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« C’est la faute au constructivisme ! » - Sur deux textes facultatifs [2/2]
dimanche 7 septembre 2025, par
La biosphère
Il me faut maintenant gravir un sommet autrement plus périlleux que les chétifs terrils auxquels j’ai dû m’affronter précédemment : rien de moins que l’Everest – accompagné de quelques autres sublimités telluriennes. La difficulté tient ici à la fois au double rôle qu’occupe dans l’économie argumentative du texte de VM ce que j’appellerai le « réel écosystémique », ainsi qu’au caractère contradictoire des affirmations qui y sont consacrées. Ces dernières, en effet, quand elles ne se réduisent pas à des truismes qu’il n’y a pas lieu de discuter, viennent télescoper de front, visiblement à l’insu de son autrice, la thèse générale du texte.
Le réel écosystémique – glaciers, fleuves, forêts, atmosphère, etc. – tel qu’il est mis en péril dans sa réalité physique et matérielle ; tel qu’il est menacé, attaqué, en voie d’effondrement et d’anéantissement, est mobilisé à de multiples reprises tout au long du texte de VM comme l’exemple prototypique de l’actuelle destruction globale du « réel comme tel ». Il est traité tantôt comme l’occurrence la plus manifeste de cette destruction, tantôt comme une sorte de paradigme à partir duquel pourrait s’opérer la radicale conversion de notre rapport au réel que VM appelle résolument de ses vœux. C’est ce qu’elle nomme la preuve par l’anthropocène :
La dégradation irrévocable de ce que nous percevons comme notre environnement ou nos espaces de vie, telle que nous en sommes les témoins (telle qu’elle constitue l’objet de nos perceptions et efforts d’intellection), c’est un fait ou un ensemble de faits, et pas seulement l’objet de nos soucis, de notre déploration, c’est-à-dire d’opérations subjectives reconductibles à la condition humaine et aux limites imposées par sa finitude. L’anthropocène nous reconduit irrévocablement au réel : l’Everest salopé et la Mer de Glace qui disparaît, c’est du réel massif et compact, irrévocable, irréductible à sa condition de défis pour la pensée humaine dont nous devons prendre acte et que nous devons faire l’effort de problématiser. Le premier élément du dogme ou de l’a priori à instaurer ici tiendrait en deux mots : ça existe – et même ça existe tellement que nous sommes menacés désormais d’en crever. Et c’est ici, dans ce déplacement brutal de la proposition que nous nous détachons du subjectivisme et du criticisme kantien – la tradition majeure de la modernité philosophique – à l’heure du danger mortel, le réel revient vers nous, en boomerang, débordant de toutes parts l’in-finie, l’interminable discussion autour des conditions dans lesquels nous, humains, le percevons, en produisant la connaissance, le mettons en phrases.
VM insiste pour dissocier radicalement la réalité physique de la biosphère de toute médiation perceptive ou cognitive. Elle pose comme geste théorique premier l’affirmation « ça existe », indépendamment de toute appréhension humaine, et veut échapper à l’ornière du subjectivisme et du criticisme kantien en séparant l’être et le percevoir. Cette posture a l’avantage de rappeler que la destruction matérielle est un phénomène objectif, non réductible à une crise de perception. Mais, en absolutisant ce geste, VM fait disparaître du champ de l’analyse la question des conditions concrètes dans lesquelles ces réalités deviennent des problèmes pour les sociétés humaines – et donc l’écart entre un événement matériel et sa reconnaissance collective comme enjeu. En cherchant à « libérer » la question écologique de toute référence à la perception, VM oublie que la destruction de la biosphère n’est une question politique, scientifique ou morale que parce que des structures cognitives – catégories, modèles scientifiques, indicateurs, récits – en permettent l’identification, la qualification et l’évaluation. Sans ce travail d’objectivation, la fonte d’un glacier reste un événement physique local, non un « symptôme » de l’Anthropocène. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre objectivité brute et subjectivisme kantien, mais de penser leur articulation : comment un changement matériel devient un fait environnemental signifiant.
VM énonce une banalité en rappelant que l’anthropocentrisme a contribué à l’exploitation et à la destruction du monde vivant. Mais son projet de « se décentrer » radicalement du sujet humain dépolitise la question écologique en oubliant que toute lutte pour préserver la biosphère est nécessairement une lutte humaine, située dans des conflits d’intérêts, de représentations et de valeurs. En d’autres termes : l’Anthropocène est certes un fait matériel, mais sa compréhension et sa gestion passent inévitablement par des médiations sociales et culturelles. La destruction de la biosphère – glaciers qui fondent, fleuves pollués, forêts rasées – appartient indéniablement au domaine des réalités objectives : elle affecte la matérialité physique de la planète, indépendamment de notre perception immédiate. Personne ne conteste que l’effacement d’un écosystème n’est pas réductible à une simple crise de représentation. Mais, sans les concepts de « réchauffement climatique », d’« érosion de la biodiversité » ou d’« Anthropocène », sans les indicateurs et les modèles qui les rendent visibles et mesurables, la fonte d’un glacier reste un événement physique local, sans signification globale. Or, la dégradation de ces cadres – qu’il s’agisse de leur affaiblissement intellectuel, de leur disqualification idéologique ou de leur remplacement par des narrations mensongères – ne se contente pas d’obscurcir la perception de la catastrophe : elle en devient l’un des moteurs, en paralysant toute capacité collective de réaction. Ce n’est donc pas en opposant un « réel brut » à la médiation cognitive que l’on sort de l’anthropocentrisme, mais en reconnaissant que C1 et C2 sont indissociables : l’effondrement de la pensée écologique précipite l’effondrement écologique lui-même.
La « preuve par l’Anthropocène » que VM nous sert se réduit, pour l’essentiel, à enfoncer des portes ouvertes : l’Everest et la Mer de glace existent – nul, pas même les constructivistes les plus enragés, ne l’a jamais nié ; ils se dégradent rapidement – ce que confirme un consensus scientifique massif et ce que chacun peut constater chaque été, quand les records de chaleur tombent en rafale et que des incendies géants embrasent simultanément plusieurs continents [1]. Mais c’est précisément là que se loge la contradiction : « Anthropocène » n’est pas le nom d’un fait brut, c’est un concept scientifique, fruit de mesures atmosphériques, d’expérimentations sur le terrain, de relevés de températures, d’analyses géologiques, de modélisations climatiques, de comparaisons statistiques, autrement dit un produit élaboré au sein de C1, et non la simple donation immédiate d’un C2 supposé « massif et compact ». C’est par ce détour – relevés instrumentaux, mise en forme conceptuelle, diffusion publique – que la dégradation de la biosphère devient un problème social et politique. Or, tout en prétendant s’affranchir de la médiation subjective, VM la réintroduit malgré elle dans son propre texte : « nous percevons », « nous sommes témoins », « objet de nos perceptions et efforts d’intellection »… Autant d’aveux implicites que la catastrophe écologique ne prend sens, ne devient « fait » mobilisable, qu’à travers les structures d’appréhension du monde que VM voudrait congédier.
