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« C’est la faute au constructivisme ! » - Sur deux textes facultatifs [1/2]

mercredi 13 août 2025, par Cédric Cagnat

Sorties on ne sait d’où, deux autrices dont j’ignorais jusqu’alors l’existence se sont récemment concertées pour prendre d’assaut les colonnes d’Ici et Ailleurs en y faisant publier, à peu d’intervalle, leurs opinions respectives sur l’épistémologie constructiviste [1]. Il paraît que Violaine Monflanquin et Garance Panurge ont identifié la racine de tous les maux qui martyrisent notre époque. Et manifestement, elles ont jugé de première urgence que soit offerte à l’appréciation populaire leur découverte salvatrice : le constructivisme, sous ses diverses formes et appellations, caractérise la philosophie sous-jacente, plus ou moins consciente selon le cas, de tous les agents contemporains de la domination, du désastre et de la destruction généralisés, puis par contamination, de la plupart des sujets ou des groupes qui prétendent s’y opposer mais qui, du fait de cette contamination, s’en font à leur insu les complices. Bien que la condamnation embrasse, comme on le voit, un ensemble démesurément vaste d’individus et d’organisations – à tel point qu’au fil de la lecture on en vient à soupçonner que leur exceptionnelle sagacité autorise les autrices seules à pouvoir s’y soustraire – je dois avouer que je me suis senti, de façon très immodeste, personnellement visé. C’est qu’il m’est arrivé de publier jadis un livre consacré tout entier à la défense de ce péché épistémologique irrémissible qu’est le constructivisme. Et depuis, n’ayant jamais cru opportun de devoir abjurer ses maximes, au motif qu’elles m’ont semblé le plus souvent fournir les outils analytiques les plus adéquats aux objectifs théoriques ou pratiques dont je poursuivais la réalisation, je les ai régulièrement mobilisées, explicitement ou non, dans mes rares productions textuelles, comme dans la conduite de mes rapports quotidiens avec les vivants et les choses.
Les égarements philosophiques ne sont en eux-mêmes jamais condamnables. Les maîtresses d’erreur et de fausseté qui ont commis ces deux textes avaient le droit de se tromper. Leur maladresse théorique aurait pu n’induire qu’une indifférence indulgente, voire occasionner l’amorce d’une discussion conforme aux règles de la bienséance intellectuelle en vue de redresser ce qui avait été grossièrement tordu. Malheureusement, ce ne sont pas les contradictions et approximations dont ces textes pullulent, mais leurs outrances accusatrices, leur intention distinctement diffamatoire, mal dissimulée sous le prétexte de considérations épistémologico-politiques, leur registre dédaigneux, hautain, confinant plus d’une fois à la pure invective ; ce sont ces embardées oratoires qui me décident à reprendre quelques-uns des verdicts assenés dans les deux libelles afin d’en établir – et sur le même ton – la vacuité, l’incohérence et la nature fallacieuse.

I.

Le texte de Violaine Monflanquin (VM), « L’épineuse et inépuisable question du réel », est celui des deux qui se montre le moins vindicatif. La charge se veut sévère, la critique intransigeante, mais les tentatives d’argumentation ne parvenant jamais à s’extraire de leur état gazeux, l’ensemble s’évapore très vite dans les limbes pour ne laisser subsister au fond du creuset que le résidu très insuffisant que constitue la substance principale de cette hasardeuse opération alchimique : « Le réel existe, et il faut le défendre ». Contrairement à la méthode qu’emploiera sa complice, VM ne cherche pas à pallier l’indigence de son propos au moyen de condamnations péremptoires et d’indignations culpabilisatrices. Elle daigne encore faire usage, pour amalgamer l’immense cohorte des méchants, de certaines précautions langagières. Tout laisse à supposer que ce texte initial occupait la fonction de premier jet, du coup de sonde destiné à tester la susceptibilité du lecteur et la patience dont il ferait montre, confronté à une provocation aussi intempestive qu’infondée. L’absence totale des réactions escomptées, l’écho absolument muet qui fit suite à ce premier coup de semonce aura enjoint leurs initiatrices à lâcher les chiens pour de bon. Car il ne faut pas s’y tromper : la proximité des styles, des thèmes et des affirmations, immédiatement perceptible dès la première confrontation, même superficielle, de leurs publications respectives, ne laisse planer aucun doute, ni sur la commune origine de cette entreprise polémique, ni sur les finalités identiques visées par les autrices, ni sur l’assistance mutuelle qu’elles se sont prêtée pour y parvenir.

La question du réel, chez VM, n’a rien ni d’épineux ni d’inépuisable, pour cette raison limpide que le réel, VM en est l’une des deux propriétaires. Elle y a donc un accès direct et illimité. En propriétaire consciencieuse, elle s’évertue à entretenir son bien, veille soigneusement à son bon état ; et sur ce chapitre, elle a tout lieu de s’inquiéter. Car « le réel est menacé, attaqué aujourd’hui comme il ne l’a jamais été ». Je dois dire qu’ici, à m’en tenir rigoureusement à cet énoncé, je suis, sans réserve, d’accord avec VM. Toutefois, la chose se complique un peu dès lors que j’examine un à un les constituants de la proposition, qui sont, tels que je les envisage, au nombre de trois :

1. Le réel
2. est menacé et attaqué
3. aujourd’hui comme il ne l’a jamais été

1. « Le réel »

