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Méditations melvilliennes. Moby Dick est de retour [1/2]
lundi 7 juillet 2025, par
Mardi : And A Voyage Thither (1849) [1] est le troisième roman de Herman Melville. Il est écrit avant Moby Dick. Un grand roman de fiction comme ses précédents Typee et Omoo. S’agit-il d’un roman autobiographique ? L’auteur écrit dans la Préface : « Il y a peu de temps, après avoir publié deux récits de voyage dans le Pacifique qui avaient été accueillis en maint endroit avec incrédulité, l’idée me vint d’écrire un pur roman d’aventures polynésiennes et de le publier comme tel, afin de voir s’il ne serait pas possible que la fiction passât pour vérité : dans une certaine mesure, l’inverse de mon expérience précédente. » On constate que Melville s’engage à une inversion par rapport au témoignage autobiographique : la vérité ne dépend pas d’une réalité « factuelle » préexistante dans un roman qui serait « réaliste », mais plutôt de la capacité paradoxale de la fiction, voir même fantaisiste qui vise l’adhésion de lecteurs et les faire réfléchir.
Mardi comme Moby Dick, tous deux grandes œuvres d’oralité, où la puissance du verbe du conteur domine. Melville est un romancier-penseur infatigable. Malgré son échec avec Mardi, il est profondément conscient de son succès futur. Il fut marin, aventurier, romancier, poète, un authentique provincial américain. Il s’engage en 1843 comme gabier à bord d’une frégate de guerre ; ses aventures océaniques commencent. Dans ses œuvres, il s’était nourri de l’expérience des conditions de vie à bord des navires, de la chasse à la baleine qui développe le courage, mais aussi la soif de gain, de désertion, de mutinerie et de la rencontre des peuplades inconnues, des problèmes posés par la présence de l’homme blanc sous les tropiques, de paysages extraordinaires, de la découverte d’ îles... Et une fois sa vie errante terminée, il cesse d’être l’homme de mer, et devient romancier, l’homme de terre.
Dans Mardi, il est question de pérégrinations d’un marin, qui, après avoir quitté son baleinier, va parcourir le Pacifique sud. Melville, comme il était grand lecteur de Rabelais, ses récits des voyages sont très aventureux et rocambolesques. Il fait écho au Gargantua et au Pantagruel de Rabelais ; repas festifs, de la boisson exotique, de la bigoterie, de la pédanterie, de la satire politique et sociale et des spéculations d’ordre métaphysique... Mardi brasse les thèmes chers à Melville : la mer, la lutte contre le mal, la culpabilité, quête de transcendance où tout est lié à une certaine convergence vers une quête de Vérité. Il comporte une dimension éminemment philosophique comme ses autres romans, en particulier Moby Dick. Le protagoniste de Mardi, Taji et ses amis abordent l’archipel de Mardi. Ils errent sur les îles. Ce marin sans nom au départ, un occidental qui est pris pour un dieu par les autochtones, nommé « Taji » ; un faux dieu. Au départ, le récit se structure dans la relation qui unit Taji à Yillah, mystérieuse blonde qui disparaît aussi soudainement qu’elle est apparue. Yillah reste introuvable mais l’aventure continue. Dans Moby Dick, si Achab s’embarque sur la mer le lendemain de ses noces, abandonnant femme et enfant après avoir passé quarante ans sur les océans à chasser le cachalot uniquement par quête de vengeance, nourri d’un défi métaphysique et existentiel, pour Taji c’est une aventure fantastique. Achab est « impérialiste, totalitaire... » [2] Et ce faux dieu Taji est un aventurier curieux. Il enquête et observe. Depuis sa parution, les critiques disaient que les thèmes traités dans Mardi étaient trop disparates entre eux et il a plusieurs centres et ils ne sont pas équilibrés. Il est vrai qu’il existe plusieurs centres ; émotionnel, intellectuel, fantasmatique, social, politique, mais ils ne sont pas totalement indépendants les uns des autres. Au fond il y a une cohérence. Il est à la fois satirique, allégorique, philosophique, visionnaire, même si ses mystères demeurent entiers et qu’il ne connait pas la fin. Pour beaucoup Mardi fut un échec. Mais Melville est comme dans son Bartleby, the Scrivener : A Story of