurs activit&#233;s se d&#233;ploient. De cette nouvelle pr&#233;carit&#233; d&#233;coule, selon Lyotard, une d&#233;sorientation g&#233;n&#233;rale dont la perte des grands r&#233;f&#233;rents, des rep&#232;res g&#233;n&#233;raux est le sympt&#244;me, la manifestation. De ce trouble nait l'&#233;clectisme, dans une condition g&#233;n&#233;rale o&#249; pr&#233;valent la discontinuit&#233; et la bigarrure &#8211; les sujets sociaux flottent et glissent dans un environnement o&#249; un &#233;clectisme superficiel s'est substitu&#233; aux orientations fix&#233;es par les m&#233;tar&#233;cits, avec les invariants attach&#233;s &#224; ceux-ci &#8211; ce que Lyotard appelle &#171; le degr&#233; z&#233;ro de la culture contemporaine &#187; : &#171; On &#233;coute du &lt;i&gt;reggae&lt;/i&gt;, on regarde du &lt;i&gt;western&lt;/i&gt;, on mange du Mc Donald's &#224; midi et de la cuisine locale le soir, on se parfume parisien &#224; Tokyo, on s'habille r&#233;tro &#224; Hong Kong, la connaissance est mati&#232;re &#224; jeux t&#233;l&#233;vis&#233;s... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., premi&#232;re lettre : &#171; R&#233;ponse &#224; la question : qu'est-ce que le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte o&#249; les &lt;i&gt;must&lt;/i&gt; dict&#233;s par la mode et l'air du temps viennent remplir les vides laiss&#233;s par le retrait des grands r&#233;cits et combler tant mal que bien les puissants effets de d&#233;sorientations qui en d&#233;coulent, les h&#233;t&#233;rotopies et les h&#233;t&#233;rochronies peuvent &#234;tre un recours, un &lt;i&gt;pharmakon&lt;/i&gt; contre l'&#233;clatement g&#233;n&#233;ral des formes du temps et de l'espace. On s'y r&#233;fugie, on tente d'y trouver de fragiles rep&#232;res. En ce sens, la condition postmoderne est un sol fertile pour leur &#233;closion et le succ&#232;s consid&#233;rable du motif h&#233;t&#233;rotopique, tel que l'a pr&#233;sent&#233; Foucault, bien au-del&#224; du champ de la philosophie et m&#234;me des sciences humaines et sociales, devrait &#234;tre envisag&#233; sous cet angle aussi &#8211; l&#224; o&#249;, ce qui n'est pas si courant, une passerelle rapprocherait l'auteur de &lt;i&gt;L'arch&#233;ologie du savoir&lt;/i&gt; de celui de &lt;i&gt;Le Diff&#233;rend&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en effet les h&#233;t&#233;rotopies, comme genre, ne se pr&#234;tent qu'&#224; &#233;num&#233;ration, on peut en faire collection mais nullement les d&#233;finir synth&#233;tiquement qu'en les pla&#231;ant sous le principe g&#233;n&#233;ral de l'alt&#233;rit&#233;, un cadre suffisamment vague pour qu'&#224; chaque h&#233;t&#233;rotopie ou h&#233;t&#233;rochronie il soit toujours possible d'en ajouter une autre &#8211; et ceci &#224; l'infini. Et ce c&#244;t&#233; ouvert, inachev&#233; des unes comme des autres, c'est cela pr&#233;cis&#233;ment qui nous rapproche distinctement de l'&#233;clectisme &#233;pingl&#233; par Lyotard comme signe distinctif de la culture post-moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les industries culturelles, la t&#233;l&#233;vision et maintenant les productions en ligne, boost&#233;es par l'intelligence artificielle nous saturent d'h&#233;t&#233;rotopies et d'h&#233;t&#233;rochronies produites &#224; la cha&#238;ne. Mais leur tournure de diversions, de baumes illusoires appliqu&#233; sur un pr&#233;sent de plus en plus invivable saute aux yeux. Elles sont la pure ornementation d'un pr&#233;sent sans qualit&#233;, l'envers d'un r&#233;el imm&#233;diat plac&#233; sous le signe croissant de l'inhabitable. Nous n'irons pas sur la plan&#232;te Mars avec Elon Musk mais nous pouvons, pour un prix modique, r&#234;ver chaque soir avec Netflix et Marvel dont c'est le m&#233;tier (lucratif) de nous procurer notre ration quotidienne d'h&#233;t&#233;rotopies et d'h&#233;t&#233;rochronies de synth&#232;se tape-&#224;-l'&#339;il autant qu'inconsistante...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Brossat&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Film de Bong Jeong-ho, 2023.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Les visiteurs&lt;/i&gt;, film de Jean-Marie Poir&#233;, 1993. &lt;i&gt;Monthy Python : sacr&#233; Graal&lt;/i&gt;, film de Terry Gulliam et Terry Jones, 1975. Ces films ont connu de nombreuses s&#233;quelles.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le ma&#238;tre du Haut-Ch&#226;teau&lt;/i&gt;, roman de Philip K. Dick, 1962.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Appel et autres textes suivis d'effets&lt;/i&gt;, Divergences, 2025.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Joseph Conrad, &lt;i&gt;Le fr&#232;re de la C&#244;te (The Rover)&lt;/i&gt;, 1923.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, &lt;i&gt;Le postmoderne expliqu&#233; aux enfants&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Op. cit., premi&#232;re lettre : &#171; R&#233;ponse &#224; la question : qu'est-ce que le post-moderne ? &#187;. Cette phrase fait revenir en m&#233;moire un passage c&#233;l&#232;bre du Livre VIII de &lt;i&gt;La R&#233;publique&lt;/i&gt; o&#249; Platon brocarde l'instabilit&#233; de l'homme d&#233;mocratique : &#171; Il vit au jour le jour et s'abandonne au d&#233;sir qui se pr&#233;sente. Aujourd'hui il s'enivre au son de la fl&#251;te, demain il boira de l'eau claire et je&#251;nera. Tant&#244;t il s'exerce au gymnase, tant&#244;t il est oisif et n'a souci de rien, tant&#244;t il sera plong&#233; dans la philosophie &#187; (561d).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>En passant par les h&#233;t&#233;rochronies aussi (2)</title>
		<link>https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1556</link>
		<guid isPermaLink="true">https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1556</guid>
		<dc:date>2026-03-19T19:01:31Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rochronies, donc, ne sont pas par principe et d&#233;finition, condamn&#233;es &#224; &#233;clore dans le pass&#233; seulement. L'&#196;ge d'or en est une dont l'&#233;vocation s'impose dans ce contexte et l'on sait qu'il peut indiff&#233;remment &#234;tre convoqu&#233; comme ce que nous avons perdu (et ainsi renvoy&#233; aux temps imm&#233;moriaux) qu'inscrit dans un horizon d'attente de l'&#224;-venir, un futur ind&#233;fini. Nous nous d&#233;pla&#231;ons vers les h&#233;t&#233;rochronies comme les ethnologues le font vers d'autres espaces de civilisation (cultures et (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rochronies, donc, ne sont pas par principe et d&#233;finition, condamn&#233;es &#224; &#233;clore dans le pass&#233; seulement. L'&#196;ge d'or en est une dont l'&#233;vocation s'impose dans ce contexte et l'on sait qu'il peut indiff&#233;remment &#234;tre convoqu&#233; comme ce que nous avons perdu (et ainsi renvoy&#233; aux temps imm&#233;moriaux) qu'inscrit dans un horizon d'attente de l'&#224;-venir, un futur ind&#233;fini. Nous nous d&#233;pla&#231;ons vers les h&#233;t&#233;rochronies comme les ethnologues le font vers d'autres espaces de civilisation (cultures et soci&#233;t&#233;s), souvent loin de leurs bases, sur d'autres continents &#8211; mais ce faisant, ils migrent vers d'autres temporalit&#233;s aussi &#8211; le &#171; froid &#171; et le &#171; chaud &#187; &#233;voqu&#233;s par L&#233;vi-Strauss dans &lt;i&gt;La pens&#233;e sauvage&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claude L&#233;vi-Strauss : La pens&#233;e sauvage, Plon, 1962.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; concerne les formes du temps aussi.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Pensons &#224; Bronislaw Malinowski : il s'agit bien pour lui, lors de sa premi&#232;re exp&#233;dition aux &#238;les Trobriand, en 1914, non pas seulement de partir &#224; la rencontre d'un peuple primitif (sic, sous sa plume) en s'immergeant dans la soci&#233;t&#233; locale ; il s'agit tout autant de fuir un pr&#233;sent europ&#233;en dont la temporalit&#233; historique est devenue folle, enrag&#233;e et &lt;i&gt;out of joint&lt;/i&gt;, avec le d&#233;clenchement de la Premi&#232;re guerre mondiale. Il cherche et trouve refuge dans une h&#233;t&#233;rochronie non moins qu'une h&#233;t&#233;rotopie, qu'il d&#233;crit dans ses deux ouvrages majeurs, comme infiniment enviable &#8211; celle des tribus du Nord de la M&#233;lan&#233;sie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Bronislaw Malinowski, Les Argonautes du Pacifique occidental (1922) et La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Premi&#232;re guerre mondiale &#233;clate alors qu'il est &#224; bord d'un navire &#224; destination de l'Australie. Polonais de Galicie, il est sujet de l'empereur d'Autriche-Hongrie, donc ressortissant d'un pays avec lequel l'Australie est en guerre. D'abord assign&#233; &#224; r&#233;sidence, il est ensuite autoris&#233; &#224; se rendre aux &#238;les Trobriand pour y effectuer sa mission ethnographique. Il d&#233;serte d'un c&#339;ur l&#233;ger l'histoire europ&#233;enne &#224; feu et &#224; sang, prend ses quartiers parmi les sauvages (sic), apprend la langue locale, pratique longuement l'observation participante. Il ne retournera pas en Europe en vue de se battre pour l'ind&#233;pendance de la Pologne, contrairement &#224; son ami Witkiewicz avec lequel il rompt &#224; cette occasion. Il se retire dans un r&#233;gime du temps &#233;tale, comme une mer calme, mais dens&#233;ment peupl&#233; de coutumes, de prescriptions et d'interdits, de croyances, de mythes et de r&#233;cits, de r&#233;partitions de r&#244;les et t&#226;ches selon les sexes et les &#226;ges, temps cyclique et r&#233;gulier parfois perturb&#233; par des incidents et des crises &#8211; mais excluant en tout cas l'acc&#233;l&#233;ration et la marche vers l'ab&#238;me o&#249; se trouve alors entra&#238;n&#233;e l'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si cette temporalit&#233; est menac&#233;e, c'est bien par un danger venu de l'ext&#233;rieur, les intrusions des Blancs, incarn&#233;s alors par les missionnaires dont Malinowski juge l'irruption des plus n&#233;fastes, et les marchands et autres trafiquants et pr&#233;dateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ethnologue se laisse envelopper par le temps des indig&#232;nes qu'il oppose &#224; la temporalit&#233; enfi&#233;vr&#233;e des &#171; civilis&#233;s &#187; &#8211; tout en demeurant captif des sch&#232;mes &#233;volutionnistes &#8211; pour lui, ce qui fait le prix du mode de vie des Trobriandais, c'est pr&#233;cis&#233;ment que leur soci&#233;t&#233; est moins &lt;i&gt;avanc&#233;e&lt;/i&gt; dans son d&#233;veloppement que celle des Blancs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fondement des ouvrages o&#249; se trouvent rassembl&#233;es les observations de Malinowski sur le terrain et les &#171; le&#231;ons &#187; qu'il en tire, se situe le &lt;i&gt;partage du temps v&#233;cu&lt;/i&gt; des sauvages, c'est-&#224;-dire le long s&#233;jour dans l'h&#233;t&#233;rotopie-chronie. Ce qui distingue Malinowski de bien d'autres ethnologues ou anthropologues, c'est pr&#233;cis&#233;ment ce rapport au temps &#8211; il n'a pas effectu&#233; une br&#232;ve mission, un &#171; terrain &#187; de dur&#233;e d&#233;termin&#233;e, il a, pr&#233;cis&#233;ment, &lt;i&gt;pris tout son temps&lt;/i&gt; pour apprendre &#224; vivre au rythme de la double h&#233;t&#233;rologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La topographie insulaire est, on le sait, propice aux utopies comme elle l'est aux h&#233;t&#233;rotopies. Ajoutons qu'elle est ici, par d&#233;finition, h&#233;t&#233;rochronique, temporalit&#233;-autre, mais r&#233;elle, contrairement &#224; l'utopie qui puise dans les puissances de l'imagination. On identifie bien dans &lt;i&gt;Les Argonautes du Pacifique&lt;/i&gt; comme dans &lt;i&gt;La vie sexuelle des sauvages du Nord-Ouest de la M&#233;lan&#233;sie&lt;/i&gt;, une certaine charge utopique, une certaine forme d'utopisation de la vie &#171; sauvage &#187; dans laquelle Malinowski s'est immerg&#233;, mais les &#238;les Trobriand ne sont pas sorties de son imagination. Il ne s'agit pas pour lui de conjuguer le motif de l'utopie avec celui du possible, dans le sens d'une r&#233;forme de la soci&#233;t&#233; faisant recours aux ressources de l'imagination, d'une utopie tendant de concilier le r&#234;ve et le r&#233;el, ; il s'agit plut&#244;t d'un mouvement de d&#233;territorialisation-reterritorialisation dans une topographie insulaire, destin&#233;e &#224; faire jouer toutes les puissances conjugu&#233;es de l'h&#233;t&#233;rotopie et de l'h&#233;t&#233;rochronie &lt;i&gt;contre&lt;/i&gt; ce qui nous constitue en propre (comme Blancs, comme Occidentaux, comme &#171; civilis&#233;s &#187;). Il s'agit bien d'une s&#233;cession qui va trouver son d&#233;bouch&#233; dans des documents fondateurs de l'ethnographie du XXe si&#232;cle, tout comme celle de Gauguin trouve le sien en peinture, dans une forme de n&#233;o-primitivisme qui fera date.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez Foucault, la mise en orbite d'un concept a toujours une fonction pol&#233;mique, elle n'est pas seulement &#171; instrumentale &#187;, elle est situ&#233;e dans le contexte d'une opposition, d'une tentative de d&#233;prise, d'un combat. C'est par excellence le cas de l'h&#233;t&#233;rotopie. L&#224; o&#249; la dialectique proc&#232;de par encha&#238;nements, par r&#233;cup&#233;ration et transmutation de la n&#233;gativit&#233; en positivit&#233;, dans un processus heurt&#233; mais continu, la pens&#233;e de l'autre qui est ici &#224; l'&#339;uvre proc&#232;de par pr&#233;sentation des diff&#233;rences et des oppositions dans un tableau ou une configuration &#8211; on passe du registre temporel au registre spatial, au topographique &#8211; et c'est la raison pour laquelle les h&#233;t&#233;rochronies sont vou&#233;es &#224; demeurer dans l'angle mort de la perspective foucaldienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit bien comment la production des concepts est tributaire non pas seulement des contextes culturels (ou paysages intellectuels) dans lesquels elle s'effectue, mais des configurations, des champs &#8211; pour recourir au vocabulaire de la sociologie. La notion d'h&#233;t&#233;rotopie, telle que Foucault la profile est en quelque sorte pr&#233;format&#233;e par les combats de longue haleine dans lesquels il est engag&#233;, contre l'h&#233;g&#233;monie de la dialectique passe-partout, du prom&#233;th&#233;isme historique, du progressisme, du marxisme &lt;i&gt;moyen&lt;/i&gt; alors fort r&#233;pandu si ce n'est h&#233;g&#233;monique dans les sciences humaines et sociales.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les concepts ne devraient donc jamais &#234;tre pris comme des &#171; outils &#187;, des instruments destin&#233;s &#224; r&#233;aliser des op&#233;rations intellectuelles et &#224; entrer dans des cha&#238;nes discursives sans prise en consid&#233;ration de leurs conditions d'&#233;mergence &#8211; de leur g&#233;n&#233;alogie et de la configuration de laquelle ils ont surgi. M&#234;me si Foucault met l'accent sur le fait que les h&#233;t&#233;rotopies correspondent &#224; des emplacements qui, donc, entrent en interaction avec d'autres emplacements avec lesquels elles sont en tension ou en opposition, on identifie dans les diff&#233;rents textes qu'il consacre au motif h&#233;t&#233;rotopique, une certaine propension &#224; pr&#233;senter des collections d'objets, au sens extensif du terme, des objets disparates et des collections susceptibles par d&#233;finition de s'enrichir constamment. Une approche paresseuse des h&#233;t&#233;rotopies consistera par cons&#233;quent &#224; se cantonner dans cette posture collectionneuse en dressant des inventaires d'objets ou de &lt;i&gt;topo&#239;&lt;/i&gt;, ceci &#224; l'infini, l'exhaustivit&#233; &#233;tant en la mati&#232;re exclue par d&#233;finition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette tentation en quelque sorte f&#233;tichiste du collectionneur d'h&#233;t&#233;rotopies conduit &#224; une impasse et elle ne rend pas justice aux virtualit&#233;s du concept. Ce ne sont pas ici les particularit&#233;s (suppos&#233;es) des objets qui comptent, ce sont bien plut&#244;t les op&#233;rations que ceux-ci permettent de r&#233;aliser. Les h&#233;t&#233;rotopies ne valent que pour autant qu'elles sont parties prenantes de dynamiques, nullement comme objets inertes. En ce sens, il n'existe pas de substance h&#233;t&#233;rotopique, mais bien plut&#244;t, &#171; il y a &#187; de l'h&#233;t&#233;rotopie &#8211; je paraphrase ici une formule foucaldienne bien connue, &#224; propos de la pl&#232;be. Des objets ou des &lt;i&gt;topo&#239;&lt;/i&gt; deviennent des h&#233;t&#233;rotopies en se trouvant activ&#233;s par des puissances qui les s&#233;parent d'autres et les opposent &#224; ceux-ci. Ou encore pour parodier une autre formule c&#233;l&#232;bre &#8211; un objet ou un &lt;i&gt;topos&lt;/i&gt; ne na&#238;t pas h&#233;t&#233;rotopie (n'est pas une utopie de toute &#233;ternit&#233;), il le devient. Il n'existe ni essence ni nature h&#233;t&#233;rotopique d'un objet quelconque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, &#224; observer les choses d'un peu pr&#232;s et en tentant de s'&#233;manciper tant soit peu du champ dans lequel Foucault promeut l'h&#233;t&#233;rotopie (ce qui n'est pas bien difficile, puisque nous ne sommes plus inclus dans ce champ, et ce depuis belle lurette), nous nous avisons qu'il est bien rare qu'une op&#233;ration engageant une h&#233;t&#233;rotopie, consistant &#224; la promouvoir ou &#224; la mettre en sc&#232;ne ne se combine pas d'une mani&#232;re ou d'une autre avec l'apparition d'une h&#233;t&#233;rochronie. Il est, dans ce contexte, &lt;i&gt;qui est toujours celui d'un r&#233;cit&lt;/i&gt;, beaucoup plus difficile que ne le pose en pr&#233;alable Foucault de s&#233;parer, voire d'opposer le spatial et le temporel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, quand nous faisons recours &#224; des sc&#232;nes, des moments, des segments du pass&#233; pour les opposer au pr&#233;sent, pour y trouver des inspirations susceptibles de nous armer contre ce qui, dans celui-ci, nous d&#233;prime (des recours, des consolations, des contrastes stimulants...), ces singularit&#233;s temporelles se pr&#233;sentent bien &#224; nous comme des &lt;i&gt;emplacements aussi, des topo&#239;, des lieux de m&#233;moire&lt;/i&gt;, pr&#233;cis&#233;ment, expression qui cerne au mieux la difficult&#233; d'op&#233;rer une nette s&#233;paration entre le spatial et le temporel &#8211; on voit en effet le temporel s'y couler subrepticement dans le registre spatial, le second contaminant le premier. Ce sont des images et des noms qui s'associent &#224; ces niches et qui sont activ&#233;s dans une gamme de registres infiniment vari&#233;e &#8211; le comparatif, le mythique, le fantasmatique et dans des formes de r&#233;intensification qui vont de l'invocation, voire l'incantation, &#224; la recherche arch&#233;ologique, &#224; l'exhumation m&#233;thodique, en passant par diff&#233;rentes formes de travail de m&#233;moire. Mais dans tous les cas, les fronti&#232;res entre l'h&#233;t&#233;rotopique et l'h&#233;t&#233;rochronique sont difficiles &#224; tracer. Exemple typique : Mai 68, s&#233;quence historique, bien s&#251;r, mais emplacement g&#233;n&#233;ral peupl&#233; de lieux hant&#233;s par le souvenir de batailles m&#233;morables, le Quartier latin et ses barricades, les usines Renault &#224; Cl&#233;on, la Bourse en flammes, le campus de Nanterre, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les images h&#233;t&#233;rochroniques sont puis&#233;es dans cette r&#233;serve in&#233;puisable qu'est le pass&#233;, elles sont souvent associ&#233;es &#224; la nostalgie. On ne saurait le dire plus clairement que la cin&#233;aste &#233;tats-unienne Kelly Reichardt, r&#233;cemment interrog&#233;e &#224; propos de son dernier film, &lt;i&gt;Mastermind&lt;/i&gt; (2025) :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Vous &#234;tes n&#233;e en 1964. Le film est-il nourri de vos souvenirs ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je voulais fuir notre &#233;poque. Me revenait ce parfum d'un temps o&#249; la vie &#233;tait diff&#233;rente : se retrouver dans une pi&#232;ce sans t&#233;l&#233;phone portable, ne pas avoir acc&#232;s &#224; Internet, le temps que prenaient certaines choses, celui que l'on pouvait consacrer &#224; de petites t&#226;ches &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Monde, 3/02/2026.