Tout le nœud du problème principal réside dans cette notion. Les autres questions et enjeux mentionnés dans ce texte s’y rattachent ou en découlent. Il conviendrait par conséquent d’évaluer avec le plus grand soin la – ou les – significations et qualités que recouvre ce terme. Or, VM admet d’emblée le caractère flou, indéterminé, d’une telle notion, qui n’est en rien « claire et distincte ». « Réel » est « le vocable porte-manteau par excellence », par quoi il faut entendre que tout et n’importe quoi s’avère passible d’y être subsumé – ce qui est à mon sens tout à fait vrai – ; C’est un « signifiant creux comme un tambour », « le signifiant vide par excellence, le concept multicarte, béant et inconsistant à force de trop signifier et embrasser » – là encore, je ne saurais qu’applaudir ! En outre, VM reconnaît sans difficulté qu’à l’imprécision attachée à son emploi ordinaire se greffe l’extrême variété des acceptions du concept de « réel » – comme c’est le cas pour celui de « réalité » – lorsqu’il s’inscrit dans le lexique soit d’un système philosophique, soit d’un paradigme « scientifique », qu’il s’agisse de l’une des dites « science sociales » ou des différentes sciences de la nature, voire formelles, comme la mathématique : « Ce ne sont pas seulement les doctrines philosophiques qui, au fil du temps, placent cette notion sous des conditions infiniment variables, ce sont aussi les disciplines et les sciences qui le jalonnent et le définissent dans l’horizon propre à leur recherche – le réel des historiens est singulièrement distinct de celui des sociologues et plus encore de celui des psychanalystes d’inspiration lacanienne, ceci pour ne rien dire des physiciens. » Tout cela est très encourageant et dénote chez VM une indubitable lucidité. Après de telles prémisses, on se doute qu’elle s’apprête à effectuer un minutieux travail de débroussaillage, une dissection scrupuleuse et exhaustive de ce terme dont elle désire si ardemment réhabiliter l’usage et protéger le référent des assauts auxquels il est exposé de toute part. Eh bien, non. Qu’importe à VM que le mot et la chose dont elle entend nous entretenir sur dix pages soit une « idéalité vide » ! Laissons donc ces menues difficultés derrière nous, tranche-t-elle in petto, et contentons-nous d’asséner « l’intuition forte, inébranlable dont nous partons ». L’intuition de VM, qu’elle qualifie également de « certitude immédiate », réitère donc l’affirmation qui ouvrait l’article – le réel est attaqué – en précisant les occurrences, ou les effets, produits par ce phénomène : nous avons de plus en plus de mal à opérer une distinction qui devrait pourtant aller de soi, la distinction entre le réel – ce qui est réel, ou « la réalité d’un objet, d’un fait, d’une action » – et ce qui, à l’opposé, doit être considéré comme « une construction imaginaire, une fiction, un mensonge, une falsification ». Cette difficulté ne vient pas de nulle part, elle est le fait de « puissantes forces [qui] s’activent à rendre le réel indistinct de l’imaginaire, de la fiction, du mensonge », et disposent « de moyens jusqu’ici inédits à produire des simulacres en tous genres ». Ainsi sommes-nous toujours davantage empêchés de « faire le partage entre ce qui peut être défini comme le réel et ce qui n’en est qu’une ombre, une simulation, un double illusoire, une réalité-bis, une fiction visant à se faire passer pour le réel ».
Deux points décisifs sont à préciser avant l’examen attentif de ce qui vient d’être posé : d’une part, VM tient à établir une nette séparation, qui orientera une grande partie de son propos général, entre les structures cognitives dont disposent les sujets humains pour appréhender le réel – ce qu’elle nomme « les conditions de la perception et de la connaissance », auxquelles se limitent les problématiques de l’épistémologie postkantienne, appellation alternative du constructivisme tout au long de l’article – et « le réel comme tel », en deçà et indépendamment de toute saisie épistémique par lesdites structures cognitives. D’autre part, la découverte capitale qu’elle soumet à l’admiration du public, et son originalité radicale, résident selon VM dans la nuance suivante : ce ne sont pas seulement les conditions subjectives de la représentation du réel, mais bien « le réel comme tel qui est attaqué ». Arrêtons-nous là provisoirement pour tenter un premier bilan.

