mardi, 6 décembre 2016|

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" Qu’est-ce qu’un peuple à la lumière de la réalité du peuple rom ? et qu’est-ce, aujourd’hui, que le peuple, comme entité politique, dans le contexte européen de montée des populismes ?"

Qu’est-ce qu’un peuple, à la lumière de la réalité du peuple rrom ? De quelle entité politique s’agit-il, dans le contexte européen de montée des populismes ?

« La philosophie politique ne sait au fond pas trop quoi faire du peuple » Jean-François Kervejan 1

1 - Il est plusieurs peuples dans chaque État-nation.

Depuis Hobbes, nous cherchons qui est le peuple. L’Union européenne n’a pas vocation à devenir un super État-nation. Un doute profond subsiste alors sur l’identité politique des Vingt-sept, demain Vingt-huit avec la Croatie. Où est le peuple ?

L’Europe politique quand ses responsables s’expriment en son nom, sait-elle, et a-t- elle jamais su, où est l’Europe ? Là se trouve l’une des questions litigieuses à résoudre. L’identité politique de l’Europe va bien au-delà des vingt-huit États de l’Union européenne, mais jusqu’où va-t-elle ? Quelle place les Balkans occupent-ils, par exemple, dès à présent, dans la dynamique de cette Europe politique en construction ? L’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie, et avec eux de plus de trois millions de Rroms, a-t-elle mis un terme, provisoire, à un élargissement de l’Europe à l’évidence mal maîtrisé ?

Les peuples se cherchent et ils se cherchent une place. Ce n’est plus tout à fait la géographie qui les installe. La mobilité professionnelle n’est pas liée seulement aux délocalisations. Les populations se brassent sans cesse. Mais qu’est-ce donc qu’un peuple, aujourd’hui ? Peuple, nation, ethnie, état, la pensée navigue autour de ces quatre mots pour caractériser cette population consciente d’elle-même.

Tout homme apparu sur la Terre est « né quelque part ». Entre ce sort général de Terrien et cette particularité de naissance, chacun ne cesse, toute sa vie, d’établir des liens.

La nation serait la population des natifs du pays l’on est né et qui nous accueille selon des mœurs et des rites qui sont portés par la famille qui nous engendre et nous élève.

La patrie serait cette portion de Terre où cette aventure commence et où, le plus souvent, elle se prolonge. C’est le lieu familier qu’on privilégie comme Terre des pères où l’on a pris ses habitudes.

L’État est l’organisation politique qui fonctionne là où la nation s’est installée, là où la patrie existe. Il est soumis aux rapports de forces et n’a, ni en interne, ni en externe, de caractère pérenne.

Et l’ethnie, qu’est-elle et que devient-elle dans cette analyse ? « L’ethnie n’est rien d’autre qu’un peuple sans état 2 », affirme l’historienne Claire Auzias. L’ethnie rassemble des humains mais n’a pas historiquement ou légalement de droit à posséder un sol. Les Rroms constituent l’une de ces innombrables ethnies que Robert Lafont définissait comme « des existants historiques continués »

C’est la nation qui serait la plus proche de l’ethnie mais à une énorme réserve près : l’ethnie n’est plus pensable en termes d’entités raciales homogènes. Le concept de race est d’ailleurs sans fondement. L’ethnie de l’ethnologue, la société sans état est, en outre, en voie de disparition. La culture occidentale dominante a été, comme le démontrait Pierre Clastres, « ethnocidaire ». Mais l’ethnie subsiste sous la forme d’entités culturelles.

L’étymologie associe bien davantage ethnie et peuple qu’ethnie et race ! Le Robert précise qu’ethnie vient du grec ethnos (peuple, nation) et que c’est un « ensemble d’individus que rapprochent un certain nombre de caractères de civilisation, notamment la communauté de langue et de culture (alors que la race dépend de caractères anatomiques) »

Les événements internationaux ont révélé, par exemple en Côte d’Ivoire, que la découpe territoriale opérée par les colonisateurs pour donner naissance à d’artificiels États, a désolidarisé les peuples de leur territoire et enfoui des germes de conflits interethniques. Il est commode d’attribuer aux pulsions racistes l’origine de massacres et d’atrocités qui sont les effets inéluctables des guerres, toutes les guerres, qui opposent des peuples déracinés.