C’est donc à partir de cette « preuve » bancale, un paradigme ni fait ni à faire, que VM entend envisager la destruction du réel dans son ensemble, sous ses diverses modalités : « le passé historique, la vie sociale, les cultures et les langues minoritaires, les fondements de la vie en commun, de la vie politique » – destruction « infiniment plus subreptice que celle de la déforestation de l’Amazonie ou la construction de l’énième autoroute ». Infiniment plus subreptice, certes, mais pour quelle raison, Madame ? Réponse : « Ce n’est qu’un problème de visibilité, de perception ». Je ne vous le fais pas dire. Si je comprends bien, ce que VM préconise, c’est donc une réforme, ou une révolution, dans notre manière de percevoir le réel. Une perception qui ne passerait pas par le sujet percevant – de la même manière dont nous percevons la réalité brute et massive de la fonte des glaciers et de la déforestation de l’Amazonie. Soit ! Rallions-nous à ce beau programme. Il ne manque plus que la méthode – car je veux bien percevoir différemment le réel sans en passer par ma perception, mais en l’état, cela me paraît difficile. Heureusement, VM va nous fournir le mode d’emploi – non ? Si ! « Nous devons faire un effort pour penser cette question (les attaques contre le réel) comme si elle ne passait pas par nous, par la perception que nous en avons. » Ça tombe bien, je suis prêt à tous les efforts – mais vers quoi, et comment, s’il vous plaît ? Eh bien : « Il faut traiter les enjeux historiques et sociaux de la même façon que les enjeux environnementaux. » D’accord ! D’accord ! Il faut les « traiter », mais comme s’ils ne passaient pas par nous. La méthode ? Le procédé ? Le suspense devient insoutenable. « Le nœud de l’affaire est qu’il faudrait produire ce geste de déliaison en conséquence duquel la question du réel cesserait d’être indissociable des enjeux de perception, sensation et intellection ; là où, précisément, la boucle se referme toujours et relance le subjectivisme humain, dans la mesure même où ce geste, cet effort relevant d’une décision, c’est bien toujours nous, c’est-à-dire un ou des sujets humains qui sommes appelés à le produire. » Ah bon ? Mais je croyais que… Je suis en pleine confusion. « Il s’agirait donc, pour tenter de s’évader hors du cercle du subjectivisme humain, de l’anthropocentrisme commandant toute approche du réel, de poser des principes ou de donner force de loi (d’axiome) à des notions premières telles que : le sommet de l’Everest souillé de déchets du fait de l’affluence des alpinistes en quête de performance, la Mer de glace, à Chamonix, qui fond inexorablement, ce sont bien des désastres que nous enregistrons. » Oui, c’est bien cela – nous les enregistrons. Et ? « C’est par cet effort d’objectivation que nous devons commencer – et il ne se limite pas à une réforme de notre entendement. Il vise au contraire à séparer la question de notre entendement d’avec ce qui est – et tant pis s’il s’agit là, bien sûr, inévitablement, d’une opération de notre entendement. » Que… Quoi ?… Tant… Tant pis ? On a bien lu ? « Tant pis » ? Tant pis si ce minuscule « tant pis » fait s’écrouler toute la démonstration ?
Tant pis.
Gaza
Dans le texte de VM, n’est fait mention de ce thème que deux fois, dont une dans la phrase suivante : « Lorsque la Caste tente d’imposer l’évidence selon laquelle ce qui exige que les députés statuent, en urgence, c’est la prolifération de l’antisémitisme et non pas l’extermination de la population de Gaza, c’est bien le réel qui est en jeu, et pas seulement la diversion, une de plus, qui fait son œuvre. » Je ne gloserai pas sur cette phrase. Prise hors de son contexte, j’y souscris sans réserve. Ce qui, pourtant, en fait une sérieuse entorse aux exigences éthiques minimales d’une proposition philosophique livrée aux commentaires du tout-venant, c’est son insertion dans un développement visant à disqualifier une option théorique, laquelle ne flotte pas sans attaches dans les nuées, mais se trouve portée et défendue par un certain nombre d’individus qui, jusqu’à preuve du contraire, ne méritent pas qu’on les prive des égards élémentaires dus a priori à tout un chacun. Or, si ces empoisonneurs assidus sont, tout au long du texte, rendus responsables de la menace et des attaques dont le réel fait l’objet, alors c’est bien à eux que sont ici imputées l’indifférence, l’inaction et les manipulations de « la Caste » au sujet du génocide des Gazaouis, en tant qu’ils lui ont fourni les présupposés philosophiques, la noosphère, la koinè dont elle avait besoin pour accomplir son œuvre de mort – avec la complicité avachie de la société dans son ensemble, elle aussi conditionnée par leur faute à gober ses intoxications déréalisantes. Autant dire que toutes celles et tous ceux qui ne souscrivent pas au réalisme de VM ont armé le bras criminel de Netanyahou. Ce procédé – que je me garderai pour l’instant de qualifier – sera amplement réitéré, de façon encore plus virulente, dans le texte qui a fait suite à celui de VM dans les colonnes d’Ici et Ailleurs. J’aurai donc l’occasion d’y revenir.
3. « aujourd’hui comme il ne l’a jamais été »
Cet aspect de la thèse de VM doit être discuté sur deux fronts. Le premier concerne le caractère inédit de la situation décrite dans le texte. Le second, plus étroitement associé à l’objectif critique général que j’ai poursuivi jusqu’ici, consiste à interroger la part de responsabilité qui peut être attribuée à l’épistémologie constructiviste dans l’émergence et la persistance de cette reconfiguration globale – « ontologique », anthropologique, sociale, politique, etc. – présentée comme radicalement nouvelle. Si nous entendons, comme nous l’avons fait jusqu’à présent, opposer à des généralités insaisissables autre chose que des considérations puisées à la même source vaporeuse, il est indispensable d’analyser précisément la structure d’une situation ou d’un événement susceptibles d’être décrits par des énoncés dans lesquels interviendraient des verbes comme « menacer » ou « attaquer ». C’est à partir de la mise au jour des éléments d’une telle structure que pourront être évalués la « nouveauté » de chacun d’eux et leurs éventuels liens avec des déterminations imputables à des présupposés, des théories ou une « atmosphère » constructiviste.
Un état de fait dans lequel intervient une « menace » ou une « attaque » se présente formellement de la manière suivante : (x) menace/attaque (y) au moyen de (w) en vue de (z) [2]. Aucune difficulté ici : une situation de menace/attaque implique un initiateur et agent, individuel ou collectif (x), usant de certains procédés, instruments, moyens de toutes natures (w) pour menacer ou attaquer un objet (y) dans le but d’obtenir tel ou tel résultat (z) [3]. Si nous substituons les variables de cette structure sur la base de la thèse de VM, nous obtenons : « La Caste (x) menace/attaque le réel (y) « en déployant toutes sortes de moyens jusqu’ici inédits » (w) en vue de « rendre de plus en plus impraticable l’opération élémentaire consistant à faire le partage entre […] le réel et ce qui n’en est qu’une ombre, une simulation, un double illusoire, une réalité-bis (une fiction visant à se faire passer pour le réel) » (z). Jusqu’ici, ma critique s’est exclusivement attardée sur les différents emplois et diverses modalités de (y), sous ses deux déclinaisons, C1 et C2, à partir desquelles VM avait échafaudé sa charge anti-constructiviste, dont il me semble avoir montré, autant que faire se pouvait, qu’elle est nulle et non avenue. Reste donc à s’atteler aux autres variables : Qui – Comment – Pourquoi (à quelle fin).
(x) – Qui ?