Wall Street, un homme qui « préfère » ne plus jouer au jeu imposé par la logique libérale, l’homme de la résistance silencieuse. Il est sans concession, toujours avec son I would prefer not to... Il continue toujours, malgré ses échecs. Les critiques négatives le blessent mais lui choisit de les prendre avec cette philosophie. Du point de vue du style, on peut qualifier Mardi de baroque, comme Moby Dick d’ailleurs, si on les compare avec le roman français. Pourtant il avait même un admirateur en France : Jean Giono. Moby Dick, qu’il devait traduire en collaboration avec Joan Smith et Lucien Jacques fut, « pendant cinq ou six ans au moins », le compagnon de Giono : « Combien de fois au-dessus de ma tête n’ai-je pas entendu siffler les cordages, la terre s’émouvoir sous mes pieds comme la planche d’une baleinière […] il m’a souvent semblé que Moby Dick soufflait là-bas devant, au-delà de l’écume des oliviers, dans le bouillonnement des grands chênes… » [3]
Nous lisons principalement Moby Dick à travers les dialogues d’Achab et d’Ismaël : les deux entretiennent une relation dialogique. L’histoire du désastre et la fin d’Achab se déroule à l’intérieur du discours narratif d’Ismaël. Et ce dernier se découvre-t-il écrivain après le naufrage, seul survivant. Au départ, c’est Ismaël qui avait quitté la terre ferme en laissant l’immense désert-territoire américain derrière soi. Il est un déserteur-errant qui se lance dans le Pacifique. Et dans Mardi, la fiction commence aussi par un désir de fuite. Taji, qui deviendra « demi-dieu », est marin-narrateur. Il a déserté avec son compagnon Viking Jarl de l’Acturion au milieu de l’océan pacifique. A travers les tempêtes, les naufrages, enlèvements, poursuites, vengeances ils échouent sur l’archipel de Mardi, un archipel qui parait comme un espace interminable. Taji tombe amoureux d’une jeune fille, qui disparaît, mais ses aventures continuent. Et comme nous verrons, par un procédé littéraire spécifique au roman, Melville fait l’horizon du monde de Taji à travers l’archipel imaginaire qui, par sa géographie, symbolise le Nouveau Monde, issu de l’Ancien Monde : c’est l’Occident.
Dans Mardi, comme dans Moby Dick qui le suivra, Melville entrecroisera plusieurs genres comme le récit d’aventure ou le fantastique mêlé avec la somme encyclopédique. Mohi, chroniqueur, une sorte d’accompagnateur touristique, à pied, en canoë, ou en pirogue fait connaître à Taji l’espace cartographique de Mardi . Franco (la France), Dominora (la Grande-Bretagne), et Vivenza (les Etats-Unis) qui se trouvait à l’extrême occidental de l’Ancien Monde. Ce long voyage les amènent aussi vers Orienda, c’est-à-dire l’Orient, mère de Mardi, berceau du monde. Aventure sur aventure ils arrivent à Serenia, l’île où les principes d’Alma (le Christ) sont en vigueur : « ...puisque le prophète Alma affirme que le paradis est presque exclusivement réservé aux pauvres et méprisés, ne nous étonnons pas de voir les aristocrates de nos îles poursuivre une carrière qui, selon certains théologiens, doit maintenir à tout jamais les distinctions sociales si sévèrement observées dans Mardi... » [4] La fable politique de Vivenza aux prises avec Dominora décrit une Amérique et sa destinée, divisée par les conflits sociaux et l’esclavage. L’aventure qui commence à Maramma s’achève à Serenia, termine au Nouveau Monde, où les Etats-Unis s’attribuent un destin messianique. C’est justement ce destin que Melville interroge. Taji, ce faux dieu est accompagné, écoute les spéculations encyclopédiques de Mohi, dans un archipel qui offre tout un kaléidoscope de croyances : « Vous voyez, Taji, l’île de Dominora, là devant nous... » [5] : Dominora est une représentation allégorique de l’Angleterre. Puis ils parcourent les îles de Mardi, Taji fait connaissance de « nombreuses vallées [qui] étaient partagées entre une vingtaine de rois rivaux : le roi de Franko […] le rois d’Ibéria […]. Le Roi de Luzianna […] le prêtre-roi de Vatikanna […] les deux rois de Zandinavia […] le roi de Mozkovi dans le Nord, un ours polaire fait despote... » [6] Et plus à l’Est : « Une très belle contrée située dans la partie occidentale de Mardi devint