Notes éparses sur l’inconscient blanc de la démocratie occidentale (2/6)

, par Alain Brossat


2- Ce n’est pas pour rien que l’inconscient blanc de la démocratie occidentale reprend du poil de la bête dans une époque marquée par la montée en puissance de la Chine – en réaction à ce phénomène qui détermine la forme même de l’époque. Comme dans la configuration de la névrose obsessionnelle, cet inconscient en est venu aujourd’hui à exercer une véritable tyrannie sur les discours se rapportant à la Chine ou, plus exactement, à la menace chinoise – la Chine n’existant plus, selon les nouvelles règles discursives, que comme danger, menace, mauvais objet. On a là un cas d’emprise exemplaire, dont l’effet est une rigoureuse homogénéisation des discours, une normalisation (mise aux normes) devant laquelle s’effacent toutes les différences idéologiques et politiques. Certes, la Chine a toujours été le grand Autre de l’Occident, à parité avec le monde islamique, peut-être, mais selon d’autres modalités – ce n’est pas ici la religion qui est l’opérateur des partages durables, mais plutôt un mixte de la couleur et de la culture.
Dans ces conditions, le nom de la démocratie, constamment mis en avant aujourd’hui comme l’opérateur de la séparation et de l’antagonisme entre « eux » et « nous » ne saurait guère faire illusion. Le China bashing d’aujourd’hui, réintégré dans la longue durée, n’est jamais qu’une reprise et une aggravation de pratiques immémoriales d’othering du monde chinois, et dont l’horizon a toujours été la couleur et l’inquiétante étrangeté d’une culture aussi radicalement hétérogène à celle de l’Occident. Le discours anti-chinois débridé d’aujourd’hui réveille des partages anciens, si ce n’est immémoriaux, et dont le fond(s), le fondement et la réserve est et demeure la guerre des espèces, la lutte inexpiable des races. Si le consensus occidental anti-chinois (auquel les pays du Sud global n’emboîtent pas le pas, en dépit de tous les efforts des missi dominici [1] de la total-démocratie du Nord global) est si compact, dans le monde occidental blanc, c’est bien qu’il est soudé et soutenu par des forces obscures qui viennent de loin, qui plongent leurs racines au plus profond de la psyché [2] de ce monde, qui investissent les subjectivités et les discours sur un mode subreptice – c’est bien que, dans cette reprise, ça parle tout seul, comme dans un rêve éveillé ou un délire, ce sont de vieux automatismes qui se réveillent, des plis anciens qui refont surface. Ce qui se réinvente, sur un mode adapté aux conditions présentes et dans les mots d’aujourd’hui, c’est bien une idée fixe – la figure de la radicale altérité chinoise comme menace pour notre intégrité (celle de l’Occident), la notion vague d’un danger de forme variable – hier le péril jaune, aujourd’hui l’excessive croissance et puissance de l’Etat et de la société chinois – une menace vitale, assurément, la Chine se présentant ici comme la seule puissance en devenir qui soit susceptible de contester « notre » hégémonie planétaire.
Que prédomine le motif de l’intégrité de la race (le cauchemar d’une contamination de la race blanche par les races orientales, la race jaune en particulier), celui de la défense de la civilisation chrétienne, celle du « monde libre » ou bien, aujourd’hui, de la promotion de la démocratie et des Droits de l’Homme, c’est bien, dans ses traits archaïques ou régressifs, d’une même ritournelle qu’il s’agit, et dont le fond(s) est invariant – l’antagonisme des couleurs et la vitale séparation des espèces qui en découlent. Ces continuités sont si évidentes, si massives, cette permanence de l’enjeu de la race et de la couleur est si discernable à l’œil nu qu’elles ne peuvent échapper qu’à ceux/celles dont l’esprit est enfumé par cet opium de la pensée et du discours ; un narcotique qui les établit dans cet état de stupeur ou de torpeur dans lequel ils se trouvent disposés à opiner que ce qui est en jeu aujourd’hui dans l’affrontement entre le bloc occidental et la Chine, c’est l’enjeu sacré des Droits de l’Homme.
Pourtant, il n’est pas besoin d’aller chercher bien loin pour voir se disperser les fumées de cet avantageux simulacre : à l’épreuve de la pandémie covidienne et de la frénétique agitation trumpiste qui se greffe sur celle-ci, la promotion des Droits de l’Homme et de l’universalisme démocratique face à l’autocratie chinoise montre son vrai visage : celle des discours de haine contre le « virus chinois » et tout ce qui est censé le propager avec son débouché naturel : la chasse à l’Asiatique dans les rues des cités d’Amérique du Nord.