« La Caste » est le nom générique donné à une variété d’agents caractérisés comme « de puissantes forces », que le texte mentionne sous diverses appellations renvoyant à des catégories sociales ou politiques plus ou moins circonscrites et identifiables : « les sergents de la domination, les militants de l’économie, les fabriques de discours » ; « les militants de l’économie, du productivisme, de l’extractivisme et les activistes de la logocratie hégémoniste » ; « les discours négationnistes ayant pour objet le saccage environnemental » ; « les formes contemporaines de la domination » ; « les puissances dominantes » ; « ceux dont la destruction de la réalité est la grande cause » ; « productivistes, extractivistes, pollueurs, destructeurs à outrance » ; « Le grand paradigme de la Science » et son prolongement logique, « la techno-science » ; et enfin « le sujet souverain », qui « est un apprenti sorcier, le bousilleur qui a ouvert la boîte de Pandore et tout salopé ».
A ceci, il n’y a en soi pas grand-chose à répliquer. Sauf que ce qui est présenté comme une nouveauté analytique – cette fameuse « ontologie du présent » dont VM se targue si fièrement de fournir les bases – requise par les paramètres d’une situation inédite où toutes les cartes théoriques sont prétendument rebattues, remobilise en réalité des topoï déjà bien éprouvés de la critique radicale anticapitaliste la plus classique. La Caste, c’est en définitive cet agrégat ultra-minoritaire – mais dont la capacité de nuisance est en effet maximale – de détenteurs des pouvoirs étatiques et des institutions financières, économiques et industrielles globalisées, mobilisant à son service toutes les ressources des développements techno-scientifiques et secondé par ses porte-voix médiatiques et pseudo-intellectuels. Nihil sub sole novum [4]. Ce qui, en revanche, peut prêter à discussion, c’est bien entendu l’appartenance de cette Caste à une configuration idéologique relevant du constructivisme, soit qu’elle en ferait un usage cyniquement stratégique afin de mener plus aisément à bien son entreprise de destruction massive, soit qu’elle baignerait inconsciemment dans ce brouet mental diffus propre à notre présent. La question se pose d’autant plus qu’un passage du texte de VM pointe, de manière là encore assez contradictoire, l’absence d’une véritable ligne idéologique directrice et homogène au principe des menées de ces puissances dominantes :
L’idéologie est une chape, elle forme un tout, elle présente une cohérence comme ensemble de discours et système de représentation, « vision du monde ». Son régime, c’est celui de l’unité, de l’ensemble intégré où toutes les « parties » forment un tout. L’idéologie, en ce sens, a une architectonique. Nous ne vivons plus du tout sous ce régime de la domination. Ce à quoi nous avons affaire, ce sont des flux. […] Plus rien qui relève d’une architecture globale et présente une cohérence quelconque. Seulement des flux, des input, des signes, des intensités, des messages, des effets de saturation ; une prolifération dense, instable, constamment changeante. La Caste est allégée de toute idéologie globale, elle n’agit plus selon des visées stratégiques, des plans, des doctrines, des visions du monde, elle agit par impulsions, un amalgame de coups de tête et d’idées fixes, whims, en fonction d’intérêts à court terme, elle n’a plus d’idées à proprement parler […] La Caste a la tête vide, plus d’idées, elle ne se meut plus que par automatismes, le temps du cerveau reptilien. […] On gouverne, on domine désormais à la discontinuité radicale, produite notamment par l’inflation des « entrées » et des signaux, des messages hétérogènes et sans suite. […] Il n’y a plus que des discours, impossibles à hiérarchiser, des images se succédant en flux, des fictions (histoires) interchangeables ou de qualité (si l’on peut dire) égale, une infinité de points de vue de même qualité aussi.
Je prétends au contraire que la production apparemment chaotique du discours hégémonique actuel, comme les prétendues conduites anomiques des potentats néo-fascistes du Nord global, recouvrent une logique toute aussi implacable que celle qui a présidé à la marche du monde depuis l’avènement d’un système qui a pour nom – il est regrettable d’avoir à rappeler ici une telle évidence : capitalisme. Aux dernières nouvelles, malgré quelques intensifications et réajustements marginaux de ses caractéristiques définitoires principales, ce système n’a pas encore laissé place à une configuration économique et idéologique radicalement hétérogène et demeure la formation historique à laquelle l’ensemble de l’humanité et des autres vivants est présentement assujetti. Affirmer que la « Caste » se réduirait à un agrégat d’énoncés équivalents, dépourvus de hiérarchie ou de consistance, c’est donc manquer ce qui fait la force de son hégémonie. Car elle n’agit pas au hasard ni au gré de narrations flottantes : elle est porteuse d’une idéologie solide, cohérente, qui oriente ses conduites et rationalise ses choix. Or, la structure théorique – devenue aujourd’hui l’atmosphère axiologique et idéelle que respirent les bénéficiaires de la dévastation capitaliste sans plus avoir à y penser – est elle aussi parfaitement identifiée et connue pour avoir été mille fois décrite, le néolibéralisme, qui comme on le sait n’est pas seulement un régime économique, mais constitue une véritable anthropologie implicite, son postulat fondamental étant celui de l’homo œconomicus, individu pseudo-rationnel défini avant tout comme agent calculateur, mû par son intérêt personnel, indifférent à toute fin collective autre que celles qui augmentent son profit ou sa satisfaction privée. J’estime que ce petit nombre de traits décrit suffisamment les motifs et comportements des parties prenantes de la Caste telles que VM les a identifiées, et qu’il n’existe à cette heure aucune raison plausible d’en inventer de nouveaux. Si l’ « ontologie du présent » à laquelle aspire notre autrice consiste à changer de paradigme toutes les trois semaines par crainte de lasser le consommateur de critique radicale, alors je préfère pour ma part abandonner cette méthode aux marchands de nouveautés, lesquels ne nous aideront jamais à comprendre comment le système tentaculaire auquel nous avons à nous affronter persévère dans son être prédateur depuis sept siècles. Même le vieux dogme de la « main invisible », auquel seuls quelques experts de plateau feignent encore de croire, reste de nos jours, comme ce fut le cas aux temps glorieux du réformisme keynésien, au principe des dispositifs d’intervention étatique dans un univers désormais intégralement financiarisé. Depuis la formulation de ce dogme par Adam Smith, le rôle de l’Etat a toujours été conçu en référence et dans la dépendance directe aux défaillances dont l’amère expérience historique de la croissance des inégalités, de la précarisation généralisée, puis de l’effondrement écosystémique accusait ce mystérieux démiurge équilibriste et velléitaire. Dans le schéma néolibéral, la fonction de l’Etat n’est plus de corriger ces défaillances par des mécanismes redistributifs ou protecteurs, mais bien au contraire de s’assurer que les règles du jeu législatives et institutionnelles continuent de favoriser la concentration des richesses et de garantir les intérêts des puissances financières. Ce que l’on appelait jadis « service public » est ainsi redéfini en service de la finance, où la collectivité n’est mobilisée que pour éponger les dettes, socialiser les pertes, renflouer les banques, au détriment d’une population de plus en plus paupérisée. De ce point de vue, la cohérence idéologique de la Caste, en articulant une anthropologie, une doctrine économique et une praxis politique – l’État transformé en bras armé de la finance et garant des intérêts privés contre l’intérêt des peuples – demeure indéniable.
