Accueil > Contributions > Esthétique et critique culturelle > Vers l’art total illimité, « fouriériste » : « L’illusion créée », ou les (…)
Vers l’art total illimité, « fouriériste » : « L’illusion créée », ou les charmes paradoxaux de la vie collective
jeudi 28 août 2025, par
Image 1 : Feux d’artifice. En domaine public : Wikimedia Commons.
“Lorsqu’un immense feu d’artifice est disposé, et la foule rassemblée pour le voir, à quoi tient le commencement du spectacle ? À une étincelle, qui enflammera successivement toutes les pièces, en les supposant liées par des veines inflammables. » (Fourier 2001, 22).
Qui [1] et/ou quoi met « l’étincelle » pour ce « brillant coup de théâtre » chez Fourier ? [2] Faut -il que quelqu’un et/ou quelque chose soit « en mesure de le fabriquer » ? (Fourier 2001, 22) [3]. Fourier se présente comme celui qui a trouvé « le secret de la destinée de notre univers », mais il a fait l’expérience que le divulguer aux autres n’allait pas de soi, la transmission passait mal (ibid) [4].
Pierre-Joseph Proudhon n’était pas convaincu que Fourier ait véritablement trouvé la clé du « secret » car il avait négligé la complexité des éléments nécessaires à l’accomplissement de la tâche projetée [5]. Dans De la justice dans la révolution et dans l’église, il écrit :
Ce n’est plus ici cet attrait passionnel qui devait, selon Fourier, jaillir, comme un feu d’artifice, du milieu de séries de groupes contrastés, des intrigues de le cabaliste et des évolutions de la papillonne… (Proudhon 1990, t. iii, 1062) [6].
Pour Proudhon, Fourier négligeait certains aspects fondamentaux de l’activité humaine et de l’engagement de l’humanité pour une cause. Il y a toute une panoplie de facteurs socio-politiques cruciaux à prendre en compte, non compatibles selon lui avec la frénésie enthousiasmée du monde fouriériste. Essentiel pour le déclenchement d’une adhésion à l’action est l’appel aux « amorces » suivantes :
…[la] volupté intime, à laquelle le recueillement de la solitude n’est pas moins favorable que les excitations de l’atelier , et qui résulte, pour l’homme de travail, du plein exercice de ses facultés : force du corps, adresse des mains, prestesse de l’esprit, puissance de l’idée, orgueil de l’âme par le sentiment de la difficulté vaincue, de la nature asservie, de la science acquise, de l’indépendance assurée ; communion avec le genre humain par le souvenir des anciennes luttes, la solidarité de l’œuvre et la participation égale du bien-être (Proudhon 1990, t. iii 1062).
Du « ralliement », il en faut vu l’état déplorable du monde, Proudhon est tout à fait d’accord avec Fourier sur le principe. Néanmoins, Fourier se risque à écraser le délicat sens de soi-même, intime, parfois solitaire - pas individualiste, voire égoïste - qu’il serait pourtant précieux de conserver et de respecter. Il faut certes urgemment reconfigurer la nature et les conditions du travail, mais son côté souvent pénible, stressant et fatigant n’est pas toujours dépourvu de valeur et de sens. Le défi des problèmes à résoudre peut être une source de satisfaction. Le temps que cela demande est certes frustrant si l’on a à faire par ailleurs, mais cette durée même peut aussi être la preuve d’un travail méticuleux. Le temps nécessaire pour bien accomplir la tâche peut être la trace d’un long apprentissage pour acquérir les complexes dextérités requises. Le sens de bien faire les choses relève d’une connaissance passée de génération en génération, le fruit des expériences variées de personnes maintenant mortes. Toutes ces nuances, souvent mitigées, ambivalentes ou contradictoires, ne semblent compter pour rien chez Fourier. Mais Proudhon a-t-il eu raison de critiquer ainsi Fourier ?
On peut comparer les critiques de Proudhon avec certaines remarques de William Morris [7]. Lui aussi valorisait les subtilités, non sans leurs ambiguïtés, qu’implique le travail « utile », c’est-à-dire déjà « attrayant » : « espoir du repos, espoir du résultat produit, espoir du plaisir accompagnant le travail ; à quoi s’ajoute l’espoir de recueillir une pleine mesure de ces bienfaits… » (Morris 1985, 68). Si l’on espère quelque chose, on risque d’être déçu. Mais espérer est un acte politique, comme a bien insisté Ernst Bloch ; il faut apprendre l’espoir, dans les deux sens du terme (teaching et learning). Mais l’espoir est de nature fragile et vulnérable ; parfois il peut aussi être trompeur (Bloch 1985, 1-2).