Mais peut-être n’est-ce là qu’une partie du tableau, peut-être un élément de fascination voire d’attraction entre-t-il en composition dans la relation que, dans la longue durée, l’Occident blanc entretient avec l’Ailleurs chinois. Peut-être serait-il plus précis et pertinent de dire : cette fascination pour la grande altérité chinoise se renverse ou se corrompt en othering agressif et émétique dans les séquences historiques et culturelles où est en jeu l’expansion européenne ou bien où, comme aujourd’hui, la montée en puissance de la Chine remet en question les formes de l’hégémonie occidentale établies après la défaite du Japon et de l’Allemagne. Dans d’autres phases où de tels enjeux directs de puissance ne sont pas en question, la perception du monde chinois et la relation de l’Occident à la Chine peut prendre une toute autre tournure – du temps où les Jésuites avaient pris leurs quartiers à la cour de l’Empereur du Milieu aux années 1930 et 40 où la « malheureuse » Chine en butte au militarisme et à l’expansionnisme japonais attirait toutes les sympathies de l’Occident – voir sur ce point, pour ceux/celles qui ont l’âge d’avoir été addicts aux albums Tintin, Le lotus bleu, une petite pierre blanche comme une autre... [3]
Ce qu’il faudrait donc entreprendre, c’est une généalogie des contrastes et des oscillations pendulaires de la perception occidentale du monde chinois, dans leur relation aux enjeux de forces et aux poussées conquérantes de l’automaton occidental : les Chinois, comme peuple, masse, péril, monde, n’ont jamais présenté un profil aussi aversif et unheimlich qu’au temps des guerres de l’Opium, de la guerre de Corée ou, aujourd’hui même, la supposée poussée de l’ « hégémonisme » de Pékin. Dans d’autres séquences où ces jeux de forces connaissent des répits plus ou moins longs, la discursivité occidentale peut changer de régime, la Chine devient passionnante quand elle s’éveille, quand elle entre en révolution, devient, pour les intellectuels occidentaux, le plus fascinant des espaces-autres... (ceci de Edgar Snow à Roland Barthes ou Philippe Sollers, en passant par Alain Peyrefitte).

Mais vu d’aujourd’hui, il apparaît que l’ouverture de l’Occident sur le monde chinois inauguré dans les années 1970 par la diplomatie du ping-pong, confirmée par la normalisation progressive des relations entre la Chine et les puissances occidentales, prolongée par l’essor des échanges économiques entre ces deux mondes – tout ceci n’aurait été, dirait-on, qu’un bref intermède dans la longue durée d’une relation placée, pour le monde occidental, sous le régime de l’hostilité systémique, du différend culturel, du rejet dans des formes d’altérité décriées – le traditionalisme entendu comme plaie du monde chinois (malheureuses femmes aux pieds bandés...) les Chinois, peuple superstitieux, la forme impériale du pouvoir comme marque de l’incurable arriération de la Chine, les hiérarchies rigides comme entrave à l’évolution et au progrès de cette société et de ses appareils de pouvoir....
Ce serait aujourd’hui, après cette courte parenthèse placée sous le signe de la fascination et de l’intérêt pour ce monde en mutation, tout ce topos de la Chine intrinsèquement barbare et vouée au despotisme (« l’empereur Xi ») qui reviendrait donc en force. L’empathie et la curiosité ont fait long feu. On en revient à l’approche condescendante et hostile de la Chine qui a nourri plus d’un siècle durant les approches prédatrices de la Chine par l’Occident – l’esprit des guerres de l’Opium. Mais ce qui s’expose précisément en pleine lumière dans ce retournement est patent : c’est parce que l’Occident est lancé à plein régime dans un nouvel élan de conquête, d’expansion, de globalisation, c’est parce que cette nouvelle poussée placée sous le signe de la total-démocratisation du monde vient se heurter de front à la nouvelle puissance de la Chine que le discours de l’hostilité, de l’inimitié se donne libre cours.
A ce titre, toute cette discursivité ajustée aux conditions d’aujourd’hui (la non-démocratie chinoise, la Chine totalitaire et néo-impériale, plutôt que le péril jaune) a avant tout un statut de symptôme. Elle ne nous enseigne rien sur la Chine en particulier et tout sur les dispositions présentes de l’hégémonie occidentale.

