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Extension du domaine de la vie (in)vivable
mardi 15 avril 2025, par
« Ils ne sont pas colonisés, les Chinois. Ils sont ici comme ils seraient en Amérique, ils voyagent. On ne peut pas les attraper pour les coloniser, on le regrette, d’ailleurs. »
Marguerite Duras, L’amant de la Chine du Nord (1991)
1- Bétarrham : et pourquoi donc, en bonne démocratie, les enseignants catholiques des Pyrénées n’auraient-il pas droit, comme le duc de Blangis et son frère l’évêque, à leur château de Silling ?
2- Avez-vous déjà gardé les vaches ?
3- Je n’écris pas pour les gens d’aujourd’hui mais pour les survivants (rares) de la prochaine apocalypse.
4- Je n’emprunte pas les bouquins dans la boîte à livres, je confisque ceux que les gens d’ici, à l’évidence, ne méritent pas.
5- Italie : pays tombé de haut, de très haut – mais tellement bas...
6- – On nous avait dit que les Etats-Unis défendaient les droits de l’Homme dans le monde entier !
– Vous avez mal entendu : ils défendent les droits de douane (dans le monde entier).
7- D’une pierre deux coups : faites-vous plaisir en dépensant des sommes folles à acheter des vêtements, des chaussures qui, pour la plupart, ne sortiront guère de vos placards. Ensuite, cultivez l’estime de vous-même en accomplissant une action hautement charitable – en déposant ce stock inutile, démodé, chez Emmaüs, au Secours pop’, à la Croix rouge...
8- Marchez sur la plage les yeux baissés et, parmi des milliers et des milliers de galets, choisissez-en un qui a une bonne bouille. Mettez-le dans votre poche – il sera désormais votre ami (une recette importée d’Asie – a pebble-friend).
9- On voit prospérer tout un féminisme obscur qui n’est pas seulement réactif et vindicatif, mais ouvertement anxiogène. Ce qu’il instille en premier lieu dans le cœur et les entrailles des femmes, ce n’est pas le courage, l’estime de soi – c’est la peur.
10- « Il n’y a que deux côtés de la barricade, et je ne crains pas de dire que j’ai choisi le camp du peuple contre le camp de ceux qui l’étranglent », écrivait Michel Onfray dans un livre amplement consacré à dégueuler sur les Gilets jaunes (Grandeur du petit peuple, 2020). Tant qu’à faire, on préférait encore les chiens de garde qui aboyaient contre les salauds de pauvres et les salopards à casquette. Ceux-là, du moins, parlaient avec leur cœur.
11- L’Histoire, c’est la politique observée depuis un promontoire (Hegel, Michelet, de Gaulle...).
12- Avez-vous déjà conduit une Tesla (rouge) ?
13- Jamais, depuis les nazis, un persécuteur n’avait déployé autant de persévérance, d’inventivité, de méthode, de précision, de joie maligne, de perversité (dans ses efforts pour déshumaniser, humilier, exténuer et exterminer leur victime) que le fait aujourd’hui Israël, avec son acharnement à détruire le peuple palestinien. Des furieux, des féroces, des tueurs fanatiques en tous genres, ce n’est pas ce qui a manqué, sur tout le pourtour de la planète, tout au long du XXème siècle. Mais ici, il s’agit de bien autre chose – d’une inlassable application à empêcher un peuple d’exister parmi les peuples de la Terre, fondée sur une combinaison de méchanceté infinie, de vice, de violence anéantissante et, disons, d’intelligence technique. Ce qui est impardonnable, c’est précisément cela : la mobilisation totale de certaines formes d’intelligence au service d’une entreprise de destruction devenue obsessionnelle.
Jamais, donc, et réciproquement, depuis les nazis, un peuple aligné sur une puissance étatique ne s’était, comme persécuteur collectif, à ce point éloignée de sa propre humanité.