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit ici que les h&#233;t&#233;rochronies, pas davantage que les h&#233;t&#233;rotopies, n'existent aucunement sur un mode statique, comme des niches vides que notre imagination viendrait remplir, mais qu'elles prennent forme sur un mode dynamique en devenant des images vivantes. La r&#233;alisatrice est ici port&#233;e &#224; &lt;i&gt;utopiser&lt;/i&gt; une forme du temps perdu qu'elle oppose au pr&#233;sent vou&#233; au direct, &#224; l'imm&#233;diatet&#233;, peupl&#233; de collections d'instants. Ce pass&#233; perdu &#233;tait v&#233;cu dans sa continuit&#233; comme peupl&#233; de t&#226;ches petites et grandes, et qui, &lt;i&gt;prenaient du temps&lt;/i&gt; par contraste avec le pr&#233;sent o&#249; des t&#226;ches nagu&#232;re complexes et laborieuses s'effectuent en trois clics. Ce qui s'exprime l&#224; est une nostalgie de prime abord sentimentale mais qui &#233;mane aussi d'une r&#233;flexion sur les formes du temps (la dur&#233;e par contraste avec le monde de l'instant). La fa&#231;on dont cette nostalgie raisonn&#233;e convoque l'h&#233;t&#233;rochronie contraste du tout au tout avec la fa&#231;on dont Trump et ses fans activent un motif comme celui qui se concentre dans le slogan &#171; MAGA &#187; &#8211; celle d'une nostalgie plac&#233;e sous le signe du fantasme, du manque d'un temps purement imaginaire o&#249; (&lt;i&gt;in illo tempore&lt;/i&gt;) cette Am&#233;rique-l&#224; aurait &#233;t&#233; grande, prosp&#232;re, respect&#233;e... &#8211; m&#234;me pas un mythe, juste une construction fantasmagorique ent&#233;e sur la folie des grandeurs et l'incurable narcissisme de cette engeance supr&#233;maciste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous les cas, il s'av&#232;re que les h&#233;t&#233;rochronies sont suscit&#233;es par une intuition du temps plac&#233;e sous le signe de l'agonisme. Des images faisant r&#233;f&#233;rence &#224; des s&#233;quences temporelles entrent en lutte avec d'autres, les critiquent ou les r&#233;cusent, r&#233;voquant toute notion d'un temps homog&#232;ne et compact, abonn&#233; &#224; la continuit&#233;. Ainsi, dans une s&#233;quence fameuse de &lt;i&gt;1984&lt;/i&gt;, Winston Smith &#171; organise &#187; (au sens que ce verbe prend dans un contexte totalitaire ou concentrationnaire) un espace intime o&#249; retrouver p&#233;riodiquement son amante Julia, une pi&#232;ce encombr&#233;e d'objets rescap&#233;s des temps d'avant la R&#233;volution, au premier &#233;tage de la boutique d'un brocanteur, dans un quartier excentr&#233; de Londres. Ce refuge, ce nid d'amour, est une parfaite h&#233;t&#233;rotopie, contrastant &#224; tous &#233;gards avec les lieux sinistres auxquels sont assign&#233;s les protagonistes du roman, Minist&#232;re de la V&#233;rit&#233;, lieux &#233;troitement surveill&#233;s r&#233;gis par un r&#233;gime de terreur glac&#233;. Winston n'ignore pas que son arrangement avec le brocanteur complaisant (un agent du r&#233;gime, en v&#233;rit&#233;) l'expose, et expose Julia, au plus grand des dangers, dans l'hypoth&#232;se o&#249; ils viendraient &#224; &#234;tre d&#233;couverts. Mais ni l'un ni l'autre n'h&#233;site cependant &#224; prendre ce risque, tant ils sont engag&#233;s dans une dissidence radicale d'avec le mode de vie impos&#233; par le tout-puissant Parti int&#233;rieur exer&#231;ant un contr&#244;le maniaque, dans tous les d&#233;tails, sur l'existence de l'&#233;lite compos&#233;e des fonctionnaires travaillant dans les diff&#233;rents minist&#232;res. Leur amour partag&#233; est seule planche de salut, et cette petite chambre poussi&#233;reuse leur seule ligne de fuite hors de l'univers mortif&#232;re r&#233;gi par l'&lt;i&gt;Ansoc&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans le double fond de cette h&#233;t&#233;rotopie se tient aussi bien une h&#233;t&#233;rochronie. C'est qu'il se trouve que ce lieu sauv&#233; et salvateur est aussi une bulle temporelle. Au milieu du bric-&#224;-brac des reliques de l'Ancien r&#233;gime, entendu comme temps, &#226;ge non seulement r&#233;volu mais supprim&#233;, effac&#233;, Winston trouve de fragiles point d'ancrage pour un travail de m&#233;moire destin&#233; &#224; r&#233;tablir un lien fragile avec ce pass&#233; oblit&#233;r&#233; et pour en reconstituer des s&#233;quences. Le refuge des amoureux devient litt&#233;ralement un lieu de m&#233;moire vou&#233; &#224; l'anamn&#232;se, ceci dans une violente opposition au r&#233;gime du temps homog&#232;ne et, pour le coup, effectivement vide et inconsistant que le Parti s'efforce d'imposer : une temporalit&#233; fond&#233;e sur la r&#233;&#233;criture compulsive et permanente du pass&#233;, sur l'effacement de toute trace de ce qui pourrait contrevenir &#224; l'orthodoxie du moment pr&#233;sent ; c'est d'ailleurs le &#171; m&#233;tier &#187; de Winston &#8211; r&#233;&#233;crire les journaux des temps pass&#233;s au fil des sinuosit&#233;s de la ligne du Parti, en faire dispara&#238;tre tout ce qui pourrait para&#238;tre entrer en conflit avec la propagande du jour, en effacer toute mention de personnages tomb&#233;s en disgr&#226;ce et &#171; vaporis&#233;s &#187; (disparus sans traces)...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre cette temporalit&#233; totalitaire, fond&#233;e sur l'abolition tant de de la tangibilit&#233; du r&#233;el (les faits pass&#233;s) que de la m&#233;moire (individuelle et collective), la niche o&#249; Winston et Julia trouvent refuge devient le m&#244;le d'une r&#233;sistance &#224; la pulv&#233;risation du temps, temps historique, temps v&#233;cu, pass&#233; r&#233;el... Le pass&#233; reprend des couleurs l&#224; o&#249; tel objet &lt;i&gt;d&#233;s&#339;uvr&#233;&lt;/i&gt; et devenu tant soit peu &#233;nigmatique vient r&#233;veiller chez Winston des souvenirs d'enfance diffus, permettant de redessiner les contours du temps d'avant la grande amn&#233;sie collective organis&#233;e par la caste dominante au profit du culte hyst&#233;riquement pr&#233;sentiste de Big Brother et de ses exploits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a ici un exemple probant de la fa&#231;on dont une h&#233;t&#233;rotopie de forme vraiment classique, si l'on s'en tient &#224; l'approche de Foucault, se combine avec une h&#233;t&#233;rochronie &#8211; le pass&#233; oblit&#233;r&#233; (comme temps d'avant la grande c&#233;sure) n'est pas seulement propre &#224; activer une vive nostalgie, il devient, dans l'anamn&#232;se entreprise par Winston, un point d'appui dans sa tentative de retrouver les fondements de son humanit&#233;. Ce pass&#233; peut &#234;tre r&#233;enchant&#233; en faisant l'objet d'une qu&#234;te dont la ligne d'horizon est le retour au r&#233;el, contre les artifices de la propagande. La chambre secr&#232;te, avec son grand lit et les objets disparates qui l'encombrent, devient une bulle spatio-temporelle vers laquelle les amants convergent pour de fragiles instants sauv&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le temps o&#249; les h&#233;t&#233;rochronies trouvent leur place n'est pas seulement morcel&#233;, parcouru par des fractures et des br&#232;ches, il est travers&#233; par des flux et des puissances qui entrent en lutte. Les h&#233;t&#233;rochronies peuvent &#234;tre enchant&#233;es ou acqu&#233;rir dans un pr&#233;sent donn&#233; le statut de &lt;i&gt;r&#234;voirs&lt;/i&gt; pour autant qu'elles sont per&#231;ues comme recelant des tr&#233;sors, charg&#233;es de prestiges dont ce pr&#233;sent manque cruellement &#8211; &lt;i&gt;le temps des avant-gardes&lt;/i&gt; (politiques, artistiques...), par exemple, pour une &#233;poque port&#233;e &#224; s'&#233;prouv&#233;e comme temps de manque, d&#233;senchant&#233;e, &#224; bout de souffle. Mais &#224; l'&#226;ge de la culture de masse, &#224; l'&#226;ge des industries et des usines culturelles, le recours aux h&#233;t&#233;rochronies tend &#224; perdre cette valeur et cette fonction critique pour devenir essentiellement ornemental. Le cin&#233;ma, hollywoodien notamment, prosp&#232;re sur les h&#233;t&#233;rochronies, sp&#233;culant sur leur valeur d'exposition, leur valeur ajout&#233;e en mati&#232;re d'&#233;tranget&#233; ou d'exotisme. Dans leurs formes fix&#233;es par le genre et autres gabarits (le western, le p&#233;plum, le film colonial...), elles fixent le cadre dans lequel le mythe peut &#234;tre mis &#224; la port&#233;e des foules, dans des versions populaires pr&#233;-format&#233;es &#8211; &lt;i&gt;l'ailleurs &#233;loign&#233;&lt;/i&gt;, exotique, associ&#233; &#224; l'aventure, &#224; l'inqui&#233;tante &#233;tranget&#233;, aux passions humaines d&#233;brid&#233;es (l'Ouest sauvage au temps de la Conqu&#234;te, l'&#201;gypte des Pharaons, l'Afrique et l'Asie aux temps imp&#233;tueux de la colonisation...) se d&#233;cline alors dans les gammes les plus vari&#233;es de l'h&#233;t&#233;rologie &#8211; des niches spatio-temporelles ayant en commun de s'opposer au familier, au propre et au proche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectateur est transport&#233; vers des s&#233;quences temporelles et des emplacements caract&#233;ris&#233;s par leur valeur contrastive avec le pr&#233;sent des soci&#233;t&#233;s industrielles et de la vie administr&#233;e. Mais l'horizon de cette fabrication en s&#233;rie (&#224; la cha&#238;ne) des h&#233;t&#233;rochronies et h&#233;t&#233;rotopies est le &lt;i&gt;divertissement&lt;/i&gt; qui s'associe au voyage imaginaire et au parfum d'&#233;tranget&#233;. L'arrachement au familier que pratiquent ici les industries culturelles est de faible densit&#233; et, parfois, un pur trompe-l'&#339;il. En effet, il se trouve que les personnages qui peuplent les intrigues de ces films, pour rev&#234;tus qu'ils soient de tenues d'&#233;poque et s'agitant dans les d&#233;cors reconstituant plus ou moins approximativement les espaces-temps de r&#233;f&#233;rence, faisant de leur mieux pour que leurs gestes et leurs actions s'associent &#224; la valeur d'anciennet&#233; de ces niches, font sans cesse revenir dans le champ de perception du spectateur &lt;i&gt;le familier&lt;/i&gt; qu'avait, en principe, banni et aboli, le parti du d&#233;placement (de la fresque ou l'&#233;pop&#233;e historique en costumes) &#8211; chass&#233;s par la porte de l'exotisme, les sentiments, l'envahissante psychologie, les motivations des personnages reviennent par la fen&#234;tre de l'&lt;i&gt;habitus&lt;/i&gt; &#8211; celui des sc&#233;naristes, des dialoguistes, des metteurs en sc&#232;ne et, bien s&#251;r, des acteurs : une dispute mettant aux prises deux acteurs c&#233;l&#232;bres (vivant en couple &#224; la ville, de surcro&#238;t) dans les r&#244;les de Marc Antoine et Cl&#233;op&#226;tre reste avant tout une sc&#232;ne de m&#233;nage &#233;veillant aupr&#232;s du spectateur des ann&#233;es 1960 les plus familiers des &#233;chos&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cl&#233;op&#226;tre, film de Joseph Mankiewicz, 1963.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, il appara&#238;t que dans le cin&#233;ma d'Hollywood, les h&#233;t&#233;ro-chronies et h&#233;t&#233;ro-topies sont avant tout affaire de &lt;i&gt;d&#233;cors&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire des villages Potemkine sans profondeur, et qui ne font r&#234;ver le spectateur que dans les limites de ce que le divertissement (le spectacle) peut lui offrir &#8211; au mieux, le plus &#233;ph&#233;m&#232;re des &#233;blouissements. Le d&#233;placement vers l'ailleurs &#233;loign&#233; rel&#232;ve alors d'une convention, tandis que tout, dans la trame des histoires, nous reconduit &#224; une universalit&#233; vide qui n'est jamais que le truchement des conventions du pr&#233;sent &#8211; les passions humaines, la force du destin, l'&#233;ternel affrontement entre le bien et le mal. Dans ces d&#233;placements, le pr&#233;sent fait le d&#233;tour par le pass&#233; et l'ailleurs, mais c'est toujours pour reconduire l'homme moyen &#224; son milieu, &#224; ce qui lui est le plus familier &#8211; le &lt;i&gt;ce-qui-va-de-soi&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes choses &#233;gales par ailleurs, on pourrait dire que cet usage st&#233;r&#233;otyp&#233; et ornemental des h&#233;t&#233;rochronies et des h&#233;t&#233;rotopies n'a rien de nouveau &#8211; n'est-il pas une lointaine r&#233;miniscence, un &lt;i&gt;r&#233;enactement&lt;/i&gt; industriel d'une des conventions les plus solides de la trag&#233;die classique fran&#231;aise et du th&#233;&#226;tre &#233;lisab&#233;thain anglais ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant que le pass&#233; (d&#233;fini comme &#171; historique &#187;, notamment) constitue un r&#233;servoir virtuel et infini d'images, de s&#233;quences et de sc&#232;nes de toutes sortes, pour le travail de production h&#233;t&#233;rochronique que le cin&#233;ma pratique &#224; la cha&#238;ne, il serait int&#233;ressant de se demander selon quelles logiques (ou, aussi bien, plis, routines, pr&#233;suppos&#233;s...) les choix d'objets sont pratiqu&#233;s. Et, de m&#234;me, dans la dimension h&#233;t&#233;rotopique, les choix d'images spatiales, d'emplacements. On est frapp&#233; par l'in&#233;galit&#233; des r&#233;partitions ou plut&#244;t des investissements et de ce qui s'y oppose, des abandons ou des angles morts. Autant l'Antiquit&#233; gr&#233;co-romaine, avec une extension vers l'&#201;gypte pharaonienne a les faveurs d'Hollywood, autant Babylone, Carthage, les Goths, pour ne rien dire de bien d'autres suppos&#233;s barbares, ni de l'Afrique pr&#233;coloniale, ni la Chine ancienne, ni des civilisations pr&#233;colombiennes (etc.) n'inspirent gu&#232;re l'usine &#224; r&#234;ves. Ce ne sont pourtant pas les signes d'alt&#233;rit&#233; forte qui s'y rel&#232;veraient, en comparaison avec notre monde et notre pr&#233;sent. Ici aussi, le d&#233;placement vers les niches d'espaces lointains et de temps &#233;loign&#233;s est dans une large mesure un trompe-l'&#339;il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, dans &lt;i&gt;Mission&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Film de Roland Joff&#233;, Palme d'or au Festival de Cannes, 1986.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, les r&#233;ductions guaranis d&#233;velopp&#233;es par les J&#233;suites aux confins de l'Argentine, du Paraguay et du Br&#233;sil n'acqui&#232;rent dans ce film promis &#224; un grand succ&#232;s public le statut de parfaites h&#233;t&#233;ro-topies-chronies qu'&#224; la condition de faire l'objet d'une narration &lt;i&gt;blanche&lt;/i&gt; de bout en bout du grandiose et &#233;quivoque affrontement des cultures offert en spectacle au public. L'exotisme, associ&#233; ou non &#224; une cause, grande ou petite (ici le &#171; dialogue entre les cultures &#187;), reconduit toujours le narrateur blanc et ses auditeurs/spectateurs &#224; eux-m&#234;mes &#8211; ceci dans ce film comme dans les westerns dont les h&#233;ros sont presque toujours immanquablement blancs, la diff&#233;rence ontologique entre le h&#233;ros, le protagoniste et le comparse prenant ici tout son sens. Dans ce cin&#233;ma exotique qui cultive les h&#233;t&#233;rotopies et les h&#233;t&#233;rochronies, les non-blancs qui &#233;mergent comme des singularit&#233;s fortes sont le plus souvent affect&#233;s d'un signe n&#233;gatif &#8211; des pr&#233;dateurs, des barbares, des monstres &#8211; exemple : le Mahdi, chef de la r&#233;volte indig&#232;ne, dans ce film colonial classique qu'est &lt;i&gt;Khartoum&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Khartoum, film r&#233;alis&#233; par Basil Dearden, 1966. Le personnage du Mahdi est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, certaines s&#233;quences ou sc&#232;nes du pass&#233;, aussi bien que certaines topographies &#233;loign&#233;es sont surinvesties par le cin&#233;ma en qu&#234;te d'h&#233;t&#233;rochronies et d'h&#233;t&#233;rotopies tandis que d'autres sont constamment d&#233;laiss&#233;es, ignor&#233;es. Le principe implicite ou subreptice qui pr&#233;side &#224; ces s&#233;lections, c'est encore et toujours le &lt;i&gt;centrisme&lt;/i&gt; &#8211; nous cherchons dans le lointain ce qui reconduit au proche, dans l'autre, le diff&#233;rent, l'&#233;tranger, ce qui reconduit au familier. C'est ainsi que le p&#233;plum n'en finit jamais de nous restituer du pr&#233;sent, parfois le plus imm&#233;diat, une belle harangue prononc&#233;e par un s&#233;nateur romain en toge blanche &#224; bande pourpre ou violette, ayant forc&#233;ment cet air de d&#233;j&#224;-vu qui nous redirige vers les trav&#233;es du S&#233;nat de Washington ou du Parlement britannique... Les h&#233;t&#233;rologies ont alors pour fonction d'imager des g&#233;n&#233;alogies imaginaires, de r&#233;tablir des continuit&#233;s r&#234;v&#233;es l&#224; o&#249; l'histoire r&#233;elle est au contraire tiss&#233;e de discontinuit&#233;s. Paradoxalement, le lointain devient le proche &#8211; la fonction critique du d&#233;paysement et de la d&#233;familiarisation ayant c&#233;d&#233; la place au besoin de sutures exp&#233;ditives &#8211; l'esclave Ben Hur devient notre prochain, tout proche, notre anc&#234;tre &#233;pris de libert&#233; et de justice lorsqu'il d&#233;fie la brutalit&#233; du colonisateur qui l'a exp&#233;di&#233; aux gal&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me dans les films o&#249; fait retour l'inspiration critique, les h&#233;t&#233;rotopies-chronies demeurent apprivois&#233;es dans le cin&#233;ma de Hollywood et, plus g&#233;n&#233;ralement, le cin&#233;ma &lt;i&gt;majeur&lt;/i&gt; du Nord global &#8211; dans les westerns de la seconde ou la troisi&#232;me g&#233;n&#233;ration, dans les films o&#249; sont &#233;voqu&#233;es les violences syst&#233;miques de la colonisation, c'est encore et toujours l'histoire blanche qui se raconte, comme drame plut&#244;t que comme &#233;pop&#233;e, mais &#224; travers ses propres narrateurs et &#224; ses propres conditions, en demeurant toujours situ&#233;e au milieu de toutes choses. D'o&#249;, souvent, l'exposition au premier plan de personnages blancs autour desquels s'agencent les narrations, destin&#233;s &#224; servir de guides et m&#233;diateurs aupr&#232;s des autres, ceux qui incarnent toutes les formes d'alt&#233;rit&#233; d&#233;centr&#233;es, subalternis&#233;es, inf&#233;rioris&#233;es &#8211; l'explorateur, le missionnaire, le traducteur, le protecteur des esp&#232;ces en danger (dans les versions tardives du film colonial).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les projections h&#233;t&#233;rochroniques et h&#233;t&#233;rotopiques vers le pass&#233; peuvent &#234;tre indiff&#233;remment enchant&#233;es ou sombres, voire cauchemardesques. Mais, indice probant du d&#233;senchantement durable qui affecte notre rapport &#224; l'avenir, celles qui sont fond&#233;es sur des anticipations, propuls&#233;es vers un avenir plus ou moins lointain, sont g&#233;n&#233;ralement davantage d'inspiration dystopique qu'utopique. Le cin&#233;ma industriel encha&#238;ne ici sur la litt&#233;rature saisie par les nouvelles technologies, &#224; partir de la fin du XIXe si&#232;cle (Huxley, Wells, Capek...).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les plan&#232;tes proches ou lointaines deviennent des h&#233;t&#233;rotopies-refuges parce que la Terre est devenue inhabitable. L'&#226;ge (le temps) de la d&#233;mocratie a c&#233;d&#233; la place &#224; celui de diff&#233;rentes formes de tyrannie second&#233;es par des technologies futuristes. Toutes les sensations et intuitions apocalyptiques s'engouffrent dans ce cin&#233;ma d'anticipation o&#249; l'humanit&#233; n'entreprend de muter ou bien part &#224; la rencontre de civilisations extraterrestres que pour le pire. Les h&#233;t&#233;rotopies et -chronies qui y fleurissent, &#224; grand coup de d&#233;cors hypermodernistes ou n&#233;o-gothiques y sont les ports d'attache de nos hantises et de nos d&#233;pressions projet&#233;es vers l'avenir. &lt;i&gt;Le futur a cess&#233; d'&#234;tre hospitalier &#224; l'utopie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Brossat&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claude L&#233;vi-Strauss : La pens&#233;e sauvage, Plon, 1962.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Bronislaw Malinowski, &lt;i&gt;Les Argonautes du Pacifique occidental&lt;/i&gt; (1922) et &lt;i&gt;La vie sexuelle des sauvages du Nord-Ouest de la M&#233;lan&#233;sie&lt;/i&gt; (1929).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, 3/02/2026.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Cl&#233;op&#226;tre&lt;/i&gt;, film de Joseph Mankiewicz, 1963.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Film de Roland Joff&#233;, Palme d'or au Festival de Cannes, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Khartoum&lt;/i&gt;, film r&#233;alis&#233; par Basil Dearden, 1966. Le personnage du Mahdi est interpr&#233;t&#233; par Laurence Olivier.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Retour au d&#233;sert. Le moment guerre du Golfe et la philosophie. &#8212; Quelques prol&#233;gom&#232;nes</title>
		<link>https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1555</link>