ainsi un État souverain, et même républicain. La nation à laquelle Mohi avait déjà fait allusion : Vivenza. Mais dans la joie et la fierté d’avoir atteint leur majorité nationale, les citoyens de Vivenza se montraient peut-être un peu trop enclins à relever la crête. Retranchés dans leur forteresse, ils avaient finalement, après une lutte prolongée, repoussé les guerriers envoyés par Bello pour écraser l’insurrection […] Il faut savoir que le grand territoire de Kolumbo, dont Vivenza occupait une partie assez considérable, était la dernière île découverte de l’archipel... » [7] Melville pratique une ironie visionnaire. Il évoque même Kanéda[Canada] : « Et Vivenza n’était-elle pas aussi à Dominora jadis ? Ce que Vivenza est aujourd’hui, Kanéda le sera bientôt ? » [8]
Vivenza, dans le Nouveau Monde, c’est les Etats-Unis d’Amérique. Elle venait d’achever sa guerre d’indépendance contre Dominora. Une jeune nation en plein développement colonialiste. Certes, elle fait l’expérience de la démocratie mais elle est esclavagiste. Ses singularités d’avec son ex-oppresseur Dominora se dessinaient ainsi : « Vivenza n’a pas de rois ; pourtant, malgré ses esclaves, il semble qu’il y ait dans ce pays plus de bien que partout ailleurs. […] Deux règnes de rois seulement ont passé depuis que Vivenza est libre. […] Encore dans l’enfance, elle anticipe sur sa jeunesse et prétend à l’empire comme n’importe quel tsar. […] Il manque à l’histoire de Vivenza nombre de livres et de longs, longs chapitres ; et quelle histoire n’est entièrement tachée de sang ?... » [9] Le malheur est que Babbalanja, philosophe, devenu l’ami personnel de Taji, est très pessimiste pour l’avenir de Mardi. Il s’agit aussi pour lui d’un pessimisme divinatoire pour l’avenir de Vivenza : « De hautes autorités nous apprennent que, dans le passé, la chute de certaines nations de Mardi a été prédite par des voyants... » [10]
L’avènement du faux Taji dans l’univers déjà foisonnant de divinités de Mardi n’est pas le signe d’un réenchantement. Taji manifeste son étonnement lorsqu’il se rend compte que l’archipel est saturé de divinités, inférieures et supérieures. Il y a donc en marge des demi-dieux de droit divin comme le roi Média. Il y a des masses obscures, des divinités « plébéiennes », aspirant à la reconnaissance ; le fantastique dans le récit entouré d’un monde violent, qui renvoie le lecteur à la réalité américaine. Et par cette occasion, Melville fait allusion aux massacres des Américains contre la population indigène, notamment à la déportation massive de tribus du sud-est vers l’Oklahoma dans les années 1830, connue sous le nom de « Trail of Tears » (Piste des larmes) : « …par tout Mardi, toutes les nations fortes, comme tous les hommes forts, adoraient gouverner les faibles. […] Vivenza par exemple, une île éloignée, qui accusait parfois ouvertement Bello[le roi d’Angleterre] de brigandage, alors que dans Vivenza même, les aborigènes, race de Nemrods sauvages pas encore complètement éteinte, avaient été repoussés d’année en année de plus en plus loin, si bien que, comme le disait l’un de ces malheureux guerriers, après avoir été si souvent et si continûment refoulés, ils se trouveraient bientôt acculés sans pitié au néant... » [11] : à la différence des Espagnols et des Portugais dans l’hémisphère sud- américain, les Anglais et les colons se sont trouvés sur une terre vierge. Et dès leur arrivée, ils se sont heurtés à des Indiens, qualifiés de « Sauvages » ou de « Peaux-Rouges ». Et à la différence des Noirs, qui sont condamnés à vivre ensemble avec les Blancs, les Indiens vivaient dans leur réserve. Au début, les Indiens n’ont pas opposé une véritable résistance à la pénétration des européens, bien que pendant longtemps, le folklore et les films de Hollywood leur attribuent un caractère sanguinaire. C’est ainsi que l’on fabrique une identité nationale. Mais Melville procède déjà à une critique de cette identité. Dans Mardi, Taji, en compagnie de ses guides, s’enfonce de plus en plus vers l’extrême Sud de Vivenza. Il est averti par les Mardiens qu’il allait voir des choses « révoltantes » ; condition noire des esclaves américains, velléité séparatiste du Sud : « ... si les tribus du nord persistaient à intervenir dans leurs affaires, ils rompaient tout lien avec elles et établirent entre eux une confédération séparée.