14- La régression trumpienne peut s’énoncer en peu de mots : il n’entend pas gouverner, mais régner. Le gouvernement des vivants suppose, dans les sociétés modernes, l’appui des gouvernants sur des rationalités instrumentales et la substituabilité de ses agents. Le règne tend vers le despotisme pour autant qu’il accorde toute sa place au caprice du prince, à ses coups d’éclat, en tant que manifestation de la souveraineté. Le corps intouchable du souverain, insubstituable, y occupe la place centrale. L’imprévisibilité du prince, tendant à la production du chaos, est ici la modalité réinventée du règne en acte. Celui-ci trouve son faste dans les actions arbitraires du souverain, son recours perpétuel aux moyens d’exception – la loi, c’est Lui, et devant cette loi, toutes les normes s’inclinent.
Ce remake post-hollywoodien du règne porte, bien sûr, la marque du grotesque. Si vous n’avez pas vu Mio figlio Nerone, de Steno (1956), avec un irrésistible Alberto Sordi en proto-Trump, c’est le moment.
15- Plus un témoignage est improbable, et plus il est précieux. Le témoignage le plus irremplaçable est celui qui conserve la trace d’une action programmée pour n’en laisser aucune. Plus la détermination à effacer les traces, à brouiller les pistes est grande, plus éminente est la valeur du témoignage, aussi fragile, fragmentaire soit-il. D’une façon plus générale aussi, plus l’époque est amnésique, plus le crime y prospère, plus il importe de conserver des traces, de les enregistrer. Ici, le téléphone portable retrouve toute sa dignité : il est le témoin oculaire (der Augenzeuge) qui garde la trace de la criminalité (généralement étatique) acharnée à effacer ses traces.
16- Il arrive que des peuples aussi forgent des concepts – saudade pour les Portugais, sisu en Finlande, juché en Corée du Nord. Ce qui montre qu’il s’agit bien de concepts originaux, c’est leur résistance à la traduction. Celle-ci ne peut que les approcher, tourner autour d’eux : saudade : nostalgie, envie, désir, mélancolie... sisu : courage, ténacité, persévérance, détermination... juché : auto-suffisance, ne compter que sur soi-même, autonomie, auto-subsistance...
17- La preuve que les populations des mondes blancs du Nord global ne vivent plus dans le réel s’administre aisément : ce qui y fait scandale, qui y suscite l’indignation dans leur pré carré, ce qui donc peuple, pour elles, l’actualité vibrante, est sans commune mesure aucune avec les scandales effectifs dont est faite la texture historique de l’époque, sous le régime propre de celle-ci – la terreur – Gaza, la guerre en RDC, le réarmement massif de l’Occident en vue de la guerre des mondes à venir... Cette absence totale de discernement, de capacité à faire la part de l’essentiel et de l’éphémère ou de l’épidermique, cette perte de tout sens des proportions montre à quel point ces populations vivent enfermées dans leur cocon doré, éloignées de la réalité saignante de ce qu’elles ont, pourtant, sous les yeux. C’est le régime du Clochemerle perpétuel, peuplé de cette espèce autarcique qui s’active dans le présent, eyes wide shut. Le signe sous lequel prospère cette condition somnambulique est l’obscénité – laquelle s’exhibe chaque jour dans la façon dont les médias hiérarchisent les informations – les nouvelles du génocide en cours à Gaza y passeront toujours après les dernières péripéties du procès de Marine Le Pen ou les histoires de voyeurs dans nos piscines. Quant à la guerre civile en RDC, il n’en sera pas question – les femmes congolaises, on ne les filme pas en douce quand elles se changent dans les cabines des piscines. Ça manque de piscines publiques, à Goma.
18- L’avez-vous remarqué ? Certains noms de mois se prêtent parfaitement à devenir des patronymes : janvier, février, mars, avril, juin, juillet... tandis que d’autres y résistent obstinément – jamais rencontré un M. Août ou une Mme Mai (sauf s’il s’agit d’une Asiatique)... Il serait temps de se demander sérieusement comment peut s’expliquer cette bizarrerie.
19- Accidents de l’innovation : il en va ici de l’IA exactement comme de l’automobile il y a 125 ans : des gros malins inventent des machines, des engins, des dispositifs qui bouleversent les modes et les mondes de vie des humains, mais dont la puissance et les effets induits par ces innovations dépassent complètement ces derniers – les accidents de la circulation comme fléau, les embouteillages, la pollution pour la voiture et, pour l’IA, les millions de licenciements à venir, la triche en grand au lycée et à l’université, etc. Je dis bien : accidents de l’innovation, pas du progrès. Qui prononce encore ce mot aujourd’hui ?