En effet, dans Justice..., Proudhon critique « l’espoir de la résurrection », outil de l’église répressive, qui parasite la mort et profite de notre angoisse face à notre finitude. Cette croyance est le signe d’une aliénation sociale :
A mesure que la vie collective se dissout, que la vie individuelle perd de sa plénitude, on voit s’accroitre l’angoisse de la mort. Il semble que les âmes désolées, autrefois si calmes, si vivantes dans la mort, crient sous son aiguillon. Le grand Pan est mort ; les âmes sont dans la consternation, elles remplissent l’air de leurs gémissements (Proudhon 1988 t.ii 883).
Avec la perspective d’une résurrection, notre vie mortelle est vidée de sens pour ce monde-ci : « Avec le Christianisme, le monde parut comme une fantasmagorie » (Proudhon ibid 894). Le mythe de la résurrection est comparable aux panem et circenses épinglés par La Boétie. Alors que les « allèchements » superficiels - tels « [l]es théâtres, les jeux et, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries… » [8] - nous encouragent à nous disperser dans l’immédiat, la promesse d’une vie postérieure nous soulage que rien n’est vraiment perdu, tout est éventuellement récupérable à un niveau supérieur (à quelles conditions !) … (La Boétie 2010, 62) [9]. Dans les deux cas de figure, il y a fuite et déni de la mort. Elle n’est pas vécue. Elle ne fait pas partie intégrale de ce qu’est d’être un vivant. Pour Proudhon, la vrai « fête », celle qui est « un chant d’amour, un perpétuel enthousiasme, un hymne sans fin au bonheur », ne peut avoir lieu que si l’humain reconnaît qu’il « est toujours dans la mort ». Être « dans la mort » veut dire « dans la vie et dans l’amour » (Proudhon 1988-90 t. ii, 913). Dans une société qui couve l’illusion de sa résurrection ailleurs, « ses cités, ses palais, ses théâtres » sont « des cimetières » car la finitude - si difficile à saisir, si douloureuse à accepter - n’est pas affrontée comme sujet incontournable (ibid 894). Si la mort n’est pas représentée, il n’y a pas de vie.
Image 2 : Pieter Claesz « Vanitus » 1630. ©Mauritshuis, The Hague.
Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affectueusement laurée,
Qui de la mort fait un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !
Paul Valéry « Le cimetière marin » (c’est moi qui souligne), une citation utilisée par Schérer comme épigraphe dans « L’immortalité dans les astres » (2011) [10].
Loin d’être l’une de ces « âmes désolées [qui] crient sous l’aiguillon de l’angoisse » et tentent de duper la mort avec l’illusion de la résurrection, l’âme qui est prête pour la vraie « fête » est « tranquille » car elle est « toujours dans la mort » (Proudhon 1988, t. ii 883 913).
Proudhon semble reprocher à Fourier une certaine superficialité qui simplifie, qui tourne même le dos à des sentiments plus profonds, complexes, ambigus, contradictoires et sombres. De premier abord, dans son monde harmonieux, il n’y aurait ni la place, ni le temps pour les pensées sombres qui plombent le moral et pour les cauchemars qui embarquent la personne dans un monde effrayant. On y dormirait à peine et on bougerait sans cesse, « avec « empressement » (Fourier 1998, 288 ; 2002,193). ; la vie serait « un perpétuel ravissement » (Proudhon cité par Debout dans Fourier 1998,22). Le tout pourrait même être un peu trop (contraignant et désagréable) pour qui a besoin, de temps en temps, de prendre un peu de recul pour se sentir bien. Pourtant René Schérer affirme que « toute la vie et l’œuvre de Fourier sont placées sous le signe du génie mélancolique », ce qui suggère une lecture plus pensive, plus posée de Fourier (Schérer 1989, 93) [11]. Il y a bien une place pour la mélancolie « rêveuse et fertile » considérée comme une passion « omnigyne », en Harmonie (Hocquenghem & Fourier 2013, 257). Les maniaques, les misanthropes, les mélancoliques, et sûrement aussi les « fous », les rouspéteurs et les « refuseurs obstinés » sont, selon Schérer, des « caractères sublimes, car ils sont des lueurs dans l’obscurité, des exemples d’un unitéisme diffracté » (Schérer 1989, 93) [12].
