Pop Rock ou La révolte en quantité industrielle Lutter en chansons (suite)

, par Cédric Cagnat


La musique savante manque à notre désir.
Arthur Rimbaud

Le rock : admettons, par commodité, que nous avons tous à peu près la même idée de ce que ce terme recouvre. Il me semble que cette idée, si on l’explicitait, ne contiendrait que peu d’éléments proprement musicaux, mais renverrait plutôt à un ensemble d’attitudes, ou mieux : de postures. La dimension politique de ce style n’apparaîtrait pas, bien entendu, sous la forme de théories articulées ; elle se manifesterait précisément au travers de la posture du rebelle. L’idéaltype du rocker, davantage qu’à des opinions politiques circonscrites, qu’à des « principes moraux, religieux, culturels » positivement formulés, fait référence au « développement de modes de vie alternatifs », selon l’expression de Traïni [1]. Une telle expression, qui demeure assez vague, néglige forcément la variété des situations et des personnalités. Il s’agira simplement d’interroger les significations qu’elle peut revêtir lorsqu’on l’applique aux musiciens et aux consommateurs de rock, et d’examiner surtout dans quelle mesure ces modes de vie, ces postures, participent du phénomène politique.
Le rock se situe incontestablement dans la lignée des mouvements qu’on a pu qualifier de « postmatérialistes » : ses revendications – quand il lui arrive de revendiquer quelque chose – sont on ne peut plus éloignées des luttes de subsistance et des combats relatifs à la sphère du travail [2]. Contrairement à la musique folk, sa contemporaine, aux protest songs de Joan Baez ou de Bob Dylan première époque, le rock n’a que très exceptionnellement manifesté de solidarité à l’égard du monde ouvrier. Son éventuelle portée contestataire doit être cherchée ailleurs.
C’est précisément cette période d’ébullition culturelle que furent les années soixante, et dont procèdent les « nouveaux mouvements sociaux », que le rock a pu marquer d’une empreinte significative. En amont, l’émergence du rock a accompagné – sinon provoqué – l’apparition d’une césure sociologique aujourd’hui encore de mise : « Les adolescents d’un côté, les adultes de l’autre. » [3] Le milieu des années cinquante voit se constituer une nouvelle identité collective, « les jeunes », avec les thèmes qui leur seront désormais associés : le mal de vivre, la rébellion, la soif de liberté, dont l’industrie cinématographique fixe les codes et fournit les icônes, Marlon Brando et James Dean, respectivement dans The Wild One en 1953 (L’équipée sauvage) et Rebel without a cause en 1954 (La fureur de vivre). Puis elle y adjoint une illustration musicale avec laquelle ces thèmes resteront pour longtemps indéfectiblement liés : en 1955 sort le film Blackboard Jungle (Graine de violence) ; au générique de fin : Bill Haley and the Comets interprétant Rock around the clock, officiellement déclaré depuis premier morceau rock de l’Histoire. Par la suite, idoles et tubes se succèdent : Chuck Berry, Gene Vincent, Eddie Cochran et, bien entendu, le King Elvis.
Les interprètes sont beaux, « jeunes et insouciants », emploient une langue spécifiquement destinée à la jeunesse et mettent en voix dans leurs chansons les conflits qui opposent les adolescents au monde des adultes, l’incompréhension dont cette jeunesse est victime et ses aspirations contrecarrées par un conformisme rigide : « Dis, maman, est-ce que je peux sortir ce soir ? », chante Gene Vincent en 1958. Les blousons de cuir noirs et les coiffures « banane » qui font scandale ou effraient sont les traductions vestimentaires d’un rejet explicite de la « bonne société ». Il s’agit bien là d’une rupture, du point de vue des mœurs, à l’égard de l’Amérique puritaine d’après-guerre. Cette