Tant que les peuples de la Terre ne seront pas pris en compte comme des unités humaines collectives, bien plus nombreuses que les quelque 200 États reconnus et siégeant à l’ONU, la question de l’occupation du sol continuera de nourrir d’irrépressibles conflits.

Les Rroms apportent une partie des réponses possibles à nos interrogations sémantiques et politiques. Ne constituant ni un État ni une race, les Rroms forment une ethnie (une « communauté de langue et de culture » selon le Robert), un peuple (une population ayant une histoire commune) et une nation (c’est-à-dire un peuple vivant majoritairement sur un territoire, en ce cas l’Europe tout entière). Mais qu’en est-il de leur avenir dans l’Europe en devenir ?

2 – Minorités et majorité : peut-on dire d’un peuple qu’il est assimilable à une « minorité nationale » ?

S’il s’agit d’affirmer qu’il existe des minorités culturelles au sein des États-nations existants, on peut convenir de cette évidence. Certaines minorités ne sont minoritaires que parce qu’elles sont dispersées (les Kurdes répartis sur cinq pays différents, par exemple). Il est des minorités qui exercent une influence décisive, majoritaire, sur la politique du pays concerné (les Sunnites, en Irak,depuis de très nombreuses années)

Il est des majorités qui deviennent minorités à cause de déplacements de frontières. Toute majorité peut devenir minoritaire si l’on considère sa démographie par rapport à un ensemble politique nouveau. En un sens, une population peut se trouver, tour à tour, en situation de s’imposer par son nombre, sa position économique, son influence historique ou son pouvoir politique. Le concept de minorité, au sein des démocraties, ne peut qu’être fluctuant, aléatoire et réversible.

La Convention-cadre pour la protection des minorités nationales adoptée, en novembre 1994, par le Comité des ministres du Conseil de l’Europe, fut le premier instrument multilatéral ayant force de loi consacré à la protection des minorités nationales.

La Charte européenne des langues régionales et minoritaires,3 adoptée dès juin juin 1992, pouvait être le pendant de la Convention-cadre. Elle reconnaît que le droit d’utiliser une langue régionale ou minoritaire, en privé ou en public, est un droit inaliénable.

Et pourtant, les minorités nationales, ethniques ou culturelles, existent davantage par les résistances à l’assimilation qu’elles développent qu’à cause du respect, par les Gouvernements des pays concernés, des textes internationaux les concernant.

Les Rroms, minorité nationale, ethnique ou culturelle, selon l’approche intellectuelle qui est faite d’eux (minorité transnationale, ou nation européenne minoritaire sans territoire compact, ou nation sans État, ou minorité linguistique...) ne doivent leur maintien dans la communauté humaine qu’à leur expérience séculaire qui leur permet de s’opposer, par la pratique, aux tentatives d’assimilation forcée dont ils n’ont cessé de faire l’objet en dépit de toutes les déclarations et de tous les traités ou autres documents à caractère officiel.

Les peuples autochtones, en fait les ethnies conscientisées, n’ont jamais été aussi présents sur le réseau du Net ! Inuits, Amérindiens, Polynésiens y débarquent comme Christophe Colomb sur la terre d’Amérique. L’objectif avoué est d’offrir une cybercommunauté aux peuples autochtones. Nous sommes entrés dans l’ère de l’inter, de la relation, du relatif, du réseau, de l’échange, de la diversité, de la mobilité, de la souplesse, de la pluralité universelle et pas de l’uniformité nationale ou mondiale.

Non seulement il est plusieurs peuples dans la nation mais il devient difficile de penser la nation, quand elle est définie comme ne constituant qu’un seul peuple. Les peuples autochtones composent un véritable « quart-monde » politique. (« Il faut entendre par Quart-Monde un terme servant à désigner les peuples autochtones en situation de type colonial dans le cadre d’États-nations dominants »). Ils ont obtenu un statut d’ONG intervenant auprès du Groupe de Travail sur les populations autochtones au sein de l’Organisation des Nations unies, et c’est tout.