En dissolvant la cohérence du néolibéralisme dans un brouillard où « tout se vaut », où les discours se neutraliseraient mutuellement dans une cacophonie postmoderne, VM substitue à l’analyse concrète des mécanismes idéologiques et économiques une abstraction qui, loin de dévoiler le réel, le recouvre. Elle rend le néolibéralisme invisible, c’est-à-dire d’autant plus efficace. Car une idéologie dominante agit d’autant plus qu’elle reste innommée : sa force tient précisément à sa capacité à se faire passer pour neutre, naturelle, allant de soi. Or, en refusant de la désigner pour ce qu’elle est, VM en vient, en reconduisant cette invisibilité, à renforcer son empire. Ce faisant, sa critique, au lieu d’armer la pensée contre la domination, la neutralise : là où il faudrait mettre en lumière la rationalité systémique du néolibéralisme, elle préfère dénoncer un chaos de discours interchangeables. Mais ce chaos n’existe que pour celles et ceux qui se tiennent à la surface des phénomènes. En profondeur, c’est bien une logique cohérente et planétaire qui gouverne, au nom de la rentabilité, de l’extractivisme, de la financiarisation, au prix d’une mutilation toujours plus aveugle de la vie et des vivants. C’est cette totalité systémique, et non une supposée dissolution ontologique, qui écrase nos existences. L’ennemi n’est pas la multiplicité désordonnée des énoncés, mais bien la cohérence d’un discours, celui du néolibéralisme, qui s’impose comme cadre indépassable et organise la destruction méthodique des mondes sociaux, politiques et écologiques.
Bien entendu, cette cohérence structurelle profonde, relevant du temps long, n’empêche nullement que viennent s’y enter certaines spécificités propres à un moment politique, voire aux idiosyncrasies d’un chef d’Etat particulièrement détraqué. La capacité d’absorption du système capitaliste a été reconnue depuis longtemps, et il est puissamment armé pour intégrer des phénomènes apparemment décorrélés de ses principes fondamentaux sans exposer ces derniers au risque d’une décomposition substantielle. Ces particularités, pour conjoncturelles qu’elles puissent être, ont leur importance et peuvent donner lieu à des analyses susceptibles d’offrir une compréhension plus fine d’une séquence politique temporellement circonscrite. C’est ce à quoi s’est attaché – illustration parmi d’autres possibles – un texte tout récent d’Alain Brossat, à partir du très effectif « sentiment d’exténuation » que peuvent inspirer les forfanteries, aussi clownesques qu’effrayantes, de l’actuel occupant de la Maison-Blanche, dans lesquelles il perçoit le symptôme d’un « retour du théologico-politique ». Il s’agit bien d’une proposition théorique consacrée au présent le plus immédiat. Pour autant, cette immédiateté n’implique nullement de renoncer à débusquer la logique qui y préside : la force de la théologie politique version Trump, telle que Brossat la met au jour, réside au contraire dans sa cohérence profonde. Elle réactive le vieux motif de la destinée manifeste, c’est-à-dire l’idée providentialiste qu’une puissance supérieure confère aux États-Unis – et, par extension, à leurs alliés – une mission universelle de domination. Loin d’être un simple folklore populiste, le slogan « MAGA » condense cette logique en substituant au régime de la délibération démocratique celui de la vérité révélée, soustraite à toute discussion. L’unité idéologique de ce courant se déploie à travers une même grammaire providentialiste, qu’il s’agisse de l’hégémonisme américain, du messianisme des colons israéliens ou encore de la sacralisation de certains objets historiques comme la Shoah : dans tous les cas, la référence au destin, au caractère exceptionnel et intangible d’une mission ou d’une communauté, interdit le débat et fonde l’action sur le pur rapport de force. Ce « néo-fascisme providentialiste », comme le qualifie l’article, trouve sa cohérence non pas dans un programme politique explicite, mais dans une homogénéité de régime de vérité : celui d’un pouvoir qui se dit légitimé par une transcendance et s’impose par le fait accompli [5]. Nulle incompatibilité, ici, entre les invariants systémiques du capitalisme et les biais idéologiques en provenance de la communauté des évangéliques étasuniens à laquelle se rattachent Trump et ses sbires, mais une forme discursive circonstancielle, venant exprimer une tendance politique de plus ou moins long terme – l’avenir nous le dira –, greffée à une structure de fond qui en a vu d’autres.
Quels rapports ces considérations rebattues sur le capitalisme comme modèle économique et forme civilisationnelle peuvent-elles bien entretenir avec l’épistémologie constructiviste ou avec le constructivisme comme manière d’envisager le réel en un sens général ? La réponse est on ne peut plus simple : aucun. Tel que je le conçois et le pratique, le constructivisme est un pluralisme et un antinaturalisme. Et bien que ces deux postulats eux-mêmes m’interdisent de récuser par avance la possibilité que d’autres tendances constructivistes puissent n’y pas souscrire, il ne me semble pas déraisonnable d’en faire, au moins provisoirement, les critères permettant de mesurer l’abyme qui éloigne d’un côté les présupposés ontologiques, anthropologiques, épistémologiques et axiologiques du capitalisme néolibéral et de l’autre l’effort propre à l’ethos constructiviste – effort consenti et joyeux – consistant à maintenir le plus amplement ouvert l’horizon des possibilités de tout vivant. Quand ce qui pourrait être la devise du constructivisme affirme : « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n’en pourra jamais imaginer n’importe quelle philosophie », le capitaliste ânonne son oukase rabougri : « There is no alternative ». Cette formule, elle aussi bien connue, n’est autre que la traduction brutale d’une Weltanschauung hantée par le spectre obsessionnel de l’Un et rivée à un réductionnisme naturaliste grossier – c’est-à-dire le contraire exact de ce que n’importe quelle position constructiviste entend défendre et favoriser.
Au prisme de l’ontologie moniste qui oriente le discours et les pratiques du capitalisme néolibéral, tout est unifié, réduit, homogénéisé. Une seule conception du réel : celle de la « nature des choses », qui n’est rien d’autre que la naturalisation d’un ordre historique contingent. Les rapports de domination, les inégalités, les prédations écologiques ne sont pas décrits comme des produits sociaux et politiques, mais comme des fatalités inscrites dans la texture du monde. Une seule conception de l’homme, comme on l’a vu : l’homo œconomicus, individu isolé, égoïste, calculateur, mû exclusivement par l’intérêt personnel. Toute dimension relationnelle, collective, symbolique ou affective de l’existence humaine est reléguée au rang d’épiphénomène. Dans ce schéma, l’homme n’est pas un animal politique ou un être de langage, mais une machine à maximiser son utilité, interchangeable, indifférente à tout ce qui ne peut se traduire en gains quantifiables. Une seule manière de connaître le monde, très logiquement : puisque le monde est supposé univoque, le modèle théorique qui le décrit doit l’être aussi. Peu importe si ce modèle change au gré des modes académiques ou des ajustements statistiques. Ce qui demeure invariant, c’est la prétention à l’unicité et à l’objectivité absolue. Le discours économique dominant, auréolé de son prestige pseudo-scientifique, se présente comme la seule grille de lecture valide du réel. Les chiffres du PIB, les taux de croissance, les équations financières tiennent lieu de vérité ultime, quand bien même ils se contredisent d’une décennie à l’autre. Enfin, une seule morale : celle de l’Universel, conçu comme horizon final du progrès. Ce qui ne s’aligne pas sur la norme néolibérale est jugé « arriéré » et voué à être corrigé, domestiqué, absorbé. L’imaginaire missionnaire du capitalisme globalisé prolonge, on le sait, les anciennes entreprises coloniales : il s’agit toujours d’apporter la « civilisation » à ceux qui, parce qu’ils résistent, sont accusés de retarder le mouvement irrésistible de l’Histoire. La pluralité des cultures, des modes de vie et des cosmologies est tolérée seulement dans la mesure où elle peut être folklorisée, transformée en marchandise et intégrée au marché.