La mélancolie et, en général, nos « sensibilités tourmentées » sont souvent associées avec le baroque au sens large (Hocquenghem & Schérer 182) [13]. Dans sa préface, Schérer révèle que les sources inspirantes pour la compréhension de l’envergure du baroque (le baroquisme) dans L’âme atomique étaient le Trauerspiel de Benjamin et Du baroque D’Ors [14]. Ce dernier livre, bien remarquable par sa richesse d’idées et la fraîcheur du langage, était dans l’air du temps. En 1967, Guy Debord remarquait que l’art baroque avait acquis une importance « parfois excessive » dans la discussion esthétique contemporaine, en raison de « la prise de conscience de l’impossibilité d’un classicisme artistique » visant une perfection immobile, « fixe et statique » (D’Ors 1968, 10). L’investissement dans le baroque signale un choix engagé pour « la vie contre l’éternité » (citation de D’Ors par Debord (1992, 183)). Debord développe son analyse du baroque ainsi :
Le théâtre et la fête, la fête théâtrale, sont les moments dominants de la réalisation baroque, dans laquelle toute expression artistique particulière ne prend son sens que par sa référence au décor d’un lieu construit, à une construction qui doit être pour elle-même le centre d’unification ; et ce centre est le passage, qui est inscrit comme un équilibre menacé dans le désordre dynamique du tout (Debord 1992, 183). [15]
S’il y a un centre, un moment où tout concourt, se rejoint, il n’est qu’un « passage » car « le baroque est l’art d’un monde qui a perdu son centre » (ibid 182). Cette « perte » n’est pas forcément négative (mais il y a potentiellement des risques graves [16]) ; elle peut permettre la plongée passionnée vers un nouveau monde plus dynamique, où se trouvent « [p]artout des ‘ici’, des centres de proliférations » (Hocquenghem & Schérer 2013, 104).
L’emploi du mot vers est crucial. Ce n’est pas pour rien que Marcuse tient aussi à l’utiliser dans le titre de son Vers la Libération : Au-delà de l’Homme unidimensionnel (1969). Ce livre plaide pour un passage de Marx à Fourier, qu’il présente comme « le passage du réalisme au surréalisme » (Marcuse 1969, 47). Comme Marx, Fourier voyait clairement les maux de la « civilisation » - il était son ennemi [17] - mais en plus de la critique sociale, son imagination foisonnait d’images « d’un monde nouveau et de nouveaux modes de vie », d’« une nouvelle sensibilité » (ibid 60 ; 63). Mais comme toute pensée utopique digne du nom, il n’y avait pas de plan fixe ou de modèle préétabli à simplement exécuter pour réaliser « le projet » [18]. On parlerait plutôt d’une « projection », se souvenant que « le phalanstère se propage par explosion » (Benjamin 1982, 164). Ainsi on reconnaîtrait que « les forces, bien que maîtrisées et intentionnellement guidées, restent imprévisiblement explosives et menaçantes dans l’instant de l’éclatement et de la dispersion », tout comme les feux d’artifice (Hocquenghem & Schérer 2013, 288) [19]. C’est avec ces propos qu’on trouve une réponse à la première question posée dans cet article, à savoir : qui et/ou quoi met « l’étincelle » au « brillant coup de théâtre » fouriériste ? On peut postuler que, même s’il y a un actant, ou plusieurs, pour allumer la mèche, il reste toujours une part d’inconnu. Il peut aussi y avoir des miracles [20]. Il y a toujours des tendances qui « dépassent » [overshoot] tout calcul et qui frayent un chemin « vers des possibilités réelles » (Marcuse 1968, 17). Ceci implique que « l’œuvre d’art totale n’existe pas » dit Harald Szeemann (Szeemann in Häni et al 1983, 16 ; paraphrasé par Hocquenghem & Schérer 2013, 308), qui explique :
Vouloir rendre compte du tout, révéler le lien [Zusammmenhang] avec l’univers ou réaliser un monde fermé n’est qu’une tendance [Hang], un engagement [ein Bekenntnis], une obsession, un distillat de l’art et des vœux de rédemption (ibid ma traduction). [21]
Une projection utopique comme celle proposée par Fourier cherche, parmi une multiplicité de formes, les façons d’avancer « vers l’art total illimité », notion paradoxale (Hocquenghem & Schérer 2013, 307-309). Ce n’est pas l’arrivée qui importe (elle n’est ni possible, ni souhaitable), c’est le passage vers. On n’oubliera pas ce qu’Oscar Wilde nous a si bien dit :
Une carte du monde où l’Utopie ne serait pas marquée, ne vaudrait pas la peine d’être regardée, car il y manquerait le pays où l’Humanité atterrit chaque jour. Et quand l’Humanité y a débarqué, elle regarde au loin, elle aperçoit une terre plus belle, et elle remet la voile (Wilde 1906)
Dans la quête d’un monde meilleur, on ne peut pas être satisfait, ou, pour ajouter une injonction morale, on ne devrait pas l’être. On ne devrait pas se contenter de ce qu’il y a déjà, il y a ailleurs toujours des causes à défendre [22].
