Genug ist genug ! - ! מספיק זה מספיק

, par Jean-Philippe Sendgraf


La pire des choses qui puisse arriver à un peuple, c’est de s’attirer l’inimitié (l’hostilité, l’antipathie...), voire le mépris des autres peuples, en contribuant tant durablement que variablement à ce que son nom soit associé aux crimes et méfaits d’un Etat criminel. Il est plus que temps de changer les termes de la conversation à ce sujet, à l’épreuve d’une certaine actualité. On ne s’est jamais étonné outre mesure de ce qu’au sortir de la guerre d’indépendance des Algériens, à l’occasion de laquelle l’Etat colonial donna toute la mesure de sa violence massacrante, les Algériens, en général, n’aient pas beaucoup aimé la France et les Français, en général, pour cette raison même. Cette hostilité, c’est bien le moins qu’ils leur devaient... Pour ne rien dire, bien sûr, de la façon dont les Allemands, comme peuple et nation, étaient perçus par les peuples d’Europe (et un peu au-delà) au sortir de la Seconde guerre mondiale.

Aujourd’hui, ceux.celles qui vivent en bonne entente et en collusion, en dépit de tout, avec l’Etat criminel, sont inexpugnablement établis dans le confort des prédictions auto-réalisatrices : « vous voyez bien, quoi que nous fassions, ils trouvent toujours des raisons de nous haïr ! Quoi que vous fassiez, vraiment ? Vous êtes sûrs ? Et si on faisait un petit effort de, comment dire..., contextualisation ? Le réel, ça n’existe pas un peu, quand même, les dizaines de milliers de morts, femmes et enfants en majorité – ou bien n’est-ce vraiment qu’une histoire (ein Greulmärchen, disaient les nazis) que racontent les malintentionnés ? La rancune, l’antipathie (le contraire de la sympathie ou de l’empathie) des gens, ça se « mérite » un peu, quand même, non ? L’épreuve des faits, ça existe un peu, non...?

Mais on n’a rien fait, nous ! Oui, justement, parce que ce qui ne va pas, c’est ce qui se commet en votre nom, qui porte votre nom, qui vous embarque... et qui, comment dire, ne semble rien vous inspirer, en particulier... Les autorités, morales et autres (« communautaires », comme on dit) qui s’autorisent à parler en votre nom n’en sont plus à exiger que nous fassions bloc derrière l’Etat criminel qui se dit le vôtre ; elles ont adopté une autre posture qui nous laisse tout aussi pantois : elles nous somment de manifester notre empathie à l’endroit d’une communauté-victime parfaitement imaginaire dans le temps même où, au nom de cette communauté, sont perpétrés les pires crimes d’extermination contre un peuple colonisé. Elles font plus que laisser entendre que, si nous ne manifestons pas activement, explicitement et profusément cette sympathie, alors, c’est que nous sommes délibérément hostiles à la communauté victime imaginaire. Si vous n’êtes pas philo-, alors c’est que vous êtes anti-... – la ficelle n’est-elle pas un peu grosse ? En temps habituel, la chose la mieux partagée, et sans doute la plus souhaitable, dans les relations entre peuples et nations, c’est sans doute l’indifférence – les Portugais, les Bangladais et les Néo-Zélandais, en tant que tels, je ne suis ni pour ni contre, toute autre expression du « pour » ou du « contre » serait absurde. Mais ici, il s’agit d’autre chose : de la façon dont un groupe humain, que l’on va désigner plus ou moins par convention comme « peuple », est arraisonné par un événement, et de la manière dont il réagit à cet arraisonnement. On a suffisamment mis en lumière et non sans raison, la façon dont « les Français », en tant que collectivité humaine et à l’exception de quelques Justes, s’étaient détournés du malheur des Juifs français ou vivant en France pendant la Seconde guerre mondiale, voire avaient (pour ce qui est de la police et l’administration, notamment), activement contribué à ce malheur. Ce n’est pas seulement que le camp de Drancy se situe en France, à proximité de la capitale ; c’est bien aussi que, d’une certaine façon, tout à fait tangible, c’est au nom du peuple français que la police parisienne a conduit la rafle du Vel’ d’Hiv. Dès lors que prend forme ce genre de configuration, la « communauté » arraisonnée ne peut pas réclamer le droit à l’indifférence, se déclarer non concernée par l’événement en question, s’en exonérer – elle est embarquée de force. C’est ce dont prend acte, le tournant tant historiographique que mémoriel qui se produit en France à propos de l’abandon des Juifs. Avec toutes les ambiguïtés de la chose, d’ailleurs : l’après-coup désolé et repentant, ce n’est pas seulement le retour au réel ou sa reconnaissance, c’est aussi une posture morale qui présente des avantages certains, une posture de prêtre, dirait Nietzsche – but this is another story.
En tout cas, toutes choses égales par ailleurs, les Palestiniens font aujourd’hui l’objet d’un abandon qui répercute distinctement l’écho de celui dont les Juifs ont fait l’objet en France (et ailleurs aussi, bien sûr) pendant la Seconde guerre mondiale. Et cet abandon est aussi bien le fait de ceux dont se réclame et s’autorise l’Etat qui les persécute et les extermine que, plus généralement, des populations de cet Occident blanc qui constitue le grand arrière de l’Etat colonial qui a lié son destin à la disparition des Palestiniens comme peuple. Ce qui est insupportable, c’est ce Munich global et permanent qui accompagne la liquidation en cours de la « question » palestinienne.