Les populations autochtones ne veulent plus être considérés comme des minorités. Plus précisément elles veulent être reconnues comme peuples et non comme minorités ethniques. La plupart des gouvernements récusent la possibilité de leur appliquer ce mot de peuple qui implique le droit à l’autodétermination. Pour les autochtones, le rapprochement de ces deux termes (peuple et autodétermination) ne débouche pourtant pas, nécessairement, sur la revendication d’indépendance. Ils envisagent l’autodétermination en terme d’autonomie et d’autogestion de leurs territoires, pour décider eux-mêmes de leur devenir et de leur développement.

L’indépendance nationale est, du reste, un leurre si, pour parler comme Sartre, le peuple qui vote « croit à un changement de politique et n’obtient qu’un changement de personnel4 ». Est démocratique la nation qui compte des minorités auxquelles nul n’a à craindre d’appartenir. La démocratie véritable n’offre pas le pouvoir au plus grand nombre ; elle s’offre au peuple qui se fait une loi de servir d’abord, le mieux possible, sa plus petite minorité.

Rapportées à la réalité européenne, les minorités dites nationales, autrement dit politiquement dépendantes d’un État-nation, accentuent encore ce caractère de relativité. Elles peuvent être majoritaires selon leur répartition géographique sur un territoire donné (la minorité Corse est majoritaire... en Corse !), minoritaires mais associées à une majorité voisine (la minorité magyare de Transylvanie reste très attachée à la Hongrie), minoritaires mais politiquement dominantes (les "Protestants" d’Irlande du Nord, dits légitimistes, se sont longtemps imposés avec l’aide du pouvoir central londonien)..., minoritaires, enfin, dans chaque État tout en totalisant des effectifs supérieurs à ceux des populations recensées (les Tsiganes sont, ensemble, en Europe plus nombreux que les Irlandais, les Suédois, ou les Autrichiens).

S’agissant précisément des Tsiganes, identifiés comme minorités (ou « nationalités ») et reconnus comme tels en Hongrie, en Slovaquie ou en Finlande, ils sont peut-être (on ne peut exactement les compter) plus de quinze millions dans toute l’Europe élargie. C’est autant ou plus que les populations de cinq États de l’ex-Europe des quinze ou de neuf États de l’Europe élargie à vingt-huit ! Et encore dans cette comptabilité européenne approximative mais qui fournit un ordre de grandeur, n’est-il question ni de la Suisse, ni de l’Islande, ni de la Norvège, ni de cinq États des Balkans, dont l’Albanie, non encore concernés par une admission dans l’Union européenne et qui tous, hormis la Serbie, comptent moins de dix millions d’habitants.

Toute comptabilité est perverse ; il ne faut donc pas s’y tenir. Les démocraties pluralistes ignorent les citoyens de seconde zone. Et pourtant, « Que de minorités des anciens empires sont aujourd’hui majorité dans leur propre État ! », observait André Liebich. Et, disait-il encore : « on peut s’imaginer une Europe future où les frontières entre États s’estompent. À ce moment nous serons tous européens mais nous serons aussi tous minoritaires... »

Les minorités nationales en Europe peuvent, en effet, cesser d’être regardées comme telles si, d’une part, la transversalité ou transeuropéanité des minorités autorisent à cesser de les considérer comme des minorités, et si, d’autre part, tout peuple étant, désormais, minoritaire en Europe, un autre regard peut se trouver porté sur un phénomène banalisé : l’état minoritaire devenant en quelque sorte la condition ordinaire des populations. Toute majorité démocratique est circonstancielle. Toute majorité ethnique stable constitue une domination indue faisant le lit de nationalismes violents auxquels s’apparentent les phénomènes populistes.

Il ne suffit pas de vérifier que « la philosophie politique ne sait pas trop quoi faire du peuple. Il n’y a de minorité nationale que là où il y a conscience d’une défaveur permanente chez une partie des habitants, défaveur due à une spécificité caractérisant un groupe identifié dans le pays. Une minorité non permanente, constituée d’individus divers, non seulement n’est pas une minorité nationale mais constitue une composante nécessaire dans une démocratie. Dans un État multinational, chaque nation peut bien être une minorité, elle n’en sera pas, pour autant, une minorité nationale si ses membres ne sont victimes d’aucune stigmatisation, d’aucune oppression, d’aucun traitement particulier dû à leur appartenance.