[...] Ne savez-vous pas que ces serfs, si on les incite à se rendre libre, pourraient tramer quelque terrible vengeance ?... » [12] L’Amérique où vivait Melville n’était déjà plus une petite et austère colonie puritaine. Elle était déjà à la veille de la victoire du Nord sur le Sud. Elle comptait déjà de grandes réalisations industrielles et financières. Le pays de la conquête de l’Ouest vient d’annexer la Floride, la Californie, le Texas et le Nouveau-Mexique. Le début d’un essor capitaliste de l’esprit conquérant. Melville a beaucoup réfléchi sur la condition esclave dans Benito Cereno, une nouvelle sur l’esclavage ; la nature déshumanisante de l’esclavage constitue l’idée centrale du texte. La nouvelle décrit la condition des esclaves aux yeux de l’homme blanc ; d’où vient l’originalité du récit. Et moralité dans cette nouvelle : la quête morale dans la vie exige plus d’efforts que la simple bonté et la compassion. Et au-delà des actions individuelles, il faut reconnaître les structures de pouvoir qui affectent inégalement les individus, parfois même sans qu’ils en soient conscients. Et les faibles doivent concevoir une stratégie bien adaptée contre le pouvoir.
L’Amérique de Hegel. Idée corrigée par Melville et Baudrillard
Herman Melville était l’homme de la seconde moitié du 19e siècle (1819-1891). Il a vécu la Guerre Civile Américaine et il a passé les dix-neuf dernières années de sa vie comme inspecteur des Douanes. Dans Mardi, nous avons vu un Melville romancier qui décrit allégoriquement l’Amérique du Nouveau Monde. Dans ce roman, il fait une analyse spectrale de la nation américaine naissante, dans ses grandes mutations au cours du 19e siècle. Hegel a vécu à la première moitié du 19e siècle (1770-1831). Il était l’homme de l’époque napoléonienne et admirateur de son « génie ». Le biographe de Hegel, Jacques D’Hondt [13] décrit de lui plutôt un homme qui « avance masqué dans un contexte politique ultraréactionnaire, afin de passer, de s’infiltrer sous les lignes ennemies, à la faveur contingente de quelques ministres prussiens progressistes ». Mais lui-même était-il vraiment de tendance « progressiste » ? Ce débat n’est pas tranché. Melville, grand critique contre l’esprit de yankee conquérant, en toute probabilité, ne connaissait pas Hegel. Chercheuse américaine, Mary K. Bercaw ne rapporte aucune trace à ce sujet. Par contre, il semble que Melville a lu Schopenhauer, dans sa traduction partielle en américain, et qu’il a apprécié son pessimisme. Il a même lu Balzac (Le Père Goriot). Mais nulle trace de Hegel. [14] Certains critiques qualifiaient de baroque le style de Melville comme « pastiche américanisé de Rabelais ». Melville, grand lecteur de Rabelais, comme son maître, avait l’art de la parodie ; il parodiait la vie, une parodie romanesque, ce qui est plus sarcastique que l’ironie. Dans Mardi et Moby Dick il ironise toujours sur la dérive du savoir spéculatif. A l’instar des œuvres polyphoniques de Dostoïevski, où s’opposent idées et points de vue multiples à travers des personnages qui se construisent eux-mêmes et au travers de leurs actes et de leurs interactions sociales, Mardi est un roman polyphonique, qui pratique le dialogisme, à travers lequel il y a disputes philosophiques et fantastiques. Il expose une compilation hétéroclite de gloses, une spéculation baroque, mais fantastique. Dans ces disputes philosophiques démocratiques, les interlocuteurs sont toujours en désaccord. Par exemple, Babbalanja, philosophe, un prétendant à l’héritage divin du savoir absolu, est une excellente parodie faite à la philosophie encyclopédique de Hegel. Dans les dialogues de Mardi, à défaut d’un point de vue totalisant, encyclopédique, les discussions pseudo-savantes donnent lieu à des dérives fantaisistes. Et dans Moby Dick, le narrateur-bibliothécaire obscur du prologue expose les collections du monde entier, une sorte d’inventaire de sagesse. Moby Dick même est rempli de citations des idées reçues ; il n’y