dimanche, 11 décembre 2016|

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Sur leur peau, on a écrit « guerre ».

Le corps féminin comme agent de contre-pouvoir dans un pays en guerre.

« Le Scamandre renvoie le cri désolé de mille captives tirées au sort » Les Troyennes. Euripide

Hécube se soulevant lentement, pousse une plainte douloureuse. Il y avait, dans ce cri, l’acceptation brutale du destin : Troie a été vaincue. La guerre, cette guerre de plusieurs années, où ont péri tant d’hommes a pris fin et lorsqu’une guerre se termine, c’est qu’une force est parvenue à s’imposer. La conséquence de cela, Hécube la résume dès ses premiers mots : « Il n’est plus, ici, ni de Troie, ni de reine de Troie. » Celle qui était autre fois reine, pleure aujourd’hui comme une esclave. « Hélas, hélas ! Nul malheur ne m’est épargné. Patrie, enfants, j’ai tout perdu ». Malheureuse, elle ne sait que dire, que taire, sur quoi pleurer. Malgré cela, elle est encore assez lucide pour reconnaître que le destin des femmes de cette cité vaincue est désormais entre les mains capricieuses des Argiens. En tant que souveraine vaincue, elle exhorte les troyennes à pleurer. Elles ont perdu famille, fils, époux, terre et maison. Leur destinée ne dépendant en rien de leur volonté, c’est aussi elles même qu’elles perdent. Malheureuses, elles attendent un héraut grec qui leur annonce la suite de leur disgrâce : désormais promises aux vainqueurs, emmenées en tant qu’esclaves ou servantes, assassinées pour d’obscurs motifs, envoyées sur des terres lointaines ou expulsées sans possibilité de revenir. Cassandre, arrachée à son temple, abandonne ses attributs sacrés pour épouser son nouveau maître et seigneur. Hécube, vieille femme qui a vu mourir ses fils et qui doit maintenant enterrer le fils de son fils, devra désormais servir Ulysse en sa demeure. Polyxène a été immolée sur la tombe même d’Achille. Et tant d’autres Troyennes : expulsées pour ne jamais revenir. La tête rasée en signe de deuil, le corps abattu de désespoir. A quoi bon vivre ? Beaucoup de troyennes ont alors la sensation de vouloir partager le destin fatal de leurs proches : mourir pour se voir libérées de tout ce malheur. Andromaque, veuve d’Hector, voit désormais dans la mort un moindre mal. Pourquoi se relever ? Avec quel espoir ? Dépouillées de tout, il ne leur reste plus qu’à maudire le fait d’être encore en vie.

Voilà, dans un premier temps, le corps de femmes dans la guerre. Car il n’y a pas d’autre contexte que la guerre où le corps devient l’objet prioritaire du pouvoir. Il est la cible, il est au centre de toutes les confrontations, traversé par de multiples forces, il est au beau milieu d’un champs de tensions. Et dans la guerre même, il n’y a d’autre corps plus important que celui des femmes. Corps où l’on exerce la violence la plus violente, où sont visibles les traces du conflit. Le corps féminin est symbole en même temps que trophée. Il est à la fois un moyen et un but. Sur sa peau, les armées écrivent leur passage, leur message, leurs stratégies. Un corps-territoire.

Le cas de la Colombie, pays en guerre depuis plus de 40 ans, montre bien la violence exercée sur le corps des femmes. La Ruta Pacífica, mouvement féministe qui dénonce les sévices de la guerre sur les femmes, le dit clairement :

« Il n’y rien de plus atroce que la guerre et rien de plus durable. La Colombie est un bon exemple de la persistance d’un conflit armé qui dégénère, affectant indifféremment les civils. Cette guerre, en plus d’être longue et cruelle, est une guerre profondément masculine. Groupes armés de droite comme de gauche se disputent respectivement la conquête d’un pouvoir qu’ils exercent tous, en fin de comptes, de manière exclusive et patriarcale. Les femmes se sont mêlées de manière très secondaire au conflit et leur participation est marginale. Mais les femmes sont, avec les enfants, les principales victimes de cette guerre absurde. » [http://www.rutapacifica.org.co/]

S’il y a une espèce de communauté politique entre les femmes au milieu du conflit colombien, ce commun qui permet la communion est justement la souffrance d’être victime. D’abord, l’exhortation est « pleurons ensemble ! » C’est ainsi que Hécube le fait. Et le troyennes trouvent dans la lamentation le lieu commun où forger un sujet collectif. Après avoir été violentées, leur vie se débattent entre continuer à vivre ou chercher la mort. Ainsi, les flemmes de Troie attirent toute volonté qui souhaite disparaitre. Néanmoins Hécube, personnage qui rassemble en soi les effets atroces de la guerre, dans la plus profonde désolation dit à Andromaca qui désire le sort de celui qui est mort : « Comment peut-on, ma fille, comparer vie et mort ? L’une est néant, l’autre admet encore l’espérance »

Ce passage est témoigné aussi par les femmes en Colombie. Premièrement, plongées dans le deuil, la tristesse, la haine, la désolation, elles pleurent. En pleurant, elles se reconnaissent : « nous sommes victimes » Nombreuses et systématiquement victimes. A partir de cela, elles configurent un sujet collectif et devient protagonistes au milieu d’un conflit armé impitoyable. Ainsi elles commencent à résister, exiger, réclamer et à être agents de transformation. Une expérience que la plupart de fois (peut-être toutes les fois) part du corps violenté, exilé, assassiné, disparu, arrêté, pourchassé, recruté. Le corps-territoire des troyennes. Ce corps où on inscrit les stratégies de la guerre et où on voit ses effets, devient le corps d’où émergent nouvelles formes de résistance, de contre-conduite, de lutte, de desubjectivation. Corps-agencement. C’est cet usage politique du corps que nous voulons explorer.

Dans un premier moment, il s’agit d’un approche du corps que le pouvoir utilise dans son mode le plus violent, à savoir, la guerre. Puis, nous approfondissons dans l’usage politique de ce corps violenté qui active un contre-pouvoir. Ainsi, par exemple, rendre compte du deuil collectif, la participation creative et l’action politique à partir du théâtre. Dans ce sens, la Corporación Colombiana de Teatro et les nombreux groupes artistiques (relatif aux questions de genre) qui travaillent autour de celle-ci, nous permettront explorer ce contre-pouvoir configuré dans l’espace théâtral et qui permet la modification du sujet et l’altération de relations et gestes. Le théâtre et le corps, pas seulement comme la scène d’une tragédie mais comme un mécanisme de lutte intense, externe en même temps qu’interne, contre différentes formes de domination dans un pays en guerre. Dans la même perspective, nous pouvons nous approcher des expériences d’autres collectivités comme celle de l’Organisación Femenina Popular (OFP) pour en tirer les usages du corps féminin comme dispositif de résistance, confrontation et transformation. Ainsi, plutôt qu’une dénonciation de la violence contre les femmes, nous sommes intéressés des enjeux qu’à partir du corps-territoire conduisent à une altération de certaines relations de pouvoir inscrites sur le corps et le milieu social. Plutôt que la victimisation de femmes, nous voudrions montrer cette confrontation directe contre les conditions et acteurs de cette guerre permanente en Colombie de la part du corps des femmes.

Mario-Andrés MEJIA Doctorant Philosophie. Paris 8.

 
A propos de Ici et ailleurs
Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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