Image 3 : William Blake « I want, I want » [Je veux, je veux » ] (1793 ?) en domaine public Wikimedia Commons
La gravure capte bien la Sehnsucht nach [le désir (intense) vers] caractéristique du baroquisme (et ainsi du Romantisme utopique de Blake et de Fourier) [23].
C’est dans la nature même de la Sehnsucht nach qu’il y ait de la douleur et de la peine. Après tout, c’est un pro-longement, un étirement d’une partie du moi (appelons-la « âme ») hors du corps et de l’esprit vers un objet qui est peut-être inaccessible [24]. Malgré le risque d’une grande exténuation par suite de l’éclatement d’un moi qui se maintient dans sa fiction d’être compact et intégral, la marge de manœuvre [der Spielraum] qui s’ouvre dans cet exercice permet des expériences créatrices.
Pour revenir sur les critiques de Proudhon concernant le risque d’un embrigadement trop enthousiasmant qui étoufferait les subtilités complexes de l’existence humaine, nous avons pu suggérer qu’il y aurait une place, et même un rôle, pour les humeurs comme la mélancolie dans l’œuvre baroque de Fourier [25]. On vient de reconnaître l’apport de la douleur et de la peine dans le « brillant coup de théâtre » de Fourier, ce théâtre que personne, même pas un « Wagner », ne serait « en mesure de fabriquer ». Personne ne pourrait anticiper complètement l’ampleur de cette œuvre participative et évolutive (Fourier 2001, 22 op cit) [26]. Gardons cet espoir comme principe politique.
Quant à la mort ? Vous en avez peur ? De quoi exactement ? Fourier pressent que nous craignons de mal manger dans la vie future. Il nous rassure, la table sera bien mise :
elle y sera servie avec une tout autre splendeur qu’en ce monde. Il en sera de même de tous les plaisirs, amour ou autres (Fourier 2001, 223).
Comme il est drôle ! [27]. Mais le clown est un mélancolique. Comme D’Ors l’écrivait : le comique est « celui qui se tourmente soi-même » (D’Ors 1968, 126). Le monde devrait devenir tout autre. Ça ne va pas du tout comme ça… Que dire en plus que ce que Hans Magnus Enzenberger propose dans son poème « C.F. » en adoptant la voix du visionnaire :
Aber wäre es nicht zu wünschen, fragt er,
daβ ich recht hätte gegen alle andern ?
[Mais ne serait-il pas préférable, demande-t-il,
que j’aie raison contre les autres ?]
Bibliographie :
Benjamin, W. (1982) Das Passagen-Werk Bd. I Frankfurt am Main : Suhrkamp.
Bloch, E. (1985) Das Prinzip Hoffnung Bd. I, Frankfurt am Main : Suhrkamp.
Breton, A. (1961) Ode à Charles Fourier, commenté par J. Gaulmier, Paris : Librairie C. Klincksieck.
Breton, A. (1969) Les pas perdus première édition 1924, Paris : Gallimard.
Debord, G. (1992) La société du spectacle, première édition 1967, Paris : Gallimard Folio.
Debord, G. (1996) Potlatch (1954-1957) Gallimard Folio.
Debord, G. (2006) “Pour une construction des situations” dans Œuvres éd. J-L. Rançon, Paris : Quarto Gallimard.
Derrida, J. (1991) L’autre cap suivi de La démocratie ajournée Paris : Les éditions du minuit.
Derrida, J. (1997) Cosmopolites de tous les pays, encore un effort Paris : Galilée.
D’Ors, E. (1968) Du baroque, première édition 1935, Gallimard.
Fourier, C. (2001) Théorie de l’unité universelle t. i Dijon : Presses du réel.
Fourier, C. (1998) Théorie des quatre mouvements suivi du Nouveau monde amoureux intro. S. Debout, Dijon : Presses du réel.
Goebbels, H. (2024) Contre l’œuvre d’art totale : Εcrits 1984-2024 trad. A. Barrière & I. Kranabetter, Paris : Philharmonie de Paris Editions.
Häni, S ; Müller, A. ; Stooss, T. ;Szeemann, H. éd. (1983) Der Hang zum Gesamtkunstwerk catalogue d’exposition, Frankfurt am Main : Sauerländer,
Hocquenghem, G. & Schérer, R. (2013) L’âme atomique Paris : Editions du Sandre.
La Boétie, E. (2010) De la servitude volontaire présenté par M. Benasayag, Le Pré St. Gervais : Le passager clandestin.
Marcuse, H. (1968) L’homme unidimensionnel trad. M. Wittig, Paris Les éditions du minuit.
Marcuse, H. (1969) Vers la Libération : Au-delà de L’homme unidimensionnel trad. J-B. Grasset, Paris : Editions du minuit.