a jamais de savoir absolu, ni système de pensée pour expliquer. Sur Hegel, on cite souvent le fameux passage de sa correspondance, l’extrait de la lettre que Hegel adresse à son ami Niethammer, de Iena, le 13 octobre 1806 alors qu’il vient d’achever la rédaction de la Phénoménologie de l’Esprit : « J’ai vu l’Empereur – cette âme du monde – sortir de la ville pour aller en reconnaissance ; c’est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, s’étend sur le monde et le domine. » [15] Que le philosophe célèbre de l’Occident moderne achève la rédaction de la Phénoménologie de 1’Esprit la nuit précédant le jour de l’entrée de Napoléon dans Iena, un de ces événements qui « ne se produisent que tous les cent ou mille ans », ne peut être, dans une optique hegélienne, le résultat de la contingence historique parce que le commencement de la prétendue « Fin de l’histoire » coïncide avec la fin de la philosophie. Autrement dit, Napoléon accomplit sur le plan de l’action ce que Hegel accomplit sur le plan de la pensée. Et méditant sur l’histoire universelle, il a prétendu dégager la signification philosophique de la politique napoléonienne ; Napoléon réalise l’Absolu dont Hegel expose la science dans La Phénoménologie de l’Esprit : quelle belle synchronicité événementielle ! L’admiration passionnée de Hegel pour Napoléon a toujours fait réfléchir ses commentateurs, par exemple l’un des interprètes les plus connus, qui est A. Kojève. Bien que Hegel ait été un homme de l’époque napoléonienne, son optique n’est pas historique, mais philosophique. Dans la philosophie occidentale du 19e siècle nul plus que lui, c’est-à-dire ce philosophe officiel de l’Etat prussien, a voulu faire un système philosophique complet, une complète construction achevée du savoir, comme un « Aristote contemporain ». C’est dans cette perspective qu’il a écrit son œuvre la plus systématique : Enzyclopädie der philosophischen Wissenschaften im Grundriss / Précis de l’encyclopédie des sciences philosophiques. Il y propose une pensée systémique et totalisante qui unit tous les savoirs suivant une logique dialectique, en englobant l’ensemble des domaines philosophiques, dont la métaphysique et l’ontologie, la philosophie de l’art et de la religion, la philosophie de la nature, la philosophie de l’histoire, la philosophie morale et politique et la philosophie du droit. Il appelle « histoire universelle » ce qui est certifié et attitré par une instance qui gouverne le cours du monde. Et devant ce tribunal comparaissent les peuples, les empires, les civilisations, les Etats. Tous ces cortèges passent devant elle, et chaque société particulière reçoit son élection, son insuffisance ou sa condamnation. Et dans le sillage de Hegel, « la fin de l’histoire » est devenue l’objet d’une question non seulement philosophique, mais plus largement politico-culturelle. Il fut une époque où l’antagonisme de l’Est et de l’Ouest, dans lequel on voyait le moteur des vicissitudes historiques, s’est arrêté dans l’effondrement du protagoniste oriental, c’est-à-dire L’URSS de l’époque, alors que c’est à l’Ouest que l’on jubilait la fin chantante de l’histoire en Occident, proclamée même « universelle ». Et après, les États-Unis ont atteint un statut de puissance hégémonique planétaire, au point que l’on parlait de la Fin de l’Histoire pour exprimer l’idée de l’expansion inéluctable de son idéologie libérale vers le monde non-occidental. Ainsi se terminait l’immense parcours supposé de l’aventure de l’esprit hegélien du levant au couchant. Le conseiller néoconservateur du gouvernement américain, F. Fukuyama, dans The End of History and the Last Man / La Fin de l’histoire et le Dernier Homme (1992), en s’inspirant de Kojève, a mis au goût du jour une thèse après la chute du mur de Berlin : la fin de l’histoire serait l’avènement du libéralisme et de l’économie de marché. Mais de nos jours, vu le chaos mondial ces propos nous font rire. Hegel opposait la civilisation européenne moderne aux civilisations des autres continents, une Europe qui était au sommet du progrès : La Raison dans l’histoire / Vernunft in der Geschichte est une œuvre qui traite de Philosophie