N’y a-t-il pas lieu de mettre fin au concept même de minorité nationale s’il est inutilement discriminatoire ? Ou bien il renvoie à un État-nation extérieur (comme les Souabes allemands, en Hongrie) et c’est le rapport à l’Allemagne qui mesure, alors, le rapport aux citoyens hongrois d’origine allemande ! Ou bien il donne à penser qu’une nation est peut-être en gestation au sein de l’État (comme les Kabyles en Algérie) et alors c’est la minorité nationale, suspectée de séparatisme ou de nationalisme, qui est réprimée comme telle ! . Ni minorité hors de la nation, ni minorité dans la nation, ni minorité au travers des nations, la minorité nationale semble n’avoir plus aucune raison d’être. Les Rroms, une fois encore, minorité présente dans chacun comme dans tous les États où ils vivent, n’ont aucun territoire à revendiquer en propre, ils ne sont donc pas une minorité nationale et c’est là leur force autant que leur faiblesse.

« Nous sommes tous minoritaires » : cette curieuse formule pourrait bien devenir l’heureux constat de tous les démocrates ! Cette situation minoritaire que toute pensée en développement rencontre est un bienfait et non une carence. Tous minoritaires un jour, et donc aussi majoritaires à l’occasion, nous vivons, comme citoyens, hors des cadres particularistes de nos diverses appartenances. La minorité nationale comme donne intangible d’un groupe humain n’a pas de sens car elle fige ses rapports et fixe la domination qu’elle subit sous le poids constant de la majorité. Le caractère minoritaire d’un groupe ne détermine pas son poids politique, ni sa reconnaissance. C’est en tout cas pourquoi les peuples autochtones et les populations aux mœurs homogènes incluses dans des entités politiques plus vastes peuvent espérer ne plus dépendre en tout des États-nations constitués ou des regroupements d’États-nations telle que l’est, actuellement l’Europe.

3 - Les Rroms, une minorité dans chaque nation, renouvelle notre approche du concept de minorité.

Partout présents, les Rroms sont partout minoritaires en Europe. Regroupés, ils pourraient constituer une population égale ou supérieure en nombre aux populations de plusieurs États avons-nous constaté ! Tel n’est pas leur désir, ni leur projet, ni leur conception de leur unité. Sans territoire et sans État, répétons-le, ils considèrent leur dispersion non comme une faiblesse mais comme une force, non point la force du nombre, mais seulement la force de la vie qui diffuse et circule dans tout le corps de l’Europe.

Minorité perpétuelle, les Rroms sont à l’abri de la tentation de s’ériger en État. Minorité permanente, ils ont appris à n’exercer et à ne subir jamais la domination. Vivre en groupes familiaux, séparés et solidaires, ne procure aucun pouvoir mais protège des risques de l’isolement et de l’exploitation. La minorité rrom interpelle ainsi le concept même de minorité.

Disposer de la majorité rassure et offre la perspective de la puissance. La démocratie a ceci de pervers qu’elle présuppose que le nombre autorise le droit ! Chaque citoyen qui n’a pas appris les avantages et les limites de la majorité se met en situation d’accepter la dictature ! Chacun est ou pourrait être, tour à tour, minoritaire et majoritaire, pas seulement à l’occasion d’un scrutin, mais par simple conscience de ses appartenances.

Être minoritaire peut n’être que l’état ordinaire de la vie en société. Dissocier le pouvoir du nombre mais aussi de la violence met à l’abri de la tentation de s’imposer. Ce communautarisme à propos duquel les analystes de tous calibres inondent les gazettes a si peu à voir avec la communauté qu’il en est la négation même. Vivre en communauté est vivre en harmonie. Vivre sous le régime du communautarisme est vivre sous la loi intangible et rigide d’un clan. La communauté familiale élargie des Rroms est une communauté de partage, serrée et vaste, protectrice et exigeante, disjoignable et reconstituable selon les possibilités d’occupation du sol ; c’est un lieu de formation où l’on s’exerce à vivre en groupe, minoritaire et majoritaire tout à la fois, selon les rencontres que l’on fait, la tolérance dont on bénéficie, les regroupements auxquels on participe.