		<guid isPermaLink="true">https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1555</guid>
		<dc:date>2026-03-15T17:46:52Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Orgest Azizaj</dc:creator>


		<dc:subject>a_la_une</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; Ce texte est issu d'une conf&#233;rence &#224; l'universit&#233; d'&#233;t&#233; Ici et Ailleurs tenu &#224; Istanbul en septembre 2018 et repris dans le volume collectif des actes, sous le titre Orient, orientation, d&#233;sorientation, r&#233;orientation, sous la direction de Luca Salza et Orgest Azizaj, aux &#233;ditions Mimesis en 2019 &#187; https://www.editionsmimesis.fr/catalogue/orient-orientation-desorientation-reorientation/ &lt;br class='autobr' /&gt; Pour Mohamed Hassen Zouzi-Chebbi, dit ZOUZI &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; L'Ouest absolu est un port de guerre. [&#8230;] Le port de (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=111" rel="tag"&gt;a_la_une&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#171; Ce texte est issu d'une conf&#233;rence &#224; l'universit&#233; d'&#233;t&#233; Ici et Ailleurs tenu &#224; Istanbul en septembre 2018 et repris dans le volume collectif des actes, sous le titre &lt;i&gt;Orient, orientation, d&#233;sorientation, r&#233;orientation&lt;/i&gt;, sous la direction de Luca Salza et Orgest Azizaj, aux &#233;ditions Mimesis en 2019 &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.editionsmimesis.fr/catalogue/orient-orientation-desorientation-reorientation/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.editionsmimesis.fr/catalogue/orient-orientation-desorientation-reorientation/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Pour Mohamed Hassen Zouzi-Chebbi, dit ZOUZI&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'Ouest absolu est un port de guerre. [&#8230;] Le port de guerre regarde vers l'Orient d'un regard z&#233;l&#233;. Il fait l'Orient par son regard. L'Orient est ce que vise l'&#339;il de ses bouches &#224; feu, l'adverse. &#187; (Jean-Fran&#231;ois Lyotard, &lt;i&gt;Le Mur du Pacifique&lt;/i&gt;.)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;re Guerre mondiale de l'apr&#232;s-guerre froide, la guerre dite du Golfe men&#233;e sous la pr&#233;sidence de Bush p&#232;re par les &#201;tats-Unis et leurs alli&#233;s dans le d&#233;sert arabique qui s'&#233;tend entre le Kowe&#239;t et l'Irak, guerre &#233;clair, guerre aussi th&#233;o-techno-logique que t&#233;l&#233;g&#233;nique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce n'est pas que par la logique du signifiant que Schwarzkopf est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, aussi meurtri&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Depuis Hiroshima, il n'y a jamais eu autant de mort au m&#232;tre carr&#233; &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; que fictive&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'adage durassien, &#171; Tu n'as rien vu &#224;&#8230; &#187; est d'autant plus valable pour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, aussi n&#233;ocoloniale qu'hyper consensuelle, s'impose comme le bilan obsc&#232;ne par le vainqueur du si&#232;cle politique qui se cl&#244;t (1990-1991), et annonce la &lt;i&gt;r&#233;orientation&lt;/i&gt; de l'horizon de celui qui s'ouvre. Si la science politique connait le concept des &#171; guerres d&#233;sorient&#233;es &#187;, qui se multiplient hors des cadres &#233;tatiques et territoriaux reconnus&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ertan Karde&#351; en a pr&#233;sent&#233; le concept, notamment en r&#233;f&#233;rence &#224; Carl (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, celle du Golfe aura &#233;t&#233; une &lt;i&gt;guerre orient&#233;e&lt;/i&gt;, voire sur-orient&#233;e &#8211; et la matrice secr&#232;te de toute la d&#233;sorientation issue d'elle, comme des &#233;clats d'orient ind&#233;finiment r&#233;pandus de par le monde et ind&#233;finiment renaissants. Il aura donc fallu qu'&#224; l'or&#233;e des temps nouveaux, qui sont encore les n&#244;tres, cette Blitz-r&#233;orientation du champ d'exercice et des modes de manifestation de la puissance plan&#233;taire ait eu pour sc&#232;ne le d&#233;sert arabique : sc&#232;ne d'apocalypse&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'arsenal de bombardement utilis&#233; pendant les deux mois de la guerre a &#233;t&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, de d&#233;luge de feu r&#233;alis&#233; sur commande par des moyens hyper et pyro-techniques, dont il s'agissait aussi de faire la d&#233;-monstration plan&#233;taire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I. Construire l'objet guerre du Golfe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'orienter historiquement, mondialement dans ce sens, signifie aussi chercher des signes du temps, ou chercher dans le temps ce qui (nous) fera signe, ce qu'on reconnaitra tel, et qui nous en imposera une nouvelle lecture. Tout ce qui se pr&#233;sente dans notre actualit&#233; ne (nous) fait pas &#233;galement signe, mais passe m&#234;me, pour la plupart, &#224; la trappe de l'insignifiant. S'orienter, c'est ainsi se trouver des rep&#232;res, ou plut&#244;t construire, constituer quelque chose qui va valoir comme rep&#232;re, et le doter d'une surcharge signifiante : qu'il s'agisse des signes capitaux, ou de petits signes dispers&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'interrogation de Foucault, cette recherche des signes qui d&#233;finissent ce qui co-ordonne notre actualit&#233; &#8211; qui en &#233;tablit l'ordre et en d&#233;finit le cadre &#8211; se pr&#233;sente comme une recherche pour d&#233;finir les bords de notre pr&#233;sent, ce qui fait notre &#234;tre aujourd'hui. Ce qui reste peut-&#234;tre un peu &#171; inquestionn&#233; &#187; de la part de Foucault dans cette d&#233;marche, c'est une certaine asym&#233;trie, une non-correspondance qui existe entre le traitement qu'il r&#233;serve au temps pass&#233; et le traitement qu'il r&#233;serve &#224; ce qu'il appelle, d'un nom un peu trop unitaire, trop unitairement massif, &#171; notre aujourd'hui &#187;, &#171; notre actualit&#233; &#187;, &#171; notre pr&#233;sent &#187;, etc. Comme s'il n'y en avait &lt;i&gt;qu'un&lt;/i&gt;. Avec ce vocable un peu flou et ambigu qui revient r&#233;guli&#232;rement sous la plume de Foucault : &#171; dans une soci&#233;t&#233; comme la n&#244;tre &#187;. Or, comme beaucoup d'autres sans doute, je ne me sens pas enti&#232;rement appartenir &#224; la cl&#244;ture du temps qu'on me propose comme &#171; n&#244;tre &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur ce clivage intime, ses diff&#233;rents avatars, et notamment l'illustration (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. J'exp&#233;rimente sur ma peau la non-unit&#233; de l'actualit&#233; et du pr&#233;sent, la fiction de la grande unit&#233; de &#171; nos jours &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette orientation pr&#233;sente aussi une deuxi&#232;me instance : non seulement temporelle, mais spatiale &#8211; les g&#233;ographies mentales, les constitutions de (mi)lieux, de territoires, qui &#224; la fois hantent et d&#233;terminent l'aujourd'hui. Si donc l'orientation est prise dans ce sens-l&#224;, celui d'une recherche pour savoir ce qui dans le temps et l'espace, dans la g&#233;ographie et la chrono-graphie ou -logie, me fait signe et d&#233;termine ce que je suis, nous sommes amen&#233;s &#224; reconnaitre que le pr&#233;sent est n&#233;cessairement quelque chose de hant&#233; : hant&#233; par un temps pr&#233;c&#233;dent, par des lieux o&#249; se fixent ses &#233;l&#233;ments fondamentaux. La contemporan&#233;it&#233; a toujours cette structure paradoxale de la hantise, de l'&#234;tre-l&#224; qui n'est pas l&#224;, de la co&#239;ncidence chiasmatique d'un (ou plusieurs) pass&#233;(s) qui font mon (notre) pr&#233;sent. Et donc d'une fondamentale h&#233;t&#233;ronomie, o&#249; toutes les &lt;i&gt;hetera&lt;/i&gt; viennent s'ajouter : les h&#233;t&#233;rologies, les h&#233;t&#233;rochronies, et bien s&#251;r les h&#233;t&#233;rotopies qu'on connait mieux, ou qu'on croit connaitre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a une hantise temporelle, mais aussi une hantise topique &#8211; et c'est par l&#224; que des lieux sont des lieux &#8211; qui fait (se) demander : de quels lieux, horizons, moments territoriaux, sommes-nous habit&#233;s, sommes-nous encore et toujours les h&#233;ritiers ou contemporains ? Or, la constitution de ce type de &lt;i&gt;lieux-signes&lt;/i&gt; a toujours affaire &#224; une dimension fantasmatique, dans le sens qu'il n'y a pas de cartographie qui ne soit aussi une fantasmatique, qui ne soit &#224; la fois investissement psychique, libidinal-collectif, d&#233;lirant etc. Qu'y a-t-il de commun, par exemple, entre le Moyen-Orient relu, fantasm&#233;, redessin&#233; par Daesh et celui qui figure sur &#171; nos &#187; atlas d'&#233;cole ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, le moment auquel on se r&#233;f&#232;re ici, quelque part entre 89 et 91, est un moment de diagnostics intenses, de recherche f&#233;brile de &lt;i&gt;sens du temps&lt;/i&gt;. Cette actualit&#233; se d&#233;finit aussi par cela : elle est remplie de diagnostics sur elle-m&#234;me. Les journaux et revues de l'&#233;poque abondent en contributions, o&#249; chacun y va de son diagnostic : temporel, politique, civilisationnel etc. C'est un temps de d&#233;sorientation absolue, temps d'un vide particuli&#232;rement pr&#233;gnant. On voit l&#224; qu'il ne suffit pas de faire des diagnostics, que la posture du diagnostic n'est plus suffisante comme approche philosophique. Et que la t&#226;che du philosophe devient peut-&#234;tre quelque chose comme une pol&#233;mologie des diagnostics. En ce sens, surtout, que ces multiples propositions diagnostiquantes s'offrent comme des discours qui structurent l'espace de l'actualit&#233;, comme des armes, des instruments d'influence dans la configuration du pr&#233;sent m&#234;me qu'ils se donnent pour but de diagnostiquer. Elles visent &#224; &lt;i&gt;op&#233;rer des effets&lt;/i&gt; dans l'actualit&#233;, qui semblait &#234;tre jusque-l&#224; un simple objet de jugement connaissant. Ce sont &#224; la fois des instances objectives et subjectives, des positionnements, qui visent soit &#224; maitriser, &#224; rendre plus gouvernable, soit au contraire &#224; &#233;chapper &#224; cette prise&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On ne peut pas le montrer ici, mais une analyse des discours diagnostiquants (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Entre Jean-Luc Nancy dans la revue &lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt; et Samuel Huntington dans &lt;i&gt;National Interest&lt;/i&gt;, les d&#233;marches ne sont pas simplement diff&#233;rentes, voire divergentes, mais elles s'&#233;tablissent dans une v&#233;ritable guerre des diagnostics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II. La Guerre du Golfe comme &#171; moment &#187; : communaut&#233; et exception&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; 1991 &#8211; ann&#233;e de la guerre du Golfe, &#171; aussit&#244;t vue, aussit&#244;t perdue de vue &#187; comme le re-marque Paul Virilio &#8211; fut aussi celle de la publication de &lt;i&gt;Cap au pire&lt;/i&gt; de Samuel Beckett, et de &lt;i&gt;L'Autre cap&lt;/i&gt; de Jacques Derrida. &#187; (Denis Guenoun, &lt;i&gt;Lignes&lt;/i&gt;, avril 1991.)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L'hypoth&#232;se qui anime ce d&#233;but de proposition de travail est que ce qui sera appel&#233; la Guerre du Golfe (gardant les majuscules pour signifier son faire &#233;poque, comme en image r&#233;fl&#233;chie de la Grande Guerre), a des titres pour se proposer comme un moment de c&#233;sure, qui d&#233;termine quelque chose de fondateur pour ce qui est de notre pr&#233;sent. Cet &#233;v&#233;nement, si c'en est un, &lt;i&gt;est un foyer fondamental de contemporan&#233;it&#233;&lt;/i&gt;, tel qu'on se meut toujours dans le cadre qu'il a instaur&#233;. Le but serait donc de proposer quelque chose comme une arch&#233;ologie de ce moment, d'esquisser une cartographie de l'espace discursif qu'il a ouvert, d&#233;plac&#233;, affect&#233;, et auquel il aura donc donn&#233; &lt;i&gt;lieu&lt;/i&gt;. Qu'a-t-elle &#233;t&#233;, cette guerre, dans son impact, tant sur les discours, sur les pens&#233;es, les perceptions et les &#233;nonc&#233;s du pr&#233;sent et du temps ? Et qu'aura &#233;t&#233; sa post&#233;rit&#233;, sa ou ses survivance(s) jusqu'&#224; aujourd'hui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je propose d'appeler cela le &#171; moment Guerre du Golfe &#187;, selon une notion que j'emprunte &#224; Fr&#233;deric Worms, notamment dans son ouvrage &lt;i&gt;La philosophie en France au XXe si&#232;cle&lt;/i&gt;, et dont le sous-titre est &#171; Moments &#187;. Il s'y propose de faire une lecture de l'h&#233;ritage, voire du patrimoine de la philosophie en France au XXe si&#232;cle, en identifiant des concr&#233;tions de moments, o&#249; des r&#233;seaux de concepts se rencontrent, s'entre-d&#233;finissent dans une esp&#232;ce de transversalit&#233;. Il en reconnait trois, tous restant dans le cadre d'un rep&#233;rage quelque peu intra-philosophique : le &#171; moment 1900 &#187; autour du probl&#232;me de l'esprit ; puis le &#171; moment Seconde Guerre mondiale &#187;, autour de celui de l'existence ; et enfin, celui des ann&#233;es 60, identifi&#233; comme le moment de la structure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut se permettre d'envisager une autre typologie des moments, o&#249; la philosophie, comme type de discours, r&#233;seau de conceptualit&#233;s, subit ou est affect&#233;e par des moments, non pas &#224; partir d'elle-m&#234;me, mais par la rencontre avec un &#233;v&#233;nement de l'actualit&#233; qui l'affecte&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir, par exemple, l'identification de la conjoncture des ann&#233;es 80 en (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Un tel r&#233;seau, que ce soit celui des impacts, ou celui des conceptualit&#233;s, m&#234;me si on d&#233;cidait de se limiter &#224; celui de la philosophie et ses voisinages, est tr&#232;s difficile &#224; circonscrire. On se contentera ici d'indiquer une direction par ricochet, d'une certaine fa&#231;on, celle des affections des discours philosophiques qui constituent la Guerre du Golfe comme un moment &#224; interroger : non seulement comme une date, mais comme une esp&#232;ce de trou noir, face auquel un certain champ de la philosophie s'est senti interpell&#233; et mis &#224; l'&#233;preuve et aura essay&#233; de lui r&#233;pondre et d'infl&#233;chir ses cat&#233;gories.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des particularit&#233;s qui fait que la Guerre du Golfe se constitue en moment, est qu'elle rassemble quelques conjonctions. Un &#233;v&#233;nement exige toujours des conjonctions, qui apportent comme la valeur ajout&#233;e de l'&#233;v&#233;nement et le rendent susceptible d'avoir des effets autour de lui. Celles dans lesquelles est prise cette &lt;i&gt;guerre-concept&lt;/i&gt; au Proche Orient est, tout d'abord, un espace satur&#233; d'&#233;v&#233;nementialit&#233;, mais imm&#233;diatement d&#233;doubl&#233; par un r&#233;seau de commentaires, qui est celui provoqu&#233; par la chute du Mur de Berlin. &#192; l'int&#233;rieur de ce cadre-l&#224;, et comme en surd&#233;termination, il y a une seconde conjoncture, comme interne &#224; la premi&#232;re, qui est la contemporan&#233;it&#233; de ces deux discours qui ont structur&#233; en profondeur la lecture du moment en question : celui qui part de l'article de F. Fukuyama en 1989 sur &#171; La Fin de l'histoire &#187;, et pose l'un des rails perceptifs de la r&#233;ception de ce qui se passe ; et l'autre, qui part de l'article de S. Huntington en 1992, sur le &#171; Choc des civilisations &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La parfaite sym&#233;trie de ces deux &#171; pitches &#187; &#224; la fortune imm&#233;diatement (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ces deux discours concomitants, loin d'&#234;tre contradictoires et s'excluant mutuellement, sont tout &#224; l'inverse compl&#233;mentaires et se pr&#233;supposent l'un-l'autre, pour constituer ainsi ce que j'appellerais la &lt;i&gt;machine perceptive am&#233;ricaine&lt;/i&gt;, qui d&#233;termine le cadre de perception plan&#233;taris&#233; de l'actualit&#233;, et qui va permettre ensuite le consensus tout aussi plan&#233;taire autour des nouveaux agissements de la puissance am&#233;ricaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le Mur et le Golfe &#187;, pour reprendre le titre perspicace d'un livre qui ne l'est gu&#232;re, sont les deux &#233;v&#233;nements m&#233;taphysiques de la fin de si&#232;cle, les astres jumeaux qui surd&#233;terminent la port&#233;e historico-conceptuelle de l'un-l'autre. La philosophie donc, celle dite continentale en priorit&#233;, a &#233;t&#233; d&#233;vi&#233;e dans son cours, telle est ici l'hypoth&#232;se, par le choc de ce double &#233;v&#233;nement-l&#224;. D'un c&#244;t&#233; le moment Chute du Mur a influ&#233; sur la recherche &#224; nouveaux frais autour de tout ce que pouvait encore signifier le commun, la communaut&#233;, l'&#234;tre-avec, jusqu'&#224; l'exploration des modalit&#233;s les plus insaisissables de l'&#234;tre du &lt;i&gt;cum&lt;/i&gt;, une fois que le grand nom du communisme n'&#233;tait plus utilisable. Dans la condition de l'&#233;puisement historique et de l'&#233;chec de ce nom et de toute r&#233;alit&#233; qui pouvait lui &#234;tre attach&#233;e, il a fallu se r&#233;approprier, repenser &#224; nouveau frais les conditions m&#234;me de la communaut&#233;, dans la multiplicit&#233; de ses nouveaux attributs : inavouable, d&#233;s&#339;uvr&#233;e, &#224;-venir, sans mythe, sans figure, etc.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir, notamment, J.-L. Nancy et J. Ch. Bailly, La comparution (Politique &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur l'autre versant concomitant, celui de la Guerre du Golfe, la philosophie (souvent la m&#234;me) a r&#233;agi en ramenant &#224; la surface troubl&#233;e de la pens&#233;e, les figur&#233;s de la souverainet&#233; et de l'(&#233;tat d')exception. Si l'exception souveraine est devenue l'un des noms capitaux de la pensabilit&#233; de la politique dans son nouveau d&#233;ploiement &#233;pochal, un des sites d'&#233;mergence en est la Guerre du Golfe. L'un des foyers les plus d&#233;cisifs de la formation de cet &lt;i&gt;opus magnum&lt;/i&gt; de la pens&#233;e contemporaine de la politique, &#224; savoir la pens&#233;e de Giorgio Agamben &#8211; et notamment sa structuration dans le cycle &lt;i&gt;Homo sacer&lt;/i&gt; &#8211; a &#233;t&#233; pr&#233;cis&#233;ment le Signe historique qu'a constitu&#233; l'&#233;v&#233;nement de la Guerre du Golfe : la d&#233;monstration spectaculaire du d&#233;ploiement de la souverainet&#233; exceptionnelle, dans tout son &#233;clat, et pas seulement guerrier, dans toute son &#171; innocence &#187;, son absence de justification et son hyperbolisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Une des le&#231;ons les moins &#233;quivoques de la guerre du Golfe est l'entr&#233;e (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour parler en langage kantien, le site o&#249; se trouve install&#233;e la philosophie en 1990 est celui du double enthousiasme par quoi est transi le nouveau public mondialis&#233; : face &#224; la chute du Mur et face &#224; la Guerre du Golfe &#8211; ou plut&#244;t, la conversion quasi instantan&#233;e, et &#224; jamais &#233;nigmatique, d'un enthousiasme plan&#233;taire dans l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;III. Des lignes d'inconscient : le d&#233;sert, la peau blanche&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le racisme est la jalousie que le nom imp&#233;rial &#233;prouve pour les noms des autres, ceux des nations nomades. &#187; (J.-Fr. Lyotard, &lt;i&gt;Le mur du Pacifique&lt;/i&gt;.)