"Rap conscient" ou Un paradoxe de l’intégrationnisme Lutter en chansons (fin)

, par Cédric Cagnat


Le nano-triptyque intitulé « Lutter en chansons » (parties précédentes ici et ) s’achève avec ces quelques considérations sur le rap, que d’aucuns trouveront sans doute retardataires. Elles le sont en effet, et doublement : le texte a non seulement été écrit en 2012, à l’occasion d’une rencontre organisée par nos amis de Fertans, mais il s’appuyait sur l’état des lieux esquissé dans l’article du journaliste Jacques Denis paru dans le Monde diplomatique de septembre 2008 : « Rap domestiqué, rap révolté ».
2008, à l’échelle de la temporalité des industries culturelles et médiatiques par laquelle est cadencé notre quotidien, ce n’est pas tout à fait la préhistoire, mais presque. Aussi, la plupart des artistes ou collectifs dont il est question dans ce qui suit se sont vus contraints, en vertu d’une loi inflexible inhérente au marketing – le renouvellement de l’offre –, de quitter le devant de la scène depuis déjà un temps certain.
Si j’ai toutefois laissé le texte en l’état, à quelques détails près, ce n’est pas pour la raison faussement évidente qu’on aurait tendance à se représenter spontanément, à savoir qu’il suffirait de substituer virtuellement à telle appellation devenue caduque telle autre plus actuelle, sans qu’en soit affecté le fond du propos, comme si le
turnover frénétique du rap game n’était en définitive qu’une autre illustration d’un très ancien constat désabusé : nihil sub sole novum… Car ce qui frappe, à confronter la situation actuelle de l’industrie du rap à celle d’il y a juste dix ans, c’est bien plutôt qu’elle s’est considérablement simplifiée, infléchie en direction d’un modèle beaucoup plus unifié et toujours plus homogène, à tel point qu’il n’est pas sûr que la bipartition minimale – rap politiquement intégré vs rap subversif – sur laquelle étaient fondés le constat de Jacques Denis et les brèves remarques critiques ci-dessous ait encore, en tant que telle, une signification. En revanche, ce qui lui confère un sens renouvelé et spécifie une part de notre présent, c’est le contraste entre deux moments culturels que permet de souligner cette obsolescence même.
Plus aucun Abd Al Malik n’est invité sur les plateaux pour faire l’éloge des bontés providentielles de la République ; on ne peut que s’en féliciter. Mais on chercherait en vain, parallèlement, un équivalent actuel de Casey ou de La Rumeur. Cela permet certes de garantir les luttes postcoloniales contre les fatals processus de détournements commerciaux, mais au prix d’une éviction radicale hors du champ de la culture hip-hop de toute dimension authentiquement politique, en faveur d’un culte unanime du Chiffre et du « Règne de la quantité » (René Guénon), comme l’atteste, parmi bien d’autres illustrations possibles, le tweet reproduit ci-dessous.

Pour voir le verre à moitié plein : ce dénouement – provisoire ? – contribuera certainement à éroder un peu plus certaines de nos illusions quant aux puissances subversives de la « culture ». Peut-être n’y a-t-il pas lieu, après tout, de déplorer que les rappeurs se contentent de rapper cependant que les militants militent.

Dernier exemple en date de cette « dépolitisation » (capture tirée de : « Affaire Booba/Kaaris : Pourquoi Aucun Spécialiste Du Rap Français N’Est Allé Répondre Aux Questions Des Médias Mainstream »)