L’innovation ensorcelle les vivants, Proust s’émerveille des performances de l’auto, « géant aux bottes de sept lieues », comme je le fais de la qualité de la traduction en anglais par ChatGPT du dernier de mes articles – mais le retour du boomerang est déjà annoncé. Accidents de l’innovation est un terme faible. C’est plutôt, ici, de désastres qu’il faudrait parler – le désastre, dans les sociétés modernes, est inhérent à toutes les grandes innovations.
20- la suppression de la peine de mort est et demeure assurément une belle et grande cause – tant morale que politique. Mais enfin, il faut ramener les choses à leurs justes proportions : 1518 exécutions dans le monde entier, en 2024, Chine, Vietnam, Corée du Nord non inclus (chiffres non communiqués par les autorités de ces pays). Même en tenant compte de ces lacunes, on reste bien en deçà de ce que les Israéliens, au fort de leur fureur exterminationniste, accomplissent à Gaza en peu de semaines... La peine de mort est indéfiniment suspendue en Israël.
21- La formule : « Tu ne veux pas sortir avec moi du fait d’un préjugé contre ma race » est de même tournure et espèce exactement que celle qui statue : « Vous critiquez l’Etat d’Israël parce que vous êtes antisémites » – irréfutable, indémontrable et réciproquement.
22- Vous ressemblez à vos pires ennemis infiniment plus que vous ne pouvez l’imaginer - laissez décanter un peu, et vous verrez.
23- Démocratie représentative : la pitoyable et tenace fiction qui colle aux dents des peuples comme un chewing gum de mauvaise qualité, parfumé à la framboise chimique.
24- Les storytellers ne sont jamais que des faiseurs d’histoires déguisés en narrateurs.
25- S’il est une chose dont les journalistes et les professeurs de sciences politiques ont une horreur aussi prononcée que le Diable de l’eau bénite, c’est bien des concepts. Ils les remplacent par des mots-serpillères avec lesquelles ils tentent vainement d’éponger la fange du présent – « populisme », « dégagisme », « extrémisme »...
26- « L’homme et la femme, écrit Arthur Miller, sont des êtres inconciliables. Tous deux veulent la liberté mais ils sont en conflit tragique. Ils ne peuvent se comprendre l’un l’autre ».
Je trouve Arthur, ici, un peu chagrin. Disons plutôt : la femme et l’homme sont deux êtres faits pour s’entendre – sporadiquement, occasionnellement et, disons-le sans détour : rarement.
27- Des deux anciens présidents de la Vème République encore vivants, lequel préféreriez-vous gifler ? (ne parlons pas de gifler les morts, on n’en finirait plus...).
28- Et ça vous dirait de défendre notre civilisation en compagnie de Marion Maréchal (nous voilà), comme nous y invite une certaine affiche, toute en blondeur ?
29- Vous y avez sans doute déjà pensé – mais la meilleure façon d’envoyer dans les cordes Trump et la guerre économique qu’il a déclarée au monde entier, est-ce que ça ne serait pas de commencer par un boycott actif de tous les produits états-uniens, pas seulement les Tesla, le Coca, Starbucks, mais aussi bien telle marque d’imprimantes, de téléphonie mobile, sans oublier Marvel et le reste... ?
30- Laurent Wauquier, ancien Président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, actuellement député sous l’étiquette « les Républicains » et aspirant à devenir le dirigeant de ce parti, propose l’ouverture de camps à Saint-Pierre et Miquelon où seraient déportés et enfermés les étrangers en situation irrégulière (souvent programmée par l’impossibilité d’obtenir des rendez-vous en préfecture). Ce qui frappe ici, c’est l’agencement du haut niveau d’études (agrégé d’histoire, énarque...) sur le tropisme fasciste – le désir de camp, la pulsion concentrationnaire. L’instruction publique, le parcours méritocratique ont, manifestement, oublié de signer, dans ce cas comme dans tant d’autres, un pacte avec les Lumières.
Elvis Bourru
Ici et ailleurs