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La guerre du Golfe pulv&#233;rise, anachronise l'espace europ&#233;en comme espace de paix, comme utopie en cours de r&#233;alisation de la paix perp&#233;tuelle. Elle ram&#232;ne la possibilit&#233; de la guerre comme horizon symbolique acceptable, voire essentiel, voulu &#8211; comme ce qui, &#224; nouveau (et &#224; nouveaux frais) &lt;i&gt;fait monde&lt;/i&gt;. La mondialisation de et par la &#171; d&#233;mocratie &#187;, qui faisait suite &#224; la chute du Mur (Fukuyama et alii), est imm&#233;diatement doubl&#233;e (dans tous les sens du mot) par la mondialisation de et par la guerre. D&#233;sormais, fait monde ce qui est capable de se montrer, de s'exhiber, innocemment et impun&#233;ment, dans tout son obsc&#232;ne souverain. Le d&#233;sert est ainsi le lieu fantasmatique par excellence de l'exp&#233;rimentation de la mondialisation, celle qui s'impose au nom de l'&#201;tat du droit, et o&#249; celui-ci est indiscernable de l'&#201;tat de guerre, voire de l'&#201;tat-pour-la-guerre. Ce qu'avant tout r&#233;alise la Guerre du Golfe, comme un performatif r&#233;ussi, c'est cette identification et l&#233;gitimation mutuelle du droit et de la guerre, chapeaut&#233;s par l'&#201;tat. &#192; partir de l&#224;, tout droit &#233;tatique, &#224; l'int&#233;rieur comme &#224; l'ext&#233;rieur, pourra s'exercer comme guerre, contre tout ce qui tombe, de quelque fa&#231;on que ce soit, hors du champ d&#233;mocratique du droit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous avons trac&#233; une ligne sur le sable &#187;, c'est par cette image que George Bush a indiqu&#233; l'ultimatum adress&#233; &#224; l'Irak. Dans un essai qui tente d'explorer &#171; l'inconscient am&#233;ricain &#187; impliqu&#233; et mis en branle dans cette guerre, de tracer &#171; certaines cartographies de l'inconscient rh&#233;torique &#187; et les lignes &#171; d'une &lt;i&gt;histoire phantasmique&lt;/i&gt; &#187;, la philosophe am&#233;ricaine Avital Ronell fait un sort particulier &#224; cette line, qui est en m&#234;me temps une &lt;i&gt;dead-line&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Avital Ronell, &#171; Tropes d'assaut. Une lecture de Temp&#234;te du d&#233;sert &#187;, in (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tracer une ligne sur le sable, c'est reprendre la main. Le souverain c'est aussi celui qui trace des lignes, aussi loin de chez lui que possible. Et cette ligne dans le sable du d&#233;sert, prend dans la psych&#233; am&#233;ricaine la revanche de l'autre ligne effac&#233;e, celle entre le Nord et le Sud qui a rat&#233; dans la jungle du Vietnam &#8211; et en effa&#231;ant le souvenir de son effacement, tente d'en effacer le traumatisme. Et rend possible, par l&#224;-m&#234;me, et par-del&#224; l'histoire du si&#232;cle, la relance de la guerre coloniale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle d&#233;place aussi, et repousse au loin la sc&#232;ne des op&#233;rations, les lieux de la v&#233;ritable histoire, en rejetant d&#233;j&#224; dans le &#171; pass&#233; antiquaire &#187; la vieille ligne que les Sovi&#233;tiques avaient trac&#233;e et qui venait de s'effacer au c&#339;ur de l'Europe. Se croyant retrouv&#233;, revenu au-devant et au centre de la sc&#232;ne historique, l&#224;-m&#234;me o&#249; il s'&#233;tait constitu&#233; en c&#339;ur sanglant du 20e si&#232;cle, &#224; Berlin, l'espace europ&#233;en se d&#233;couvre aussit&#244;t escamot&#233;, marginalis&#233; &#8211; pire, vassalis&#233;. C'est ce qui rend d'autant plus anachronique (anatopique ?) la comparaison de Saddam Hussein avec Hitler, l'annexion du Kowe&#239;t avec celle des Sud&#232;tes et le refus de la guerre avec &#171; l'esprit de Munich &#187;, m&#234;me quand elle se veut non pas &#171; une identit&#233; d'essence, mais une analogie &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Selon les termes d'une tribune (&#171; Une guerre requise &#187;) publi&#233;e par &#171; huit (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;surrection d'Hitler au Moyen-Orient est peut-&#234;tre n&#233;cessaire &#224; la psych&#233; guerri&#232;re am&#233;ricaine (outre qu'une tr&#232;s utile, bien qu'&#233;cul&#233;e, op&#233;ration de propagande). Mais, le courant historique passe maintenant ailleurs ; les vieux sables de Normandie, pur d&#233;cor touristique ou cin&#233;matographique, ne tracent plus aucune ligne &#8211; le Mur de l'Atlantique est pur vestige, comme les cath&#233;drales ou les ch&#226;teaux-forts, et dont on a pu entreprendre d'en faire l'arch&#233;ologie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir le beau et d&#233;sormais classique livre de Paul Virilio, Bunker (&#8230;)&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. D&#233;sormais, le courant passe, par contact direct, de d&#233;sert &#224; d&#233;sert, du Texas au Golfe : &lt;i&gt;How the Middle-East was won !&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D&#233;but de la guerre et des bombardements, le 18 janvier 1991 : centenaire, au (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; C'est de cette communication en circuit ferm&#233; entre d&#233;serts que l'espace europ&#233;en, d&#233;j&#224; dans la post-histoire, se trouve radicalement exclu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit l&#224; d'une r&#233;-orientation brutale, dans tous les sens du terme, d'une nouvelle distribution des accents, du franchissement d'un seuil d'historicit&#233; par hyst&#233;risation d'une figure. Si l'on adopte la perspective d'une th&#233;orie des noms, comme r&#233;v&#233;lateurs des lignes de force dans l'histoire, comme aimants et orienteurs des d&#233;roulements de celle-ci&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir A. Badiou et J. Cl. Milner, Controverse, Seuil, Paris 2012, o&#249; se (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, on peut soutenir que la guerre du Golfe est le moment qui fixe l'advenue, la mont&#233;e du nom arabo-islamique comme cat&#233;gorie centrale &#8211; et disput&#233;e &#8211; de l'imaginaire qui remplit le nouvel horizon de la politique mondialis&#233;e ; comme point axial autour duquel tourne le fantasme auto-d&#233;clar&#233; du &#171; Nouvel Ordre Mondial &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ronell note avec pertinence que cette &#171; expression ch&#232;re &#224; Goebbels [&#8230;], (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Et par cons&#233;quent, comme &lt;i&gt;l'acteur absolu&lt;/i&gt;, la principale, sinon l'unique source de production d'&#233;v&#233;nements &#224; port&#233;e plan&#233;taire. Source n&#233;gative, mais source tout de m&#234;me. Fait &#233;v&#233;nement, fait actualit&#233;, (nous) concerne (tout) ce qui touche aux agissements, &#224; la consistance de ce nom. L'hypersensibilit&#233; historique envers lui est d&#233;sormais devenu mondiale et vecteur de mondialisation. Du 11 septembre &#224; la guerre en Syrie, des attentats de Paris et des agissements de Daech au r&#233;cent r&#233;tablissement de l'embargo envers l'Iran&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jusqu'&#224; la crise de ces jours de mi-juin 2019, dont on peut craindre la pire (&#8230;)&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, la pr&#233;gnance de ce nom (diviseur et divis&#233;, revendiqu&#233; et repouss&#233;), de ce nom capital comme polarit&#233; de l'histoire contemporaine, n'a cess&#233; de s'affirmer, de s'aiguiser si l'on peut dire, sans mauvais jeu de mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'on le veuille ou non, cela d&#233;finit la zone et les vecteurs des puissants investissements g&#233;o-psychiques qui fixent les n&#339;uds &#233;v&#233;nementiels de l'histoire &#224; venir, qui dessinent les canaux par o&#249; va passer l'&#233;nergie des acteurs, tout en en d&#233;finissant la grammaire et le lexique des identifications. &#192; savoir : que les temps &#224; venir s'annoncent comme ceux de la prise, de l'emprise conflictuelle du plus &lt;i&gt;blanc&lt;/i&gt; et plus &lt;i&gt;extr&#234;me&lt;/i&gt; (si ce n'est extr&#233;miste) Occident &#8211; celui-l&#224; m&#234;me, &#233;vang&#233;lique, protestant et capitaliste qui a si innocemment triomph&#233; des Indiens en s'appropriant le d&#233;sert am&#233;ricain &#8211; l'emprise donc, de cet Occident-l&#224;, dans sa tentative de s'approprier, neutraliser l'h&#233;ritage fantasmatique du d&#233;sert arabique. Il s'agit de couper, de blanchir, de mettre de quelque fa&#231;on sous tutelle, ce qui, de pr&#232;s ou de loin, peut se revendiquer comme se rapportant &#224; ce lieu originaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en cela aussi que la sc&#232;ne du Golfe, que la guerre du Golfe comme sc&#232;ne primitive (deux fois primitive : une sc&#232;ne primitive qui vient doubler &#8211; ensevelir et exalter &#224; la fois, &lt;i&gt;convertir&lt;/i&gt; &#8211; une autre sc&#232;ne primitive) est int&#233;ressante : comme d&#233;clencheur et r&#233;v&#233;lateur de cette &lt;i&gt;fatale r&#233;orientation&lt;/i&gt; de la psych&#233; blanche am&#233;ricano-occidentale, qui se sent subitement appel&#233;e &#224; r&#233;gler ses comptes &#224; &#8211; et avec &#8211; le nom arabo-islamique ; qui se sent appel&#233;e &#224; investir les zones d&#233;sertiques au c&#339;ur de son inconscient colonial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui fait &#233;poque dans et par la guerre du Golfe, c'est ce devenir absolu de l'Occident en tant qu'Occident, le stade final du d&#233;ploiement de son essence, le r&#232;gne de la technique au sens gr&#233;co-heideggerien &#233;tant la v&#233;ritable effectuation de &lt;i&gt;th&#233;ologique&lt;/i&gt; pour l'Occident&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf., J.-L. Nancy, art cit, p. 12.&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'Occident moderne est aussi un &lt;i&gt;d&#233;sert&lt;/i&gt; religieux. En mati&#232;re de religiosit&#233;, il ne r&#233;ussit &#224; produire que de la technique, toujours plus et toujours plus loin. &lt;i&gt;C'est par la technique que l'Occident moderne touche au sacr&#233;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'alliance de Trump avec lesdits &#171; g&#233;ants de la tech &#187;, leur all&#233;geance (&#8230;)&#034; id=&#034;nh20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est pourquoi aussi le mariage est-il si r&#233;ussi, aux &#201;tats-Unis, entre technophilie et &#233;vang&#233;lisme, entre pr&#234;che et t&#233;l&#233;-achat. Et si GeoBush (selon le nom-valise de Ronell) a en effet pass&#233; la nuit avant le d&#233;clenchement de la guerre en compagnie du t&#233;l&#233;-pr&#233;dicateur Billy Graham, cette sc&#232;ne d&#233;passe l'anecdote et la caricature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce dieu techno-militaire &#8211; et t&#233;l&#233;visuel : ubiquitaire &#8211;, celui qui trace des lignes s&#233;culi&#232;res et d&#233;clenche &#224; volont&#233; des &#171; temp&#234;tes dans le d&#233;sert &#187;, c'est ce techno-dieu-l&#224; qui est cens&#233;, voire destin&#233; &#224; supplanter sur place, &lt;i&gt;at home&lt;/i&gt;, le dieu des arm&#233;es du d&#233;sert arabique, ou celui du mesianisme chiite, celui de l'Islam actif, toujours susceptible de se r&#233;veiller &#8211; pas seulement r&#233;f&#233;rent identifi&#233;, mais &#233;nergie vivante d'identification, point de vue sur le monde, et force agissante de et dans l'histoire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#192; ce propos, voir et revoir les reportages de Foucault sur la r&#233;volution (&#8230;)&#034; id=&#034;nh21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui fait donc &#233;poque, c'est qu'il se figure l&#224; non pas un conflit de puissances, de ressources, de zones d'influence, de partages de territoires ou de richesses, mais aussi un conflit pulsionnel entre deux inconscients. Ou plut&#244;t, un conflit instanci&#233; sur un certain inconscient : celui de la &lt;i&gt;peau blanche&lt;/i&gt; occidentale, structurellement imp&#233;riale &#8211; et dont l'&#234;tre-Californie est le stade ultime, selon la description axiomatique du Lyotard de l'ann&#233;e 74&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La peau blanche &#232;s femmes de l'Ouest, soit des plus occidentales des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; travers&#233;e et tendue qu'elle est par ses tensions, ses trafics, ses investissements. Il s'agit du conflit de cette peau, dans son devenir plan&#233;taire (1991) avec ce qu'elle se sera sentie requise de consid&#233;rer &#8211; et de vouloir &lt;i&gt;traiter&lt;/i&gt; en cons&#233;quence &#8211; comme sa tache arabo-islamique. L'&#233;poque qui s'ouvre l&#224; est celle du &#171; traitement &#187; imp&#233;rial qui sera r&#233;serv&#233; &#224; cette t&#226;che, et des contre-coups par o&#249; celle-ci viendra trouer par endroits la peau blanche de l'Occident. Nul n'aurait d&#251; le pressentir mieux que le th&#233;oricien post-moderne de &lt;i&gt;l'intraitable&lt;/i&gt;, jadis solidaire de &#171; la guerre des Alg&#233;riens &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Orgest Azizaj&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce n'est pas que par la logique du signifiant que Schwarzkopf est l'&#233;quivalant de Schwarzenegger, qui ach&#232;ve en cette ann&#233;e 1991 son triomphe d'icone plan&#233;taire avec &lt;i&gt;Terminator 2&lt;/i&gt;. Mais le signifiant d&#233;j&#224; n'est pas rien. Que ces deux-l&#224; soient si lourdement germaniques aux USA &#8211; et si cin&#233;g&#233;niques &#8211;, l'ann&#233;e m&#234;me de la r&#233;unification de l'Allemagne, en dit long sur le changement d'&#233;poque&#8230; ou sur le retour du refoul&#233; occidental.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Depuis Hiroshima, il n'y a jamais eu autant de mort au m&#232;tre carr&#233; &#187;, selon le t&#233;moignage d'un officier britannique, rapport&#233; par le g&#233;n&#233;ral en retraite Pierre M. Gallois, et cit&#233; par Ren&#233; Dumont, in &lt;i&gt;Cette guerre nous d&#233;shonore&lt;/i&gt;, Seuil, coll. L'Histoire imm&#233;diate, Paris 1992, p. 47.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'adage durassien, &#171; Tu n'as rien vu &#224;&#8230; &#187; est d'autant plus valable pour cette guerre transmise en direct en mondovision, et o&#249; l'indistinction entre guerre et superproduction hollywoodienne a &#233;t&#233; le leitmotiv imm&#233;diat de tous les commentaires. Ce fut, dans tous les sens du terme, &lt;i&gt;une guerre-&#233;cran(s)&lt;/i&gt;. Voir, J. Baudrillard, &lt;i&gt;La Guerre du Golfe n'as pas eu lieu&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, Paris 1991.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ertan Karde&#351; en a pr&#233;sent&#233; le concept, notamment en r&#233;f&#233;rence &#224; Carl Schmitt, lors de son intervention intitul&#233;e &#171; Les guerres d&#233;sorient&#233;es en tant que probl&#232;me limite de la philosophie politique &#187; au colloque &#171; Orient, orientation, d&#233;sorientation &#187;, &#224; l'Universit&#233; de Galatasaray, septembre 2018&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'arsenal de bombardement utilis&#233; pendant les deux mois de la guerre a &#233;t&#233; trois fois sup&#233;rieur &#224; celui largu&#233; par l'ensemble des Alli&#233;s sur l'Allemagne pendant toute la Seconde Guerre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur ce clivage intime, ses diff&#233;rents avatars, et notamment l'illustration saillante qu'il trouve dans la double polarit&#233; de nos noms (orientaux) et pr&#233;noms (autochtones, ou occidentaux), voir le texte d'Ervin Hatibi (sic !), &#171; What is Askeri ? &#187;, in O. Azizaj, L. Salza (dir.), &lt;i&gt;Orient, orientation, d&#233;sorientation, r&#233;orientation&lt;/i&gt;, Actes du colloque de l'Universit&#233; Galatasaray, &#233;ditions Mimesis, 2019.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;On ne peut pas le montrer ici, mais une analyse des discours diagnostiquants de ces ann&#233;es-l&#224; montrerait facilement ce partage entre discours qui visent &#224; rendre le pr&#233;sent gouvernable et &#224; cl&#244;turer par avance le nouveau qui arrive, et les autres qui tentent de proposer l'ouverture de quelque chose de nouveau, da garder vive la promesse d'un &#224;-venir.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir, par exemple, l'identification de la conjoncture des ann&#233;es 80 en philosophie-et-politique par J. Ranci&#232;re, &#171; La surl&#233;gitimation &#187;, in &lt;i&gt;La Tentation de l'Occident, Actes du colloque autour de la guerre du Golfe&lt;/i&gt;, Paris VIII-Vincennes &#224; Saint-Denis, 14 mars 1991, pp. 114-121. L'id&#233;alisme intra-philosophique du &#171; moment &#187;, chez Worms, vise &#224; &#233;vacuer la surcharge mat&#233;rialiste de la &#171; conjoncture &#187;, terme venu d'Althusser. Ajoutons aussi que le constat de la &#171; surl&#233;gitimation &#187;, qui suit chez Ranci&#232;re la &#171; fin des utopies &#187;, r&#233;pond &#224; la &#171; d&#233;l&#233;gitimation &#187; que son coll&#232;gue vincennois Lyotard, avait identifi&#233; comme coextensive de la &#171; fin des grands r&#233;cits &#187; : cf. J.-Fr. Lyotard, &lt;i&gt;La condition postmoderne&lt;/i&gt;, Minuit, Paris, 1977.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La parfaite sym&#233;trie de ces deux &#171; pitches &#187; &#224; la fortune imm&#233;diatement plan&#233;taire, n'est pas le moindre des indices qui les montre comme des atomes constitutifs de la m&#234;me &lt;i&gt;machine mythologique&lt;/i&gt;. Sur le fonctionnement de l'&#233;nonc&#233; mythologique, voir les analyses classiques de R. Barthes, &#171; Le mythe aujourd'hui &#187;, in &lt;i&gt;Mythologies&lt;/i&gt;, Seuil, Paris, 1957.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir, notamment, J.-L. Nancy et J. Ch. Bailly, &lt;i&gt;La comparution (Politique &#224; venir)&lt;/i&gt;, Christian Bourgois &#233;diteur, Paris 1991 ; G. Agamben, &lt;i&gt;La communaut&#233; qui vient&lt;/i&gt;, Seuil &#187;, Paris 1990 ; A. Badiou, &lt;i&gt;D'un d&#233;sastre obscur&#8230; Droit, &#201;tat, politique&lt;/i&gt;, L'Aube, La tour d'Aigues, 1991 ; J. Derrida, &lt;i&gt;Spectres de Marx&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, Paris 1994.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Une des le&#231;ons les moins &#233;quivoques de la guerre du Golfe est l'entr&#233;e d&#233;finitive de la souverainet&#233; dans l'image de la police. [&#8230;] Le plus d&#233;terminant ici n'est pas tant la menace contre ceux qui transgressent le droit [&#8230;], que &lt;i&gt;l'explosion de cette violence souveraine&lt;/i&gt; dont t&#233;moignait la proximit&#233; physique entre le consul et le licteur. &#187;, G. Agamben, &#171; La police souveraine &#187; (1991), in &lt;i&gt;Moyens sans fins&lt;/i&gt;, Payot, Paris 1995 (je souligne &#8211; O. A.) On trouve dans ce petit texte d'&#224; peine quatre pages l'essentiel des &#171; mots-cl&#233;s &#187; de l'&#339;uvre &#224; venir d'Agamben. Dans un long article &#233;crit &#224; chaud et soigneusement dat&#233; &#224; chacune de ses &#233;tapes (entre f&#233;vrier et mai 1991), publi&#233; dans &#171; Les Temps modernes &#187;, n&#176; 539, (juin 1991), pp. 1-41 et intitul&#233; &#171; Guerre, droit, souverainet&#233; &#8211; &lt;i&gt;techn&#233;&lt;/i&gt; &#187;, J.-L. Nancy, tout en faisant le m&#234;me constat quant au retour fracassant de la Souverainet&#233; comme absolu, montre &#224; la fois la crise o&#249; cela met la pens&#233;e actuelle et fixe le programme de la pens&#233;e &#224; venir : &#171; Car de cette logique de l'exception &#8211; du &#171; souverain &#187; en tant que &#171; sans droit &#187; &#8211; on voit mal qu'aucune pens&#233;e disponible nous rende un compte satisfaisant.[&#8230;] Je pose seulement qu'entre un sch&#232;me toujours faible et trouble de la &#171; guerre (police) du droit &#187; et un sch&#232;me r&#233;activ&#233; (r&#233;chauff&#233; ?) de la &#171; guerre souveraine &#187; s'&#233;tend un espace vide. [&#8230;] Cet espace est bien un &lt;i&gt;d&#233;sert&lt;/i&gt;. &#187; J. L. Nancy, art. cit., p. 9-10.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Avital Ronell, &#171; Tropes d'assaut. Une lecture de &lt;i&gt;Temp&#234;te du d&#233;sert &#187;, in Lignes de front&lt;/i&gt;, Stock, Paris 2010, p. 39. Citons, entre autres passages, ceci : &#171; La ligne sur le sable, comme nous allons le voir, n'a pas &#233;t&#233; trac&#233; &#224; travers un corps figuralement indiff&#233;rent. Ce corps a &#233;t&#233; nomm&#233; plus d'une fois comme corps f&#233;minin, corps d'une m&#232;re et corps susceptible d'&#234;tre viol&#233;. [&#8230;]. &#187;, ibid, p. 41.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Selon les termes d'une tribune (&#171; Une guerre requise &#187;) publi&#233;e par &#171; huit intellectuels fran&#231;ais &#187; dans &lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt; du 21 f&#233;vrier 1991. La liste des signataires, dont J.-Fr. Lyotard, redessine les fronti&#232;res de familles de pens&#233;e qui sont encore valables aujourd'hui. S'y remarque notamment l'engagement pro-guerre au nom d'une appartenance ou sensibilit&#233; &#224; la &#171; chose juive &#187;, qui ach&#232;ve de faire passer le r&#233;f&#233;rent juif dans le camp blanc ralli&#233; &#224; la figure &#233;tatique de la politique. Cette &lt;i&gt;compulsion de ralliement&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; analys&#233;e par A. Brossat, &#171; La guerre des diseurs de &#8220;oui&#750; &#187;, in &#171; Critique communiste &#187;, 104-105 (mars 1991), pp. 9-14.