La Chine, contrairement à l’Inde, a toujours résisté à sa colonisation par les puissances européennes – un trop gros morceau à avaler. Ces puissances impérialistes ont dû se contenter d’imposer à l’Empire chinois des traités léonins et de grignoter son territoire, notamment sa façade maritime. Lorsque l’impérialisme japonais s’est, à son tour, attaqué à ce morceau, les démocraties occidentales ont, par la force des choses, adopté le parti de la Chine. Les Etats-Unis, avant même Pearl Harbor, se sont portés au secours du gouvernement nationaliste chinois – une brève phase de sinophilie et d’empathie pour la Chine martyrisée et dont témoigne tout un cinéma hollywoodien des années 1940 exaltant les missions religieuses anglo-saxonnes et autres héros blancs épaulant l’endurance et la résilience du peuple chinois à l’occupation japonaise [4].
Le vent devait tourner radicalement après la révolution chinoise de 1949.
Quoi qu’il en soit, en dépit de toutes les humiliations infligées par les puissances blanches – l’enjeu de la race est constant et omniprésent dans les relations conflictuelles entre la Chine à l’âge de l’expansion coloniale européenne, le Chinois est épinglé et déprécié du fait de sa race réputée inférieure – la Chine n’a jamais été un pays colonisé. Avec tous les bouleversements qui l’ont affectée (tant intérieurs que dans ses relations avec l’étranger, notamment les pays occidentaux) son fonds culturel, incluant les relations entre gouvernants et gouvernés, s’est maintenu dans un certain état de continuité, elle n’a rien connu de comparable aux phénomènes d’acculturation qui ont affecté le monde indien sous l’effet de la colonisation britannique. Ce qu’elle a maintenu de la sorte est moins une identité immuable que sa radicale singularité. C’est là l’une des composantes de la légitimité du pouvoir chinois aujourd’hui : il peut se dire, envers et contre tout, héritier et garant de cet héritage immémorial, le confucianisme a pu être « récupéré » par la direction post-maoïste après avoir été vilipendé dans la phase précédente, les soubresauts et variations brutales se produisant dans les sommets du pouvoir comme dans les profondeurs de la société n’ont pas aboli cette singularité.
La Chine a résisté à sa mise au pilori (à son asservissement) par l’Occident conquérant, moins peut-être par le moyen de résistances actives qu’en lui opposant une combinaison d’endurance et de résilience et, peut-être aussi, du fait des complexités de sa géographie tant physique qu’humaine. Elle en est l’exemple, massif, compact : la conquête des « autres mondes » par les puissances coloniales européennes, aux XIXème et XXème siècle, est demeurée inachevée. D’immenses territoires, des continents entiers (l’Afrique) ont été conquis, mais dans d’autres espaces, les impérialismes européens ont rencontré des forces adverses qui ont contrarié leurs ambitions et les ont refoulés – le Caucase, la Mongolie, le Tibet, l’Asie centrale...