More, T. Utopia (2020) Utopia trad. et ed. D. Baker-Smith, Penguin.
Morgan, D (2001) « Are you working enthusiastically ? Fourier, Proudhon and the Serial Organisation of the Workplace » dans Parallax numéro sur « Enthusiasm » ed. F. Ventrella, 59 avril- juin 2100, 36-48.
Morgan, D. (2010) « Saint-Simon, Fourier, Proudhon : « Utopian » French Socialism » dans The Origins of Continental Philosophy t.i 265-304 éd. T. Nenon, Durham : Acumen.
Morgan, D. (2015) « La transmission dans le temps de l’Idée : ‘ ce météore [lancé] sur les masses électrisées’ » dans Revue d’études proudhoniennes (REP) 1, 2015, 64-71.
Morris, W. (1985) « Travail utile ou peine perdu ? » dans Contre l’art d’élite, présenté par J. Gattégno, trad. et postface J-P. Richard, Paris : Hermann.
Morris, W. (1993) News from Nowhere and Other Writings London : Penguin.
Proudhon, P-J (1988-90) De la justice dans la révolution et dans l’église en 4 tomes, Paris : Fayard.
Schérer, R. (1989) Pari sur l’impossible collection La philosophie hors de sol Presses universitaires de Vincennes.
Schérer, R. (2011) « L’immortalité dans les astres » dans KITEJ : Morts de la mort automne 2011, 1109-125.
Schérer, R. (1993) Zeus hospitalier : Eloge de l’hospitalité Paris : La table ronde
Schérer, R. & Thomas, J-P. (1985) “Charles Fourier dans la perspective de l’œuvre d’art totale » dans Le Cahier (Collège international de philosophie) octobre 1985, no. 1, 155-162.
Sontag, S. (1980) « Under the Sign of Saturn” dans Under the Sign of Saturn London : Writers and Readers Publishing Cooperative.
Wagner, R. (1956) Die Hauptschriften éd. E. Bücken, Stuttgart : Alfred Kröner Verlag,
Wells, H.G. (1998) A Modern Utopia London : Longman.
Wilde, O. (1906) « L’Âme humaine sous le régime socialiste » disponible en ligne Bibilothèque anarchiste, https :fr.anarchistlibraries.net/library/oscar-wilde-l-ame-humaine-sous-le-regime-socialiste
Zola, E. (2001) Comment on meurt Paris : Editions du sonneur.
Bio :
Diane Morgan est maître de conférences à l’université de Leeds, R.U. Ses publications récentes incluent : « ‘Vous aimez cette image’ ? : Le refus du package ‘Albanie’ » (2025) et « Je me suis faite toute petite, c’est la poupée qui parle » (2025) pour Ici et ailleurs : Association pour une philosophie nomade (disponible en ligne). Elle est en train de terminer deux livres : Kant, Cosmopolitics and Globality et Visions of Alternative Futures in Early French Socialism : Saint-Simon, Fourier, and Proudhon, les deux pour Palgrave Macmillan Press.
[1] Le titre composite de cet article combine deux Schérers avec un Hocquenghem (2001, 118 et 2013, 307) et un D’Ors (1968, 54, 82, 125, 135).
[2] Au risque de divulgâcher la suite, mais pour dès maintenant permettre de mieux s’orienter, derrière cette question attend (patiemment pour le moment, j’espère) la problématique de ladite « œuvre d’art totale ». Ceci est la traduction conventionnelle, mais inadéquate, du Gesamtkunstwerk, inadéquate si elle évoque automatiquement l’embrigadement totalitaire. On y reviendra.
[3] On peut bien sûr être plusieurs à le fabriquer, pas forcément un.e seul.e ; il peut y avoir plusieurs « choses » aussi. Je note qu’une étincelle est une tout petite chose, comme « une aiguille de métal ». Fourier (1998, 123) disait que « il suffit quelquefois des plus petits moyens pour opérer les plus grandes choses ».
[4] Voir mon article sur Proudhon et la transmission des idées, décrites comme « ce météore [lancé] sur les masses électrisées » (Morgan 2015).
[5] Ici je cours le risque de prendre cette référence au « secret » trop à la légère. Pour en sentir la riche gravité, voir Breton (1969, 86, ; aussi cité par Gaulmier in Breton 1961, 147) : « Nous ne peinons aujourd’hui que pour retrouver les secrets perdus ». Le secret est lié au merveilleux. Voir vraiment et même sentir qu’une balle roule, qu’elle est ronde - l’exemple est de Breton - nous remet en contact « avec la vertu de cet objet, au sens ancien de ce mot » Breton (1969, 85). C’est une redécouverte d’un monde enchanté. On dit souvent que « les arts » nous font voir ce que nous avons pris l’habitude de simplement regarder, nous font écouter attentivement ce que sinon nous n’entendons que vaguement. Les arts contribuent au « désencroûtement intégral des mœurs » et ainsi luttent contre « l’ennemi principal de l’homme », « le fatalisme », qui veut que nous acceptions le monde comme un « donné en tant quel tel » auquel il faudrait se conformer à tout prix (Breton cité par Gaulmier dans Breton 1961, 14).