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« Rap domestiqué, rap révolté » : comme son titre l’indique, l’article de Jacques Denis opère une distinction entre un rap plutôt consensuel, aux paroles édulcorées, bénéficiant pour ces raisons de l’assentiment des médias et des responsables politiques ; et un rap plus offensif, refusant les concessions qui lui ouvriraient les portes de la couverture médiatique et dont la radicalité l’expose parfois aux poursuites judiciaires. Le caractère commun à ces deux catégories demeure toutefois l’engagement politique, intimement lié dès l’origine à ce style musical, du moins dans sa version française – contrairement au rap américain dont il procède.
Chacune de ces tendances est représentée dans l’article par sa figure emblématique : Abd Al Malik pour le « rap domestiqué » et le groupe La Rumeur pour le « rap révolté ».
Abd Al Malik est l’exemple type du rappeur présentable, ne serait-ce déjà qu’en raison de son parcours biographique, modèle de rédemption méritocratique et d’intégration républicaine dont les médias sont si friands : ayant bien entendu grandi dans une « banlieue difficile », Abd Al Malik a comme il se doit recours au deal pour survivre, avant d’être forcément attiré par l’islamisme radical. Puis il réintègre heureusement le droit chemin grâce au pouvoir salvateur de l’éducation et de la culture : un cursus universitaire presque impeccable et une rencontre tardive avec le rap qui va faire de lui le chantre du « vivre ensemble » et lui amènera la consécration en 2008 où il se voit décerner de la part de la ministre de la culture le grade de chevalier des arts et des lettres, ainsi que la reconnaissance de la « profession » qui le récompense de plusieurs « victoires de la musique », dont celle de l’artiste interprète masculin de l’année. Ses chansons, dont la thématique tourne autour de la citoyenneté, se veulent explicitement rassurantes en prônant l’apaisement des tensions communautaires et une unité républicaine guidée par l’amour proclamé de la France. On trouve dans l’article de Jacques Denis quelques citations illustrant cette posture : « Sur certains sujets, comme les banlieues, ce n’est pas une question de partis. Il faut au contraire une union républicaine, un plan Marshall pour les quartiers. » On comprend que la sphère politicienne apprécie un tel discours, où sont repris mot pour mot ses propres « éléments de langage » (« Plan Marshall des quartiers » était une expression employée par Fadela Amara, la ministre de la ville de l’époque). Le rappeur ne cesse d’insister sur cette quête du consensus : « Un jour ma mère m’a dit : “Aime la France et la France t’aimera en retour.” Je n’ai jamais oublié ça. Vive la France ! » Pour Abd Al Malik, le rap « est capable d’amener de l’intelligence, de la pertinence, une esthétique, sans séparer les êtres [je souligne] », de dépasser les « rancœurs accumulées au fil de siècles d’exploitation », précise Jacques Denis, qui perçoit un écho de ces assertions dans les propos de Nicolas Sarkozy « tenus au soir du 6 mai 2007 : “Je veux en finir avec la repentance, qui est une forme de haine de soi, et la concurrence des mémoires, qui nourrit la haine des autres” ».
On touche là au thème principal, voire exclusif pour certains groupes, qu’exploite le « rap révolté » actuel, et sur les positions duquel est établie la distinction avec le « rap domestiqué ». Lorsque, en effet, la culture hip-hop est importée en France, dans les années quatre-vingt, on trouve chez les deux groupes précurseurs, NTM et IAM, des critiques d’ordre général concernant la situation sociale ou économique : « Mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? », clame NTM contre la « répression » et « l’Etat policier » (chanson qu’ils réinterpréteront quelques années plus tard à l’occasion de leur reformation, au festival de Cannes, devant un parterre de multimillionnaires réjouis et assez peu effrayés) ; ou, en 1997, avec le titre « Nés sous la même étoile »,

Pourquoi fortune et infortune
Pourquoi suis-je né les poches vides
Pourquoi les siennes sont-elles pleines de thunes ?