de l’histoire ; elle est à l’origine une introduction aux Leçons sur la philosophie de l’histoire (1837). La Raison « gouverne le monde », et par conséquent, « l’histoire universelle s’est elle aussi déroulée rationnellement ». Ce livre de Hegel est probablement le plus connu, traduit et lu, du fait de sa simplicité langagière : « Puisque dans la nature européenne ne se manifeste pas un type singulier et isolé, comme cela se produit dans les autres parties du monde, on trouve aussi un type d’homme plus universel... » [16] Le trajet de l’Esprit se réalise de l’Est à l’Ouest : « Les idées concrètes, les Esprits des peuples ont leur vérité et leur destin dans l’Idée concrète qui est l’universalité absolue […] Ainsi les principes de l’incarnation de sa conscience de soi dans les processus de sa libération, les Empires historiques, sont au nombre de quatre. » [17] Et « Selon ces quatre principes il y a quatre mondes (Reiche) historiques : 1° l’Oriental ; 2° le Grec ; 3° le Romain ; 4° le Germanique. » [18] : L’Ancien monde est le théâtre de l’histoire universelle. Il est divisé en trois parties, déjà connues des anciens, et ne sont en rien accidentelles mais dues à une nécessité supérieure. On trouve, autour du grand lac de la Méditerranée, la Grèce, Jérusalem, la Mecque, Athènes, Rome, Carthage, Alexandrie, Constantinople, etc. La Méditerranée est ainsi « le cœur du vieux monde », qui « le conditionne et l’anime ». De toute façon, ce qui est non européen semble déjà condamné par avance : « LE VIEUX MONDE, l’immense Asie orientale est loin de l’évolution de l’histoire universelle et ne prit aucune part... » [19] L’ « Esprit universel » de Hegel a un trajet géographique bien défini ; « L’histoire universelle va de l’Est à l’Ouest, car l’Europe est véritablement le terme et l’Asie, le commencement de cette histoire. » [20] Et dans ce parcours de l’Esprit, où est la place accordée au Nouveau Monde ? : « LE NOUVEAU MONDE - On divise le monde en Ancien et Nouveau Monde et ce nom de Nouveau est dû au fait que l’Amérique et l’Australie ne nous ont été connues que tardivement. Mais cette division n’est pas une distinction purement extérieure ; elle est essentielle » [21] : l’Orient n’entre pas dans l’histoire du monde, il constitue le point de départ de l’histoire du monde. Quant à Afrique, « l’homme reste arrêté au stade de la conscience sensible d’où son incapacité absolue d’évoluer ». La cartographie de l’Esprit étant tracée, venons-en maintenant à l’Amérique, en commençant par l’Amérique latine : « L’Amérique latine - Comme la nation autochtone a disparu ou presque, la population active vient surtout d’Europe et ce qui se passe en Amérique a son origine en Europe. L’Europe jeta son trop plein en Amérique. » [22] » Et « L’Amérique est donc le pays de l’avenir où dans les temps futurs se manifestera, dans l’antagonisme, peut-être, de l’Amérique du Nord avec l’Amérique du Sud, la gravité de l’histoire universelle. […] Or, comme pays de l’avenir, elle ne nous intéresse pas ici. La philosophie ne s’occupe pas de prophéties. Sous le rapport de l’histoire nous avons affaire à ce qui a été et à ce qui est, mais en philosophie, il ne s’agit pas seulement de ce qui a été ou de ce qui devra être, mais de ce qui est éternellement : il s’agit de la raison, et avec elle nous avons assez de travail. » [23] Dans la partie de l’Amérique latine du Nouveau Monde, les autochtones ont presque disparu. Sa population latine provient principalement de l’Europe. Mais attention ! Car l’Amérique latine ne partage pas le même destin prospère que l’Amérique du Nord : « Cet antagonisme potentiel entre le Nord et le Sud avait peut-être dans la bouche de Hegel – et l’on peut le déplorer – une valeur prophétique. C’est lui, en tout cas, qui lui semble porteur d’avenir, et qui, à ce titre, intègre à ses yeux l’Amérique, de prometteuse façon, dans une “histoire du monde”. » [24] En revanche, l’Amérique du Nord, grâce à sa population et à son industrie, est prospère. Il y existe un ordre civique fort, et il y règne une liberté solide, contrairement à l’Amérique du Sud, où les républiques « ne reposent que sur la puissance militaire ».