En quel sens peut-on affirmer, comme le fait VM – à raison, mais sans aucune justification argumentative – que le « réel » est une notion indéterminée ? Il importe de remarquer tout d’abord qu’en dépit de cette affirmation, nous ne sommes nullement entravés dans l’utilisation de ce terme, à l’occasion de nos échanges courants comme, d’ailleurs, tout au long du texte que je suis en train de discuter. C’est précisément parce que « réel » ne demeure vide de sens que lorsqu’il est employé de manière « absolue » – c’est-à-dire détaché de tout contexte d’énonciation. En d’autres termes, cette notion contient, en nombre peut-être infini [2], des significations potentielles qui ne s’actualisent qu’au cours de chaque situation langagière ponctuelle, l’une des significations de « réel » émergeant en fonction de la mise en relation des éléments constitutifs d’un acte de discours singulier : les interlocuteurs, leur statut social, leurs options philosophiques – conscientes ou non –, les intentions qu’ils poursuivent, le cadre culturel et idéologique au sein duquel ils s’inscrivent, le type de référent visé, etc. Poser la question : « Le réel existe-t-il ? » n’a de sens que dans certains contextes circonscrits, celui d’un entretien entre un psychiatre et son patient psychotique, celui d’un dialogue de personnages dans un film de science-fiction – Matrix, par exemple – ou celui d’une conversation menée par deux philosophes un peu désœuvrés. Je dois immédiatement porter à l’attention de VM qu’aucun constructiviste n’a jamais prétendu que « le réel n’existe pas ». Il serait en effet totalement absurde de prétendre que des réalités de toutes sortes sont construites tout en leur déniant une authentique existence. J’ajoute qu’aucun constructiviste, ni personne d’autre, n’a jamais défendu une prétendue doctrine solipsiste. Bien au contraire, la construction d’une réalité n’est jamais le fait d’un seul individu, sauf, encore une fois, dans le cas malheureux d’une grave pathologie mentale. Les réalités, ou les mondes, sont des constructions collectives, et ne doivent leur solidité et leur permanence qu’à cette condition. Aussi, une philosophie constructiviste conséquente ne souscrit à aucun subjectivisme, et ne peut être qualifiée de « relativiste » qu’en un sens social ou culturel. Oui, « le réel existe », qu’on se rassure, à condition de se souvenir que « réel », soit comme substantif, soit comme adjectif, soit dans sa variante adverbiale, peut revêtir mille et une significations, désigner mille et un référents et se prêter à mille et une façon d’ « exister ». Ces potentialités sémantiques sont parfois d’ordre ontologique : « Don Quichotte est-il un personnage réel ? », « Y a-t-il réellement ici tel x, ou suis-je victime d’une hallucination ? » ; parfois d’ordre normatif : « C’est un diamant réel », « Ce n’est pas la couleur réelle de ses cheveux ». L’expression : « C’est un x réel » renvoie donc implicitement aux diverses manières dont ce x pourrait n’être pas réel : « C’est un x postiche », « C’est une contrefaçon de x », « C’est une représentation de x ». Ces significations implicites se comprennent immédiatement selon le contexte, même si une mécompréhension ou une erreur de cadrage reste toujours possible. Il est évident que Don Quichotte, dans l’interprétation la plus habituelle de la question, n’est pas un personnage réel au sens où, le roman de Cervantès étant pure invention, création imaginaire, l’hidalgo un peu dérangé dont il narre les aventures ne réfère à aucun individu ayant réellement existé, au sens historique du terme. Pourtant, une autre interprétation, certes moins courante, pourrait avoir cours dans le cadre d’une leçon sur la littérature espagnole du XVIe siècle destinée à des élèves débutants : Don Quichotte existe réellement en tant que personnage dans le corpus des œuvres de cette période, il n’est pas une invention facétieuse du professeur, il a d’ailleurs donné lieu à d’innombrables recherches et d’écrits de la part d’une multitude d’étudiants et de spécialistes, et aux représentations picturales de Daumier ou Picasso, parmi d’autres. De ce point de vue, Don Quichotte est bien réel, il existe, en un sens particulier, bien entendu, des termes « réel » et « existe ». De même, si je suis victime d’une hallucination, l’objet que j’ai cru voir n’existe pas, mais l’objet illusoire « inventé » par mon hallucination existe bien, non pas au sens de l’existence d’une chose concrète, mais en tant que réalité d’ordre psychique, laquelle appartiendra à l’ensemble des objets d’étude formant le réel des psychologues de la perception, par exemple. Un diamant peut s’avérer être une contrefaçon, et donc n’être pas réel si l’objectif des interlocuteurs est de déterminer l’authenticité de l’objet qu’ils examinent, mais un faux diamant est tout aussi réel qu’un vrai, considéré sous l’angle de la matérialité et de la réalité sensible, comme l’est une barbe postiche ou la teinture artificielle d’une chevelure.
Imaginons que VM se promène sur un petit chemin de campagne caillouteux en compagnie de sa fille de cinq ans. Soudain, l’enfant lui demande, sur un ton qui ne fait aucun doute sur l’importance qu’elle accorde à cet instant de vérité : « Dis Maman, est-ce que le Père Noël existe ? » Que lui répondrait sa mère ? Elle est placée – en gros, car il lui est loisible de trouver des échappatoires, mais celles-ci ne sont pas dignes d’elle – face à une très simple alternative : « oui » ou « non ». VM étant une « réaliste » convaincue, elle s’accroupirait solennellement pour saisir l’un des petits cailloux du chemin, et le montrant à sa progéniture, lui tiendrait à peu près ce langage : « Vois-tu, ma fille, ce caillou est bien réel, on peut le regarder, le toucher, et si je le jetais contre cet arbre, on entendrait distinctement le bruit que ferait le choc de sa matière contre le bois du vénérable chêne. Aussi peux-tu être certaine que ce caillou existe. Quant au Père Noël, c’est une pure invention, une fiction, et je dirais même : une tromperie, un mensonge dégradant. Un simulacre imaginé par la Caste, destiné à brouiller les sages repères de la réalité et de l’illusion, du vrai et du faux, et à façonner des sujets incapables d’avoir prise sur le monde, partant, infoutus de s’engager politiquement. Non, chère enfant – le Père Noël n’existe pas. »
Cruelle franchise, n’est-ce pas ? Mais imaginons maintenant un monde alternatif dans lequel VM aurait cédé aux sirènes néfastes du constructivisme. Quelle aurait pu être sa réponse, dans une situation identique ? Sans doute la suivante : « C’est une question intéressante ! Je me la pose moi-même régulièrement et j’avoue n’avoir pas encore d’opinion arrêtée sur le sujet. Tout dépend de ce que tu entends par “existe”. Tu vois, ce caillou, par exemple, existe. Il est solide, il a une certaine forme. C’est une chose qu’on peut voir, prendre dans sa main, qui était là avant notre promenade, et qui le sera encore quand nous serons rentrées chez nous. Il n’a pas été fabriqué par un humain, c’est un objet qu’on dit “naturel”, son existence ne dépend pas de nous, contrairement aux objets “artificiels”, comme notre maison ou les chaussures que tu portes en ce moment. Les cailloux, cet arbre, tes chaussures, notre maison existent, à peu près de la même manière, mais les unes ont été fabriquées, construites par des humains, les autres, non. Le Père Noël, pour répondre à ta question – tu dois t’en douter puisque tu me la poses – n’existe pas de cette manière-là. Nous ne pouvons pas aller en Laponie pour lui rendre visite, le voir et lui serrer la main, parce qu’il a été inventé, imaginé, lui aussi par des humains, comme tes chaussures, sauf que lui, on n’a pas pu le fabriquer – tu comprends bien qu’il n’est pas possible de “fabriquer” une personne, et encore moins un vieux barbu capable de faire le tour du monde en une nuit sur un traineau volant tiré par des rennes. Il n’existe donc que dans notre imagination. Alors, l’autre question qu’il faut se poser, c’est : “Exister dans l’imagination de certains humains, est-ce que c’est vraiment exister, ou est-ce que c’est ne pas exister du tout ?” Beaucoup de gens répondront tout de suite : “Non, le Père Noël n’existe pas. Seules existent les choses que l’on peut voir, entendre, toucher, sentir ou goûter, comme les cailloux et les chaussures. Le Père Noël, certainement pas ! C’est une créature imaginaire, un être de légende – il n’est pas réel.” En un certain sens, ils ont raison. Pourtant, il me semble que l’on peut réfléchir autrement. D’abord, même s’il n’existe que dans nos têtes, nous pouvons tout de même “voir” et “entendre” le Père Noël : il y a des dessins et des films qui le représentent et nous le reconnaissons tous immédiatement quand nous les voyons. Ces représentations existent un peu à la manière de tes chaussures, mais cette raison-là n’est pas très convaincante, car ce n’est pas le Père Noël lui-même que nous voyons et entendons, mais seulement des images. D’un autre côté, cela signifie que les réalités que fabrique notre imagination peuvent « sortir de nos têtes » pour se transformer en quelque chose que tout le monde peut voir, toucher, entendre. Si on veut voir le bon côté des choses, on peut ajouter que même si le Père Noël n’existe pas, nous l’avons peut-être imaginé pour donner une forme reconnaissable à quelque chose qui, elle, en tout cas, existe : l’envie que nous avons parfois de faire plaisir aux gens qu’on aime en leur offrant des cadeaux. Bien sûr, nous n’avons pas besoin du Père Noël pour montrer à certaines personnes combien elles sont importantes pour nous, mais peut-être que la plupart des gens ont besoin d’images qui leur permettent de se rassembler en leur faisant penser et faire les mêmes choses au même moment. Ces images, c’est ce qu’on appelle des “symboles”. Le Père Noël serait donc le symbole que certains humains ont inventé pour avoir une image reconnaissable d’un sentiment qu’ils considèrent comme réel. Encore une fois, l’image, ce n’est pas la chose. L’image, c’est ce qui sert à nous faire penser à la chose. Exactement comme les mots. Le mot « caillou » n’est pas un caillou, mais personne n’oserait dire que le mot « caillou » n’existe pas et que seul le caillou est réel. Dans le cas du mot ou de l’image « Père Noël », si c’est un symbole, il ne fait penser qu’à quelque chose de bien moins facile à comprendre et à vérifier qu’un caillou : un sentiment ou une envie – pas de quoi vraiment satisfaire ceux qui pensent que le réel doit forcément être solide et évident. Il faut trouver autre chose. En y réfléchissant, je crois que la meilleure raison de décider que le Père Noël existe, qu’il est réel, c’est de se concentrer non pas sur son origine – l’imagination – ni sur ce qu’on en voit – les images – ni sur ce à quoi il nous fait penser – le symbole – mais sur ce qu’il fait faire – même, et surtout, à ceux qui n’y croient pas. Le petit caillou est bien réel, mais son existence a bien peu de conséquences sur nos vies. Personne ne pense à lui, il ne dérange personne et n’intéresse personne, car la grande majorité des gens ignore son existence, comme nous aurions toi et moi continué de l’ignorer si tu ne m’avais pas posé ta question. Quelle différence avec l’inexistant Père Noël ! Combien d’usines tournant à plein régime, dès le seuil de l’automne, pour être à même de fournir jouets, livres, bijoux une fois l’hiver venu ? Combien de travailleuses et travailleurs se levant aux aurores pour que les tables du Réveillon soient beaucoup trop garnies ? Combien de magasins pris d’assaut jusqu’à l’ultime après-midi, par d’immenses foules angoissées de ne pas parvenir à dénicher le dernier cadeau soigneusement consigné sur la liste des courses ? Combien de chassés-croisés sur les autoroutes engorgées, combien de véhicules chargés de familles plus ou moins ravies des heures d’embouteillages pour rejoindre Tata et Tonton à l’autre bout du pays ? Quel tohu-bohu ! Quelle effervescence de corps ! Quels bouillonnements de matière, pour quelque chose qui n’existe pas ! Tu vois, si la réalité d’une chose ne se mesure qu’au moyen de nos cinq sens, le caillou tient la première place. Mais si le réel est une question d’intensité, celle qu’une chose va conférer à nos vies, alors le Père Noël existe, au plein sens du terme. En définitive, il te faut choisir ton instrument de mesure, et quand ce sera fait, la réponse à ta question s’imposera d’elle-même. »
On remarquera que la VM virtuelle est bien moins péremptoire et vachement plus sympa que la VM qui peste contre l’herméneutique. Mais prenons congé en silence, car la petite s’est endormie sur l’herbe fraîche, peu après « Tout dépend de ce que tu entends par “existe” ».