Les prédictions auto-réalisatrices, c’est le confort total du serpent qui se mord la queue et qui, replié sur lui-même, peut fermer les yeux sur le présent – de toute façon... ils ne nous aiment pas, de toute éternité... Ah bon, mais les choses peuvent changer, quand même, varier, avec les circonstances, voyez les Allemands, c’est l’idylle, maintenant, ils vous adorent et vous les aimez bien aussi, depuis qu’ils vous gâtent, ne vous refusent rien, vous admirent et surtout, arment et soutiennent sans défaillance l’Etat rogue qui usurpe votre nom, qui se pare de vos traditions, qui a scandaleusement capté le souvenir des morts et des outragés... Et donc les rancunes, les antipathies, les aversions, les méfiances d’aujourd’hui, elles ne sont peut-être pas tout à fait sans rapport avec ce qui se commet aujourd’hui, sous vos yeux, sous les nôtres, et emprunte votre nom ?

Ce qui est intéressant, ici, c’est le glissement du « ne pas aimer » qui peut être purement passif ou pure marque d’une absence, d’un vide, d’un non-problème – après tout, « on » ne s’inquiète pas tous les jours de savoir si « nous » aimons les Nigérians ou les Indonésiens – à l’actif – le « vous ne nous aimez pas » comme manifestation active de l’aversion ou de l’hostilité. Ce qui, inversement, signale une sorte de prescription, d’injonction : faudrait s’activer à montrer que vous nous aimez, dites-vous – parce que si vous ne le faites pas, régulièrement, rituellement, cela administrera la preuve, flagrante, qu’à coup sûr, vous ne nous aimez pas, activement, c’est-à-dire que vous en avez après nous, que vous nous détestez d’autant plus constamment et ardemment que vous le faites discrètement, secrètement, sournoisement, etc. Le non-amour manifeste comme haine tenace, immémoriale... Ce qui, du coup, vous autoriserait à nous traiter de ce que chacun sait, l’imputation, l’incrimination la plus infamante qui soir et qui, aujourd’hui, se trouve si libéralement distribuée, comme des petits pains...
Bon, rien à rétorquer à ça, qui a toute l’apparence d’une construction fantasmatique, d’une fantasmagorie et qui, par définition, comme tout délire, est irréfutable. Si ce n’est que : sur le fond, nous n’avons pas plus de raisons de vous aimer ou vous détester que les Indonésiens ou les Nigérians – nous avons toutes sortes d’autres soucis, d’autres matières à investissements, affectifs et autres, dans la vie, essayez d’imaginer un peu que vous n’êtes pas le centre du monde, plutôt une goutte d’eau dans l’océan des peuples... leur diversité, leur multitude...
Non, ce qui nous intéresse vraiment, c’est le présent : ce qui se passe sous nos yeux et donc les vôtres, ce qui arrive et qui nous arrive, et qui fait quoi et au nom de quoi et qui, à ce titre, est susceptible de vous interpeller et vous embarquer, tout particulièrement pour de très évidentes et massives raisons... Et c’est là que l’on retrouve la question de l’amour et que vous vous attirez ce cri du cœur : et parce qu’en plus, toutes vos obscures connivences avec l’Etat voyou et ethnocratique étant ce qu’elles sont, vous voudriez qu’on vous aime ! Ne pourriez-vous pas vous contenter d’un peu de, disons, froideur tempérée ? Réserve, retenue, guidées par notre immense esprit de responsabilité, notre légendaire prudence ? Là, n’est-ce pas un peu trop demander ? Tirer un peu trop sur la corde de l’inépuisable réserve victimaire ?