La richesse et la liberté de l’Amérique du Nord trouveraient leur origine dans les raisons de l’émigration sur ces territoires, à savoir la liberté religieuse. La culture de ces « Européens industrieux » s’est orientée vers le travail. Cela tient aussi à ce que les arrivants venaient d’Angleterre, où régnait déjà « le principe de l’individualité ». Les États-Unis joueront un rôle majeur dans l’histoire universelle : « L’Amérique est la terre de l’avenir (das Land der Zukunft) ». Hegel propose une théodicée de l’histoire dans laquelle les contradictions s’harmonisent ; c’est son accomplissement.
Mardi et Moby Dick pouvaient être lus chacun comme roman national alternatif, c’est-dire que Melville propose une narration romancée de la naissance de la nation américaine contre l’idéologie américaine. Lui, contrairement à Hegel, est très pessimiste pour l’avenir de l’Amérique du Nord. Il prévoit un avenir très conflictuel, tourmenté et imprévisible à la jeune nation américaine. Melville romancier et Hegel philosophe, tous les deux appartenaient au même siècle. Hegel, philosophe casanier, n’a pas quitté son pays la Prusse. En revanche, le premier voyage (1849) de Melville dans l’Ancien Monde était à Londres. Il y cherchait un éditeur pour ses romans. Et à Paris, il fut un vrai flâneur. Son second voyage, plus long (1856-1857), était au Proche-Orient. Il était allé jusqu’aux lieux saints, dont le spectacle avive chez lui ses préoccupations romanesques et métaphysiques. Il y a tenu les Journals (Journaux), qui n’étaient pas destinés à la publication.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique est devenue le modèle d’une hypermodernité capitaliste libérale. Comme si on y vivait dans une actualité perpétuelle, et son actualité quasi quotidienne concerne le monde entier, et en particulier l’Europe. Son influence dépasse largement le cadre des relations diplomatiques ou économiques. Dès 1914, les États-Unis sont déjà une puissance économique importante. Et dès les années 1950, le modèle capitaliste américain s’exporte en Europe. On parle aujourd’hui de l’ « Américanisation du monde ». Mais le terme Américanisation apparaît aux Etats-Unis dans les années 1850. C’est-à-dire que l’américanisation concerne aussi bien l’espace intérieur des Etats-Unis que le reste du monde. Et après 1910, le terme entre dans le débat public américain ; comment transformer les immigrants en Américains ? L’expression « monde libre » est utilisée pour désigner les Etats-Unis et leurs alliés européens pendant la guerre froide, face à l’ Union soviétique et au monde communiste. Cette expression idéologique est construite sur l’idée de la supériorité des « principes de liberté incarnés » par des démocraties capitalistes sur le monde non occidental. La croyance en une mission providentielle a façonné l’identité des États-Unis. Son rôle de « sauveur du monde » messianiste nourrit à la fois sa puissance impériale et son symbolisme culturel. Mais ce récit touchait à sa fin bien avant Trump. Ce dernier ne revendique aucune mission de messianisme démocratique. Son credo est d’abord l’Amérique.
Melville, à son époque, entreprend une attaque sans concession contre le grand mythe de l’American Renaissance. Par exemple, il fait figurer Benjamin Franklin comme personnage de son roman historique Israel Potter (1855). Benjamin Franklin y apparaît mesquin, hypocrite, orgueilleux, verbeux, voir détestable. Il s’agit d’une remise en cause du culte du héros national et de la vision idéalisée de la démocratie américaine ; une charge subversive contre les fondements même de la jeune république américaine. Et Israel Potter, trappeur, puis marin à bord d’un baleinier, est un héros inconnu de la Révolution américaine. Il est fait prisonnier en mer par les Anglais. Il est condamné aussi par la Révolution d’indépendance, à cause de ses critiques, parce qu’il est désillusionné par les promesses non tenues. Et dans la deuxième période de sa vie, captif de guerre des Anglais, il est tour à tour un évadé, un conspirateur, et devient même un proche de Benjamin Franklin. Il erre dans l’Ancien Monde, loin de la terre promise dans son pays natal. Et là-bas il s’évade toujours. Il est recueilli par un baron bienveillant, qui lui procure du travail comme jardinier. Il