dernière ne manque pas non plus de manifester son désaccord vis-à-vis d’une telle « musique de sauvage », expression pointant son ascendance noire (le blues et le jazz), mais condamnant également l’obscénité des danses, la brutalité et le vacarme qui se donnaient libre cours et heurtaient de plein fouet « la tradition morale, sociale et religieuse des années 1950 et 1960 » [4]. Il faut bien sûr ajouter à ces prémices, les deux éléments qui n’ont cessé d’accompagner le rocker dans ses tribulations ultérieures et d’entretenir le scandale et l’excitation médiatique jusqu’à la fin des années quatre-vingt : une sexualité débridée et l’usage courant des substances stupéfiantes. On aura ainsi un tableau à peu près exhaustif des caractéristiques subversives de ce mouvement culturel et de sa production musicale.
A l’aune d’une telle description à gros traits de ce que d’aucuns nomment la « rock attitude » et des particularités de la « rébellion » à laquelle s’adonnent ses représentants, est-il pertinent de voir dans le rock une modalité de la politique contestataire ?
Comme le souligne l’ouvrage de Julien Demets, si le rock a pu contenir, une ou deux décennies durant, une dimension oppositionnelle, ce fut de façon involontaire : il a émergé comme contre-culture de fait, reléguant dans un passéisme ringard le monde adulte selon un processus tout mécanique. En offrant sur le marché un nouveau type de produits, l’industrie du disque crée de toute pièce une classe inédite de consommateurs et inscrit dans le paysage social un hiatus strictement générationnel qui ne s’origine nullement dans un quelconque antagonisme d’ordre politique : « Les Who, les Stones et beaucoup d’autres furent considérés comme contre-culturels bien avant d’avoir écrit la moindre chanson engagée. » [5] Une fois la notion de culture jeune assimilée par l’ensemble du corps social, l’aspect subversif du rock disparaît d’ailleurs de lui-même, ses représentants n’ayant plus à revendiquer leur existence en tant que telle comme un défi. Non seulement n’y a-t-il plus, à partir de la fin des années quatre-vingt, de catégorie d’âge susceptible de représenter une autorité à laquelle s’opposer, mais le rock devient une musique transgénérationnelle, tout le monde en écoute, et ce pour deux raisons : les adultes de 1990 ont vécu la naissance de cette contre-culture qui n’en est plus une et nombreux sont ceux qui lui restent fidèles ; le néolibéralisme des années quatre-vingt a sans doute également favorisé la production et la distribution massive des produits culturels et des dispositifs techniques permettant leur consommation qui ont dès lors envahi toutes les strates de la société. « Peut-on reprocher au rock de s’être assagi, lui qui n’a simplement plus d’ennemi ? » [6], s’interroge Demets.
Du point de vue de l’engagement politique proprement dit, les rockers ont souvent fait montre d’une indéniable frilosité. Le mouvement anti-belliciste lors de la guerre du Viêtnam ne peut même pas faire figure d’exception. Cause éphémère et combat velléitaire, c’est le moins que l’on puisse dire. Rien avant 68, trois ans après le début des hostilités (si, tout de même, en 1967, les Box Tops, dans leur morceau The letter, donnent la parole à un soldat au front qui souhaite rentrer chez lui…parce que sa petite amie lui manque). Dans le sillage de Woodstock, chaque groupe va éditer son couplet pacifiste, mais tous se désintéressent totalement de la situation bien avant le retrait des troupes en 1972.
Anecdote amusante et consternante à la fois : au début de l’année 68, le chanteur Bob Seger sort un morceau où est relevée l’inconséquence qui consiste à envoyer au front des soldats de 18 ans et demi alors que l’âge légal du vote est fixé à 21 ans :