[6] Néanmoins, malgré sa critique, notons à quel point Proudhon partage le même vocabulaire, et la même vision que Fourier. Il écrit que, dans un monde plus juste : « l’existence est pleine ; c’est une fête, un chant d’amour, un perpétuel enthousiasme, un hymne sans fin » (Proudhon 1988, t. ii, 913). Pour plus sur l’enthousiasme chez Fourier et Proudhon, voir Morgan (2011). Pour plus sur les affinités et les différences entre Saint-Simon, Fourier et Proudhon, voir Morgan (2010).
[7] Pour quelques évaluations de la pensée de Fourier, plutôt positives mais non sans réserves, voir Morris (1993, 98 ; 122 ; 322).
[8] Proudhon nous dresse sa liste de distractions néfastes : « … les jeux, danses, escrimes, gymnases, divertissements, et autres balançoires que la pauvre Humanité a inventées afin de se remettre, par un léger exercice du corps et de l’âme, de la fatigue et de l’ineptie que la servitude du labeur lui cause » (Proudhon 1990 t. iii 1062-3). Par contraste, Fourier pense que « les grotesques, funambules, sauteurs etc. » ont été « disgraciés » par ceux qui pensent avoir du goût (et qui ont le pouvoir) parce qu’ils « plaisent au peuple ». Dans l’harmonie, ils auraient pleinement leur place, ils seraient totalement valorisés et personne ne dirait qu’ils sont des outils de manipulation ou des signes d’aliénation.
[9] En écrivant ces lignes, je consulte rapidement mon @orange. Je sais que je ne devrais pas le faire. « Ils » - qui ? - m’affichent « Mode rentrée 2025 : 4 jupes longues ultra tendance sur lesquelles miser les yeux fermés ». Ils ne me connaissent pas. Cela ne m’intéresse pas ! Mais dans la foulée apparaît : « Comment perdre du ventre à la ménopause : 4 exercices faciles et efficaces les yeux fermés ». C’est à devenir parano. Ils me connaissent ! De telles « distractions », qui encouragent des préoccupations en fin de compte si peu importantes, voire ridicules, sont bien symptomatiques d’un monde décadent.
[10] Schérer souligne l’importance de l’humour pour Fourier : « Non ! c’est bien à l’immortalité qu’il s’agit de penser, mais de façon légère, peu sérieuse, dans une « déconfite gigantale du sérieux » (Bertina), nous laissant aller aux séductions éthérées d’un voyage interplanétaire » (Schérer 2001, 119). En évacuant la « grande frayeur de la mort », on peut se concentrer sur le sujet plus précis et socio-politiquement plus important de « comment on meurt » (Schérer ibid 120 ; Zola 2001). Il y a notamment ceux qui, dans ce monde déréglé, meurent dans des circonstances injustes.
[11] Dans le chapitre « Pourquoi les hommes de génie sont mélancoliques ? » de L’âme atomique, Fourier figure aux côtés de Baudelaire, Nietzsche, Kierkegaard, Kant, Benjamin et… Hitler (Hocquenghem & Schérer 2013, 65-79 c’est moi qui surligne). Les femmes doivent-elles toujours incarner das Ewig-Weibliche [l’éternel féminin de Goethe] pour les hommes ? (D’Ors 1968, 25-27). Heureusement, on en connaît au moins quelques-unes qui souffrent de la bile noire, par exemple : Kirsten Dunst dans le film « Melancholia » de Lars von Trier (2011) ; Françoise Sagan Bonjour Tristesse (1954) ; Jean Rhys Sleep it off Lady (1976), et on peut aussi compter sur Sylvia Plath.
[12] Voir aussi : « La misanthropie, passion brillante mais diffractée, qui donne des esquisses d’harmonie » (Fourier cité par Hocquenghem & Schérer (2013, 257)). Pour les « Obstinate Refusers » et les « Grumblers », voir Morris (1993, 173-175 & 194-198). Le botaniste chez Wells est aussi très critique de beaucoup de changements dans l’utopie moderne (1998). Pour les « fous », voir D’Ors (1968, 18 ; 54-56 ; 61-2) qui imagine des enfants éduqués par ceux-ci - quel monde merveilleux cela ferait ! - et qui aborde le sujet de leur maltraitance barbare dans la « civilisation » actuelle. L’utopie ne serait pas une Gleichschaltung du peuple ; il y aurait une pluralité de caractères « bizarres », certains plus faciles, positifs et joyeux que d’autres. Pour l’importance de la « bizarrerie », Schérer (1989, 95 ; 2011, 22) & Hocquenghem & Schérer (2013, 26ff).