Pourquoi ne pas le dire ? Ceux qui ne font pas entendre à haute et intelligible voix l’horreur que leur inspire ce qui se commet en leur nom, dans les circonstances présentes, et quels qu’ils soient, nous ne sommes pas plus portés que ça à les aimer – ce qui, inversement, a pour conséquence que la minorité infime de ceux qui s’en dissocient ouvertement, nous les estimons et chérissons d’autant plus (ce qui montre d’ailleurs, soit dit en passant, que la langue des espèces n’a jamais été la nôtre – contrairement à ceux qui traitent ceux qui leur résistent d’animaux). Ne pas aimer plus que ça, ce n’est pas un crime, c’est une disposition comme une autre, fort différente de la détestation ou la haine active et toxique, celle qui porte au passage à l’acte, celle qui débouche sur les chasses à l’homme et les persécutions violentes.

Ce qui désigne en propre l’espèce blanche, dont ceux qui s’activent aujourd’hui en vue de la liquidation du « problème » palestinien sont devenus la Formule 1, si l’on peut dire, et pas pour le meilleur, c’est ce que l’on pourrait appeler l’innocence sublime, l’innocence native entendue comme le sentiment le mieux partagé, face à ce qui, dans l’horizon de la criminalité historique, de la criminalité d’Etat, se commet en votre nom. Appelons ça le paradigme de Tokyo Joe. Tokyo Joe est un médiocre film noir hollywoodien réalisé par un tâcheron nommé Stuart Heisler, sorti en 1949, et qui serait depuis longtemps oublié si Humphrey Bogart n’y interprétait pas le rôle principal (on peut le voir sur Youtube). Joe Barrett est un Américain, ancien patron de cabaret installé à Tokyo et dont les brillantes affaires ont été brutalement interrompues par le déclenchement des hostilités entre le Japon et les Etats-Unis. Rentré précipitamment au pays après Pearl Harbor, il s’engage dans l’US Air Force et finit la guerre avec le rang de colonel, ayant participé sans états d’âme à l’anéantissement de dizaines de villes japonaises. Revenu à la vie civile, il ne peut oublier la jeune femme à laquelle il était passionnément attaché, la blonde chanteuse du cabaret dont il a perdu la trace pendant la guerre – elle serait, selon certaines rumeurs, morte dans un camp de concentration japonais. Le voici donc de retour à Tokyo, encore sous occupation américaine – il veut savoir si son grand amour perdu a survécu à la guerre ou pas. A peine débarqué, il se rend dans son cabaret, désormais aux mains de son ancien associé japonais et dont les Gi’s sont exclus. La scène de la rencontre entre les deux anciens associés est le seul vrai moment du film – mais elle vaut son pesant d’or : Barrett se précipite sur son vieil ami, prêt à le prendre dans ses bras, à célébrer leurs retrouvailles – et il ne comprend pas le mouvement de recul de l’autre, suggérant que « quelque chose » s’est passé, qui les a irréparablement éloignés l’un de l’autre. Il est choqué, blessé, le pauvre, sentimental comme il est... Quelque chose qui, plus tard, dans le film, sera nommément désigné – la guerre aérienne, la destruction des villes japonaises, sans distinction entre objectifs civils et militaires, ce quelque chose dont il n’est pas même besoin de préciser que Hiroshima et Nagasaki constituent l’acmé.
Donc, là où l’ancien best buddy japonais éprouve, lui, que plus rien ne sera comme avant, que toute fraternisation entre un Japonais et un Américain est devenue un mensonge, que les cadavres des centaines de milliers de civils tués lors de ces bombardements en tapis dressent entre eux une barrière infranchissable, Barrett, lui, ne voit pas où est le problèmelet bygones be bygones...