C’est vrai je suis un jeune homme
Mais je suis assez vieux pour tuer
 [7]

Le même enregistrait deux ans auparavant une chanson intitulée Ballad of the yellow Beret dans laquelle les objecteurs de conscience sont qualifiés de gays.
Après les années soixante-dix, les rockers continuent de briller par leur absence d’opinion. Rien pendant le mandat de Reagan, ou quelques exceptions (The Ramones, par exemple) faisant contrepoids avec l’engagement d’autres groupes aux côtés du camp républicain (The Beach boys, entre autres). Déclenchement de la guerre du Golfe en 1990 ? Silence quasi-total .
En définitive, la révolte rock, dans le domaine politique, s’est toujours caractérisée par une tiédeur que représentent parfaitement les mots scandés par John Lennon dans le morceau des Beatles intitulé – sans doute par antiphrase – Revolution :

You say you want a revolution well you know
We all want to change the world
[…]
But when you talk about destruction
Don’t you know that you can count me out

La dimension revendicative du rock ne s’est en fait jamais départie de la simple visée de reconnaissance générationnelle qui a accompagné sa naissance. Peu importent les causes défendues, l’essentiel étant de se démarquer du conformisme des adultes au travers de produits dans lesquels la jeunesse peut tout narcissiquement se contempler. Les chansons rock s’adressent aux jeunes pour leur parler des jeunes ou en exemplifiant la jeunesse, dans une sorte de célébration grégaire et tautologique. Si révolte il y a eu, elle a été exclusivement dirigée contre papa et maman, et encouragée par l’industrie culturelle qui a pu ainsi écouler au fil des générations les gadgets identitaires dont elles avaient besoin, dans des proportions absolument sans précédent.
C’est dans cette mesure que le rock peut être rapproché des tendances communautaristes qui caractérisent la contestation postmatérialiste :

Les nombreux clans de rockers (teddy boys, punks, gothiques, etc.) naissent d’une volonté semblable d’échapper au conformisme ambiant en créant un tissu social parallèle, défini selon ses propres insignes esthétiques et vestimentaires. Fondamentalement, le rock ne préconise donc aucun changement au sein de la société. Si celle-ci lui déplaît, plutôt que de lutter, il s’enfuit et crée la sienne. Ce plein-pouvoir de l’imagination l’éloigne d’autant plus de la politique, sujet terre-à-terre et adulte par excellence. [8]

Plus généralement, tout porte à voir dans le rock une traduction musicale et comportementale du type de culture que les années cinquante et soixante ont fait émerger, une culture étroitement corrélée à la configuration économique qui s’est alors consolidée, disons le néo-libéralisme et son prolongement civilisationnel, l’individualisme hédoniste.
Les vertus politiquement subversives du rock n’ont en réalité nulle part été si opérantes que dans les nations placées sous le joug du bloc soviétique, comme le raconte Andras Simonyi, ancien ambassadeur de Hongrie à Washington [9]. Le message de liberté un peu sommaire véhiculé par des rythmes binaires sur des accords de guitares électriques distortionnées peut provoquer des séismes dans un contexte despotique. La révolution bolchévique n’a pu survivre à cette musique répétitive, formellement conservatrice et donc éminemment réactionnaire !

Notes

[1Ch. TRAÏNI, La musique en colère, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, p. 8.

[2Cette césure entre luttes matérialistes et postmatérialistes est, dans le texte auquel celui-ci fait suite, brièvement décrite comme : « …une césure repérée par la sociologie des mobilisations qui établit une distinction assez nette entre deux types successifs de revendications. D’une part, un courant enraciné dans les problématiques de la subsistance, de la répartition des biens, des conditions de travail, historiquement inséparable du mouvement ouvrier ; d’autre part, ce que sociologues et historiens nomment les « nouveaux mouvements sociaux », emblèmes d’un activisme à la fois postmatérialiste et davantage particulariste, axés sur l’expression de valeurs ayant trait aux thématiques de la dignité, du respect, de la reconnaissance identitaire, et sur des droits qu’on peut qualifier de « culturels », relatifs principalement aux mœurs, à l’idéologie ou la domination symbolique. »

[3J. DEMETS, Rock & Politique, L’impossible cohabitation, Les cahiers du rock, p. 33.

[4Ibid., p. 36.

[5Ibid., p. 79.

[6Ibid.

[7Ibid., p. 78.

[8Ibid., pp. 38-39.

[9Ibid., p. 41.