La question qui se pose aujourd’hui est abrupte : ce que l’expansion coloniale blanche n’a pu parachever aux deux siècles précédents, la croisade en vue de placer la totalité de la planète sous le régime et les conditions de la total-démocratie (et du marché qui est le double et le soubassement) parviendra-t-elle à le réaliser ? C’est, fondamentalement, cela qui est en question dans la reprise des hostilités contre la Chine.
Le combat de l’Ange et du Démon, la promotion des idéaux, des valeurs et des principes face au plus menaçant des régimes autocratiques, du plus arrogant des prétendants à la domination mondiale – tout ceci n’est que théâtre d’ombres. Des images fantasmatiques sont projetées sur les murs de la caverne dont la vocation est de rendre indétectable ce qui est en jeu dans l’affrontement actuel : la disparition de ce solide verrou (la Chine) qui maintient close la porte donnant accès à une globalisation intégrale placée sous la houlette de la total-démocratie conçue comme projection du monde blanc à l’échelle de la planète ; d’une civilisation dont les maîtres-mots sont la liberté du marché, le gouvernement des élites médié par les institutions de la démocratie du public, le consommation et la culture de masse et le maintien de l’ordre d’une main qui ne tremble pas.
Il ne faut se faire aucune illusion : l’hybris qui soutient aujourd’hui les prétentions de la total-démocratie à imposer ses conditions à la planète n’est pas moins tyrannique et affranchie de toute mesure que celle qui, dans la seconde moitié du XIXème siècle a animé les appétits colonialistes et impérialistes des puissances européennes. C’est une poussée aveugle, une pulsion surgie des tréfonds les plus obscurs du monde blanc (avec tout ce qui s’agrège autour, aujourd’hui et fait boule de neige – c’est bien le cas de le dire), une pulsion de conquête et de domination (de destruction et de chaos aussi) qui, distinctement, enchaîne sur les précédentes projections de la puissance blanche sur les autres mondes et qui, dans les circonstances du présent et dans le ton de l’époque, s’habille, non pas en Prada mais en Droits de l’Homme.

Pour cette « force qui va » (droit devant elle et les yeux wide shut), la Chine est l’obstacle majeur sur la voie de la normalisation entière de la planète aux conditions de la total-démocratie. Créer les conditions d’un affrontement dont le débouché serait la chute du régime issu, envers et contre tout, par les voies tortueuses de l’histoire chinoise contemporaine, de la révolution de 1949, c’est ce qui est devenu aujourd’hui l’idée fixe de cette stratégie de relance de la conquête [5]. De ce point de vue, le conflit en Ukraine, tel qu’il focalise l’attention du public dans le Nord global notamment, est un trompe-l’œil, tout comme Poutine est un prête-nom. Cet affrontement n’importe que pour autant que, dans l’optique des dirigeants occidentaux et tout particulièrement états-uniens, il est le chemin détourné qui conduit à la scène primordiale de l’affrontement : derrière Poutine, despote vacillant, se dessine l’ombre autrement redoutable désormais de Xi et de la puissance chinoise ; le conflit en Ukraine n’apparaît jamais que comme la répétition générale du véritable affrontement dans lequel seront en jeu les questions de vie et de mort – et dont le théâtre promis est la mer de Chine. C’est ce que l’on peut lire tous les jours dans la presse belliciste de Taïwan : l’Ukraine, ce n’est qu’une mise en bouche, c’est dans nos parages que se règleront les vrais problèmes...

Alain Brossat

à suivre...

Notes

[1Sous le règne carolingien, les missi dominici étaient des représentants du souverain chargés de contrôler la conformité des potentats locaux au pouvoir impérial (nde)

[2Les profondeurs de l’ « âme collective » ou le cerveau reptilien, comme on préfèrera.

[3Naguère encore, des auteures très populaires comme Pearl Buck et Han Suyin (les boîtes à livres en témoignent...) propageaient auprès du public occidental (et sans doute au-delà...) l’image d’une Chine en mutation fascinante, contrastée, en pleine ascension et dont elles se faisaient en quelque sorte les ambassadrices auprès des autres peuples. Si elles entendaient livrer des « clés pour la Chine », ce n’était pas pour la combattre mais pour la comprendre avant tout.

[4Voir par exemple : The Good Earth, Victor Fleming, 1937 ; Dragon Seed, Jack Conway, 1944 ; The Inn of the Sixth Happiness, Maark Robson, 1958, etc.

[5La révolution bolchévique et la révolution chinoise ont, comme signes diagnostiques et pronostiques de leur époque, la même valeur et la même portée, au XXème siècle, que les révolutions américaine et française au XVIIIème. La première est placée sous le signe ouvrier de la révolution, la seconde sous le signe paysan pauvre. Rien de leurs respectifs destins ultérieurs ne peut abolir cette qualité signalétique – la façon dont l’une et l’autre balisent l’espace et fixent les conditions d’une époque historique.