Et comme c’est lui le maître et le vainqueur, il ne tarde pas à prendre l’ascendant sur son ancien associé, à lui extorquer une réconciliation bâclée, fondée, tout simplement, sur le déni du tort infligé et subi, sur l’oubli extorqué des crimes d’Etat dont Barrett a été un agent actif et nullement repentant – une scène du film l’expose crûment.
Aujourd’hui encore, une très grande majorité de la population des Etats-Unis ne voit pas « où est le problème » à propos d’Hiroshima et Nagasaki et se presse avec entrain aux expositions où sont fièrement exhibées toutes sortes de reliques de ces actions d’éclat.
C’est cela donc, in a nutshell, que l’on peut appeler l’innocence sublime ou native de l’homme blanc face aux crimes d’Histoire, aux crimes d’Etat commis en son nom – il ne voit pas où est le problème et, davantage, il soupçonne que, lorsque ceux qui ont subi le tort ou qui épousent leur parti, insistent sur le fait que « le problème » a la vie dure, que le tort n’a pas été réparé ou, pire, que le tort continue, plus que jamais, d’être infligé, alors il soupçonne ces ergoteurs d’être sous l’emprise d’une méchanceté ontologique, d’une haine atavique et immémoriale, ce qui tend à faire d’eux une espèce nuisible et dangereuse.
C’est le paradoxe de la toute-puissance : ceux qui vivent sous l’emprise du sentiment de toute-puissance, de leur désir de pouvoir illimité, qui ignorent toute autre perspective que la leur propre et sont en conséquence portés à piétiner ce qui résiste à leur présomption d’omnipotence (le Moi enflé aux dimension de l’univers), ceux-ci, non seulement ignorent tout du tort qu’ils infligent à d’autres, mais ils trouvent d’une injustice révoltante que ces autres ne les aiment pas, obsédés qu’ils sont par le tort subi... Leur subjectivité est à ce point placée sous le signe de l’identique qu’ils considèrent qu’il existe, pour ces autres, qu’ils blessent, exténuent et humilient, une sorte d’obligation civique d’avoir à les aimer, envers et contre tout. Un devoir d’amour, rien que ça. Ceux et celles qui résistent à cette injonction (un chantage sentimental de haute volée), ils sont prêts à tout pour les réduire à composition, les diffamer et, à vrai dire, les détruire. Alors, ils les traitent – mécaniquement, inlassablement, venimeusement, ignoblement. C’est leur seule ressource face à l’altérité telle qu’elle leur résiste, face au tort tel qu’il demeure allergique à sa dissolution dans les injonctions à avoir à aimer le bourreau, ses suppôts et ses complices.

Il en faudrait un tout petit plus, cependant, pour nous empêcher de persister et signer : ceux-celles qui demeurent aujourd’hui d’une indifférence de glace (ou, tout simplement distraite) à l’endroit de qui se commet en leur nom, nous ne les aimons pas plus que ça... Ce qui fait le plus cruellement défaut aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les grandes voix qui, en d’autres circonstances, tout aussi exténuantes, ont su se faire entendre, c’est la voix de la femme et l’homme ordinaires et qui, s’ajoutant à d’autres voix, fait entendre distinctement le « pas en notre nom ! » qui peut faire que tout change. C’est ce silence persistant qui nous glace, tandis que les bourreaux prennent tout leur temps, assurés qu’ils sont de la complicité active du monde qui se dit civilisé (et qui fait semblant d’y croire encore un peu).

Jean-Philippe Sendgraf