[13] « La Melencolia » de Dürer (1514) est une gravure « baroque » (Benjamin 1985, 193 ; Hocquenghem & Schérer 2013 64- 79). Le baroque est antinomique ; il plaît mais aussi il nous plonge « dans l’inquiétude d’un sens perpétuellement différé, d’une angoisse devant sa fuite » (Hocquenghem et Schérer 2013, 189).
[14] Dans son « Avertissement » de l’édition de 2013 de L’âme atomique, Schérer explique que Hocquenghem et lui ont donné des cours à Paris 8 (1982-83) sur le texte de Benjamin avant la parution de sa traduction française en 1985. Le livre de D’Ors a été initialement publié en 1935, mais réédité en 1968 avec maintes belles illustrations. Dans sa quête d’une « baroquisation » qui « s’étende à toutes nos vies », D’Ors avance que le constat de la circulation sanguine par William Harvey en 1628 était une découverte « baroque » (Hocquenghem & Schérer 2013, 184 ; D’Ors 1968, 10, 87, 99, 116). Parallèlement à Harvey, il intègre aussi son contemporain Kepler, une référence importante pour Fourier. D’Ors écrit : « Lorsque, dans son souci de soumettre l’univers tout entier aux lois lucides d’un système, Kepler dénonce la trop étroite conception des Anciens, selon laquelle les astres se meuvent dans un champ circulaire et propose cet autre schéma où le module est une courbe plus complexe - l’ellipse, l’ellipse et ses deux foyers - n’est-t-il pas un train de styliser l’Astronomie, et d’une autre manière non pas classique, mais résolument baroque ? » D’Ors continue en associant Harvey et Kepler « aux artistes… [qui] semblent vouloir déjouer les exigences de la loi de pesanteur par l’accumulation des formes qui volent » (ibid). Pour une ébauche de « liste » d’espèces possibles pour le genre « Barocchus », voir D’Ors (1968, 137) et Hocquenghem & Schérer (2013, 185).
[15] Susan Sontag (1980, 116) nous apprend que le successeur de la scène baroque est la ville surréaliste, et nous ajoutons ici situationniste. Les Situationnistes voulaient « construire des situations » et pour cela il fallait « une nouvelle architecture… baroque : à la fois contre la présentation harmonieuse des formes et contre le genre ‘maximum de confort pour tous’ » (Debord 2006, 109). Hocquenghem et Schérer ne se déclarent pas convaincus par l’analyse de la société de Debord : « Vivons-nous vraiment un monde « spectacliste », suivant l’expression de Guy Debord, dans La Société de Spectacle ?... on est plutôt frappé, si l’on est sincère, par la réserve, le quant-à-soi du spectaculaire… Au fond, nous n’avons pas trop de spectacles, nous en manquerions plutôt » (Hocquenghem et Schérer 2013, 118-199 c’est moi qui souligne). Cette position explique ce qui motive l’appel « fouriériste » aux politiques, en conclusion de L’âme atomique : « …ne soyez pas timides, franchissez le pas et donnez-nous le spectacle des passions qui vous animent » (Hocquenghem et Schérer (2013, 337 c’est moi qui souligne). Ici on peut noter que ce ne sont pas ceux qui détiennent le pouvoir qui orchestrent le spectacle pour le peuple, c’est ce dernier qui le commande !
[16] Quand l’équilibre est menacé par un désordre, le baroque peut dégénérer en « coups de poing » ; le Wildermann baroque, identifié par D’Ors en 1911 à Berlin, peut devenir l’Hitler qu’il évoque en 1935 (D’Ors 1968, 17 & 211-212).
[17] Voir le poème « C.F. » de Hans Magnus Enzenberger in Häni, S ; Müller, A. ; Stooss, T. ;Szeemann, H. éd. (1983, 128) : « Aber täuscht euch nicht : er ist kein « Kritiker der Gesellschaft »,/ er ist ihr Feind ». William Morris appréciait Fourier et comme lui était en colère contre l’exploitation, les inégalités et les dérives de notre « civilisation ». Jeremy Deller nous montre la puissance de cette colère dans son installation « We sit starving amidst our gold » présentée dans le Pavillon britannique de la Biennale de Venise (2013). Schérer nous signale que « il ne s’agit pas du tout pour lui [Fourier] d’une harmonie préétablie. Celle-ci doit être conquise ; il y une responsabilité humaine à travailler, dès ce monde- ci, à l’état sociétaire » (Schérer 2011 , 122).