Le plus souvent en situation de minorité, les Rroms dépendent des gadjé, les non- Rroms, mais aussi peu que possible. N’être jamais celui qui possède les moyens d’imposer sa loi tout en menant, à peu près, la vie que l’on aime, suppose une adaptabilité, une souplesse de comportement, mais aussi une patience, une fierté cachée, une résistance, une résilience, qui sont autant de qualités dues à cette obligation constante de n’être point mineur tout en étant minoritaire.

Nos multiappartenances devraient nous permettre de goûter aux affres et aux plaisirs de la minorité ! De la vie individuelle jusqu’à la vie collective de chaque citoyen, les occasions d’être minoritaires sont quotidiennes. Faire de ce statut de minoritaire une valeur n’est pas aisé. On heurte le dogme du pouvoir, l’article de foi de la propriété. Même le tenant d’une langue minoritaire qui dit souffrir de discrimination est conduit à se rassurer en se sachant majoritaire qui dans son île, qui dans ses montagnes ou sa province ! Même la rareté, pour être acceptée, a besoin de prendre valeur. Nous sommes encore loin d’acquérir cette culture de la diversité qui fait du foisonnement des minorités quelles qu’elles soient, humaines, animales, botaniques, la richesse collective de tous, un bonheur humain partageable, non mesurable, non monnayable : un bien commun.

Les Rroms, en se disant « hommes véritables » sont dans cette philosophie de minoritaires où, à force d’être toujours « plus petit que », on apprend et on comprend que l’essentiel n’appartient à personne si ce n’est à tous, à la fois par usages et emprunts successifs. La minorité a même l’avantage de donner sens et valorisation à la majorité. Sans minorité il n’est point de majorité. Plusieurs minorités peuvent faire une majorité. Une majorité qui se scinde fait naître des minorités. Relativiser le rapport entre majorité et minorité, dans l’ordre sociologique autant que politique, est de bonne santé sociale et citoyenne. Les Rroms peuvent-ils être convoqués pour participer à ce débat ? Certes ! Les Rroms apparaissent, aux yeux des populations européennes, comme des ensembles clos, des « communautés » impénétrables, des regroupements de familles repliées sur elles-mêmes réservant leur solidarité à leurs membres. Cette observation n’est pas totalement inexacte, à ceci près que ces clôtures ne sont pas monastiques, que le rapport au « gadjo » n’est pas brisé mais seulement contrôlé, et que cette solidarité réservée a toujours été une protection face à des menaces potentielles ou bien réelles.

Ce sont les fixités qu’il faut craindre, point les diversités.

4 – Les Rroms comme minorité-test selon Vaclav Havel

« Il faut se dresser contre l’esprit des murs. La démocratie se mesure par le rapport de la société aux minorités5 » affirmait Vaclav Havel. Car on a tenté d’enfermer, derrière des murs, en Tchéquie, au cœur de l’Europe ce peuple certes partout présent sur Terre, mais constituant principalement un peuple européen. Quelle que soit son origine, ce peuple en marche s’est arrêté en Europe où il s’est fixé tout en s’y mouvant !

Au bout de presque un millénaire de présence en Europe, les Rroms ont cessé d’y être des « passagers » : ils sont là, depuis très longtemps là, et ils font partie intégrante de l’Europe en construction. Ce sont devenus des « européens de souche » ! Pourrait-on, ainsi, devenir autochtone ?

Il est d’autant plus impossible de penser l’Europe sans les Rroms que leur histoire porte les stigmates de crimes inoubliables que les Européens ont commis et dont l’humanité tout entière reste blessée. Esclavage, génocide, ostracisme ethnocidaire, ont enfermé les populations victimes dans des conduites qui, de fuite en exil, de diaspora en expulsions, ont pu, parfois, éviter la disparition et la mort, mais sûrement pas la misère.