Ce que la VM alternative a tenté d’exposer à l’enfant exilée dans les brumes lénifiantes du sommeil, c’est une version du constructivisme qui n’exclut pas a priori telle ou telle acception du terme « réel ». Il existe une réalité sensible, et cette réalité-là, qui est une réalité parmi d’autres – comme VM en convient dans son texte –, nous y avons accès par le biais de « conditions de la perception et de la connaissance » [3] d’un certain ordre, celui qui est indiqué par l’adjectif « sensible », à savoir nos cinq sens. Faut-il vraiment remettre ici sur le métier les discussions infinies au sujet des défaillances ou de la fiabilité de nos perceptions comme voie d’accès au réel ? Je peux heureusement m’en passer, car là ne se situe pas le véritable problème. En admettant, de guerre lasse, et pour le coup de manière tout à fait fictive, que notre rapport sensitif aux réalités matérielles soit parfaitement transparent et fidèle, nos sens n’occuperaient encore qu’une fonction partielle, nécessaire mais loin d’être suffisante, dans le processus aboutissant à la constitution d’un objet perçu [4]. Car dans ce que je vois, il y a toujours bien davantage que ce que me livrent mes yeux [5]. Lorsque je me lève de mon canapé, pris d’une intempestive fringale, et que je me dirige vers le réfrigérateur, il ne s’ouvre pas devant moi comme un pur théâtre d’objets neutres attendant mon inspection exhaustive. Je ne contemple pas l’« intégralité » de son contenu comme le ferait un petit dieu objectif de la chaîne du froid. Mes yeux ne balaient pas scrupuleusement chaque recoin, chaque étage, chaque pot et chaque emballage. Ce que je vois, c’est ce qui correspond à mon envie du moment et au scénario tout prêt « fringale devant la télé » – fromage, yaourt, reste de pizza. Le réel alimentaire provisoire que je construis ne sélectionne, dans l’amas hétéroclite des denrées, que ce qui entre en congruence avec l’attente qui m’a mis en mouvement : un reste de fromage si j’ai envie de salé, un entremets lacté si c’est le sucré qui m’appelle. Le reste – radis oubliés, vieille confiture, pâte feuilletée encore roulée dans son emballage – est littéralement invisible, non pas parce qu’il est caché, mais parce qu’il est hors sujet, et la bouteille de sauce soja, pourtant à hauteur de regard, peut littéralement « disparaître » de mon champ perceptif faute d’avoir quelque pertinence dans le scénario implicite que je rejoue sans y penser. Ce scénario n’est pas une invention personnelle : il est tissé de routines apprises, de codes sociaux, de prescriptions implicites sur ce qu’il est convenable ou habituel de manger dans telle situation. Ma perception est ainsi canalisée à la fois par l’objectif immédiat – apaiser la faim de manière simple et rapide – et par ce canevas socio-culturel, qui agit comme un filtre. Ce n’est qu’à travers ce faisceau de déterminations pratiques et normatives que la « réalité » du réfrigérateur m’apparaît. La totalité des stimuli visuels disponibles est, en pratique, écrémée, sélectionnée, réordonnée, pour ne livrer que ce qui s’inscrit dans le cadre de l’action en cours. La « réalité » du frigo n’est donc jamais le frigo tout entier, mais le frigo tel que le dessinent ma faim, ma paresse et mes habitudes. Autrement dit, on ne voit jamais tout un frigo : on n’y voit que ce que notre faim y a déjà rangé – et la réalité d’un frigo, c’est toujours ce que notre estomac y cherche.