[18] Depuis Thomas More (1516), on sait que l’utopie est un non-lieu (oύ- topie) et un bon lieu souhaitable (eu-topie). Il ne s’agit pas de prendre le 2ème Livre du texte de More comme le projet à réaliser, mais d’apprécier que ce qu’il montre est à la fois un miroir grossissant des maux représentés dans le 1er Livre dans le monde réel, et une riche réserve d’inventions alternatives, parfois farfelues, pour stimuler le débat et susciter des changements radicaux.
[19] Voir aussi la référence à Adorno qui « a fait du feu d’artifice, le paradigme de l’art et de sa résistance à l’absorption culturelle dans le sens » (Hocquenghem & Schérer 2013, 288).
[20] De nouveau, voir le poème « C.F. » de Hans Magnus Enzensberger (op cit 129) : …und plötzlich setzt sich/ die paradiesische Maschinerie, setzen sich Springferen, Nocken,/ Zahnräder, Schneckengänge und Pleuel der leidenschaftliche Harmonie/ ganz von selber, wunderbar, ohne Zwang in Bewegung ». Effectivement, la machinerie combinatoire du ‘système’ fouriériste peut-elle se mettre soudainement toute seule en marche, qui sait ?
[21] Les traducteurs français des écrits de Heiner Goebbels remarquent que : « …la traduction traditionnelle du terme Gesamtkunstwerk [l’œuvre d’art totale] a l’avantage de le lier à l’idée de totalitarisme telle que l’exprime Heiner Goebbels, mais étymologiquement… on peut le comprendre comme une ‘œuvre d’art commune’, qui rassemble et unifie ». Il est question ici de Wagner qui « a œuvré à [la fusion des arts] pour le bonheur de l’humanité future » mais qui exigeait en retour que « chaque individu […] s’anéantisse dans la réalisation de leur objectif commun » » (Goebbels 2024, 187).
[22] Jacques Derrida soutenait avec insistance que la démocratie est toujours « à venir » (Derrida 1991). Il faut toujours rester vigilant, critique, et toujours souhaiter plus de justice et de bonheur pour toutes vies humaines et non-humaines. De même, il faut cultiver et défendre l’aspect exorbitant, inconditionnel du principe de l’hospitalité (Schérer 1993 ; Derrida 1997). C’est pour cette raison que Schérer considère que l’esthétique de Fourier qui aspirait au bonheur pour tous.tes est celle du sublime, non du beau (Schérer 1989, 90).
[23] Schérer nous rappelle que les contemporains de Fourier étaient Hegel, Schelling, Novalis, Schlegel, Tieck, et donc aussi Hölderlin et Blake (Schérer 1989 85-7). Cette mise en contexte historique de l’œuvre de Fourier lui permet (avec Hocquenghem) de présenter l’œuvre de Fourier comme un rassemblement de fragments, de prises de vue, d’esquisses, tout comme L’Encyclopédie de Novalis et « La Cathédrale du socialisme » de Feininger (Hocquenghem & Schérer 2013, 307-309).
[24] Le Digitales Wörterbuch der deutschen Sprache (DWDS) donne l’étymologie suivante pour Sehnsucht : ‘innig, schmerzlich nach etw. oder jmdm. verlangen’. Pour la Sehnsucht comme caractéristique du baroque avec sa « tendresse océanique » et « atmosphérique », voir D’Ors (1968, 103 ; 193).
[25] Il faut noter que l’individu décrit par Proudhon n’est pas aussi « intégral » qu’on peut le penser d’emblée : il reconnait tout à fait que « [l’individu] a besoin d’autrui, il a besoin du tout pour s’accomplir » (Schérer 2011, 114). C’est pour cela qu’il évoque les souvenirs, les traditions et les pratiques transmises à travers le temps (Proudhon op cit 1990, t. iii 1062).
[26] La controverse concernant Wagner et la nature de son GKW (totalitaire ou pas ?) mérite une analyse plus sérieuse. Je note que dans Oper und Drama, Wagner affirme que chaque art « cherche une réalisation unitaire » [ringt nach einheitlicher Gestaltung] qu’il ne peut qu’approcher. Il persistera nécessairement « un décalage » [eine notwendige Spaltung] entre la forme d’expression et l’intention » (Wagner 1956, 163 ma traduction).
[27] L’humour peut être « une arme supplémentaire » pour aborder les difficultés et les problèmes, voir Schérer (2011, 199), aussi ma note de page n°10 ci-dessus.
Ici et ailleurs