Il ne s’agit pas d’entrer ici dans une réflexion victimisant les Rroms : il s’agit de soutenir que la minorité la plus importante en Europe a été, et reste, menacée dans son existence même.

« La question tsigane, affirmait encore Vaclav Havel, constitue un test pour l’avenir démocratique de l’Europe 6 ». On peut parler de « test » si l’on pense que c’est à la façon dont l’Union Européenne considère les 15 millions de Rroms vivant en Europe, qu’on pourra caractériser le niveau de civilisation atteint dans l’Union européenne et à ses marges. On peut évoquer aussi ce « test » non plus après avoir effectué un constat critique, mais pour mettre à l’épreuve nos pratiques démocratiques. La menace, alors, se déplace : ce ne sont plus seulement les Rroms qui risquent de se retrouver exclus du processus démocratique mais tous les Européens qui, faute d’avoir su prendre en compte la spécificité d’une minorité très importante – tant du point de vue démographique que du point de vue culturel – peuvent se retrouver en contradiction avec les valeurs et les idéaux qu’ils affichent !

Il n’est pas, en quelque sorte, d’Europe démocratique qu’on puisse installer au sein de laquelle les Rroms n’auraient ni place, ni statut. L’interpellation tsigane, pour muette qu’elle soit, n’en est pas moins essentielle : si l’Europe l’oublie, elle se nie.

Avec les Rroms, la nation est une idée neuve en Europe. Il est, en effet, impossible de continuer à penser la nation comme la population politique d’un État défini, toutefois, la nation dont les Rroms se réclament reste encore un concept étranger à la philosophie politique en cours en Europe dès lors qu’elle n’est associée ni à un État, ni à un territoire (du moins à aucun territoire autre que l’ensemble de l’Europe elle- même !)

« Le nationalisme Rrom est une utopie qui interroge l’utopie de la construction européenne » affirmait, avec bonheur, Morgan Garo, dans la thèse de géographie qu’elle soutint à Paris 8. Autrement dit, la revendication nationale Rrom que n’accompagne aucune revendication territoriale, ni aucune recherche d’un pouvoir étatique spécifique, n’est pas plus illusoire que la quête politique européenne elle- même (qui cherche toujours et ses limites géographiques –voilà pour le territoire ! – et le rôle exact des pouvoirs nationaux intégrés – voilà pour les États ! –). Parler, comme le fait Marcel Courthiade, si souvent venu en Albanie, d’une nation dont « la langue remplace le territoire », revient à fournir une définition culturelle, ethnique parce que culturelle et sûrement pas raciale... de la nation. Cette démarche peut conduire, y compris, à faire naître des élites au sein du peuple rrom !

Au sein du Conseil de l’Europe, on trouve plus qu’auprès du Parlement européen une écoute attentive de ceux qui effectuent cette recherche inédite de modes d’affirmation multiculturels, multi identitaires, multi nationaux. Les Rroms ont bel et bien leur place dans cette quête d’une organisation originale de l’espace du territoire européen, et ils ne sont pas les seuls à y revendiquer une place que ne délimite aucune exclusivité.

Ce droit ontologique n’a besoin d’aucun parti, aucun mouvement organisé pour être affirmé. La culture tsigane contient, à elle seule, tout le principe que le mot Rrom, en langue rromani, résume : je suis « homme », rien d’autre qu’un homme, un homme véritable ! Et si l’humanité du Rrom ne prend pas toutes les formes par lesquelles on reconnaît l’humanité des autres Européens, cela n’infère pas que l’humanité des Rroms ne soit pas aussi européenne que celle des autres humains résidant sur le continent ! Cette prétention des Rroms d’être homme parmi les hommes sans adopter toutes les mœurs de la majorité d’entre eux, leur a déjà causé bien des tourments et rien ne donne à penser qu’ils soient parvenus au bout de leurs peines.