IAM dénonce les inégalités économiques en décrivant le contraste de deux destins déterminés par leur provenance sociale, sans que soit évoquée la dimension ethnique de ces inégalités.
Le rap de ces dix dernières années, au contraire, ne laisse pas de situer ses critiques sur le terrain communautariste. Les thèmes sont le plus souvent abordés dans la perspective de l’antiracisme et de l’anticolonialisme. Ils s’inscrivent dans les mouvements de lutte contre les discriminations à l’égard des « minorités visibles » en s’adossant à l’entretien volontariste de la mémoire relative au passé esclavagiste de l’Europe. Le discours actuel de la culture hip-hop se place, explicitement ou non, dans la continuité d’entreprises associatives telles que les « Indigènes de la république », mouvement fondé en 2005, à la suite du projet de loi de février de la même année, visant à la reconnaissance du caractère positif de la colonisation française.
Au sein de cette nouvelle configuration émerge évidemment le meilleur comme le pire. La Rumeur vise juste, peut-être, lorsque l’un de ses interprètes, Hamé, mobilise contre lui le ministère de l’Intérieur qui porte plainte, en 2002, pour « diffamation publique envers la Police nationale ». La procédure, qui s’étend sur huit années d’appels et de pourvois en cassation, se soldera par une relaxe.
Le rappeur n’est pas poursuivi pour une chanson mais pour le passage d’un article faisant sans doute allusion au massacre du 17 octobre 1961 : « Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. » Dans son entier, l’article est un réquisitoire contre l’idéologie sécuritaire et ses applications, dont l’occupant de la place Beauvau, Nicolas Sarkozy, s’était à l’époque fait le prophète.
Cet article brillamment écrit se range bien aux côtés du combat de type communautaire évoqué précédemment. Voyant dans l’intégration un « dressage républicain », il use d’expressions comme « les guenilles postcoloniales de nos quartiers » ; « les familles immigrées victimes de la ségrégation et du chômage massif » ; « la vallée de larmes et de combats que fut l’histoire de nos pères et grands pères ». Mais il adopte également un point de vue moins particulariste en mentionnant les « causes économiques profondes » de la délinquance, « les vrais pourvoyeurs d’insécurité » que sont à ses yeux les sicaires de « l’économie de marché débridée » et va jusqu’à regretter la disparition des « réseaux de solidarité ouvrière » – expression que, il faut bien le dire, l’on ne s’attend pas à trouver, et qui de fait n’est pas fréquente, à ma connaissance, sous la plume d’un rappeur.
Dans le paysage du rap français, La Rumeur reste quoiqu’il en soit un cas particulier eu égard à ses mésaventures judiciaires : deux antécédents, seulement, en 1995 : « Outrage à personnes dépositaires de l’autorité publique » contre Joey Starr, pour des propos tenus lors d’un concert (deux mois avec sursis et 7500 euros en appel), et une condamnation pour « provocation au meurtre » à l’encontre du groupe Ministère A.M.E.R., en raison d’une chanson intitulée « Sacrifice de poulet », qui débouche sur une interdiction de se produire en public et entraîne la séparation du groupe. On pourrait s’attendre à ce qu’un style musical que l’article du Monde diplomatique présente comme « inadmissible », se voulant « la voix de ceux qui n’en ont pas » et brisant le « consensus cathodique » sans se soucier de « plaire au plus grand nombre » ait à rendre plus souvent des comptes aux autorités qu’il conspue. Le rap se trouve évidemment pris dans le tissu de contradictions avec lequel doit compter toute entreprise contestataire au sein de la « démocratie de défiance » célébrée par Rosanvallon, à savoir une démocratie qui ne sait garantir sa vertu et son bon fonctionnement qu’en excipant de la liberté d’expression qu’elle accorde aux mécontents de tous bords. Circonstance aggravante, le rappeur, s’il veut survivre, doit bien vendre quelques disques, et dans cette perspective accorder ses réquisitoires aux exigences du marché. Or il existe apparemment une forte demande pour les récriminations à l’encontre de l’exclusion discriminatoire, de ses sources coloniales et du racisme structurel propre aux sociétés occidentales. L’un des artistes auxquels Jacques Denis a donné la parole dans son article, le rappeur martiniquais D’ de Kabal, s’est ainsi fait le porte-voix des victimes ancestrales de la traite négrière, à travers son spectacle Ecorce de peines, « long poème autour de la question de l’esclavage et de ses résonances dans les cultures urbaines ».

Chaque fois que j’ouvre la bouche, j’entends la voix de nos pères…
Chaque fois que je crie, j’entends le cri de nos mères…

Par la grâce de l’industrie musicale, ces voix et ces cris sont désormais déposés à la SACEM. Tel est l’un des mérites de la grande machine culturelle : savoir monnayer les horreurs de l’Histoire en menus dividendes, pécuniaires pour les uns, symboliques pour les autres.
Les autres, ce sont ces intermittents installés (je parle de ceux qui n’ont pas de mal à « cachetonner ») dans un présent confortable et subventionné, qui se fantasment en héritiers putatifs des damnés de la terre.
La reconnaissance de la réalité de ce que ces artistes dénoncent ne doit pas nous empêcher de relever les inconséquences émanant de ce « divertissement militant ». Le combat mené par des associations comme « Hip-hop citoyen », fondée par la rappeuse Princess Aniès, en vue d’une « politique d’intégration sociale non indexée à la couleur de peau », est sans doute louable. La parole subversive des rappeurs contestataires, en insistant sur les défauts du processus d’intégration que prétend leur offrir la République, revient à exiger pour eux une citoyenneté identique à celle des « souchiens ». Dans cette perspective, la cohérence voudrait qu’ils assumassent, comme tout bon citoyen français dûment estampillé, les responsabilités de l’esclavagisme. Or, s’il incombe au descendant du bourreau de prendre en charge les crimes de ses aïeux, il n’en retire, ce faisant, nulle gratification, tandis qu’en réclamant réparation, au titre de descendant d’esclave, on transfère utilement sur sa personne les souffrances et, partant, le bénéfice moral de celui qui a péri sous les coups de fouet. S’il s’agit d’endosser l’identité française, nulle raison d’échapper à la culpabilité collective, ni au travail de la mémoire repentante vis-à-vis de l’exploitation coloniale. Si, au contraire, les « minorités visibles » entendent s’affirmer comme irréductiblement indigènes, la visée intégrationniste n’a pas lieu d’être. A moins qu’on ne veuille jouir à la fois du beurre républicain et de l’argent du beurre de la culpabilité postcoloniale…Hypothèse cavalière.