s’évade encore. Il est ensuite protégé par un sympathisant proaméricain qui le charge d’une mission confidentielle à Paris, auprès de l’un des Pères fondateurs de la révolution américaine, Benjamin Franklin, réputé comme un esprit encyclopédique et symbole vivant de l’âge des Lumières ; son éclectisme et pragmatisme incarne le « génie pragmatique de l’esprit américain ». Melville le décrit comme un « père spirituel douteux ». Benjamin Franklin sermonne Israel sur la nécessité de l’épargne et lui recommande la lecture de son Poor Richard’s Almanack, véritable bréviaire du mercantilisme : un bon citoyen doit prendre son repas frugal mais il doit toujours accumuler sa richesse ; toujours plus. L’austérité ascétique qu’il prône dissimule son obsession pour le mercantilisme. Finalement, ce qui ressort de cette rencontre confidentielle avec l’un des « Pères fondateurs de la révolution américaine », c’est la duplicité foncière d’un puritanisme rusé. Ainsi, dans ce roman picaresque, Melville fait écho à l’eschatologie puritaine mercantiliste du capitalisme naissant américain. Israel Potter passe quarante années d’errance et de misère en captivité dans l’Ancien Monde, c’est à dire en Angleterre, jusqu’à un âge avancé. Il ne retrouvera la terre natale du Nouveau Monde que pour y mourir. Il débarquera en Amérique le 4 juillet 1826, en plein anniversaire du cinquantenaire de la Révolution, sans avoir pu obtenir une pension du gouvernement. Melville fait une critique féroce des faux idéaux de la Révolution américaine. Le roman évoque un débat sur l’Amérique naissante : Révolution ou Indépendance ? Certains historiens américains qualifient la Révolution américaine comme la succession avec la « mère patrie ». Et les historiens non américains préfèrent parler d’indépendance. Dans On Revolution (1967), pour H. Arendt, la Révolution américaine et l’expérience constitutionnelle des jeunes États-Unis d’Amérique forment un contrepoint permanent à la Révolution française. Pour elle, l’expérience révolutionnaire américaine apparaît comme un non-modèle moderne et positif par opposition à un modèle négatif, celui de la Révolution française. Dans Mardi, Taji, dont nous avons déjà fait la connaissance, dans ses voyages fantastiques, nous apprenons qu’il est très touché par les grands événements révolutionnaires du 19e siècle : « ... tandis que nous retenions notre souffle, une éruption se produisit dans Franko, qui parut projeter tout Mardi au premier plan.[...] ainsi l’éruption nous montrait les multitudes de Franko à l’assaut des hauteurs où brûlait le palais de leur roi. […] Cette éruption-ci est plus terrible que celle qui se produisit dans ma jeunesse, dit Mohi. Je crois bien que c’en est fait de Franko... » [25] ; Mohi fait allusion à la révolution de février 1848 et à la Révolution française de 1789. Il a donc dû avoir un passé révolutionnaire. Ainsi Mardi fait part au grand récit des bouleversements révolutionnaires de l’Ancien Monde.
Mehmet Aydin
à suivre...
[1] Mardi, traduit par Rose Celli, revu par Philippe Jaworski, Gallimard, folio classique, 1997
[2] Philippe Jaworski, Melville : le désert et l’empire, Presses de l’École normale supérieure, 1986.
[3] Pour saluer Melville, Gallimard, 1941. De cette communion avec un livre et son auteur est né cet essai.
[4] Mardi, p.432.
[5] Mardi, p.412.
[6] Mardi, CXLV, p. 413-414.
[7] Mardi, CXLVI, p.419.
[8] Mardi, p.457.
[9] Mardi, Chapitre CLXIV, p.486-487.
[10] Mardi, Chapitre CXXXV, p.378.
[11] Mardi, p.416.
[12] Mardi, CLXII, p.475-477.
[13] Hegel. Biographie, Calmann-Lévy, 1998.
[14] Melville’s sources, Northwestern University Press, Evantson, Illinois, 1987 ; « Checklist of Melville’s sources » : p.56-57, et p.115.
[15] Correspondance, T. l, p. 114.
[16] Raison dans l’histoire, traduit par Kostas Papaioannou ; « C) Europe », p.275.
[17] Raison dans l’histoire : « § 352 », p.302
[18] Raison dans l’histoire, « § 354 » ; p.303
[19] p.243
[20] Raison dans l’histoire, p. 280
[21] p.230
[22] Raison dans l’histoire, p.235.
[23] p.242
[24] Voir Pierre Jean Labarrière, Hegel et l’Amérique, in Les défis de la « découverte » de l’Amérique, publié sous la direction de Alfredo Gomez-Mullier, Puf, 1993, p.25
[25] Mardi, p.444.
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