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir le beau et d&#233;sormais classique livre de Paul Virilio, &lt;i&gt;Bunker arch&#233;ologie&lt;/i&gt;, &#233;ditions du Centre Pompidou, Paris 1975, r&#233;&#233;dition Galil&#233;e, Paris, 2008.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;D&#233;but de la guerre et des bombardements, le 18 janvier 1991 : centenaire, au jour pr&#232;s, de l'extermination des Sioux et de la soumission d&#233;finitive des Indiens, le 16 janvier 1891, apr&#232;s le massacre de Cherry-Creek. Cf. l'article de J. Raabe, in &lt;i&gt;La tentation de l'Occident&lt;/i&gt;, op. cit., pp. 106-113. Pour un r&#233;cit contemporain des &#233;v&#233;nements, &#224; la tonalit&#233; plus qu'instructive quant &#224; cette &#171; regrettable mais in&#233;vitable &#187; extermination, voir, C. de Varigny, &#171; La fin d'une race &#8211; L'insurrection des Sioux &#187;, in &lt;i&gt;Revue des Deux Mondes&lt;/i&gt;, tome 103 (1891), pp. 912-939. Disponible en ligne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir A. Badiou et J. Cl. Milner, &lt;i&gt;Controverse&lt;/i&gt;, Seuil, Paris 2012, o&#249; se dispute la pr&#233;&#233;minence du nom &#171; juif &#187; ou du nom &#171; prol&#233;taire &#187;, comme v&#233;ritable porteur du r&#233;el historique du si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ronell note avec pertinence que cette &#171; expression ch&#232;re &#224; Goebbels [&#8230;], jaillissant hors de ses journaux intimes, a recommenc&#233; &#224; circuler via la syntaxe ventrilocative de George Bush. &#187; A. Ronnell, op. cit., p. 24.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jusqu'&#224; la crise de ces jours de mi-juin 2019, dont on peut craindre la pire des issues, et qui se pr&#233;sente comme une r&#233;p&#233;tition de la sc&#232;ne du Golfe avec la trop visible recherche de pr&#233;textes au d&#233;clenchement d'un conflit.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf., J.-L. Nancy, art cit, p. 12.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'alliance de Trump avec lesdits &#171; g&#233;ants de la tech &#187;, leur all&#233;geance mutuelle en est la figure contemporaine, toujours plus extr&#234;me, masculine et blanche.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#192; ce propos, voir et revoir les reportages de Foucault sur la r&#233;volution iranienne, qui gagnent ces jours-ci, bien que personne n'ose les mentionner, une &#233;trange et brulante actualit&#233;. Pour une lecture de ces textes qui, aujourd'hui, sentent le soufre, voir. A. Brossat A. Naze, &lt;i&gt;Interroger l'actualit&#233; avec Michel Foucault. T&#233;heran 1978/Paris 2015&lt;/i&gt;, &#233;ditions Eterotopia, 2018.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; La peau blanche &#232;s femmes de l'Ouest, soit des plus occidentales des Am&#233;ricaines d'Europe, est l'Ouest absolu. J'appelle aujourd'hui Californie la situation de cette peau. Cette peau contraint tout d&#233;sir qu'elle suscite &#224; se placer en position n&#232;gre, indienne, m&#233;t&#232;que, &#8211; ou prox&#233;n&#232;te. &#187; J.-Fr. Lyotard, &lt;i&gt;Le mur du Pacifique&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, Paris 1979, pp. 17-19 (le texte date de juillet 1974). Il est &#224; remarquer que, dans ce texte, qui se place &#171; dans une histoire qui n'est certes plus celle des historiens &#187;, mais &#171; l'espace-temps des pulsions &#187; (p. 73), la figure juive est encore du c&#244;t&#233; des m&#233;t&#232;ques, faisant face &#224; ce qu'il appelle &#171; La C&#233;sare blanche &#187; (p. 35).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>En passant par les h&#233;t&#233;rochronies aussi (1)</title>
		<link>https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1554</link>
		<guid isPermaLink="true">https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1554</guid>
		<dc:date>2026-03-13T11:13:39Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;&#171; &#8230;au gr&#233; de l'oscillation, le gigantesque berceau du navire me balan&#231;ait et m'emportait au-del&#224; du temps &#187; (Stefan Zweig, Amok (1922). &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Il y avait un fort, dans le Sud, o&#249;, il y a quelques ann&#233;es, un meurtre fut commis. Les auteurs de ce drame &#233;taient deux officiers, un soldat, deux femmes, un Philippin et un cheval &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est sur ces lignes que s'ouvre le c&#233;l&#232;bre roman de Carson Mc Cullers, Reflets dans un &#339;il d'or. &lt;br class='autobr' /&gt;
Deux choses s'&#233;tablissent d'embl&#233;e dans cette ouverture. D'une part, (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#8230;au gr&#233; de l'oscillation, le gigantesque berceau du navire me balan&#231;ait et m'emportait au-del&#224; du temps &#187; (Stefan Zweig, &lt;i&gt;Amok&lt;/i&gt; (1922).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il y avait un fort, dans le Sud, o&#249;, il y a quelques ann&#233;es, un meurtre fut commis. Les auteurs de ce drame &#233;taient deux officiers, un soldat, deux femmes, un Philippin et un cheval &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur ces lignes que s'ouvre le c&#233;l&#232;bre roman de Carson Mc Cullers, &lt;i&gt;Reflets dans un &#339;il d'or&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Stock, 2017.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux choses s'&#233;tablissent d'embl&#233;e dans cette ouverture. D'une part, un ordre des choses prenant la forme d'une naturelle hi&#233;rarchie entre les &#234;tres vivants qui vont peupler ce r&#233;cit ; au sommet, les officiers, tout en bas le cheval et le Philippin (racis&#233;), au milieu, le simple soldat et les femmes &#8211; impeccable hi&#233;rarchie blanche et sudiste. D'autre part, est mise en avant une h&#233;t&#233;rotopie (&#171; un fort, dans le Sud... &#187;) ins&#233;parable d'une h&#233;t&#233;rochronie (&#171; il y a quelques ann&#233;es...). L'une est embo&#238;t&#233;e dans l'autre et c'est leur agencement qui d&#233;finit et balise l'espace-temps dans lequel va se situer l'intrigue et se d&#233;rouler l'action de ce bref roman.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En combinant ainsi h&#233;t&#233;rotopie et h&#233;t&#233;rochronie, la narratrice cr&#233;e les conditions &#233;l&#233;mentaires du r&#233;cit &#8211; de la pr&#233;sentation d'une histoire susceptible de retenir l'attention du lecteur ou de la lectrice. La combinaison de deux formes d'alt&#233;rit&#233; aux conditions du pr&#233;sent (celui dans lequel est rapport&#233;e l'histoire) est un app&#226;t, elle suscite l'int&#233;r&#234;t, li&#233; ici &#224; un sentiment encore ind&#233;fini d'&#233;tranget&#233;, voire une sensation d'exotisme. L'amorce du r&#233;cit s'entoure d'une aura associ&#233;e &#224; ce qui s'apparente &#224; un proc&#233;d&#233; rh&#233;torique &#8211; l'usage r&#233;gl&#233; de l'&lt;i&gt;ailleurs&lt;/i&gt; d&#233;ploy&#233; dans le double registre, spatial et temporel. Cette &lt;i&gt;accroche&lt;/i&gt; est propre &#224; s'assurer une prise sur le lecteur ou la lectrice, dans l'espoir le ou la retenir jusqu'au bout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On identifie ici un cas classique o&#249; la possibilit&#233; m&#234;me de raconter une histoire (&#171; Il &#233;tait une fois... &#187;) est plac&#233;e sous condition de la pr&#233;sentation d'une h&#233;t&#233;rotopie qui, elle-m&#234;me, ne se s&#233;pare pas d'une h&#233;t&#233;rochronie &#8211; ce que fait le conte des Grimm, non moins que le roman de Balzac. &#171; Il &#233;tait une fois... &#187; d&#233;place, par la simple forme de l'&#233;nonc&#233;, le lecteur, la lectrice vers un temps &#233;tranger au sien propre, et, en cr&#233;ant cette distance, attise l'int&#233;r&#234;t. Mais le jeu avec l'h&#233;t&#233;rochronie doit n&#233;cessairement trouver alors son compl&#233;ment dans la mobilisation de l'h&#233;t&#233;rotopie &#8211; il faut que le r&#233;cit qui s'amorce soit &lt;i&gt;situ&#233;&lt;/i&gt; pour qu'il puisse prendre consistance ; et situ&#233; dans un espace &#233;galement &#233;tranger au monde propre du lecteur ou de la lectrice, un espace qui l'&#233;loigne de celui qu'il &lt;i&gt;habite&lt;/i&gt; ; voire qui l'en arrache.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire (le r&#233;cit) ne peut prendre son envol qu'&#224; la condition de ce double descellement familier, de cette invention d'un espace-temps plac&#233; sous le signe d'une alt&#233;rit&#233; plus ou moins radicale, et affichant une singularit&#233; marqu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accent qui est ici plac&#233; sur la combinaison de l'h&#233;t&#233;rotopie et de l'h&#233;t&#233;rochronie comme condition premi&#232;re de la mise sur orbite d'un certain type de r&#233;cit (dont la forme s'identifie aussi bien dans le roman que dans le conte ou la nouvelle) n'est pas d&#233;pourvu d'une certaine fonction pol&#233;mique ; ceci, en relation avec l'approche g&#233;n&#233;rale que propose Foucault du motif de l'h&#233;t&#233;rotopie. La tr&#232;s brillante carri&#232;re de ce dernier motif est bien &#233;videmment ins&#233;parable du renversement qu'op&#232;re Foucault en opposant ce topos au privil&#232;ge accord&#233; &#224; la temporalit&#233; historique, voire au &#171; tout-histoire &#187; qu'il pense discerner dans le champ des sciences sociales et humaines qui lui sont alors contemporaines (des ann&#233;es 1960 aux ann&#233;es 1980). Foucault, d'ailleurs, n'envisage pas la notion d'h&#233;t&#233;rochronie, c'est aux utopies qu'il oppose ou contre-appose les h&#233;t&#233;rotopies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit, pour lui, d'embarquer la philosophie dans ce d&#233;placement en se r&#233;orientant vers la topologie, les emplacements, les objets inscrits dans l'espace ; en prenant &#224; contrepied l'affinit&#233; naturelle que le marxisme entretiendrait avec la temporalit&#233; entendue comme milieu naturel de l'histoire &#8211; de prendre du champ d'avec le culte de l'idole Histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Red&#233;ployer les savoirs du c&#244;t&#233; de l'espace comme milieu, cela conduit &#224; une approche du pr&#233;sent o&#249; sont prises en compte la vari&#233;t&#233; et les diff&#233;rences de statut des objets qui peuplent celui-ci. Foucault va moins s'int&#233;resser aux questions de territoires, de fronti&#232;res, de g&#233;ographie et de paysages qu'&#224; celles qui ont pour fond des jeux d'opposition ou de variation affectant les objets qui peuplent l'espace ou les emplacements spatiaux. Il nomme h&#233;t&#233;rotopie tout objet ou emplacement susceptible de se constituer comme l'autre du familier, de ce qui peuple ou meuble notre monde de vie sans avoir le statut du vivant. Il n'existe pas d'objets ou de sites ou de &lt;i&gt;topo&#239;&lt;/i&gt; quelconques qui seraient, par d&#233;finition ou essence, des h&#233;t&#233;rotopies. Celles-ci apparaissent ou sont produites par diff&#233;renciation, opposition, affect&#233;es par une dynamique &#8211; celle du &lt;i&gt;devenir-autre&lt;/i&gt; &#8211; la preuve &#233;tant que m&#234;me des objets tr&#232;s familiers comme le grand lit des parents, le navire, le jardin (pour s'en tenir &#224; des exemples mentionn&#233;s par Foucault) peuvent, en situation, devenir des h&#233;t&#233;rotopies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui importe en premier lieu, c'est la fa&#231;on dont, dans l'espace, vont se produire ces jeux de diff&#233;renciation entre ce qui est plac&#233; sous le signe du m&#234;me ou du familier, (du majeur, du banal ou du normal) et ce qui va se trouver d&#233;plac&#233; et r&#233;inscrit sous des signes contrastant avec ceux-ci ou s'opposant &#224; eux &#8211; l'&#233;trange, l'exotique, l'inqui&#233;tant mais, aussi bien, le secours ou le refuge contre le dominant - le mineur qui sauve...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;marche consistant &#224; mettre en exergue le motif des h&#233;t&#233;rotopies a pour toile de fond la notion d'un espace non-homog&#232;ne, travers&#233; par des tensions, voire des oppositions suffisamment fortes pour qu'y &#233;mergent ces espaces plac&#233;s sous le signe de l'alt&#233;rit&#233; et de la diff&#233;rence (on pourrait &#234;tre tent&#233; ici de dire &lt;i&gt;diff&#233;rance&lt;/i&gt; en tentant d'acclimater un concept derridien &#224; un contexte foucaldien). On serait tent&#233; d'&#233;crire &lt;i&gt;espace-autre&lt;/i&gt;, avec tiret, accordant ainsi une valeur superlative au motif g&#233;n&#233;ral de l'alt&#233;rit&#233; &#8211; les h&#233;t&#233;rotopies ne sont pas seulement &lt;i&gt;diff&#233;rentes&lt;/i&gt; des espaces habituels dans lesquels se d&#233;placent nos routines, elles pr&#233;sentent avec ceux-ci un caract&#232;re distinct d'opposition. Nous les investissons (comme elles nous investissent) sur un mode enti&#232;rement diff&#233;rent de celui qui r&#233;git nos relations aux &lt;i&gt;homotopies&lt;/i&gt;. Les h&#233;t&#233;rotopies nous d&#233;placent et nous conduisent aussi &#224; diff&#233;rer d'avec nous-m&#234;mes, pas seulement &#224; passer d'un lieu, d'un emplacement &#224; un autre. En somme, les br&#232;ves mais incisives interventions de Foucault autour de ce motif nous rappellent que sa philosophie est bien, elle aussi, plac&#233;e sous le signe de la diff&#233;rence ou de la diff&#233;renciation, par opposition &#224; une philosophie de l'identit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En faisant intervenir la notion d'h&#233;t&#233;rochronies, comme je l'ai fait plus haut, j'aimerais, tout en m'inscrivant dans la perspective foucaldienne, effectuer un pas de c&#244;t&#233;. Foucault met en avant le concept d'h&#233;t&#233;rotopie &lt;i&gt;en situation&lt;/i&gt;, comme on l'a bri&#232;vement rappel&#233;, ce qui le conduit &#224; en faire une notion pol&#233;mique tourn&#233;e contre une approche du pr&#233;sent ou de l'actuel accordant un privil&#232;ge au fond impens&#233; au registre temporel con&#231;u comme milieu d'&#233;lection de l'Histoire. S'il contre-appose l'h&#233;t&#233;rotopie &#224; l'utopie, c'est que cette derni&#232;re a l'Histoire comme milieu naturel. Les h&#233;t&#233;rotopies excluraient donc, par principe, les h&#233;t&#233;rochronies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, ce qui s'&#233;tablit facilement, c'est que le motif de l'h&#233;t&#233;rotopie, lorsqu'il surgit &lt;i&gt;dans un r&#233;cit&lt;/i&gt; (son milieu naturel), le fait en situation, et donc, en s'associant &#224; une donn&#233;e &lt;i&gt;temporelle aussi&lt;/i&gt; : le terrain de camping o&#249; l'on va passer ses vacances &#8211; parfaite h&#233;t&#233;rotopie, bien s&#251;r &#8211; mais il se trouve que les vacances, c'est aussi une s&#233;quence temporelle &#8211; une h&#233;t&#233;rochronie, donc ; et que sur les deux axes, spatial et temporel, les deux h&#233;t&#233;rologies se forment par opposition avec un point d'alt&#233;rit&#233; forte : le milieu urbain o&#249; l'on vit habituellement, sur un plan, le temps du travail salari&#233;, sur l'autre. J'ai dit ici le terrain de camping, j'aurais aussi bien pu dire la maison de campagne ou la r&#233;sidence secondaire, le chalet de montagne... &#8211; la corr&#233;lation entre les deux h&#233;t&#233;rologies fonctionne de la m&#234;me fa&#231;on exactement, sur un fond d'opposition, aussi bien, entre le majeur et le mineur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agirait donc de mettre &#224; l'&#233;preuve la notion d'h&#233;t&#233;rochronie et d'en sonder les promesses ou les puissances, &#224; l'instar exactement des h&#233;t&#233;rotopies mais n&#233;cessairement un peu au rebours de la perspective foucaldienne &#8211; en redonnant droit de cit&#233; &#224; l'approche temporelle. On prendrait donc les h&#233;t&#233;rochronies comme des s&#233;quences temporelles, des &#233;clats de temps, des fragments, des sph&#232;res, des niches plac&#233;.e.s sous le signe d'une forte alt&#233;rit&#233; dans leur rapport &#224; des formes de dur&#233;e dominantes ou majeures. Exactement comme l'espace dans lequel les h&#233;t&#233;rotopies surgissent est irr&#233;gulier, discontinu, travers&#233; par des lignes de rupture et de partage, la temporalit&#233; dans laquelle peuvent s'identifier les h&#233;t&#233;rochronies est toute diff&#233;rente d'une forme h&#233;t&#233;rog&#232;ne et continue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; elles surviennent, la dur&#233;e est parcourue de tensions et d'oppositions, le temps se fracture sur un mode qui n'est pas celui de la diff&#233;renciation consid&#233;r&#233;e comme acquise entre pass&#233;, pr&#233;sent et futur. Des h&#233;t&#233;rochronies peuvent se rep&#233;rer dans le pr&#233;sent (des groupes humains y vivent sous des r&#233;gimes temporels que tout &#233;loigne du n&#244;tre et vers lesquels nous pouvons &#233;ventuellement nous d&#233;placer), comme elles se rep&#232;rent dans le pass&#233; ou dans le futur, aussi ind&#233;fini soit-il, par d&#233;finition. L&#224; o&#249; se produit une br&#232;che dans le temps homog&#232;ne et &#233;tale, une h&#233;t&#233;rochronie est susceptible de surgir. L&#224; o&#249; des r&#233;gimes de temporalit&#233; (ou d'historicit&#233;) affichent leur h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233;, des h&#233;t&#233;rochronies sont promises &#8211; avec &lt;i&gt;La guerre du feu&lt;/i&gt; (le roman puis le film), les enfants sont invit&#233;s &#224; entrer dans l'h&#233;t&#233;rochronie dite &lt;i&gt;pr&#233;historique&lt;/i&gt; &#171; comme dans un moulin &#187;, pour citer (&#224; contretemps) Foucault, &#224; propos des h&#233;t&#233;rotopies&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La guerre du feu, roman de J.-H. Rosny a&#238;n&#233; (1911) ; film de Jean-Jacques (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rochronies, comme les h&#233;t&#233;rotopies, nous d&#233;placent du c&#244;t&#233; de l'insolite, leur fr&#233;quentation est donc un exercice de &lt;i&gt;d&#233;familiarisation&lt;/i&gt;. C'est qu'il peut bien, &#224; l'occasion de leur rencontre, appara&#238;tre que ce qui nous est familier, les formes qui nous font ce que nous sommes et incarnent le naturel &#224; ce titre, perdent de leur &#233;vidence lorsqu'elles sont plac&#233;es en regard d'autres, non pas seulement diff&#233;rentes, mais portant la marque de l'abruptement autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, les h&#233;t&#233;rochronies rejoindraient les h&#233;t&#233;rotopies foucaldiennes en assumant une fonction d'&#233;veil, une fonction critique &#8211; le tout autre d&#233;soriente et questionne lorsqu'il met sur la sellette nos r&#233;gimes d'&#233;vidence concernant l'espace et le temps. Nous, Occidentaux modernes, &#233;prouvons les plus grandes difficult&#233;s &#224; nous accommoder de formes du temps v&#233;cu fond&#233;es sur les cycles et la r&#233;p&#233;tition plut&#244;t que sur les intuitions et sensations qui fondent le temps lin&#233;aire, les dynamiques de l'Histoire et du progr&#232;s. Mais en m&#234;me temps, nous entretenons avec ces formes majeures et molaires de la dur&#233;e des rapports conflictuels constamment r&#233;envenim&#233;s. Le temps homog&#232;ne et vide du progr&#232;s ne cesse de nous d&#233;cevoir, de nous trahir ; d'o&#249; nos efforts constants pour nous en &#233;chapper, pour trouver des lignes de fuite &#8211; et c'est ici que les h&#233;t&#233;rochronies nous sont un irrempla&#231;able recours contre un pr&#233;sent ou des formes de l'actuel enti&#232;rement plac&#233;s sous l'emprise du temps lin&#233;aire et des intensit&#233;s qui le soutiennent. Nos efforts pour nous &#233;manciper de cette domination tendant vers la tyrannie peuvent &#234;tre pass&#233;istes, comme ils peuvent &#234;tre futuristes ou tout simplement soutenus par des pulsions dissidentes dans le pr&#233;sent &#8211; nous allons d&#233;serter le temps du m&#233;tro-boulot-dodo, comme on disait dans les ann&#233;es 68 pour jouir du temps apais&#233; agreste et renatur&#233; d'une bergerie camp&#233;e sur les hauteurs des monts du Vivarais&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Kenneth White, Lettres de Gourgounel (1979), Grasset, 1986.&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rochronies, donc, ne sont pas par principe et d&#233;finition, condamn&#233;es &#224; &#233;clore dans le pass&#233; seulement. L'&#196;ge d'or en est une dont l'&#233;vocation s'impose dans ce contexte et l'on sait qu'il peut indiff&#233;remment &#234;tre convoqu&#233; comme ce que nous avons perdu (et ainsi renvoy&#233; aux temps imm&#233;moriaux) qu'inscrit dans un horizon d'attente de l'&#224;-venir, un futur ind&#233;fini. Nous nous d&#233;pla&#231;ons vers les h&#233;t&#233;rochronies comme les ethnologues le font vers d'autres espaces de civilisation (cultures et soci&#233;t&#233;s), souvent loin de leurs bases, sur d'autres continents &#8211; mais ce faisant, ils migrent vers d'autres temporalit&#233;s aussi &#8211; le &#171; froid &#171; et le &#171; chaud &#187; &#233;voqu&#233;s par L&#233;vi-Strauss dans &lt;i&gt;La pens&#233;e sauvage&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claude L&#233;vi-Strauss : La pens&#233;e sauvage, Plon, 1962.&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; concerne les formes du temps aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Brossat&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Stock, 2017.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;La guerre du feu, roman de J.-H. Rosny a&#238;n&#233;&lt;/i&gt; (1911) ; film de Jean-Jacques Annaud (1981).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Kenneth White, &lt;i&gt;Lettres de Gourgounel&lt;/i&gt; (1979), Grasset, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claude L&#233;vi-Strauss : La pens&#233;e sauvage, Plon, 1962.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>B&#234;te &#224; bouffer des glands (La Dolce Via)</title>