2. « est menacé et attaqué »

Ces quelques principes épistémologiques posés, j’en viens à présent aux objets et catégories du réel mentionnés par VM comme étant particulièrement exposés à la menace et à l’attaque dont nous alerte la thèse générale de son texte. En le relisant d’un bout à l’autre avec attention, j’aboutis à la liste suivante d’items relevés dans l’ordre de leur apparition : « “le réel” tout court / la réalité d’un objet, d’un fait ou d’une action / notre faculté d’appréhender le réel, à nous reposer sur lui, à le nommer et agir dans ce milieu / notre perception et notre intellection du réel, condition de notre capacité de nous déplacer dans le monde environnant et d’y agir / le réel comme tel / le passé historique / les objets du présent, les actions en cours / l’extermination de la population de Gaza / l’environnement (mais environnement, c’est encore le vocabulaire de l’anthropocentrisme ou du moins du biocentrisme), disons donc plutôt : la destruction de la planète et de ce qui l’entoure (l’atmosphère comme poubelle à satellites) comme matérialité / la fonte des glaciers, la pollution des fleuves, des lacs et des océans, la montée des eaux, l’air empoisonné des villes / le passé historique / la vie sociale / les cultures et les langues minoritaires / les fondements de la vie en commun, de la vie politique / la déforestation de l’Amazonie ou la construction de l’énième autoroute / le saccage environnemental / les enjeux historiques et sociaux / nos milieux de vie / les fondements objectifs (distincts ici de la matérialité physique) du réel / le passé historique et la vie des sociétés [qui] ne sont pas moins des composant(e)s (facteurs constitutifs) du réel que les montagnes, les fleuves et les glaciers / Realität, c’est-à-dire ensemble statique d’objets (au sens le plus extensif et variable du terme) et Wirklichkeit, c’est-à-dire réalité en devenir, en formation, (au sens dynamique du terme) / le sommet de l’Everest souillé de déchets du fait de l’affluence des alpinistes en quête de performance, la Mer de glace, à Chamonix, qui fond inexorablement. »
Sur la base des éléments hétéroclites de cette liste, il est aisé d’opérer une première catégorisation. Comme y insiste l’autrice, la distinction fondamentale par laquelle s’atteste la radicale originalité de sa thèse concerne nos structures cognitives (catégorie 1 : C1) d’un côté, et de l’autre le réel ou les objets – au sens large – du réel, les réalités, considérés indépendamment des structures cognitives qui nous permettent de les appréhender (C2) [6] : « Nous devons faire un effort pour penser cette question (les attaques contre le réel) comme si elle ne passait pas par nous, par la perception que nous en avons – une condition dont l’effet est que nous confondons perpétuellement la conspiration contre le réel avec l’action négative sur nos facultés, avec la prise d’ascendant sur nos capacités de perception et d’intellection. » C2 peut à son tour être spécifiée à travers plusieurs sous-catégories d’ « objets, de faits et d’actions » – pour reprendre à la lettre une suite de termes présente dans la liste : le passé historique, cité plusieurs fois ; la réalité sociale et ses conditions de possibilité ; divers éléments de la biosphère ; et l’extermination de la population de Gaza. D’après VM, bien que C1 et C2 soient toutes deux en cours de destruction, la tradition postkantienne – et son « dernier avatar : le constructivisme » –, dont sont imprégnées les subjectivités contemporaines, nous ont conduit à focaliser notre attention sur C1 et à négliger C2, puisque cette dernière, n’existant pas indépendamment de C1 selon ladite tradition, n’avait aucune raison de susciter notre intérêt. Si bien que le négationnisme, la déliquescence des liens sociaux, l’effondrement écologique et l’apathie occidentale face au génocide perpétré en Palestine sont en dernière instance imputables aux philosophes néokantiens et aux constructivistes. On voit combien il eût été fort regrettable de passer à côté d’une telle découverte. Pour en goûter à leur juste valeur toutes les nuances, il convient d’examiner une à une les déclinaisons de C2.