Ainsi se déploie la cohérence profonde de la Caste : une vision unidimensionnelle du monde, qui prétend tout réduire à l’unité d’un seul principe – le marché –, et qui ne laisse place ni à la multiplicité des savoirs, ni à la diversité des formes de vie, ni à la contingence de l’histoire. L’idéologie néolibérale n’est pas un chaos de discours dispersés, mais une machine de réduction systématique, une logique d’aplatissement du réel. C’est ici que l’opposition avec le constructivisme apparaît dans toute sa netteté. Le néolibéralisme rabat tout sur une seule logique – celle de l’accumulation capitalistique, légitimée par l’économie comme science unique du réel. Le constructivisme, au contraire, est une discipline de l’ouverture : il part du postulat que plusieurs mondes coexistent, plusieurs manières de connaître, plusieurs régimes de vérité, plusieurs formes de vie, et qu’aucun ordre n’est définitif, qu’aucune configuration du réel n’est donnée une fois pour toutes. Là où le néolibéralisme absolutise la contingence historique en nature, le constructivisme rappelle qu’aucune « nature des choses » ne saurait être invoquée pour justifier les rapports de domination ou l’exploitation. VM se trompe donc doublement : en dissolvant le néolibéralisme dans une ontologie du chaos, elle masque l’unité idéologique redoutable qui préside aux conduites de la Caste ; et en prétendant diagnostiquer un pluralisme confus qui désorienterait nos existences, elle méconnaît qu’un pluralisme réellement existant, celui que promeut le constructivisme, est précisément ce qui permet d’ouvrir des brèches dans le monisme oppressif du capitalisme globalisé. Bref, si le capitalisme est une machine de réduction, le constructivisme est une politique des multiplicités. Le premier réduit le monde à l’Un ; le second affirme la pluralité créatrice, la diversité des pratiques, des savoirs, des formes de vie. Le capitalisme naturalise ses propres fictions pour les ériger en destin de l’humanité ; le constructivisme dénaturalise pour rappeler que ce destin peut être bifurqué.
(w) – Comment ?
Quels sont les moyens, instruments et procédés mis à profit par la Caste pour exécuter son dessein d’anéantissement du réel et des repères qui nous permettent de l’identifier, par opposition d’avec ce qui n’en relève pas ? Fidèle à la pente qui est la sienne, VM restreint ses anathèmes à un inventaire allusif de tendances très générales sans vraiment les illustrer ni expliciter rigoureusement la façon dont elles produisent leurs effets délétères. Ces tendances ne sont certes pas contestables, et se distinguent par le régime sous lequel toutes sont placées – celui de la prolifération : « Le réel se trouve réduit à la condition de la quantité infinie d’histoires qu’on raconte ou d’images s’y rapportant. Il n’a plus d’autre consistance que celle de cette prolifération de fictions, c’est-à-dire d’histoires que racontent une infinité de narrateurs ou plutôt de signaux qu’émettent une infinité de sujets (ou d’appareils, de machines). » L’ « ontologie du présent », c’est l’inflation exponentielle des phénomènes de communication sous toutes ses modalités ; le déferlement non-stop de la grande marée informationnelle ; la mobilisation sensorielle totale par les déflagrations de sons et d’images. Captation, annexion, réorientation des facultés attentionnelles et de l’aptitude à la rétention mnésique par l’enchaînement ou l’empiètement des « narratifs » – le storytelling, que VM mentionne à plusieurs reprises – savamment conçus pour provoquer et entretenir à leur égard des comportements addictifs – dans tout cela entrent bien entendu en jeu les développements de technologies médiatiques toujours plus ubiquistes et toujours plus tentaculaires : « L’innovation rencontre ici les tactiques visant à la destruction des prises sur le réel. Il y eut la télévision, puis internet (le digital) et puis, maintenant l’Intelligence artificielle. Les bombardements d’images, la saturation des cerveaux par les messages discontinus, le règne du disparate et de l’hétérogène, la multiplication des artifices, des doubles, des fictions plus vraies que vraies, des faux indétectables, etc. » Peut-être pourrais-je ici chicaner à propos de la vénérable antiquité de ce que l’on appelle encore parfois la propagande, dont la naissance fut à coup sûr contemporaine de celle du premier bâton de parole couronné – mais il faut bien admettre que l’ampleur et l’intensité auxquelles a atteint aujourd’hui cette pratique immémoriale suggèrent davantage l’idée d’une transformation substantielle que celle d’une simple variation de degré. Aussi bien, ce n’est pas sur ce point – la nouveauté ou le retour du même sous d’autres apparences ; « ce qui fait époque » ou non – que les considérations de VM quant aux moyens de la Caste me paraissent prêter le flanc à quelques objections.
Ce qui frappe avant tout, dans ces pages de VM, c’est la vision outrancièrement monolithique qu’elle propose du rapport des « dominés » aux dispositifs communicationnels de la Caste. Le foisonnement chaotique des messages, l’infotainment, le storytelling d’État : tout cela serait absorbé sans reste par une masse docile, passivement exposée à la colonisation de son imaginaire, et dont l’unique rôle consisterait à être « occupée », comme des enfants qu’on distrait. Une telle perspective homogénéise jusqu’à la caricature des expériences sociales extrêmement différenciées : elle suppose qu’il n’existe qu’une seule manière – naïve, inconsciente, servile – d’être confronté à la prolifération des récits médiatiques. Dans les déplorations de VM, aucune place n’est laissée aux divisions internes susceptibles de porter un regard critique et démystifié sur les dispositifs de propagande, aux résistances collectives, aux contre-discours et aux travaux de décryptage des foyers de lutte qui peuvent se déployer dans les marges, aux créations concrètes de mondes alternatifs. Autrement dit, ce que VM refoule de son analyse, ce n’est ni plus ni moins que la sphère du politique – au profit de la posture élitiste du penseur isolé, seul à pouvoir porter un regard désabusé sur la domination et sur la foule moutonnière qui lui est soumise. Tout en revendiquant une posture réaliste, VM ne livre en définitive qu’une vision tronquée du réel. L’éviction pure et simple de la lutte et des divisions politiques dans sa description du présent aboutit ironiquement à un parti pris idéaliste inconscient : elle substitue à l’observation la plus immédiate de la vie sociale – où prolifèrent conflits, résistances, fractures et discours critiques – la construction fantasmatique d’un bloc populaire unifié, homogène, passivement soumis aux mêmes fables médiatiques. Ce faisant, elle balaie le réel d’un revers de main pour y substituer sa propre perception, c’est-à-dire sa propre subjectivité. Paradoxalement, le « réalisme » de VM se range donc du côté même du subjectivisme que l’intégralité de son texte avait pour projet de dénoncer. À l’inverse, le constructivisme, en reconnaissant l’irréductible pluralisme des expériences sociales et politiques, reste plus fidèle au réel : il ne réduit pas la multiplicité à l’Un, il en prend acte et s’y confronte.