Henriette Asséo, historienne, considère qu’il y a grand péril, pour les Rroms à s’affirmer comme nation sans territoire. Alors que, partout, les nationalismes et les États-nations sont malades, l’apparition d’une nation rrom risque de conduire, pense- elle, à une impasse ! La double appartenance à une nation sans territoire et à un territoire, fut-il étendu aux limites d’une Europe en extension, contient, en germes, de nombreux dangers.

Peuple esclave en Europe, Europe zinganeurfrei, population sans nation : les tragédies de l’esclavage, du génocide et de l’ethnocide ne sont pas, pour les Rroms, des horreurs n’appartenant qu’au passé ! Un peuple qui s’affirme, sans en avoir les moyens politiques, est condamné aux pires formes de l’exclusion : aux morts lentes ou programmées que leur préparent les élites politiques.

Haïs pour n’être pas ce que nous, les gadjé, voudrions qu’ils soient, les Rroms sont, pour beaucoup d’Européens, destinés à disparaître : de notre vue, de nos pensées ou de l’histoire elle-même, c’est selon..., mais rien ne justifie qu’ils osent prétendre à une existence incompatible avec les règles et les lois que se sont données les États qui coopèrent dans l’Union.

L’utopie de l’utopie, c’est de penser un projet de vie en société qui non seulement n’est pas viable mais qui, le serait-il en tout ou partie, n’est pas acceptable pour la majorité des Européens.

La démocratie se replie comme un piège sur les minorités et notamment celles qui vivent sur des territoires « non compacts ». Quand la volonté politique est soumise à la loi du nombre, ou bien elle s’éteint ou bien elle nourrit la révolte. Dans le cas des Rroms, cette volonté peut faiblir sans s’éteindre et la révolte se matérialiser dans la résistance.

C’est tout le sens du rejet du gadjo : le gadjo ne veut d’aucun Rrom même si, dans le meilleur des cas, il se résigne à ce que le Rrom devienne un gadjo. Il n’y a pas d’avenir, d’existence propre, de reconnaissance générale possibles pour les Rroms. Affirmer l’être propre des Rroms : peuple, ethnie, culture, nation et langue vivante, tout à la fois, c’est un mythe, une illusion, une prétention, une imposture, dont on peut, un temps, faire état, et dont il est possible de tolérer l’expression, surtout quand elle est belle et se fait chant ou danse, mais cela reste une figure imaginaire : c’est une manifestation sans consistance, un reflet du passé qui n’ont aucune place dans le réel, dans la res publica, au creux de l’en-commun européen.Tant que les peuples de la Terre ne seront pas pris en compte comme des unités humaines collectives, bien plus nombreuses que les États, la question de l’occupation du sol continuera de nourrir d’irrépressibles conflits.

Les interpellations des Rroms, leur défi, font que les critères et les conditions formulées par les gadjé pour vivre avec eux sont sans effet ! La résistance à l’alternative européenne : (insère toi pour. t’intégrer et t’assimiler ou reste enfermé dans la marginalité qui t’exclut), consiste, au contraire, à s’insérer sans s’intégrer, à se distinguer sans se marginaliser, à vivre avec les gadjé le jeu dialectique du conflit permanent qui devient compromis jusqu’au prochain seuil de rupture ! Le Rrom se sait, se veut, se pense, se déclare inassimilable ! Cette association sans confusion est désarmante en ce sens qu’elle transforme une permanente relation conflictuelle en de multiples concessions, transactions et arrangements toujours remis en questions et toujours renouvelés..

À vivre dans le même territoire sans se référer aux mêmes valeurs, on finit par s’obliger à tolérer des situations incertaines, à accepter des accords partiels et fragiles.

Là est bien la résistance : dans la soumission temporaire et le compromis permanent, vivre, il le faut bien, dans ce monde des gadjé qui n’est pas le leur, nécessite des Rroms, tout un apprentissage, une adaptation constante, afin de gérer les rejets, de les retarder, d’exploiter l’espace et le temps en partie disponibles...

Cette longue expérience de l’impossible désaccord vite désagrégé et obligatoirement renouvelé, cette mésentente surmontée qui renaît jour après jour, forment des comportements, des habitudes, construisent des discours tout préparés qui permettent de durer dans des environnements tour à tour hostiles ou sans réactions (jamais longuement tolérants !)