		<link>https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1553</link>
		<guid isPermaLink="true">https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1553</guid>
		<dc:date>2026-03-09T12:06:12Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>G&#233;rald Bourbi&#233;</dc:creator>


		<dc:subject>a_la_une</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; C'&#233;tait un de ces jours froids et tristes o&#249; les c&#339;urs se serrent, o&#249; les esprits s'irritent, o&#249; l'&#226;me est sombre, o&#249; la main ne s'ouvre ni pour donner ni pour secourir &#187; (Guy de Maupassant, Le gueux (1884) &lt;br class='autobr' /&gt;
1- Les Albanais sont un peuple qui doit sa r&#233;putation &#224; son aptitude &#224; chasser les intrus. Aucun autre peuple ne lui arrive &#224; la cheville en la mati&#232;re &#8211; Ottomans, Serbes, Italiens, Allemands, Sovi&#233;tiques, Chinois... On serait port&#233; &#224; penser que c'est cette capacit&#233; de vomir (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=111" rel="tag"&gt;a_la_une&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L150xH100/547f9aea-625e-4981-9f94-9668a3d6e77b-ac75c.png?1773057981' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;C'&#233;tait un de ces jours froids et tristes o&#249; les c&#339;urs se serrent, o&#249; les esprits s'irritent, o&#249; l'&#226;me est sombre, o&#249; la main ne s'ouvre ni pour donner ni pour secourir&lt;/i&gt; &#187; (Guy de Maupassant, &lt;i&gt;Le gueux&lt;/i&gt; (1884)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;1- Les Albanais sont un peuple qui doit sa r&#233;putation &#224; son aptitude &#224; chasser les intrus. Aucun autre peuple ne lui arrive &#224; la cheville en la mati&#232;re &#8211; Ottomans, Serbes, Italiens, Allemands, Sovi&#233;tiques, Chinois... On serait port&#233; &#224; penser que c'est cette capacit&#233; de vomir l'envahisseur ou l'ind&#233;sirable qui constitue le ciment le plus solide de leur identit&#233; collective... Et puis voici qu'aujourd'hui ils semblent pr&#234;ts &#224; vendre le meilleur de leur c&#244;tes maritimes aux proches de Trump (pour y construire des horreurs de marinas de style floridien), apr&#232;s avoir c&#233;d&#233; des portions de terre ferme &#224; Meloni, en vue d'y installer des centres de r&#233;tention... On tombe de haut &#8211; &lt;i&gt;depuis quand l'Albanie est-elle &#224; vendre &#224; la d&#233;coupe&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2- Paul L&#233;autaud (1872-1956), &#233;pris des animaux, vivant entour&#233; de dizaines de chats et de chiens et consacrant &#224; l'achat de leur nourriture l'essentiel de ses ressources, &#233;tait convaincu que la rage &#233;tait une &lt;i&gt;pure et simple invention&lt;/i&gt; de Louis Pasteur, exclusivement destin&#233;e &#224; nuire &#224; ses ami.e.s les b&#234;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3- &lt;i&gt;Souvenir d'enfance&lt;/i&gt; : apr&#232;s avoir mang&#233; un artichaud, il &#233;tait recommand&#233; de boire un grand verre d'eau. L'eau avait alors une saveur rare, d&#233;licieuse. Impossible de retrouver cette sensation aujourd'hui ; alors de deux choses l'une : soit les artichautds ne sont plus ce qu'ils &#233;taient, soit l'eau est trop pollu&#233;e &#8211; &#224; moins que l'un ne se combine &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4- On peut imaginer qu'avec la g&#233;n&#233;ralisation du traitement de texte, &#224; la fin du si&#232;cle dernier, M. Tipp-ex en aurait &#233;t&#233; r&#233;duit &#224; se tirer une balle dans la t&#234;te, direct. Pas du tout, il vend d&#233;sormais des souris, appell&#233;es &lt;i&gt;Tipp-ex mini pocket mouse&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5- &lt;i&gt;De l'inconv&#233;nient de faire des blagues quand on a affaire &#224; des incultes&lt;/i&gt; : Lorsque M&#233;lenchon, dans un discours o&#249; il &#233;voque l'affaire Epstein, se laisse aller &#224; gloser sur la prononciation du patronyme du pr&#233;dateur sexuel, il est bien &#233;vident pour quiconque aime le cin&#233;ma qu'il a en m&#233;moire un gag c&#233;l&#232;bre, issu d'un film lui-m&#234;me ultra-c&#233;l&#232;bre &#8211; &lt;i&gt;Frankenstein junior&lt;/i&gt; de Mel Brooks (1974), l&#224; o&#249; l'arri&#232;re-petit fils du docteur Frankenstein &#233;migr&#233; aux &#201;tats-Unis corrige son interlocuteur qui prononce son nom &#224; l'allemande, lui opposant la prononciation &#224; l'am&#233;ricaine. Une blague int&#233;gralement juive, soit dit en passant, ayant en arri&#232;re-plan l'assimilation des Juifs est-europ&#233;ens dans le Nouveau Monde, une blague yiddish, &#224; propos d'un personnage litt&#233;raire qui, lui, n'est pas sp&#233;cialement juif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6- &#201;videmment, la blague de M&#233;lenchon, incrust&#233;e dans le gag du film de Mel Brooks, lui-m&#234;me aussi juif qu'il est permis, n'est pas plus antis&#233;mite que ce film et son auteur. Juste de l'intertexte. Mais de cela, les terroristes intellectuels qui nous r&#233;gentent n'ont cure &#8211; ce sont des tueurs froids qui font fl&#232;che de tout bois. Ou bien alors, au mieux, des petits soldats de l'id&#233;ologie tellement ineptes qu'ils n'ont m&#234;me pas vu le film de Mel Brooks. Ce qui v&#233;rifie l'adage selon lequel on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui ; ou bien, si l'on pr&#233;f&#232;re, offrir de bonnes blagues aux mafaisants, c'est vraiment donner de la confiture aux cochons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7- En revanche, la reprise de la blague &#224; propos de Rapha&#235;l Gluckmann est, elle, carr&#233;ment de trop. On peut tout reprocher &#224; cet &#233;nergum&#232;ne, sauf son nom. &lt;i&gt;Bis repetita non placent&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8- &lt;i&gt;Pour une politique des cadeaux&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;offre et acceptation&lt;/i&gt;) : se demander, quand on re&#231;oit un cadeau, combien de minutes, d'heures, de journ&#233;es de travail il repr&#233;sente pour la personne qui vous le fait. S'il ne lui a rien co&#251;t&#233;, ne pas lui accorder trop d'importance. Les cadeaux sont rarement d&#233;sint&#233;ress&#233;s. Les gens font souvent des cadeaux pour se rendre int&#233;ressants. Les cadeaux sont souvent &#224; double fond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9- Dire que le parvenu juif est un personnage cl&#233; de la modernit&#233; occidentale, est-ce antis&#233;mite ? Si oui, deux livres &#224; br&#251;ler, d'urgence : &lt;i&gt;Jud S&#252;ss&lt;/i&gt;, de Leon Feuchtwanger et &lt;i&gt;La tradition cach&#233;e&lt;/i&gt;, d'Hannah Arendt, un peu juifs l'un et l'autre, quand m&#234;me. Sans oublier : l'&#339;uvre compl&#232;te d'Ir&#232;ne Nemirovsky (&lt;i&gt;David Golder&lt;/i&gt;, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10- Oblomov est de retour. Le voici m&#234;me en passe de devenir le h&#233;ros de l'&#233;poque. &lt;i&gt;Caract&#233;ristiques&lt;/i&gt; : il est l'artiste du couch&#233;, la marmotte du soul&#232;vement, le type qui se repose de sa sieste. Quand il lui arrive de penser, de lire, d'&#233;crire m&#234;me, ce ne peut &#234;tre que couch&#233;. Il a d&#233;sappris &#224; marcher. Il dort tout habill&#233; &#8211; mais c'est qu'il ne sait plus la diff&#233;rence entre le jour et la nuit. Quand il se l&#232;ve, c'est pour pisser ou pour manger, renversant tout sur son passage, en pachyderme myope qu'il est devenu. Perp&#233;tuellement branch&#233; sur les r&#233;seaux, les yeux &lt;i&gt;wide shut&lt;/i&gt; ;on ne sait jamais s'il dort ou s'il est en immersion prolong&#233;e dans CNews, juste &lt;i&gt;pour voir&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11- Se dire qu'avec Trump et son gang national et international, c'est une Guerre de Cent ans qui commence &#8211; ou alors qui continue en s'intensifiant. Se dire qu'on mourra sans en voir la fin, de mort violente ou naturelle, selon la tournure que prendra l'affaire. Se dire que d&#233;sormais, toute paix apparente est pur mensonge. Mais ce d&#233;sormais est lui-m&#234;me mensonger &#8211; cela fait un moment, d&#233;j&#224;, que &#231;a dure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12- Aujourd'hui, c'est le syst&#232;me qui organise lui-m&#234;me, sans m&#233;diations, le champ des v&#233;rit&#233;s. Qui y fait pr&#233;valoir les r&#232;gles selon lesquelles le vrai se s&#233;pare du faux. Et qui s&#233;vit contre tout ce qui y contrevient. On s'y habitue, comme aux bombardements de Trump ici ou ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13- Manifest&#233;, solitaire, hier soir, devant le McDo du coin, en protestation contre l'assassinat du Guide Supr&#234;me. D&#233;monstration silencieuse et statique, sans pancarte ni banderole, sur le trottoir, &#224; l'entr&#233;e du McDo, une bonne demi-heure durant. Entr&#233; ensuite d'un pas d&#233;cid&#233; dans l'&#233;tablissement et command&#233; un &lt;i&gt;Mcveggie giant&lt;/i&gt;. Le militantisme, mine de rien, &#231;a creuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14- &lt;i&gt;Coordination rurale&lt;/i&gt; : des tracteurs, certes, mais des d&#233;tracteurs aussi, nombreux et non sans raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15- &lt;i&gt;Dans la bo&#238;te noire des gangsters&lt;/i&gt; : impr&#233;visibilit&#233; des actions et usage unilat&#233;ral de la force en vue de la production du chaos &#8211; voici r&#233;sum&#233; en peu de mots l'essentiel de la conduite des affaires du monde par Trump et sa bande. Mais voici ce qui complique l'affaire : la strat&#233;gie, cela rel&#232;ve du calcul, cela exige une t&#234;te froide. Avec Trump (l'agent du chaos), le probl&#232;me est que celui-ci est dans sa t&#234;te en premier lieu &#8211; ses revirements, ses changements de pied au gr&#233; des interlocuteurs qu'il rencontre sont devenus proverbiaux. Le chaos dans le monde r&#233;sulte donc du chaos dans un cerveau malade, combin&#233; &#224; des calculs. Ce ne sont pas les froids calculateurs qui manquent, et qui s'entendent &#224; tirer le meilleur profit de la confusion mentale au poste de commande et des acc&#232;s de surchauffe qui vont avec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16- En France, on est loin d'avoir touch&#233; le fond, puisqu'on n'a eu aux affaires, jusqu'ici, que la copie &#8211; l'original &#233;tant encore &#224; venir. Or, l'exemple des Etats-Unis montre qu'en d&#233;pit de tout, un gouffre peut s&#233;parer la copie (Biden) de l'original (Trump II) &#8211; la perp&#233;tuelle procrastination d'un c&#244;t&#233;, les chevaux de l'Apocalypse de l'autre. Le pire est encore &#224; venir et tout se passe comme si le pire pouvait d&#233;sormais s'envisager au superlatif &#8211; le pire du pire &#8211; les fascistes, les vrais, parachevant leur Marche sur Rome et disposant enfin des moyens de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17- &#192; l'occasion de la r&#233;cente agression conjointe des Etats-Unis et d'Isra&#235;l contre l'Iran, l'&lt;i&gt;orwellisation&lt;/i&gt; des d&#233;mocraties occidentales et assimil&#233;es a fait un grand pas en avant : dans une d&#233;claration commune, le pr&#233;sident de la R&#233;publique fran&#231;aise, le chancelier allemand et le premier ministre britannique expriment &#171; leur consternation vis-&#224;-vis des attaques de missiles indiscrimin&#233;es et disproportionn&#233;es lanc&#233;es par l'Iran &#187; (2/03/2026). Les toutous embo&#238;tent le pas : le Minist&#232;re des Affaires &#233;trang&#232;res de la R&#233;publique de Chine (Ta&#239;wan) condamne les &#171; attaques indiscrimin&#233;es &#187; de l'Iran contre d'autres nations (&lt;i&gt;Taipei Times&lt;/i&gt;, 3/03/2026).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18- Cl&#233;menceau disait en substance, apr&#232;s la Premi&#232;re guerre mondiale : les r&#233;cits continueront &#224; varier &#224; l'infini quant &#224; l'analyse du conflit et l'attribution des responsabilit&#233;s, mais il est en tout cas une chose qu'on ne pourra pas dire &#8211; que c'est la Belgique qui a envahi l'Allemagne en ao&#251;t 1914.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19- Il se trompait lourdement : aujourd'hui, &lt;i&gt;on peut le dire&lt;/i&gt;, tranquillement, et les journaux t&#233;l&#233;vis&#233;s suivent &#8211; pas en Cor&#233;e du Nord, ici et maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20- R&#233;cup&#233;rer un exemplaire en livre de poche du &lt;i&gt;Manifeste communiste&lt;/i&gt; dans une bo&#238;te &#224; livres &#233;gar&#233;e en terre de mission du RN, c'est comme un sauvetage en mer. Ou alors comme r&#233;cup&#233;rer un chat affam&#233; et grelottant sur un trottoir, &#224; la mani&#232;re de L&#233;autaud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21- Mais de quoi donc cette mani&#232;re qu'ont d&#233;sormais les personnages publics, promptement imit&#233;s par le commun des mortels, de s'excuser &#224; longueur de temps, &#224; propos de tout et n'importe quoi, est-elle le sympt&#244;me ? Allons, excusez-vous de vivre, une bonne fois pour toutes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22- &lt;i&gt;Diff&#233;rence entre Trump et Callicl&#232;s, son anc&#234;tre&lt;/i&gt; : dans &lt;i&gt;Le Gorgias&lt;/i&gt;, Callicl&#232;s, le furieux partisan de la force inscrite dans &#171; l'ordre de la nature &#187;, se moque souvent de Socrate, le moraliste &#8211; mais il entre en conversation avec lui, l'&#233;coute, objecte, acquiesce parfois. Trump, lui, &#233;coute Netanyahou et passe &#224; l'acte. Il n'a pas de temps &#224; perdre en discussions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23- Vous croisez un type et vous lui jetez le coup d'&#339;il classique de la &lt;i&gt;civil inattention&lt;/i&gt; &#8211; un passant, rien de plus, rien de moins. Mais le type a un probl&#232;me &#8211; il per&#231;oit tout regard en sa direction comme une menace et vous interpelle : &#171; Qu'est-ce que t'as &#224; me regarder, toi ? &#187;. Rien ne sert alors de nier, on a bien regard&#233; &#8211; mais le regard glissant de la &lt;i&gt;civil inattention&lt;/i&gt; n'est pas un regard intentionnel, ce n'est qu'un automatisme immunitaire. On ne peut pas expliquer la &lt;i&gt;civil inattention&lt;/i&gt; &#224; un parano&#239;aque. Ne restent donc que deux options : faire face, au risque d'un affrontement, ou prendre ses jambes &#224; son cou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24- Avantage des livres r&#233;cup&#233;r&#233;s dans les bo&#238;tes : ils sont souvent demeur&#233;s corn&#233;s &#224; la page o&#249; le lecteur pr&#233;c&#233;dent les a abandonn&#233;s. On sait alors &#224; quoi s'en tenir &#8211; mais sur le livre ou sur le lecteur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;G&#233;rald Bourbi&#233;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Plissements temporels du g&#233;nocide : Des nations et des camps</title>
		<link>https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1552</link>
		<guid isPermaLink="true">https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1552</guid>
		<dc:date>2026-02-27T11:37:05Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Orgest Azizaj</dc:creator>


		<dc:subject>a_la_une</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le minuscule montage propos&#233; ci-apr&#232;s r&#233;unit deux textes, &#233;crits &#224; pr&#232;s de trente ans d'intervalle, par le m&#234;me auteur : Alain Brossat, ancien professeur de philosophie &#224; l'Universit&#233; Paris 8. Le premier est l'Introduction d'un recueil de textes r&#233;dig&#233;s avant et apr&#232;s le 7 octobre 2023, consacr&#233;s &#224; la lutte, la destruction et la r&#233;sistance du peuple palestinien face &#224; la colonisation isra&#233;lienne et au g&#233;nocide qu'elle exerce sur lui. Le second (mais, qui est premier chronologiquement) est (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=111" rel="tag"&gt;a_la_une&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_973 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/enfants_kibbutz.jpg' width='478' height='710' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le minuscule montage propos&#233; ci-apr&#232;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce texte, &#233;crit d'abord en albanais pour marquer la date du 27 janvier, fut (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; r&#233;unit deux textes, &#233;crits &#224; pr&#232;s de trente ans d'intervalle, par le m&#234;me auteur : Alain Brossat, ancien professeur de philosophie &#224; l'Universit&#233; Paris 8. Le premier est l'Introduction d'un recueil de textes r&#233;dig&#233;s avant et apr&#232;s le 7 octobre 2023, consacr&#233;s &#224; la lutte, la destruction et la r&#233;sistance du peuple palestinien face &#224; la colonisation isra&#233;lienne et au g&#233;nocide qu'elle exerce sur lui. Le second (mais, qui est premier chronologiquement) est l'introduction d'un ouvrage de philosophie, consacr&#233; &#224; l'impact que &#171; l'&#233;preuve du d&#233;sastre &#187; et la r&#233;alit&#233; des camps du XXe si&#232;cle ont durablement laiss&#233; sur la pens&#233;e philosophique, historique et politique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alain Brossat, Un peuple debout. La Palestine en lutte contre la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette identit&#233; d'auteur a son importance dans l'assemblage, car la stabilit&#233;, la cons&#233;quence, la continuit&#233; sont parmi les th&#232;mes majeurs des deux textes et en commandent presque la mise en sc&#232;ne. Importe tout autant la r&#233;sistance &#224; la pression alourdie du pr&#233;sent, nourrie par l'immersion &#233;veill&#233;e dans les enchev&#234;trements catastrophiques du pass&#233;. Car l'unit&#233; du sujet qui t&#233;moigne et revendique ici sa stabilit&#233; &#224; travers les rythmes turbulents du temps n'est pas l'unit&#233; de l'Un, d'un esprit dogmatique qui vit, pense et se dit en bloc, mais la fid&#233;lit&#233; &#224; la cassure essentielle que provoque la rencontre, le face &#224; face avec le fait du d&#233;sastre ; c'est la voix qui toujours s'articule au nom de la blessure ind&#233;l&#233;bile que la trace de l'extr&#234;me, sous toutes ses formes, laisse sur le sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui me touche dans ces deux textes (je veux dire, ce qui, en eux, touche en moi la sensibilit&#233; &#224; l'&#233;thique de l'&#233;criture), c'est la mani&#232;re par principe non anecdotique du r&#233;cit &#224; la premi&#232;re personne (lorsqu'il figure sous cette forme), la pr&#233;sentation de telle situation du soi au-del&#224; de tout &#233;panchement du souvenir ou r&#233;cit d'aveu, au-del&#224; de toute autobiographie, de toute complaisance envers cet ancien moi, qui souvent, si imp&#233;rieusement nous fait signe d&#232;s que nous prenons de l'&#226;ge &#8211; ce trou noir de l'insidieuse nostalgie o&#249; l'on est nombreux &#224; tomber, &#224; s'aimer, &#224; jouir (m&#234;me publiquement), sans presque s'en apercevoir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ainsi, en ces jours de d&#233;but d'ann&#233;e, la sc&#232;ne publique et m&#233;diatique (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, cette mani&#232;re est presque diam&#233;tralement oppos&#233;e dans les deux cas : tranchante, intransigeante d&#232;s qu'elle est prononc&#233;e, dans le second texte, le plus ancien (&#171; que ceci soit la seule &#233;vocation&#8230; &#187;), tandis qu'elle structure toute l'intrigue textuelle dans le premier texte (le plus r&#233;cent). Reconstruction abstraite de la situation quasi structurelle du &#171; n&#233;-apr&#232;s &#187;, dans le premier texte (premier dans le temps), du sujet comme radicalement retard&#233;, coup&#233; de l'&#233;v&#233;nement, et qui, pr&#233;cis&#233;ment &#224; partir de ce retard irr&#233;parable, doit articuler son propre type particulier de (non-)savoir et assurer la transmission du message catastrophique de l'&#233;v&#233;nement extr&#234;me, au-del&#224; de tout t&#233;moignage vivant ; reconstruction concr&#232;te d'un &lt;i&gt;mini-roman d'apprentissage&lt;/i&gt; n&#233;gatif dans le second cas, o&#249; les &#233;tapes successives de l'horizon et de l'ignorance juv&#233;nile, des rencontres impromptues qui &#233;veillent et rendent lisible l'ancien signe dormant, du drame subjectif qui se traduit en engagement &#233;thico-politique, &#224; travers la multiplicit&#233; des sc&#232;nes, aboutissent &#224; la maxime du sujet structur&#233; qui, &#171; depuis lors &#187;, n'a jamais l&#226;ch&#233; prise &#171; &#224; ce point de contention &#187;. Un sujet divis&#233;, litt&#233;ralement &#171; d&#233;fectueux &#187;, car c'est pr&#233;cis&#233;ment en tant que d&#233;faillant qu'il peut se tenir &#224; la propre hauteur de sa situation historique, qui n'est que la distribution structur&#233;e de ses propres lacunes. Et la multitude &#171; pittoresque &#187; des aventures de jeunesse et des exp&#233;riences d'apprentissage, ne font en r&#233;alit&#233; que r&#233;affirmer l'in&#233;branlable retour &#224; l'imp&#233;ratif politique : &lt;i&gt;&#233;crire contre le mensonge&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire est si peu ax&#233;e sur les &#233;v&#233;nements v&#233;cus qu'elle fr&#244;le l'all&#233;gorie. Ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, le r&#233;cit est autant v&#233;cu qu'il est n&#233;cessaire pour ne pas tomber dans la simple fiction all&#233;gorique, o&#249; le poids &#233;thique de la question ne fait que s'estomper. Peut-on faire all&#233;gorie avec les camps, avec le gouffre sans fond du g&#233;nocide ? L'all&#233;gorie n'est pas sans danger face &#224; l'&#233;preuve du d&#233;sastre ; le kitsch n'est jamais loin, voire m&#234;me la naus&#233;e, quand l'arme de l'all&#233;gorie se r&#233;v&#232;le n'&#234;tre souvent qu'une ruse de quelque ruffian qui, d'une mani&#232;re ou d'une autre, utilise la catastrophe comme pr&#233;texte &#8211; toujours pour faire de l'argent, au final, m&#234;me quand cet argent est spirituel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Au-del&#224; du cas fameux du &#171; travelling de Kapo &#187;, film de G. Pontecorvo (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis &#233;galement frapp&#233; par le sc&#233;nario spontan&#233;ment psychanalytique des deux sc&#232;nes, de la part d'un auteur dont la &#171; r&#233;sistance &#187; acerbe et m&#233;fiante &#224; l'&#233;gard de la psychanalyse m'est bien connue. Mais &#171; L'Inoubliable&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est ainsi que j'avais intitul&#233; l'&#171; Introduction &#187; d'Un peuple debout dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; ne pr&#233;sente-t-il pas la structure typique du ph&#233;nom&#232;ne de l'&lt;i&gt;apr&#232;s-coup&lt;/i&gt; de l'inconscient, une d&#233;couverte qui a une fois pour toutes bris&#233; la lin&#233;arit&#233; temporelle du sujet en psychanalyse ? La sc&#232;ne v&#233;cue (mais rest&#233;e non-v&#233;cue) et en partie refoul&#233;e sous la pression de &#171; l'ordre spartiate du jour &#187;, suivie de la rencontre (accidentelle ? &#8211; mais qu'est-ce donc qui a conduit le jeune &#233;tudiant vers le trotskisme et les publications militantes ?) avec une parole de savoir qui r&#233;veille le souvenir (&#171; retour du refoul&#233; &#187;, dans le fran&#231;ais standard de la psychanalyse), en le remplissant de sens : un &lt;i&gt;r&#233;veil&lt;/i&gt; traumatique qui laisse des traces ind&#233;l&#233;biles sur le sujet et devient la source de la loi. Et &#231;a ne manque, qui plus est, ni de ruines, qui ne sont pas romaines, ni d'endormissement profanateur devant le &lt;i&gt;monument&lt;/i&gt; cin&#233;matographique (la &lt;i&gt;Gradiva&lt;/i&gt; de Freud et la V&#233;nus de Masoch, sans oublier le drap de toutes les projections nocturnes&#8230;), le tout baignant dans une atmosph&#232;re &#233;rotique &#224; la lisi&#232;re de l'interdit (&#171; la ligne de d&#233;marcation &#187; avec le Liban).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement, le second texte (qui est le premier chronologiquement) met en sc&#232;ne une castration typique, o&#249; le sujet est, d&#232;s le d&#233;part, radicalement s&#233;par&#233; de l'Objet de son (non)savoir (&#171; le mur isolant de verre blind&#233; &#187;), un Objet exil&#233; dans un autre lieu, sur un autre plan que l'exp&#233;rience, et qui demeure &#224; jamais l'Ant&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le retard, que Sartre consid&#233;rait comme une structure fondamentale de la conscience, appara&#238;t ainsi comme un &#233;l&#233;ment constitutif de la conscience de la r&#233;alit&#233; du d&#233;sastre, tout en dictant l'urgence d'une vigilance intense &#224; chaque instant. Pr&#233;cis&#233;ment parce que nous risquons toujours d'&#234;tre en retard, d&#233;sax&#233;s par rapport au temps de la catastrophe (mais cette cassure est bien plus radicale chez celui ou celle qui la subit), la plume doit &#234;tre hardiment, et sans compromis, tremp&#233;e sans cesse dans l'encre br&#251;lante de l'actualit&#233;, l&#224; o&#249; l'Aujourd'hui rencontre l'intemporalit&#233; de l'imp&#233;ratif. Ce m&#233;lange d'&#233;poques, de lieux, de sc&#232;nes et de messages, ces cycles de sommeil, d'&#233;veil et de veille, o&#249; un bras tatou&#233; &#224; jamais dans les camps efface aveugl&#233;ment le souvenir de ses semblables en ruines, o&#249; le monde est sens dessus dessous et o&#249;, seulement alors, il devient v&#233;ritablement cr&#233;dible, o&#249; le philosophe, parti &#224; la recherche de camps totalitaires, d'Auschwitz &#224; Spa&#231; et Magadan, &#233;tait en r&#233;alit&#233; hant&#233; par le pr&#233;sent de Banja Luka et se retrouve plong&#233; dans l'enfer de Gaza, cette logique de l'anachronisme est sans doute la logique m&#234;me du conna&#238;tre, comme &#233;veil &#224; la connaissance. A la connaissance de ce qui &lt;i&gt;br&#251;le&lt;/i&gt;. Car, apr&#232;s tout, pour combien de centaines de milliers, voire de millions de personnes, d&#232;s les premiers jours de l'op&#233;ration isra&#233;lienne &#224; Gaza, la premi&#232;re image qui leur est in&#233;vitablement venue &#224; l'esprit, qu'ils l'aient voulu ou non, n'a-t-elle &#233;t&#233; celle du ghetto de Varsovie ? Le po&#232;me de Czes&#322;aw Mi&#322;osz, &lt;i&gt;Campo dei Fiori&lt;/i&gt;, &#233;crit en 1943 &#224; Varsovie, premier montage anachronique m&#234;lant l'immolation de Giordano Bruno &#224; Rome aux flammes du ghetto, deux fum&#233;es qui se l&#232;vent dans la m&#234;me indiff&#233;rence des passants, s'est mis souvent, depuis, &#224; parcourir le monde. L'esprit d&#233;sempar&#233; r&#233;alise alors qu'on peut bien (ou mal) &#234;tre &#224; la fois victime et bourreau, que le d&#233;sastre d'hier n'exon&#232;re pas de la culpabilit&#233; d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, en Isra&#235;l, la dystopie &#233;quivalant au carrousel du po&#232;me, qui s'&#233;l&#232;ve avec les jupes des filles endimanch&#233;es au-dessus du mur du ghetto, se nomme Sderot, une colline aux portes de l'enfer, o&#249; des Isra&#233;liens d&#233;s&#339;uvr&#233;s viennent fl&#226;ner entre amis ou en famille, pique-niquer ou simplement passer le temps, une canette &#224; la main ou quelques brochettes, et contempler la mort des Gazaouis. Les autorit&#233;s locales ont m&#234;me mis des jumelles panoramiques &#224; la disposition du public ! La photo embl&#233;matique du gar&#231;on aux mains lev&#233;es dans le ghetto de Varsovie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour l'image iconique de l'enfant du ghetto ex mains lev&#233;es, voir d&#233;sormais (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (prise par un SS, ne l'oublions pas) r&#233;sonne aujourd'hui avec la voix d'Hind Rajab, la fillette de 5 ans &#224; Gaza, enregistr&#233;e pendant de longues minutes au t&#233;l&#233;phone par le centre d'appel de la Croix-Rouge, apr&#232;s le massacre de toute sa famille et alors qu'elle attendait d'&#234;tre &#233;cras&#233;e par un char isra&#233;lien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;rit&#233; est anachronique, comme l'&#226;me, et elle prend souvent la forme du vertige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce temps, le Premier ministre albanais, apr&#232;s avoir accept&#233; &#171; avec plaisir et fiert&#233; &#187; de si&#233;ger &#224; l'inf&#226;me Conseil de la Paix mis sur pied par Donald Trump, &#233;tait en visite officielle en Isra&#235;l pour plusieurs jours, visite qui co&#239;ncidait &#233;galement avec le 27 janvier, Journ&#233;e internationale de comm&#233;moration des victimes de la Shoah. Juste apr&#232;s lui, Isra&#235;l r&#233;servait ses honneurs &#224; Milorad Dodik, l'ami de Viktor Orban et dirigeant de la Republika Srpska, n&#233;e il y a exactement 30 ans du g&#233;nocide serbe en Bosnie. Vous avez dit anachronique ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Orgest Azizaj&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Brossat, &lt;i&gt;Un peuple debout. Les Palestiniens en lutte contre la colonisation isra&#233;lienne&lt;/i&gt;, &#171; Introduction &#187;, L'Harmatan, 2025, p. 7-11.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais lyc&#233;en, en classe de seconde, dans une ville moyenne de province de l'Est de la France. Pendant l'&#233;t&#233;, je fus embarqu&#233; dans une aventure inesp&#233;r&#233;e : aller travailler b&#233;n&#233;volement aux champs dans un kibboutz pendant plusieurs semaines avec des copains de lyc&#233;e et d'autres jeunes Fran&#231;ais. Le kibboutz s'appelait Bar-Am, situ&#233; en Galil&#233;e, &#224; la fronti&#232;re avec le Liban. La situation y &#233;tait alors on ne peut plus calme, un unique soldat veillait, dans mon souvenir, l'arme &#224; la bretelle, sur la ligne de d&#233;marcation entre les deux pays et nous allions y fl&#226;ner au clair de lune avec nos amoureuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous travaillions dur &#224; la cueillette des pommes et des p&#234;ches (les p&#234;ches pr&#233;sentant l'inconv&#233;nient majeur d'&#234;tre recouvertes d'un duvet qui, se collant &#224; la peau en transpiration, provoquent de p&#233;nibles d&#233;mangeaisons), mangions au r&#233;fectoire avec les habitants du kibboutz, une nourriture saine et frugale compos&#233;e pour l'essentiel de l&#233;gumes frais, de laitages et de fruits. Sur l'&#233;chiquier politique isra&#233;lien de l'&#233;poque, le kibboutz &#233;tait &#233;tiquet&#233; &#224; gauche &#8211; Mapam, l'aile gauche du mouvement travailliste. Une proportion non n&#233;gligeable des kibboutzniks venaient de France et s'exprimaient avec l'accent de leur r&#233;gion d'origine &#8211; j'ai gard&#233; le souvenir d'un certain Gad (son pr&#233;nom d'adoption h&#233;breu) qui, comme moi, venait de la r&#233;gion lyonnaise. Plusieurs d'entre eux portaient des matricules, rescap&#233;s des camps d'extermination &#8211; des hommes et des femmes jeunes encore, et qui avaient donc d&#251; &#234;tre d&#233;port&#233;s &#224; peine adolescents. Je me rappelle aussi Avram (le nom, pas le visage) qui s'occupait de nous et qui avait grandi en France. Nous dormions sous des marabouts, des tentes militaires, sur des lits de camp et faisions notre toilette dans des douches assez sommaires. C'&#233;tait spartiate, mais nous &#233;tions dans la fleur de l'&#226;ge et, dans l'ensemble, c'&#233;tait la belle vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la fin du s&#233;jour, le kibboutz nous a offert une tourn&#233;e en camion &#224; travers tout Isra&#235;l, jusqu'au Negev en passant par J&#233;rusalem &#8211; la ville &#233;tait encore partag&#233;e entre Isra&#235;l et la Jordanie et je me rappelle mon &#233;motion &#224; avoir d&#233;couvert, d'une hauteur, la partie orientale de la ville, de l'autre c&#244;t&#233; de la ligne de s&#233;paration, toute illumin&#233;e. C'&#233;tait la nuit, le ciel &#233;tait constell&#233; d'&#233;toiles, nous &#233;tions loin de tout, loin de nos &#233;tudes et de nos familles, de notre petite ville engonc&#233;e dans ses routines, et tout cela avait un parfum de d&#233;paysement total et de libert&#233; sans bornes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, apr&#232;s le boulot, en fin d'apr&#232;s-midi, nous sommes partis en petite bande pour une exploration, en rase campagne, au-del&#224; des vergers. Au d&#233;tour d'un chemin mal trac&#233;, nous sommes tomb&#233;s sur des ruines. Nous y avons tra&#238;n&#233; un peu, puis, n'y trouvant rien d'extraordinaire, sommes retourn&#233;s au kibboutz o&#249; je me rappelle avoir demand&#233; (je crois bien que c'&#233;tait &#224; ce m&#234;me Avram) ce qu'&#233;tait ce site. &#171; Des ruines anciennes, romaines &#187;, me r&#233;pondit celui-ci un peu &#233;vasivement. Je ne saurais plus dire si, sur le moment, nous avons tiqu&#233; ou pas (pas besoin de se destiner &#224; l'arch&#233;ologie pour remarquer que ces ruines envahies par les ronces et les arbres ne faisaient &lt;i&gt;pas tr&#232;s romain&lt;/i&gt;), mais ce qui est s&#251;r, c'est que nous nous sommes alors content&#233;s de cette explication et sommes pass&#233;s &#224; l'ordre du jour &#8211; nos journ&#233;es et nos soir&#233;es &#233;taient fort occup&#233;es. D&#233;j&#224; passionn&#233; de cin&#233;ma, je n'ai pas oubli&#233; cette s&#233;ance m&#233;morable &#224; l'occasion de laquelle je m'endormis, recru de fatigue, devant &lt;i&gt;Les sept samoura&#239;s&lt;/i&gt;, projet&#233; en plein air et sur un drap blanc &#8211; en version originale sous-titr&#233;e en h&#233;breu...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; notre retour, nous avons r&#233;dig&#233;, &#224; l'intention de l'organisme parascolaire qui avait patronn&#233; notre exp&#233;dition, un rapport enthousiaste dont j'ai retrouv&#233; r&#233;cemment un double sur papier pelure rose, &#224; l'occasion d'un &#233;ni&#232;me d&#233;m&#233;nagement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des ann&#233;es plus tard, &#233;tudiant en philosophie &#224; l'universit&#233; de Nanterre en &#233;bullition (1969 ?/1970 ?), militant trotskyste en herbe et graphomane pr&#233;coce, j'avais &#233;t&#233; introduit aupr&#232;s des &#201;ditions Fran&#231;ois Maspero. On cherchait, pour un num&#233;ro de Partisans consacr&#233; &#224; la Palestine en cours de pr&#233;paration, des traducteurs et l'on voulut bien me confier celle d'un article d'un historien &#233;tats-unien engag&#233;, Hal Draper, consacr&#233; &#224; la guerre d'ind&#233;pendance de 1948. Le parti adopt&#233; par Draper &#233;tait de ne s'appuyer que sur des sources sionistes pour &#233;tayer sa d&#233;monstration, destin&#233;e &#224; mettre en &#233;vidence les violences et spoliations subies alors par les Palestiniens &#8211; on ne parlait pas encore de la Nakba.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est au d&#233;tour de cette laborieuse traduction (mon anglais &#233;tant alors tout &#224; fait scolaire) que la sc&#232;ne pass&#233;e et un peu oubli&#233;e des &#171; ruines romaines &#187; me revint en boomerang : dans un paragraphe de son article, Draper revenait de fa&#231;on circonstanci&#233;e sur la destruction par la Haganah du village arabe de Bir-Am, &#224; proximit&#233; duquel fut ensuite, pr&#233;cisait-il, &#233;tabli le kibboutz de Bar-Am.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La petite madeleine avait un go&#251;t de sang. Je n'irai pas pr&#233;tendre que cette d&#233;couverte m'a &#171; traumatis&#233; &#187;, boulevers&#233;, je dirai plus sobrement, &#233;tant devenu philosophe tant par inclination que par profession, donc forc&#233;ment spinoziste &#171; quelque part &#187;, qu'elle m'a &lt;i&gt;instruit&lt;/i&gt;. Ma passion, c'est de comprendre, plut&#244;t que pousser des cris d'orfraie et entrer en transe lorsque j'encaisse un coup un peu fort, comme celui-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis demeur&#233; durant toute ma vie ult&#233;rieure, fid&#232;le &#224; cette d&#233;couverte et &#224; ce qu'elle m'a enseign&#233; sur le pacte d'airain entre le sionisme, dans le processus m&#234;me de sa r&#233;alisation, de son devenir-&#201;tat, et le mensonge, la mauvaise foi. Ici, le mensonge, &#233;nonc&#233; sur un ton badin et dilatoire, prend une tournure terrible, insupportable : c'est qu'il l'est par un survivant des exterminations nazies, un brave type qui s'active dans des conditions qui &#233;taient encore, &#224; l'&#233;poque, plut&#244;t pionni&#232;res, au service d'une petite communaut&#233; progressiste et hospitali&#232;re &#8211; la preuve, cette bande de gamins goy que nous &#233;tions et qui y avait &#233;t&#233; accueillie et bien trait&#233;e &#8211; en &#233;change de son travail, certes, mais &#224; la r&#233;guli&#232;re. Ce n'est donc pas &#224; Avram que j'en ai voulu de m'avoir men&#233; en bateau mais bien &#224; ce qui l'a plac&#233; en condition de le faire, de se faire l'agent du colportage du mensonge fondateur et existentiel sur lequel repose tout entier l'&#201;tat d'Isra&#235;l. C'est bien cela, l'&lt;i&gt;irr&#233;parable&lt;/i&gt; &#8211; ce qui a, dans ces circonstances, transform&#233; le porteur du matricule que je vois encore tatou&#233; sur son avant-bras, en sherpa du mensonge historique, d'un mensonge qui, aujourd'hui m&#234;me, n'en finit pas d'ensanglanter la Palestine, &#224; Gaza, en Cisjordanie tout particuli&#232;rement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai jamais cess&#233; d'&#233;crire, lorsque j'aborde les questions se rapportant, de pr&#232;s ou de loin, &#224; ce point de contention, &lt;i&gt;contre ce mensonge&lt;/i&gt;, dans sa version &#233;tatique devenue de plus en plus enrag&#233;e au fil du temps, en tout premier lieu. C'est bien contre le sionisme qu'il nous a fallu, Sylvia Klingberg et moi-m&#234;me, &#233;crire &lt;i&gt;Le Yiddishland r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;, ce tombeau pour la cohorte spectrale des militants juifs r&#233;volutionnaires de toutes ob&#233;diences qui se sont activ&#233;s sans fin dans tous les combats pour l'&#233;mancipation du XXe si&#232;cle. C'est &lt;i&gt;contre ce mensonge&lt;/i&gt; que j'ai &#233;crit L'&#233;preuve du d&#233;sastre (1996), ce qui m'a valu, entre autres, une attaque venimeuse t&#233;l&#233;guid&#233;e par Claude Lanzmann, dans Les Temps Modernes &#8211; la mine antipersonnelle de l'&#171; antis&#233;mitisme &#187; d&#233;j&#224;. C'est contre le sionisme que j'ai traduit des extraits de LTI de Victor Klemperer, et &#224; l'unisson avec son auteur qui, d&#232;s les ann&#233;es 1930, manifestait une clairvoyance sans faille quant &#224; l'avenir de cette funeste illusion-l&#224;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Extraits publi&#233;s, comble d'ironie, dans... Les Temps modernes.&#034; id=&#034;nh3-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, que j'ai milit&#233; pour la traduction en fran&#231;ais de cet ouvrage capital&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Albin Michel, 1996, traduit de l'allemand par Elisabeth Guillot. J'ai (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est tout aussi bien contre ce mensonge que j'ai eu le plaisir de r&#233;diger il y a peu une pr&#233;face &#224; la r&#233;&#233;dition de l'essai autobiographique de mon regrett&#233; ami Maurice Rajsfus, &lt;i&gt;Quand j'&#233;tais juif&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;ditions du D&#233;tour, 2023.&#034; id=&#034;nh3-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en oublie assur&#233;ment, et d'aussi d&#233;termin&#233;s, tant je suis demeur&#233; constant sur ce motif &#8211; dans toutes les constructions &#233;tatiques malheureuses dont le XXe si&#232;cle n'a pas &#233;t&#233; avare, parmi tous les m&#233;faits des nationalismes tardifs et autres fantasmagories ethnocratiques, l'&#201;tat d'Isra&#235;l occupe une place de premier plan. Nous en voyons aujourd'hui, une nouvelle fois, le r&#233;sultat. Comme le soulignait Hannah Arendt, &#224; propos des &lt;i&gt;Pentagon Papers&lt;/i&gt; de peu glorieuse m&#233;moire (pour l'administration &#233;tats-unienne), le mensonge, c'est ce qui conduit &#224; la violence grim&#233;e en raison d'&#201;tat&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hannah Arendt, Du mensonge &#224; la violence, Points-Seuil, 1972.