(z) – À quelle fin ?
L’entreprise destructrice de la Caste poursuit un double objectif : substituer aux faits objectifs, tangibles – à ce qui constitue l’authentiquement réel – une variété de phénomènes voués à être appréhendés comme des occurrences de la réalité, alors qu’ils n’en sont que des falsifications inconsistantes ; puis, à partir de cette substitution, rendre impossible pour les sujets humains l’opération consistant à orienter leurs actions, dans un milieu devenu fantasmagorique et nébuleux : « Il s’agit bien de mettre à mal notre perception et notre intellection du réel, condition de notre capacité de nous déplacer dans le monde environnant et d’y agir. » Ce processus s’inscrit donc dans un enchaînement téléologique à deux étapes : fabriquer une réalité alternative, une « réalité-bis » – diversement déclinée sous les formes du simulacre, de l’imitation, de la falsification, de la fiction, du mensonge, de la construction imaginaire, du double illusoire, du spectacle, etc. – puis, sur la base de ces « innovations », infliger à la masse des dominés une sorte de paralysie praxique, induite par l’incapacité où elle se trouve alors d’ « assigner sa place au réel » et de le distinguer de ce qui n’en est qu’une « ombre » factice.
Dans son texte, VM identifie explicitement les instances qui ont permis qu’une telle situation puisse advenir, et qui en sont donc directement comptables : la tradition postkantienne ou le subjectivisme kantien assimilés à l’idéalisme, l’herméneutique, la narratologie, le fictionnalisme, le perspectivisme et, bien entendu, le constructivisme qui est le nom générique et le « dernier avatar » de ces errements philosophiques. Ce dont il faut prendre acte et s’efforcer de nous émanciper, c’est donc « la relation qui s’établit entre le pli kantien, l’inépuisable tradition néo-kantienne et notre actualité surplombée par le motif de la destruction/pulvérisation de la réalité. »
Comme je l’ai fait jusqu’à présent, je ne discuterai pas cet aspect de la thèse de VM au plan des généralités qu’elle mobilise pour exposer ses arguments. J’enracinerai plutôt ma critique dans quelques-uns des exemples qu’elle mentionne en passant – comme à son habitude sans en développer les liens qu’ils entretiennent avec le propos global de son texte, mais peu importe. Ces exemples sont les suivants : « le révisionnisme en matière environnementale », « la prolifération de l’antisémitisme », « l’inexistence des Palestiniens comme peuple », « l’invasion migratoire et la disparition des classes ». Je me limiterai aux trois premiers.
Le « révisionnisme en matière environnementale » renvoie à ce que l’on nomme aujourd’hui communément le climato-scepticisme. Cette position minoritaire, défendue principalement par certains organes étatiques – ceux des démocraties dites illibérales – et des franges de la société civile du Nord global situées à l’extrême-droite du marché des opinions politiques, ne peut malheureusement être tenue pour responsable de l’inaction persistante face aux signaux d’alarme que la communauté scientifique unanime ne cesse d’adresser, depuis plusieurs décennies, aux populations du monde et à ceux qui les dirigent. Le contraire serait certes plus confortable pour les consciences occidentales, si enclines à exciper de leur blanche innocence et à se décharger des effets de leur incurie sur de bien commodes suppôts du Mal radical avec lesquels elles n’ont rien de commun. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : la grande majorité des habitants de la planète Terre, ayant enregistré les conséquences de son mode d’existence néfaste, n’a pas encore esquissé, à cette heure, le commencement d’une réforme de sa manière d’habiter le monde : la croissance du trafic aérien se porte à merveille, les industries de l’alimentation carnée prospèrent et l’urbanisation galopante ne rencontre pour l’instant aucune limite. Si la situation écologique planétaire n’était pas si tragique, la ligne causale que trace allègrement VM entre le constructivisme et l’effondrement de la biosphère pourrait faire sourire : « Depuis Kant, la philosophie est rigoureusement anthropocentrée […] et du coup, le réel se trouve constamment en instance de déréalisation […] C’est sans doute bien l’une des raisons pour lesquelles l’anthropocène nous est tombé dessus comme par surprise – nous avons constamment tenu à distance ce que nous nommions vaguement « la nature », hors de nous. Plus on s’enfonce dans l’ornière de la tradition postkantienne (dernier avatar : le constructivisme), plus on s’éloigne du réel. » Qu’il soit simplement rappelé à VM deux petits faits – de ceux dont elle affectionne particulièrement le caractère objectif : du point de vue comportemental, il n’existe pour l’instant aucun hiatus significatif entre les sourdes oreilles aux objurgations du GIEC et les consciences éclairées aux livres de Pablo Servigne ou d’Aurélien Barrau. Le monde continue généralement d’aller son chemin, comme à l’ordinaire – certains parmi nous sont éco-anxieux, les autres pas, voilà tout. D’autre part, et pour en finir avec cette fable, l’Anthropocène ne nous est nullement « tombé dessus comme par surprise ». VM prend ici, une fois de plus, son propre sentiment subjectif – celui d’avoir été saisie trop tard par l’ampleur du désastre – pour la réalité elle-même. Or, il suffit de rappeler que le rapport Meadows, publié au début des années 1970, avait déjà formulé avec une précision glaçante les principaux scénarios de l’effondrement écosystémique. En France, ces conclusions avaient même franchi la sphère académique pour s’inviter sur la scène publique, par exemple à travers la campagne présidentielle de René Dumont en 1974, qui annonçait devant les caméras la pénurie d’eau à venir. Ce qui a donc péché, ce n’est pas un hypothétique « déni constructiviste du réel », mais l’indifférence générale aux signaux d’alarme, conjuguée à l’inefficacité – ou à la complicité – des filtres médiatiques chargés de traduire ces données en enjeu politique.
Quant à « la prolifération de l’antisémitisme » et à l’« inexistence des Palestiniens comme peuple », proclamées haut et fort par les fascistes du gouvernement israélien et leurs relais occidentaux, elles constituent les exemples même d’un négationnisme politique tout à fait conscient de lui-même, et dont le mensonge, très simplement, très cyniquement et très classiquement, a été l’instrument éhonté auquel la dystopie sioniste a toujours eu recours depuis son origine en vue de sa réalisation puis de sa pérennité. Cette torsion délibérée du réel n’entretient aucune affinité avec quelque tradition néo-kantienne que ce soit : il s’agit d’un projet conscient, assumé, stratégique, visant à perpétuer les bénéfices d’une victimologie ancrée dans le chantage mémoriel et à délégitimer l’existence d’un collectif humain afin de justifier sa dépossession territoriale et sa répression permanente. Nul besoin d’invoquer les brumes de l’idéalisme philosophique pour comprendre cette logique : elle s’inscrit dans une tradition bien connue de politiques coloniales, qui ont toujours nié l’existence des peuples conquis afin de légitimer leur domination. La formule de Golda Meir – « Les Palestiniens n’existent pas » – n’était pas une spéculation métaphysique, mais un geste performatif, destiné à produire l’inexistence politique et juridique de ceux dont l’existence matérielle, historique et culturelle ne fait pourtant aucun doute. Là encore, confondre ce négationnisme délibéré avec une déréalisation globale du réel, c’est se tromper de registre : on passe d’un rapport de force concret, sanglant, à une pseudo-ontologie du présent. Or, c’est précisément parce que ce négationnisme est politique et intentionnel qu’il doit être combattu par des moyens politiques, et non par des spéculations philosophiques sur l’évanescence du réel.