Le passé historique

La présentation, nullement argumentée, de cet objet comme une réalité épistémiquement objective, c’est-à-dire susceptible d’une saisie directe, indépendante des « conditions de la perception et de la connaissance », d’une appréhension délestée de toute forme de l’entendement ou de toute catégorie conceptuelle, voilà l’une des allégations les plus stupéfiantes de ce texte – en tout cas un échantillon parfait de ces involontaires saillies comiques qui l’agrémentent çà et là, pour la plus grande réjouissance du lecteur.
Le passé historique, par définition, n’est plus directement accessible – pour cette raison, à mon avis assez convaincante, qu’il est… passé. A ce titre, il est irrémédiablement soustrait à toute expérience immédiate, car contrairement au furet de la chanson, il ne repassera pas par là. L’historien n’y accède donc qu’à travers ses propres structures cognitives, c’est-à-dire un ensemble d’outils méthodologiques, de concepts et de catégories forgés par une communauté de recherche dans un contexte donné et selon un paradigme historiographique situé. A moins que VM soit parvenue à fabriquer l’ingénieuse Time Machine de Mr Wells, ce filtre est inévitable : qu’il soit réaliste ou constructiviste, l’historien ne peut contourner les médiations que lui imposent à la fois sa discipline et l’état de la recherche au moment où il entame la sienne. Evidemment, reconnaître cette médiation ne revient pas à nier la réalité des événements, mais à admettre que toute connaissance historique est une reconstruction opérée à partir de traces, elles-mêmes sélectionnées et interprétées en fonction de cadres théoriques, de choix documentaires et d’hypothèses de travail. Aucun paradigme ne livre le passé en soi. C’est pourquoi les récits historiographiques se transforment au fil du temps : de nouveaux paradigmes mettent au jour des pans de réalité demeurés invisibles. Ainsi a-t-il fallu un profond renouvellement des approches – souvent stimulé par des luttes politiques et idéologiques – pour que l’histoire du génocide des populations amérindiennes rompe avec le mythe héroïque de la conquête de l’Ouest, ou pour que les exactions commises par la France durant la colonisation de l’Algérie et la guerre de libération, longtemps refoulées derrière le mythe civilisateur, soient enfin documentées. Lorsque certains faits restent occultés ou déformés, il ne s’agit pas de constructivisme, ni d’herméneutique, ni de narratologie, ni de perspectivisme, ni de fictionnalisme. Il s’agit de biais qui n’ont rien de post- ou d’hyper-moderne, d’arrangements spécieux avec le récit des faits advenus aussi vieux que l’historiographie elle-même : le révisionnisme, le négationnisme ou la falsification délibérée, dictée par des intérêts étrangers à la science historique.
La dégradation de ces structures cognitives – perte de la rigueur critique, effacement des catégories conceptuelles permettant de qualifier certains faits comme crimes ou injustices, affaiblissement des méthodologies de vérification et de contextualisation – ne se borne pas à obscurcir la connaissance du passé : elle contribue à sa falsification ou à son effacement pur et simple. Une société qui ne dispose plus des outils conceptuels pour discerner la nature génocidaire d’une entreprise coloniale [7] ou l’ampleur d’un massacre ne se contente pas de mal interpréter son histoire : elle en détruit la mémoire et rend impossible toute réinscription fidèle de ces faits dans le récit collectif. La destruction de C1 devient alors l’un des vecteurs de la disparition effective de C2, au point que l’amnésie historique n’est plus seulement une conséquence de l’oubli, mais un produit de l’appauvrissement même de la pensée historique. Encore une fois : cette médiation, inévitable pour tout historien, ne nie en rien la réalité de l’événement – qui est et sera à jamais ce qu’il a été, dans les lointains d’un temps perdu pour toujours – mais implique que toute connaissance historique soit reconstruction. Lorsque l’invisibilité ou la déformation d’un fait procède d’un objectif extérieur à la science historique, il ne s’agit pas des intentions malignes de l’épistémologie constructiviste, ni d’une manipulation impraticable du fait historique lui-même, mais d’une reconstruction négationniste, frauduleuse et intéressée.