&#034; id=&#034;nh3-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Isra&#235;l est devenu, au fil du temps, le foyer d'une violence aveugle et destructrice, une fabrique d'attrition et de &#171; chaos organis&#233; &#187; qui maintient sans fin le peuple palestinien dans la condition d'une population r&#233;siduelle et menace perp&#233;tuellement de mettre le Proche-Orient &#224; feu et &#224; sang.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les textes qui suivent, &#233;crits &#224; chaud, pour la plupart, apr&#232;s l'&#233;v&#233;nement du 7 octobre 2023 sont &#224; la fois analytiques et engag&#233;s. Le parti qu'ils adoptent est ouvertement d&#233;clar&#233;. Depuis le 7 octobre, le lointain est devenu le proche, l'ailleurs est ici. La raison pour laquelle la &lt;i&gt;police de la pens&#233;e&lt;/i&gt; s&#233;vit en France avec une vigueur sans pr&#233;c&#233;dent contre ceux et celles qui, sur la question d'Isra&#235;l/Palestine, ne pensent et ne parlent pas dans les clous. Mais, depuis le temps, nous avons appris &#224; regarder le mensonge dans les yeux et &#224; poursuivre notre chemin, &#224; continuer de parler et d'argumenter, sans succomber &#224; l'intimidation. Pour ce qui me concerne, j'ai pass&#233; l'&#226;ge, au diable la censure, donc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Brossat, &lt;i&gt;L'&#233;preuve du d&#233;sastre. Le XXe si&#232;cle et les camps&lt;/i&gt;, &#171; Avant-propos &#187;, Albin Michel, 2021, p. 11-15.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une g&#233;n&#233;ration &#224; peine s&#233;pare les t&#233;moins cl&#233;s de l'univers concentrationnaire et des &#233;preuves totalitaires (David Rousset, Robert Antelme, Jean Am&#233;ry, Primo Levi, Jean Cayrol ou encore Alexandre Soljenitsyne et tant d'autres...) de celui qui s'installe ici dans la fonction de l'auteur, n&#233; au lendemain de la Deuxi&#232;me Guerre mondiale. Une g&#233;n&#233;ration, mais quel gouffre ! D'un c&#244;t&#233; ces exis-tences irr&#233;parablement violent&#233;es &#8211; &#224; vingt ans &#8211; par le camp, la torture, la famine, le travail d'esclave, les marches de la mort &#8211; l'&#233;preuve du &lt;i&gt;d&#233;sastre&lt;/i&gt;. De l'autre ces t&#233;moins, vieillissants, d&#233;j&#224;, de la plus longue paix &lt;i&gt;r&#233;gionale&lt;/i&gt; (relative, certes...) qu'ait connue l'Europe depuis le d&#233;but du si&#232;cle : un demi-si&#232;cle sans violence arm&#233;e, sans tyrannie, sans famine ni restrictions &#8211; cinq d&#233;cen-nies d'immunit&#233; d&#233;mocratique, sans catastrophes ni effondrements...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contraste &#171; existentiel &#187; opposant les exp&#233;riences g&#233;n&#233;rationnel &#8211; les se d&#233;ploie ici jusqu'&#224; la caricature : Jean Am&#233;ry d&#233;crit avec force l'&#233;preuve de celui qui, &#224; peine sorti de l'adolescence, subit la torture et voit s'y perdre &#224; tout jamais sa &#171; confiance dans le monde &#187; : ce ne sont pas seulement ses articulations qui sortent rompues de ce supplice, c'est son rapport aux autres qui s'en trouve &#224; jamais meurtri, voire mutil&#233; ; de m&#234;me Robert Antelme, revenu d'entre les morts de la &lt;i&gt;Todes-marsch&lt;/i&gt;, mais interminablement ent&#233;n&#233;br&#233; et emp&#234;ch&#233; de vivre... Ceux de ma g&#233;n&#233;ration (et ce sera le seul &#171; je &#187; de ce dont le sujet prohibe l'affectation des &#233;tats d'&#226;me) ont fort bien pu traverser ce demi-si&#232;cle sans subir de violence directe plus redoutable qu'une paire de gifles paternelle, voire les effets d'une charge polici&#232;re dans une manifestation de la fin des ann&#233;es 1960. Notre corps, constamment prot&#233;g&#233; par le ti&#232;de liquide amniotique du bain d&#233;mocratique, n'a souvent connu d'agressions, de blessures et de souffrance que celles de maladies b&#233;nignes, d'accidents convena-blement soign&#233;s, de fringales vite apais&#233;es. Nous n'avons pas &#224; craindre, comme les d&#233;tenus des camps, que l'on nous vole jusqu'&#224; l'instant de notre mort ; nous redoutons, simplement, ces mala-dies incurables prometteuses d'agonies lourdes et douloureuses qui frappent autour de nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opposition radicale entre le temps naufrag&#233; des &lt;i&gt;&#233;preuves&lt;/i&gt; concentrationnaires (une &#171; fin du monde &#187; singuli&#232;re et collective en somme) et la dur&#233;e r&#233;gl&#233;e de notre &lt;i&gt;exp&#233;rience&lt;/i&gt; de la vie res-taur&#233;e d'apr&#232;s la catastrophe s'illustre ainsi &#224; l'infini, dans un foisonnement de signes antith&#233;tiques. Notre g&#233;n&#233;ration n'a rigoureusement rien &#233;prouv&#233; (&#171; v&#233;cu &#187;) directement de la guerre ; nos sens, nos nerfs ne savent ni les sons ni les odeurs d'un bombardement a&#233;rien ou d'un combat de rue, ni l'atmosph&#232;re d'un couvre-feu, ni l'ambiance d'une queue pour le pain, entre deux alertes. Elle n'a pas eu sous les yeux, sans l'entremise d'un &#233;cran, les empilements de morts d&#233;charn&#233;s des camps, mais, tout autant, elle ignore le corps au coin de la rue, h&#226;tivement recouvert d'un journal &#8211; spec-tacle si familier de tant de &#171; paysages &#187; de guerre civile. Elle ne conna&#238;t gu&#232;re les cadavres qu'au cin&#233;ma et &#224; la t&#233;l&#233;vision. Non seulement, lui fut &#233;pargn&#233; le martyre des &#171; appels &#187; sans fin dans les camps, dans le froid glacial, sous le soleil br&#251;lant, mais elle sut &#233;chapper, bien souvent, aux inconv&#233;nients d'un rassemblement dans une cour de caserne : trop jeunes pour la guerre d'Alg&#233;rie, trop agit&#233;s pour le service militaire dans les ann&#233;es 1970. &#201;vacuer un bless&#233;, enterrer un mort, identifier l'explosion d'une grenade ou un tir d'obus, tirer en rafales &#224; l'arme automatique pour se d&#233;gager, enregistrer le bruit &#233;c&#339;urant d'un nerf de b&#339;uf abattu sur un cr&#226;ne, autant de gestes ou de situations qui, pour les v&#233;t&#233;rans de la paix que nous sommes, passent par l'entremise de la &lt;i&gt;repr&#233;sentation&lt;/i&gt; &#8211; la lecture, les images, une conversation avec un ancien combattant ou un d&#233;-port&#233;. Y eut-il jamais g&#233;n&#233;ration, &lt;i&gt;dans l'histoire du monde&lt;/i&gt;, qui se trouva aussi constamment et rigoureusement pr&#233;serv&#233;e des formes de violence extr&#234;me, des agressions directes, des &#233;preuves guerri&#232;res, de la douleur, de la privation et du d&#233;sastre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout, &#224; ce titre, s&#233;pare irr&#233;m&#233;diablement notre constitution existentielle, notre subjectivit&#233; d&#233;mocratique de l'identit&#233; naufrag&#233;e de ceux de la g&#233;n&#233;ration pr&#233;c&#233;dente qui se sont trouv&#233;s plon-g&#233;s au c&#339;ur des t&#233;n&#232;bres totalitaires et concentrationnaires. Nous connaissons - comme ils con-naissent &#8211; cette paroi de verre blind&#233; qui rend leur malheur intime inaccessible &#224; nos efforts de compr&#233;hension comme &#224; notre sollicitude et, inversement, qui les emp&#234;che absolument de parta-ger notre spontan&#233;e &#171; confiance dans le monde &#187;. Mais en m&#234;me temps, et sur un mode para-doxal, les camps, les paroxysmes totalitaires et tour le cort&#232;ge des formes de violence que l'on nomme aujourd'hui &#171; extr&#234;me &#187; nous sont d'une familiarit&#233; absolue, ils sont pour nous une omnipr&#233;sence souvent obs&#233;dante, lancinante. Avec nos corps immunis&#233;s, notre vie quotidienne s&#233;curis&#233;e et comme s&#233;par&#233;e des &#171; horreurs du monde &#187; par un dispositif de protections et d'isolants sans d&#233;faillance, nous pratiquons n&#233;anmoins, sans rel&#226;che, intellectuellement, &#233;motion-nellement, la modalit&#233; extr&#234;me de notre histoire et notre temps. L'exp&#233;rience de !'Extr&#234;me est pour nous un &#171; si pr&#232;s, si loin &#187;, elle consiste pour nous dans une singuli&#232;re et constante intimit&#233; avec ce qui, dans l'exp&#233;rience directe, nous demeure rigoureusement &#233;tranger. Cela est vrai tout au-tant de notre rapport aux exterminations totalitaires du pass&#233; que de notre pr&#233;sence paradoxale aux horreurs et aux d&#233;sastres du pr&#233;sent dont l'&#233;preuve nous demeure &#233;pargn&#233;e. Nous &#171; vivons &#187; plus ou moins intens&#233;ment, dans le souci, l'affliction, la col&#232;re, la perplexit&#233;, la hantise ou l'obsession m&#233;morielle ce dont la constitution catastrophique et criminelle dessine, par contraste, la rare et pr&#233;-cieuse singularit&#233; de notre &#234;tre&#173;en-paix. Nous partageons, mais sur un mode essentiellement ambi-gu, ce qui nous obs&#232;de ou nous d&#233;fait &#8211; mais qui se d&#233;finit &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt;, en sa qualit&#233; de pass&#233; des autres ou de spectacle du malheur d'ailleurs, &lt;i&gt;comme ce qui nous est heureusement &#233;pargn&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien plus : nous subissons aujourd'hui l'injonction toujours plus pressante d'assumer notre charge de &lt;i&gt;passeurs&lt;/i&gt; des &#233;preuves totalitaires et des d&#233;sastres extr&#234;mes du pass&#233;, &#224; l'approche d'un tournant de si&#232;cle (de mill&#233;naire) o&#249; les rangs des rescap&#233;s, des acteurs et des t&#233;moins s'&#233;claircissent. Garantir l'ininterruption du r&#233;cit d'Auschwitz, de la Kolyma, du massacre des Arm&#233;niens, de la vitri-fication d'Hiroshima, telle est la responsabilit&#233; qui incombe d&#233;sormais pour l'essentiel &#224; ceux dont les nerfs demeureraient souvent fort &#233;branl&#233;s s'ils se trouvaient d'aventure directement engag&#233;s dans une rixe ou une &#233;chauffour&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce rapport tr&#232;s particulier aux catastrophes historiques du pr&#233;sent et du pass&#233; r&#233;cent p&#232;se fortement sur nos capacit&#233;s d'intellection et de compr&#233;hension de la modalit&#233; extr&#234;me ou d&#233;sastreuse de notre histoire &#8211; du mode catastrophique de la modernit&#233;. Dans une large mesure, m&#234;me, cette exp&#233;-rience paradoxale d&#233;coupe le champ de la connaissance et l'entendement possibles de ces formes. Le si&#232;ge cons&#173; tant et rigoureux &#233;tabli par le souvenir des &#233;v&#233;nements catastrophiques du pass&#233; et la pr&#233;-sence de la catastrophe autour de notre microcosme pacifi&#233; constituent l'incontournable injonction &#224; nous approprier cette modalit&#233; d&#233;sastreuse et &#224; l'int&#233;grer &#224; notre subjectivit&#233; historique, &lt;i&gt;en d&#233;pit et au rebours des &#233;vidences produites par notre exp&#233;rience directe du monde&lt;/i&gt;. Se forme en nous une sorte d'&lt;i&gt;exp&#233;rience seconde&lt;/i&gt; de la catastrophe et de l'Extr&#234;me : une connaissance intime, imp&#233;rieusement requise par l'actualit&#233; lancinante du d&#233;sastre, mais fragile. Cette exp&#233;rience indirecte est ent&#233;e sur le porte-&#224;-faux de notre pr&#233;sence-absence &#224; Auschwitz, &#224; l'accomplissement concentrationnaire et ex-terminationniste de l'esp&#233;rance communiste, &#224; la continuit&#233; des massacres coloniaux, etc. Nous sommes requis, somm&#233;s, &#171; mobilis&#233;s &#187; pour &#233;tablir une connaissance ordonn&#233;e de l'&#233;l&#233;ment catas-trophique de notre histoire, pour ne pas abandonner le pass&#233; naufrag&#233; &#224; la pure obsession m&#233;morielle (rituelle et comm&#233;morative), pour aller au-del&#224; de la prostration face &#224; des scandales du pr&#233;sent comme le g&#233;nocide rwandais ou l'occupation-extermination indon&#233;sienne au Timor oriental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en m&#234;me temps, nous nous savons rigoureusement astreints &#224; une sorte de r&#232;gle kan-tienne durcie : les d&#233;sastres n'&#233;chappent pas seulement &#224; nos capacit&#233;s cognitives quant &#224; leur &#171; es-sence &#187;, mais ils se constituent activement et r&#233;troactivement comme &#171; &#233;nigmes &#187;, &#171; myst&#232;res &#187;. L'&#233;cart b&#233;ant entre la sommation sans cesse r&#233;activ&#233;e de vouer nos &#233;nergies cognitives et militantes aux d&#233;sastres pr&#233;sents&#173; pass&#233;s et les emp&#234;chements form&#233;s par notre constitutive &lt;i&gt;tranquillit&#233;&lt;/i&gt;, cet &#233;cart est le lieu m&#234;me o&#249; prend racine la fragilit&#233; sp&#233;cifique des &#233;nonc&#233;s et des discours sur la catas-trophe et sur l'Extr&#234;me. La sp&#233;cificit&#233; de la catastrophe (de l'exposition aux formes de violence ex-tr&#234;me) est qu'elle ne peut &#234;tre v&#233;cue et subjectivis&#233;e comme exp&#233;rience, mais seulement endur&#233;e comme &#233;preuve et destruction. C'est en ce sens que s'&#233;tablit une situation particuli&#232;re d'incommunication entre ceux qui ont &lt;i&gt;souffert&lt;/i&gt; (davantage que &#171; connu &#187;) ces &#233;preuves et tous les autres. C'est en ce sens, identiquement, que la &lt;i&gt;connaissance&lt;/i&gt; de la catastrophe et de !'Extr&#234;me est entrav&#233;e aussi bien du c&#244;t&#233; des victimes imm&#233;diates que du c&#244;t&#233; de ceux qui n'y ont pas &#233;t&#233; directe-ment expos&#233;s : les premi&#232;res n'&#233;chappent pas &#224; la souffrance infinie (sans fin et sans fond) qui s'attache &#224; l'&#233;preuve et se dresse comme un obstacle insurmontable devant la connaissance positive, les seconds demeureront toujours, quelle que soit leur volont&#233; de savoir, &#171; en dehors &#187; de la catas-trophe inconcevable et irrepr&#233;sentable comme &#233;l&#233;ment d'un &#171; v&#233;cu &#187;, inint&#233;grable &#224; la constitution subjective d'un non-rescap&#233;. Telle est la substance inalt&#233;rable du diff&#233;rend qui oppose &lt;i&gt;la douleur interminable&lt;/i&gt; du rescap&#233; &#224; la repr&#233;sentation de l'Extr&#234;me forg&#233;e par le &lt;i&gt;Nachgeborener&lt;/i&gt; (&#171; n&#233; apr&#232;s &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'absence &#224; l'&#171; objet &#187; (au camp, au massacre, au supplice&lt;/i&gt; prend ici une autre tournure que celle qui, habituellement, constitue le lot de l'historien dont le r&#233;cit du pass&#233; ne recoupe pas l'exp&#233;rience personnelle : le d&#233;ficit de connaissance intime et synth&#233;tique du moment (du lieu, du temps...) qui est son destin courant &#8211; son absence &#224; Austerlitz ou &#224; l'agonie d'un marchand du XVI' si&#232;cle &#8211; est d'une autre esp&#232;ce que ce qui nous s&#233;pare radicalement de ceux qui ont v&#233;cu une s&#233;lection dans un camp nazi, ont &#233;t&#233; tortur&#233;s &#224; l'&#233;lectricit&#233;, ont vu la population de leur village massacr&#233;e par les SS ou par les purificateurs ethniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les discours sur la catastrophe et sur l'Extr&#234;me se forment donc aujourd'hui dans une topo-graphie mentale o&#249; sont accumul&#233;s les obstacles &#224; leur objectivation rationnelle : une transmission non moins imp&#233;rieusement requise qu'improbable des &#233;preuves concentrationnaires et totalitaires est &#224; l'&#339;uvre &#8211; un passage de t&#233;moin tout aussi &lt;i&gt;d&#233;sesp&#233;r&#233;&lt;/i&gt; entre rescap&#233;s et clercs essentiellement d&#233;finis par leur condition de &#171; n&#233;s apr&#232;s &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce texte, &#233;crit d'abord en albanais pour marquer la date du 27 janvier, fut publi&#233; &#224; cette date sur le site Peizazhe t&#235; Fjal&#235;s (&lt;a href=&#034;https://peizazhe.com/2026/01/27/shtresime-kohore-te-gjenocidit/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://peizazhe.com/2026/01/27/shtresime-kohore-te-gjenocidit/&lt;/a&gt;), accompagn&#233; de la traduction albanaise des deux textes d'Alain Brossat mentionn&#233;s &#224; la suite, dont il sert aussi de pr&#233;sentation. Il est pens&#233; comme le premier d'une s&#233;rie de tels montages d'&#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;rog&#232;nes et de dispositifs d'anachronie, sous le th&#232;me g&#233;n&#233;ral &#171; Des nations et des camps &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alain Brossat, &lt;i&gt;Un peuple debout. La Palestine en lutte contre la colonisation isra&#233;lienne&lt;/i&gt;, &#171; Quelle dr&#244;le d'&#233;poque ! &#187;, L'Harmattan, 2024. La plupart de ces textes ont d'abord &#233;t&#233; publi&#233;s sur ce m&#234;me site.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ainsi, en ces jours de d&#233;but d'ann&#233;e, la sc&#232;ne publique et m&#233;diatique albanaise fut encore une fois inond&#233;e par le ph&#233;nom&#232;ne Lea Ypi. Cette chercheuse en &#171; philosophie politique normative &#187; et enseignante &#224; la prestigieuse London School of Economics, apr&#232;s avoir fait carri&#232;re d'universitaire en Occident, revint une premi&#232;re fois en Albanie avec&#8230; un r&#233;cit de son enfance et sa jeunesse au moment de la chute du communisme, autotraduit de l'anglais une fois devenu un ph&#233;nom&#232;ne &#233;ditorial. Ayant ainsi d&#233;couvert ce nouveau talent, elle ne s'arr&#234;ta pas en si bon chemin et revint encore avec un autre &#171; r&#233;cit &#187;, cette fois-ci consacr&#233; &#224; sa grand-m&#232;re, une albanaise, n&#233;e &#224; Thessalonique, et issue de l'aristocratie ottomane etc. Le ph&#233;nom&#232;ne vient d'arriver au (Coll&#232;ge de) France. On attend impatiemment la suite, mais on remarque, tout en attendant, qu'aucun de ses livres &#171; th&#233;oriques &#187; n'existe en albanais. Le public n'en est certainement pas digne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Au-del&#224; du cas fameux du &#171; travelling de &lt;i&gt;Kapo&lt;/i&gt; &#187;, film de G. Pontecorvo d&#233;nonc&#233; par Jacques Rivette dans un article des &lt;i&gt;Cahiers du cin&#233;ma&lt;/i&gt;, citons ces lignes sans appel de Jean Cayrol &#224; propos d'un autre auteur a priori &#171; au-dessus de tout soup&#231;on &#187; : &#171; Les camps de concentration retrouvent la faveur des lecteurs &#8212; &#231;a peut donner des week-ends palpitants mieux qu'une s&#233;rie livide ou blafarde. [...] Une bonne intrigue concentrationnaire, un bourreau-maison, quelques squelettes, une l&#233;g&#232;re fum&#233;e de Krema[toire] au-dessus de tout cela, et nous pouvons avoir le prochain best-seller qui fera fr&#233;mir l'Ancien et le Nouveau Monde. &#187; (J. Cayrol, &#171; Litt&#233;rature et t&#233;moignage &#187;, &lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt;, 21e ann&#233;e, no 4 (avril 1953), p. 575-576. L'&#233;crivain en question est Erich-Maria Remarque, jadis auteur d'un best-seller plan&#233;taire et pacifiste, &lt;i&gt;&#192; l'ouest rien de nouveau&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C'est ainsi que j'avais intitul&#233; l'&#171; Introduction &#187; d'&lt;i&gt;Un peuple debout&lt;/i&gt; dans ma traduction albanaise, le texte n'ayant pas de titre propre dans sa version originale.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour l'image iconique de l'enfant du ghetto ex mains lev&#233;es, voir d&#233;sormais l'&#233;tude indispensable de Fr&#233;d&#233;ric Rousseau, &lt;i&gt;L'enfant juif de Varsovie. Histoire d'une photographie&lt;/i&gt;, Seuil, &#171; L'Univers historique &#187;, 2009.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Extraits publi&#233;s, comble d'ironie, dans... &lt;i&gt;Les Temps modernes&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Albin Michel, 1996, traduit de l'allemand par Elisabeth Guillot. J'ai r&#233;dig&#233;, &#224; la demande de l'&#233;diteur, une pr&#233;face au volume dans laquelle je soulignais le caract&#232;re pr&#233;curseur de l'antisionisme d&#233;clar&#233; de l'auteur. La raison pour laquelle, assur&#233;ment, cette pr&#233;face a &#233;t&#233; remplac&#233;e, dans l'&#233;dition de poche ult&#233;rieure, par un texte insipide de l'historien Johann Chapoutot qui s'est r&#233;cemment en reprochant &#224; un collectif de Juifs antisionistes (&#171; Tsedek ! &#187;) d'avoir &#233;voqu&#233; la &#171; r&#233;sistance palestinienne &#187; &#8211; un crime imprescriptible, en effet (&lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; du 05/02/2024).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;ditions du D&#233;tour, 2023.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hannah Arendt, &lt;i&gt;Du mensonge &#224; la violence&lt;/i&gt;, Points-Seuil, 1972.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