Pour conclure cet examen critique, je me limiterai à une très brève évocation du remède que préconise VM contre les méfaits de la « tradition néo-kantienne » et de son rejeton déprédateur, le constructivisme. Il s’agirait d’opérer une sorte de conversion philosophique à l’aune de laquelle l’énoncé « le monde (cosmos) existe » viendrait enfin occuper le premier plan, au rebours des errements constructivistes qui n’ont eu de cesse d’ « établir au centre, le facteur humain et non pas le cosmos. » Et de mentionner Philippe Descola comme l’un des représentants de cette option cosmologique hétérogène à la modernité kantienne, à même de « nous déplacer vers ces espaces-autres philosophiques », qui nous permettront d’ « affronter la crise présente du réel qui prend surtout la forme d’une guerre conduite contre le réel par la Caste, aujourd’hui, ici et maintenant. »
Je ne suis pas persuadé, pour dire le moins, que Descola souscrirait sans réserve à l’objectivisme naïf de VM :
– « Les conceptions de la nature sont socialement construites et varient selon les déterminations culturelles et historiques ; notre vision dualiste du monde ne doit pas être imposée universellement. » [6]
– « On voit que la nature n’est pas un domaine d’objets en tant que tel. C’est une construction qui permet de donner une saillance à tout ce à quoi le concept est opposé. » [7]
– « Le domaine non-humain vu comme extérieur aux humains, ce que nous, Occidentaux, appelons la Nature, est en réalité une conception récente, née en Europe il y a quatre siècles tout au plus. » [8]
Les « ontologies » non occidentales, alternatives au naturalisme moderne, qu’étudie l’ethnologue – animisme, totémisme, analogisme – ne sont nullement assimilables au réalisme tel que VM l’envisage et l’appelle de ses vœux, mais renvoient à d’autres manières de distribuer l’intériorité et l’extériorité, à d’autres manières de dessiner des constellations d’objets, à d’autres « manières de faire des mondes » [9].
II.
Du point de vue épistémologique, le texte de Garance Panurge, « Sur le devenir “facultatif” des faits établis », est une simple redite de celui de VM. C’est pourquoi je restreindrai les considérations suivantes aux accusations d’ordre politique qu’il contient.
Ce qui rend ces accusations proprement inacceptables, c’est ce qu’il faut bien nommer l’instrumentalisation des massacres perpétrés à Gaza, convoqués à de nombreuses reprises, au service d’un règlement de comptes dirigé contre certaines parties prenantes du champ intellectuel ou militant, et dont les motifs et la finalité véritables demeurent malheureusement celés. D’un courant philosophique – le constructivisme et ses diverses variantes – aux charges que Mme Panurge fait peser sur lui, la disproportion est en effet telle que tout lecteur ne peut qu’en venir à soupçonner soit un acting-out délirant, soit une mauvaise foi dépourvue de toute mesure.
Cible privilégiée de Garance : les « décoloniaux imaginaires » – pourquoi imaginaires ? On ne le saura pas. La très grande faute des membres du QG décolonial est d’avoir contesté le caractère antisémite d’un visuel diffusé par la France Insoumise au cours du mois de mars 2025 [10]. Infectées par le virus constructiviste, Houria Bouteldja et sa tribu n’auraient pas su – ou, plus perfidement, pas voulu – reconnaître un fait « élémentaire et irrécusable à la fois ». C’est que, baignant dans l’herméneutique gadamérienne comme les cornichons baignent dans leur vinaigre – « à leur corps défendant » – les décoloniaux imaginaires sont convaincus, comme le laisse bien transparaître l’ensemble de leurs propos et de leurs actions, que le réel n’existe pas, que tout est affaire d’interprétation, et qu’ « une caricature antisémite, ça ne saurait en aucun cas être un point de fait, c’est une question de perception et d’opinion. » Dans ces conditions, les voilà délestés des exigences embarrassantes du Vrai et, subséquemment, autorisés à dire non plus ce qui est, mais ce qui les arrange. Or, ce qui les arrange, c’est que les Insoumis, qu’ils soutiennent, n’aient pas produit d’affiche antisémite – donc l’affiche antisémite n’existe pas. Syllogisme impeccable. Dichotomies cristallines de la vérité et du mensonge, de la magouille et de l’authenticité. Bien sûr, les décoloniaux imaginaires ont résolument choisi leur parti : « Quand les argumentations sinueuses et biaisées, la mauvaise foi en habit de soirée conjuguent leurs efforts pour rendre les faits indistincts, dissoudre le réel, au nom de l’intérêt supérieur de l’utilité politique, les choses sont consommées – les supposés résistants et insoumis jouent dans le camp de l’ennemi dont ils partagent la morale accommodante – ils partagent l’essentiel avec eux – un opportunisme sans rivage en matière d’évaluation des rapports entre le réel et le vrai, constamment guidé, surdéterminé par l’intérêt politique. »
Les certitudes marmoréennes de Garance font envie. Cela doit être bien confortable. Et si, suspendant tout jugement quant à cette image, nous laissions un instant son registre, antisémite ou non, dans le domaine de l’indécidable – ne resterait-il pas un autre fait, observable celui-là, un tout petit fait ne méritant pas moins qu’un autre d’être pris en compte ? A savoir : le fait même de la division concernant cette image. Voilà du réel pour Garance, qui le chérit tant. Que ce piètre épisode de l’affiche Hanouna ait promptement fini dans les poubelles de l’ « actualité » sans que personne ait pu trancher d’un côté ou de l’autre, tel est l’élément de réalité minimal que nul ne pourra raisonnablement contester. A partir de ce modeste point d’appui, et en l’absence de toute instance décisive catégorique, l’enjeu n’est plus de faire le départ entre champions de la véracité et tacticiens immoraux – mais, sur ce problème précis, à quel « monde de référence », à quel « ordre de grandeur légitime » [11] a-t-on recours pour justifier son positionnement politique.
Mme Panurge pourra bien se rebiffer ici : « Moi, Môssieur, ma seule référence, mon seul ordre de grandeur, c’est le réel, et la vérité qui lui est soumise inconditionnellement ! » Ce à quoi je lui répondrai : « Hum… C’est un tantinet kantien, cette profession de foi. Mais précisément, si vous balayez d’un revers de main la réalité de la division, votre référence, c’est votre subjectivité, la subjectivité de votre certitude, envers et contre l’évidence de ce qui, pour l’heure, relève du conflit d’interprétations. » A moins qu’il convienne d’envisager une hypothèse un peu moins charitable : en miroir de la posture décoloniale, qu’arrange la non existence de l’affiche antisémite – ou plutôt la non existence du caractère antisémite de l’affiche – en vertu d’un soutien à Méluche et ses affidés, le verdict de Mme Panurge pourrait bien arranger tout autant son intention de se faire, en un seul geste héroïque, Méluche, les décoloniaux et les constructivistes. A chacun ses raisons et ses priorités.