La réalité sociale et ses conditions de possibilité

Ce lien indissociable entre réalité objective (C2) et structures cognitives (C1) ne vaut pas seulement pour le passé historique : il s’applique également aux mondes social et politique selon les modalités que lui imposent leurs spécificités. De même que l’amnésie ou la falsification historiques résultent autant de la dégradation des outils conceptuels que de la disparition des traces matérielles, la désagrégation de la vie sociale et politique [8] procède simultanément de l’atteinte directe aux pratiques collectives et de l’affaiblissement des cadres cognitifs qui les rendent pensables et transmissibles. Dans l’un et l’autre cas, la destruction de C1 ne fait pas que fausser la perception de C2 : elle devient un facteur causal, un mécanisme actif de dissolution. Qu’il s’agisse de l’effacement d’un événement du passé ou de l’extinction d’une forme de socialité, la perte des catégories permettant de les nommer et de les évaluer équivaut, à terme, à la disparition de l’événement ou de la pratique elle-même. Ainsi, ce qui se joue dans la crise contemporaine des structures cognitives n’est pas seulement une fragilisation du regard porté sur le réel, mais bien une transformation de ce réel – par appauvrissement de ses conditions d’existence.
Selon VM, la détérioration de la vie sociale, la disparition des langues et cultures minoritaires, l’érosion des fondements de la vie politique et de la vie en commun constituent indéniablement des réalités objectives [9] : elles affectent l’existence matérielle des collectifs, réduisent la diversité culturelle et linguistique, désagrègent les institutions et pratiques qui rendent possible la coopération. Mais, comme pour tout objet historique ou social, ces réalités ne peuvent être saisies qu’à travers les formes d’appréhension propres aux sujets sociaux – formes elles-mêmes façonnées par des structures cognitives partagées, des cadres normatifs et des catégories axiologiques héritées. C’est dans et par ces médiations que le monde social devient pensable et visible : par exemple, la perception d’un dialecte régional comme « patrimoine culturel » plutôt que comme « jargon folklorique », ou la reconnaissance d’un espace public comme lieu de lutte plutôt que comme simple décor urbain, dépendent de cadres interprétatifs collectivement stabilisés. Ainsi, la destruction effective des cultures minoritaires ou des formes traditionnelles de socialité peut rester invisible ou apparaître comme un phénomène secondaire si les structures cognitives dominantes ne disposent pas des catégories permettant de la nommer et de l’évaluer négativement. Inversement, un changement de paradigme sociologique ou politique – souvent lié à des mobilisations militantes ou à des transformations idéologiques – peut rendre manifeste ce qui, jusque-là, passait inaperçu. La menace pesant sur la vie sociale et politique est donc double : elle réside à la fois dans la dégradation objective des formes collectives d’existence et dans l’appauvrissement des cadres de pensée qui permettraient de reconnaître cette dégradation comme telle. Or, lorsque ce sont les structures cognitives elles-mêmes qui se dégradent – perte des cadres conceptuels pour penser le commun, érosion des catégories axiologiques permettant de hiérarchiser les valeurs collectives, affaiblissement des capacités à interpréter les pratiques sociales autrement que sous l’angle utilitariste —, cette altération ne se contente pas d’obscurcir la perception de la désocialisation : elle en devient l’un des moteurs. Une collectivité qui ne sait plus nommer la solidarité, penser la réciprocité ou distinguer le bien commun des intérêts privés voit disparaître, avec les mots et les concepts, les pratiques correspondantes. La destruction de C1 n’est alors pas simplement un filtre déformant le regard porté sur C2, mais une condition active de la dissolution de C2 elle-même : c’est bien la crise de la pensée du social qui précipite la crise du social.
Pour ne pas en rester au niveau de généralité du texte de VM, un phénomène bien circonscrit pourra illustrer mon propos sur ce thème de la socialité – sans qu’il me soit possible de savoir, et pour cause, si ce phénomène particulier relève du diagnostic global qu’elle y établit, ce qui me contraint à avancer un peu à l’aveugle. Qu’à cela ne tienne : il s’agit de l’invasion des espaces publics par l’objet-smartphone. Nous avons bien affaire à un authentique fait social qui, désormais, non seulement participe à notre réalité collective, mais structure un large pan de nos habitudes communes, de nos interactions et situations intersubjectives. Pour qui prétend analyser les mutations contemporaines des formes de socialité et fournir une « ontologie du présent », il est à mon sens impossible de faire l’économie de l’examen minutieux de cette donnée relativement nouvelle. Telle n’est pas, bien entendu, mon intention ici. Qu’il suffise d’observer de quelle manière l’émergence d’un phénomène proprement contemporain, c’est-à-dire sans commune mesure avec les structures sociales précédentes auxquelles était éventuellement habitué un observateur-participant à cette réalité sociale évolutive, va advenir comme fait ; comment il va exister comme nouveauté, changement, mutation ; et par quel processus il finira par constituer soit un progrès, soit un actant supplémentaire dans la destruction des « fondements de la vie sociale » – on remarquera, s’il vous plaît, l’usage que je fais, volontairement, des verbes les moins exposés à la contamination par des éléments de subjectivité ; et les plus à même d’agréer au réalisme que professe VM. 
A quoi ressemblerait une scène-type ? Je pénètrerais – oui, je me dévoue – dans une rame de métro à moitié pleine, mais dont toutes les places assises seraient occupées. Ainsi aurais-je tout loisir, debout, d’embrasser du regard, en plongée, un tableau de la société nouvelle en train de naître. Quinquagénaire déjà fourbu, et un peu nostalgique de son adolescence déconnectée, une répétition me sauterait brutalement au visage : par-delà la variété des physionomies, des fantaisies vestimentaires, des couleurs de peau, des expérimentations capillaires – une forme, une ligne courbe, une posture reviendrait sans cesse, rythmant le survol de mes coups d’œil hébétés, comme une scansion lancinante et suspecte : tous, ou presque, la nuque cassée à quarante-cinq degrés, le dos enroulé comme pour se protéger d’un courant d’air imaginaire, les pouces s’agitant en micro-chorégraphies convulsives, le visage éclairé d’une lueur spectrale bleutée qui leur confèrerait des airs de noctambules perdus dans une gueule de bois résiduelle. Aucun regard n’en croiserait un autre, sinon par accident, et toujours avec cette gêne furtive du junkie dérangé. Le silence, troué seulement par le cliquetis régulier des essieux, prendrait ici une consistance de brouillard psychique. J’éprouverais alors un sentiment équivoque : fascination – devant cette synchronie involontaire qui aurait la perfection d’un happening pompidolien – et inquiétude diffuse, d’assister sans y être invité à une répétition générale pour un enthousiasmant futur d’érémitisme numérisé. Et puis, je devrais me l’avouer, s’insinuerait cette petite jouissance innocente – forcément innocente – de celui qui, par hasard ou par effort, a dès toujours échappé au panurgisme de ses contemporains, à la misérable grégarité universelle : posture redressée, mains libres, je goûterais un instant ce sentiment granitique de surplomb que connaissent ceux qui se rêvent, du premier vagissement au dernier souffle, les uniques témoins lucides au milieu d’une foule hypnotisée [10].
Ce qui, dans l’instant, se donnerait à moi, ne serait d’abord qu’une perception : une répétition formelle, une uniformité de gestes et de postures. Cette perception pourrait d’emblée m’apparaître comme un « fait nouveau » – qui ne le serait pourtant pas dans un sens absolu. Car la mémoire tacite d’autres scènes, elles familières, aurait déjà commencé de travailler cette image : le fait adviendrait comme saillant et inquiétant seulement par contraste avec mes propres habitudes, avec la configuration de la socialité que j’ai connue, et dont toute modification vient rompre la continuité implicite. La scène n’existerait donc pas comme « nouveauté » par elle-même. Elle deviendrait telle parce que mes structures cognitives, nourries d’une expérience antérieure du monde social, opèreraient un découpage, une sélection et une mise en relief de ce qui, au sein du flux perceptif, heurterait la vieille routine. Ce qui n’était d’abord qu’un constat sensoriel – tous les voyageurs, sans exception, penchés de la même manière sur un écran – aurait ainsi tôt fait de se transformer en qualification : je verrais dans cette scène, dans cette uniformité de posture et d’attention, un indice, une preuve ou un symptôme d’une mutation sociale profonde, dont le smartphone serait à la fois le vecteur et l’emblème. Passée au crible du verdict analytique, la perception d’un fait nouveau aurait alors franchi le seuil des généralités vers le concept par lequel serait identifiée l’existence – ou la réalité – d’un événement social. Puis cette qualification appellerait presque aussitôt une évaluation : ce changement ne peut être que régression, appauvrissement, érosion des échanges directs. Je condamnerais le phénomène, y voyant l’indice d’une déliquescence de la socialité, en convoquant, à part moi, tout un stock de poncifs, toute la panoplie des jugements nostalgiques sur « le bon vieux temps » où l’on se parlait encore dans le métro, où on levait encore les yeux. Scénario collectivement partagé, encore et toujours, jusqu’aux tréfonds de nos rouspétances intimes.

