La majorité ou l’acceptation d’un conflit sans fin - commentaires La majorité ou l'acceptation d'un conflit sans fin 2019-01-16T21:50:38Z https://ici-et-ailleurs.org/voyons-ou-la-philo-mene/article/la-majorite-ou-l-acceptation#comment19 2019-01-16T21:50:38Z <p>Sur les insuffisances du texte de Philippe Caumières.</p> <p>En réaction au texte de Philippe Caumières, il semble important de soulever quelques remarques et une objection fondamentale. En effet, il est saisissant de constater d'emblée que, si son écrit cite, interprète, paraphrase largement les thèses de Claude Lefort, il manque de produire une analyse critique authentique, qui permettrait d'abord de ne pas donner l'impression d'ensemble que son auteur les épouse sans regard distancé. De sorte que l'honnêteté commande d'indiquer que ce texte, aux accents d'exposé de l'approche politique de Claude Lefort, ressemble essentiellement à une dissertation destinée aux classes de l'enseignement de terminale et à la séduction de ses inspecteurs et jurys de concours.</p> <p>Il est aussi à remarquer qu'il est regrettable que cet écrit se constitue sur une lecture conceptuelle des auteurs convoqués, tels que Kant et Lefort, en dehors du contexte réel et des conditions historiques de production de leurs pensées. Il va de soi que la problématique kantienne de l'opposition entre la notion de majeur et celle de mineur est propre au siècle des Lumières et qu'elle ignore totalement l'enracinement ou l'engluement de la réflexion de Lefort dans un contexte de Guerre froide. Ce qui fait que l'auteur a autant beau jeu de reprocher à Kant de n'avoir pas appréhendé ce que Lefort aurait eu la clairvoyance de percevoir, avec l'avènement des totalitarismes, que mauvais jeu d'oublier, en s'appuyant avec excès sur Lefort, les particularités nouvelles actuelles liées aux structures inédites de notre époque et consécutives à l'écroulement du bloc de l'est, à l'émergence de la mondialisation, au renforcement aujourd'hui de la loi de la marchandisation de toute chose et de toute valeur et à l'apparition des procédures de (sur)-financiarisation de la vie publique, - la sphère publique, que l'auteur nomme après Lefort la « société politique » - étant désormais, à la suite d'opérations d'absorption agressives, presque totalement aux mains de la sphère privée.</p> <p>Il se dégage donc de ce texte le fait que, en se référant à l'ordre symbolique défini par Lefort comme fondement de l'ordre social, indépendamment, entre autre chose, de l'ordre économique et de l'ordre financier qui ne joueraient, selon lui, aucun rôle, l'auteur rate complètement la dimension historique et critique de la situation donnée comme actualité tenace, même s'il semble s'en remettre temporairement ou évasivement à Michel Foucault et à sa philosophie comme « pensée de l'actuel » et « analytique du pouvoir », mais pour mieux pouvoir écarter ensuite celle-ci, d'un geste par trop précipité.</p> <p>D'où il résulte l'absence, tant brillante que dommageable, au sein de cet écrit, d'une notion pourtant fondamentale lorsqu'il s'agit de tenter de penser l'ordre politique d'aujourd'hui. En effet, en mettant le focus comme le fait ce texte, avec un arrière-fond de louages, sur la notion lefortienne de démocratie comme forme d'indétermination, lieu vide de débats et espace conflictuel inappropriable, nulle part n'est alors développée la thématique de la domination qui affecte et compose pourtant indéfectiblement l'ensemble des régimes politiques, fussent-ils démocratiques ou totalitaires. En lieu et place d'une seule interrogation portant sur l'opposition entre majeur et mineur, il eût été souhaitable, pour que le change soit donné à cette prose, de convoquer, dans le même temps, les figures antinomiques et souterraines du maître et de l'esclave, du dominant et du dominé, telles qu'elles s'expriment aujourd'hui avec éclat, de manière variée, dans les différentes instances de la vie politique et sociale. Cela aurait alors peut-être permis à son auteur de relever, en nuançant ou contrariant Lefort, la réalité autrement actuelle de l'appropriation des lieux de parole, manifestée, entre autre chose, par le problème d'une accession égalitaire aux grands médias, caractérisée encore par la rhétorique habituelle entonnée par ceux qui se soucient de préserver avant tout leur pouvoir ou par les programmes délivrés dans les espaces publics comme l'école (cf. sur ce dernier point, les analyses de Pierre Bourdieu), ou consolidée par ceux-là même qui détiennent les commandes institutionnelles de la coercition. S'il est des démocrates qui vantent les mérites de la palabre sans fin (et sans faim, puisqu'ils peuvent se le permettre en ayant leur assiette bien remplie), reste que, dans le même temps, des gens souffrent dans leur chair, manquent quotidiennement du strict nécessaire, sont abandonnés ou muselés sous l'action des rapports de force et de l'écrasement. C'est ainsi que, percevant la nécessité de joindre le geste à la parole et la parole au geste, un ex-ministre de l'Éducation nationale (un ancien patron des enseignants à la tête de l'instruction publique), le nommé Luc Ferry, fort admirateur précisément de Lefort, a pu récemment en appeler à mobiliser l'armée pour renvoyer la plèbe et les gens d'en bas dans leurs banlieues obscures, et réprimer farouchement le mouvement de contestation des Gilets jaunes, sans s'inquiéter de tenir publiquement des propos on ne peut plus haineux, lorsque d'autres sont condamnés pour cela, et pas seulement dans l'ordre symbolique. Et que dire d'un Donald Trump qui, au nom de la sécurisation de l'espace démocratique national, ne répugne pas, au moyen d'une insigne intolérance face au désarroi des migrants, à vouloir faire bâtir, coûte que coûte, une espèce de mur de Berlin à la frontière mexicaine, et qui n'est même pas fâché, dans son art de la détestation d'autrui et à l'aide de ses mimiques d'hostilité, de laisser entendre qu'il se pourrait que le plus grand État démocratique de la planète en vienne à tirer à balles réelles sur les intrus malvenus, de condition inférieure, s'aventurant sur le territoire états-unien exemplairement tout propret ? Il va sans dire que les causes et les conséquences de pareilles options politiques ne sauraient se limiter au seul registre langagier...</p> <p>Enfin, s'il y a tout lieu de se demander dans quelle mesure et en quel sens le recours au qualificatif « dogmatique » est éclairant quand il s'agit de l'associer au régime despotique qui s'institue sous le sceau de la science, il n'en demeure pas moins que cette considération, pour importante qu'elle soit, ne dispense aucunement de conduire une réflexion précise sur le caractère pour le moins dangereusement ou injustement « arbitraire » d'un régime politique adossé au « règne de l'opinion » ou à une liberté de choix fondée sur aucune nécessité logique que celle qui sert des intérêts de groupe.</p> <p>Voici donc quelques références utiles pour rehausser les illustres « Cahiers de Philomène » : les travaux de Michel Foucault sur le pouvoir et ceux qui parcourent ses « Dits et écrits », les textes philosophiques de Karl Marx, et notamment son « Ébauche d'une critique de l'économie politique » (éditions Gallimard, coll. « Folio/Essais », 1994), le livre de Thierry Lodé et Tony Ferri « De la domination. Essai sur les falsifications du pouvoir » (éditions Libre et Solidaire, 2017), la pensée anarchiste de Proudhon et Bakounine.</p> <p>Alexandre Martineauve, correspondant à Raqqa pour le quotidien « Sidération » et à Dubaï pour le journal matinal « Niche Mâtin ».</p>