On s’en doute, l’incompétence de ces partisans de la déréalisation, complices plus ou moins volontaires de la Caste, ne se limite pas au domaine de la sémiotique des images. C’est leur prétention et leur aptitude à endosser le moindre rôle politique dans le présent qui leur sont intégralement déniées. Refrain désormais connu : ne s’intéressant qu’aux « procédures de construction » au détriment du « réel lui-même », voilà les hallucinés du post-kantisme incapables d’élaborer quelque jugement que ce soit sur l’état du monde, de « statuer sur l’intolérable », persuadés, de toute façon, que « la notion même d’une prise sur le réel lui-même relève de la plus naïve et la plus dangereuse des illusions. » Traduction : la grande masse des intellectuels et militants pour qui la classe, le genre et la race sont des constructions sociales s’abstiennent non seulement de juger ce qui, dans le cours de l’actualité, relève de l’intolérable, mais « d’agir politiquement, c’est-à-dire d’agir dans le sens de la production de déplacements significatifs ou de l’action en vue de l’apparition de discontinuités émancipatrices dans le champ du réel tel que nous l’habitons. » Je ne me donnerai pas le ridicule de contester une telle affirmation, dont tout un chacun pourra apprécier sans mon aide la veine burlesque. Rien n’empêche, en revanche, de signaler à l’attention de Mme Panurge ce qu’il y a d’outrecuidant et d’assez pénible dans le genre de leçon qu’elle s’autorise à prodiguer. Sous réserve qu’on ait oublié de m’informer de quelque acte de bravoure déterminant dont elle puisse se prévaloir, je ne sache pas que le fait de s’asseoir à son bureau pour tapoter sur un clavier d’ordinateur confère un quelconque droit de distribuer bons et mauvais points en matière d’efficacité politique – surtout pas à celles et ceux qui battent régulièrement le pavé en subissant la répression sauvage des milices surarmées de « la Caste ».
Mais le mal constructiviste s’avère encore bien plus profond. Il ne constitue pas seulement la tare des activistes sans action, « l’oblomovisme de notre temps, la philosophie couchée des apraxiques ». Sa nocivité est agissante. Il fournit à toutes les forces destructrices d’un présent « placé sous le signe du désastre » la philosophie, les idées, les images dont elles ont besoin pour être « animées et mises en mouvement ». Ainsi le constructivisme se trouve-t-il au fondement du nihilisme contemporain, de « la pulsion de mort conquérante » et, évidemment, du fascisme. Car « l’un des traits constants du fascisme, en tant qu’il est un visage du totalitaire, est sa capacité à s’émanciper du réel, à s’enfermer dans des bulles fantasmagoriques, à produire des récits du passé et du présent placés sous le signe de l’imaginaire, de l’esprit de démesure mortifère, libérés de toute contrainte “réaliste” ». CQFD.
C’est donc sur la base de ce croisement tératologique entre un mode de penser soucieux des multiplicités créatrices et les puissances les plus dévastatrices de ce monde que Garance Panurge en vient, pour illustrer son propos, à mobiliser le génocide perpétré en ce moment même à Gaza : envisager nos constructions narratives comme une certaine voie d’accès à ce que nous nommons « le réel », revient à considérer que le massacre du peuple palestinien, « ça n’est qu’un récit parmi d’autres, dans le foisonnement généralisé des récits », et par conséquent « à en relativiser, à en diminuer l’importance ».
J’achève ici, car je voudrais que résonnent dans le silence ces huit derniers mots, dus à Garance Panurge.
Cédric Cagnat
[1] Ce que nous faisons – ou ne faisons pas – à partir de cette évidence est un autre problème, qui bien entendu ne concerne nullement le constructivisme.
[2] Pour être tout à fait précis, il conviendrait d’analyser à part les deux verbes qui, chacun de son côté, appellent des variables supplémentaires et distinctes, sous forme de compléments : entres autres, complément d’objet indirecte pour « menacer » – de quoi ? – et complément de manière pour « attaquer » – comment ? Mais outre que ces compléments peuvent être instanciés par (w), la structure simplifiée sera suffisante pour le dessein que je me suis fixé.
[3] Le lecteur aura peut-être remarqué que cette manière de formuler les choses laisse suggérer la présence d’une intention à l’origine de l’ensemble de la séquence, alors que les mêmes verbes peuvent s’employer dans des situations où ne sont en jeu que des éléments matériels dénués de toute intentionnalité. Par exemple, il est tout à fait correct de dire : « Le pneu mal gonflé menace d’endommager la voiture » ou « L’acide chlorhydrique a attaqué la pierre calcaire », et ces énoncés ont apparemment la même forme que « Le patron menace son employé » ou « La vieille dame a attaqué un adolescent au coin d’une rue sombre ». Mais dans le cas des objets matériels, la structure profonde révèle des dénotations bien différentes. Il y a un (x) – le pneu – et un (y) – la voiture – qui ont des fonctions analogues à la structure « intentionnelle » ; alors que (w) ne désigne plus un moyen, mais une cause – mal gonflé – et (z) non plus un but, mais une conséquence – endommager. C’est donc bien de la première structure, « intentionnelle », que j’ai ici besoin.
[4] Cet apophtegme de l’Ecclésiaste est l’ennemi déclaré des penseurs professionnels, qui se retrouveraient bien vite au chômage s’il s’avérait que le réel obéit à une logique de la répétition. Il leur faut sans cesse identifier des « brèches », des « ruptures », des « discontinuités » et de l’ « Evénement » dans le décours de l’Histoire, car tout comme les lessiviers, ils sont soumis à l’obligation de proposer régulièrement de nouveaux produits – c’est une question de prospérité et de survie.
[5] Alain Brossat, « Note sur le retour du théologico-politique », ici-et-ailleurs.org, 18 août 2025. Que Violaine Monflanquin et sa comparse Garance Panurge lisent ce texte et en prennent de la graine : peut-être parviendront-elles à saisir tout ce qui distingue une pensée guidée par le désir de rendre le monde plus lisible, d’une pulsion pamphlétaire activée par je ne sais quelle passion vindicative et provocatrice dirigée en dépit du bon sens. https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/note-sur-le-retour-du
[6] Philippe Descola, “Constructing natures : symbolic ecology and social practice”, in Nature and Society : Anthropological Perspectives (eds. P. Descola & G. Pálsson), Routledge, 1996, p. 82–83 (chap. 5) [Je souligne]. “Many anthropologists and historians now agree that conceptions of nature are socially constructed, that they vary according to cultural and historical determinations, and that, therefore, our own dualistic view of the universe should not be projected as an ontological paradigm onto the many cultures where it does not apply.” (Citation de l’abstract, en ligne : https://www.taylorfrancis.com/chapters/edit/10.4324/9780203451069-6/constructing-natures-philippe-descola?context=ubx)
[7] Philippe Descola, « La nature, ça n’existe pas », Entretien, Reporterre, 1 fév. 2020 (maj 19 juin 2024) [Je souligne]. https://reporterre.net/Philippe-Descola-La-nature-ca-n-existe-pas
[8] Philippe Descola, « Il faut repenser les rapports entre humains et non-humains », Entretien, CNRS Le Journal, 3 juin 2020. https://lejournal.cnrs.fr/articles/philippe-descola-il-faut-repenser-les-rapports-entre-humains-et-non-humains
[9] N. Goodman, Manières de faire des mondes, tr. fr. M.-D. Popelard, Paris, Gallimard, 2007.
[10] Sur cette affaire, voir A. Brossat, C. Cagnat, « Brève échauffourée autour de l’affiche Hanouna », https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/breve-echauffouree-autour-de
[11] Sur ces notions de « monde de référence » et d’ « ordre de grandeur légitime », voir L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, 1991.
Ici et ailleurs