Ainsi, l’« érosion de la vie sociale » que je crois observer n’est pas un objet brut, une réalité donnée en soi. Ce que je crois être la constatation d’un fait brut – la disparition d’une forme de socialité – est en réalité un phénomène, c’est-à-dire un objet n’existant que dans et par l’apparition à un observateur, filtré par ses schèmes perceptifs, ses catégories interprétatives et ses critères axiologiques. Autrement dit, si l’on peut admettre que la socialité, et ses avatars, sont bien des réalités objectives (C2) susceptibles de se dégrader, elles n’existent comme telles – et ne peuvent être reconnues comme menacées – qu’à travers le prisme structurant des formes d’appréhension du monde social (C1).
En définitive, je ne surprends pas la mort de la socialité dans son acte : je la mets en scène à ma façon, en cadrant, titrant et commentant la posture penchée de mes contemporains. Et si mes propres cadres venaient à se dissoudre, il ne resterait plus qu’un voyage en métro – sans histoire, sans inquiétude, et sans ce petit sentiment de supériorité qui, avouons-le, rend le spectacle supportable.

Cédric Cagnat

à suivre...


[2A l’instar d’autres « signifiants flottants », comme « truc », « machin » ou « mana ». Se reporter à ce qu’en dit Lévi-Strauss dans sa préface au recueil de Marcel Mauss, Sociologie et Anthropologie.

[3Je reprends l’expression de VM, déjà citée. Je préfère parler, pour ma part, de « structures cognitives ».

[4Dans la langue des cuistres, au cas où il y aurait des amateurs, la suite donnerait à peu près la chose suivante : Car en amont de tout percept, il y a une condition non sensorielle, l’« attente pré-perceptive » – l’objectif pratique poursuivi – qui oriente le ou les sens impliqués dans ce processus et opère la sélection, parmi un ensemble de stimuli potentiels, celui qui y satisfera le plus adéquatement et formera l’objet perçu ; de même qu’en aval, il y a l’usage de cet objet – la réalisation de l’objectif – qui greffe à ses données matérielles les éléments de signification pratique dont elles deviennent indissociables. A ces paramètres extra-sensoriels relatifs au contexte, s’ajoutent des conditions non directement liées à la situation ponctuelle, qui assignent à l’objet un ensemble de valeurs et de significations socialement et culturellement fixées lui conférant sa charge axiologique. La totalité de ces conditions désigne la dimension pragmatique de la perception. Autrement dit : un percept = objectif/attentes pré-perceptives + organe(s) sensoriel(s) + usage pratique + charge axiologique = objet perçu.

[5Je me limiterai, sur le chapitre de la réalité sensible, à l’organe de la vue. Ce qui le concerne peut s’appliquer dans une large mesure à l’audition, mais les exemples en sont moins familiers. Quant aux trois autres sens, leur traitement demanderait de trop long développements, et certaines connaissances dont je suis honteusement dépourvu.

[6D’après ce que nous en comprenons, l’article de VM ne pousse pas l’ingénuité jusqu’à traiter le réel, considéré comme totalité, à la manière d’un objet passible en tant que tel d’analyses ou de discours ontologiques, l’article défini ne référant qu’à la somme idéelle des réalités dont le réel est constitué. C’est pourquoi C2 subsume à la fois celui-ci et celles-là.

[7Je ne fais ici référence qu’aux événements passés, non pas encore à ce qui se passe au cœur de notre présent.

[8Quand « désagrégation » il y a. Je pourrais souscrire mille fois à ce constat, si je savais exactement quels phénomènes précis sont évoqués, quant à la « vie sociale », dans la liste de C2. Malheureusement, on cherchera en vain ces phénomènes.

[9Là encore, j’essaie de restituer le propos général de VM, tout en devant faire remarquer à nouveau que des occurrences précises et circonstanciées manquent à l’appel, qui auraient été pourtant indispensables si l’autrice avait voulu ne pas se limiter à des déplorations incantatoires, où chacun pourra fourrer tout et son contraire. Cette vacuité geignarde aurait pu lointainement évoquer le déclinisme d’un Spengler – elle se contente de singer le décadentisme flou et grossièrement réactionnaire de l’abject Onfray.

[10Je ne vise, ici, personne en particulier.