La démocratie est impuissante à gérer ce type de conflit d’existence, elle qui, en principe, est faite pour gérer les conflits de pouvoir ! Les Rroms ignorent, ou presque, la représentation. Le « vieux » qui parle pour la famille ne parle pas pour chacun de ces membres. Il n’est pas mandaté. Il dit ce que lui a enseigné son expérience des gadjé. Son autorité s’arrête avec la parole qui contient ce que réclame l’intérêt du groupe. C’est un chef provisoire. Si un conflit surgit au sein de la famille, sa voix peut-être sera-t-elle mieux entendue si elle rappelle ce qui n’appartient qu’au groupe. S’agissant du porte-parolat sur lequel les gadjé pourraient faire fond, mieux vaut ne pas trop y compter : les mœurs politiques des Rroms n’empruntent pas les coutumes démocratiques en usage dans toute l’Europe.

La nation Rrom est littéralement inconcevable pour un démocrate d’Europe. Elle existe sans être définie juridiquement. Elle existe dans une pratique et une tradition « mobiles » c’est-à-dire adaptées à l’environnement des gadjé. Le gadjo change, le non-gadjo à son tour change pour rester Rrom.

Tout se passe comme si le Rrom était le verso de la pièce, de la médaille où se trouve gravée ou modelée l’identité humaine ! Que change le recto et changera le verso. Le Rrom semble là pour rappeler qu’il n’y a pas, qu’il n’y aura jamais une seule façon d’être un homme et que c’est une réserve d’espoir de pouvoir compter sur un autre savoir-vivre.

Avril 2012, Tirana.

1 - Kervégan Jean-François, auteur de l’article peuple dans le Dictionnaire de philosophie politique.

2 - Auzias Claire, Les poètes de Grand Chemin, Voyage avec les Roms des Balkans, Michalon, 1998, p. 352./.../ " Les Roms sont une ethnie. Contrairement au sens commun diffusé notamment par la guerre dans les Balkans, une ethnie n’est pas synonyme d’un petit groupe quelconque. Les Croates ne sont pas une ethnie, les Bosniaques non plus. Sont une ethnie les peuples, généralement autochtones, vivant dans les marges des États sur des territoires conquis par l’étatisation d’un pays, tels que ceux cités ci-dessus ? Aborigènes australiens et Aborigènes du monde entier, Lapons, Amérindiens, etc... et les peuples non autochtones comme les Roms, qui ne sont pas organisés constitutionnellement en État. L’ethnie est une catégorie du politique, elle n’a rien a voir avec les gènes, avec le biologique, avec les sous-groupes humains à taille variable. L’ethnie est un peuple qui ne fonctionne pas en État, rien d’autre. L’ethnie n’est pas un peuple inférieur ni plus petit. Elle n’est minoritaire que par la force, c’est-à-dire dominée. Elle n’est ni plus pure, ni plus sauvage, ni plus naturelle, ni plus éternelle, ni plus autarcique".

3 - Conseil de l’Europe, Charte régionale des langues régionales ou minoritaires, texte adopté à Strasbourg le 5 novembre 1992, et soumis, depuis, aux États Membres pour signature et ratification. Ce texte a valeur de Convention et est entré en vigueur le 1er mars 1998. La France, qui ne veut connaître qu’une seule langue officielle, selon sa Constitution, ne l’a pas encore approuvée. Voir : http://conventions.coe.int/Treaty/F...

4 - Sartre Jean-Paul, L’engrenage, scénario écrit en 1946, Paris, Gallimard, Folio 2804, 1996, p.144 : "Pauvres idiots ! Vous croyez à un changement de politique, vous n’aurez qu’un changement de personnel !"

5 - Marchand Anna, cite Vaclav Havel pour ouvrir la conclusion de son beau livre : La protection des droits des Tsiganes dans l’Europe d’aujourd’hui, édition de l’Harmattan, Paris, 2001, ISBN : 2- 7475-0385-2, p. 229.

6 - Havel Vacláv, Pour une politique post-moderne, édition de l’Aube, Paris, 1999, ISBN 2-87678-505-6, p. 30.

 
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Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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