Cinq ans de solitude

, par Cédric Cagnat


Le critère de la maturité : la faculté de résister aux symboles.
Mais l’humanité est de plus en plus jeune.

Milan Kundera

La voilà donc de retour aux affaires.
Et pour le coup Elle ne fait pas les choses à moitié : un président et un gouvernement socialistes, la majorité absolue à l’Assemblée et au Sénat, une hégémonie presque sans partage sur l’ensemble des collectivités territoriales, à l’échelle des régions, des départements et des communes. Situation inédite sous la Ve République, clament à l’envi, frétillants, tous nos gazetiers !...
Gardons-nous de jouer les mauvais coucheurs. « Pour l’instant, il n’y a pas grand-chose à lui reprocher », opposait récemment ma grand’mère à la mine sceptique qu’arborait sa voisine de pallier au sujet de la Gauche nouvellement élue. Et d’ajouter, dans une réminiscence mitterrandienne sans doute inconsciente, qu’il faut laisser le temps au temps.
Le changement, toutefois, ne s’est pas fait attendre, conformément à ce que promettait un original et perspicace slogan de campagne, dégoté de haute lutte avec les forces de l’Esprit par celui-là en personne qui occupe aujourd’hui la plus digne fonction : à peine achevée la petite cuisine des renvois d’ascenseur au cours de laquelle s’opère la distribution des places et se ramasse la plus-value de la traditionnelle braderie électorale des ralliements et des convictions ; au lendemain, donc, du bricolage de l’équipe gouvernementale, la première mesure fut arrêtée : une baisse de 30% des émoluments ministériels, aboutissant à l’étiage pitoyable de 14 200€ mensuels. Très honnêtement – il faut leur en rendre grâce – les nouveaux mandataires ont immédiatement précisé que, pour des raisons d’effectifs, cette réforme salariale ne dégagerait qu’une économie symbolique. Il s’agissait bien plutôt d’envoyer un signal positif, la première parabole de cette « République irréprochable » que tous les citoyens appellent de leurs vœux.
Il faut croire que signaux et symboles savent produire leur effet, car le jeune diplômé que j’ai le plaisir de croiser quotidiennement à certain feu de circulation et qui, après l’obtention de sa thèse s’est audacieusement lancé dans le nettoyage de pare-brise, se montre depuis cette annonce visiblement transfiguré. Et il ne fait aucun doute que les 8,2 millions de citoyens qui survivent avec moins de 800€ par mois et les 2 millions de travailleurs qui se comptent parmi eux se réjouissent également de cette soudaine proximité économique avec leurs représentants. La lucidité, ou peut-être l’habitude, les ont heureusement préservés d’une espérance plus extravagante. Comme l’écrivait Alain Brossat voilà plus de dix ans : « Nous n’avons jamais attendu de l’espèce de gauche qu’elle prenne si résolument le parti des pauvres que ceux-ci viennent à l’être moins. » (L’animal démocratique, p. 45.)
Celles et ceux que leur situation met à l’abri de ce genre de préoccupations sordidement matérialistes n’ont pas été oubliés – pardon : oublié(e)s – par le nouveau pouvoir. Ce dernier, à travers la stricte parité arithmétique qu’il a tenu à faire valoir dans la répartition des postes donne un signal – encore un – très encourageant qui ne manquera pas d’induire de salutaires répercussions sur l’ensemble du monde du travail. A l’image des revendications de ce collectif, La Barbe, célébré par toutes les fractions progressistes de ce pays, qui déplorait depuis quelques années déjà le monopole masculin exercé sur les structures dirigeantes de la sphère entrepreneuriale, l’exploitation sera bientôt aussi l’affaire des femmes, qui pourront prochainement jouir de leur part du gâteau. Ce ne sera que justice…Ainsi, la longue période de léthargie politique à laquelle nous devons nous attendre, comme il est de coutume lorsque la Gauche est appelée à conduire le char de l’Etat, s’inaugure par cette valorisation de la « différence » minoritaire qui a toujours constitué, dans l’entreprise de désamorçage de la radicalité, une stratégie terriblement efficace. Alors que, hier encore, les franges communautaires marginales, étrangers non assimilés, féministes, homosexuels, artistes en rupture de ban présentaient l’image d’une sorte d’armée de réserve de la subversion, elles deviennent aujourd’hui, dans la mesure où elles ont renoncé aux recours alternatifs dans leurs luttes pour la reconnaissance, les représentantes d’une contestation lisse et avide d’intégration à un système dont elles n’ont nullement l’intention d’expurger les relents fétides, un système qu’elles se contentent de condamner dans la mesure seule où un accès profitable leur en est refusé, en même temps que les institutions dont elles reçoivent leurs rogatons de « citoyenneté » ou d’ « autonomie » peuvent se payer l’image gratifiante de chantres de la « tolérance ».

Ces deux réformes inaugurales du gouvernement Ayrault, pour déconnectées qu’elles puissent paraître, expriment en réalité une césure déjà repérée par la sociologie des mobilisations, fruit des mutations revendicatives occasionnées par le mouvement étudiant de la fin des années soixante, et dont l’aboutissement, lors de la séquence 1981-1995, avant-dernier règne en date du socialisme parlementaire, a pu montrer combien celui-ci entretient d’étroites connivences idéologiques, économiques et pratiques avec la configuration ultralibérale.

La césure dont il est question recouvre deux types de revendications dont la Gauche est traditionnellement porteuse et qui permettent d’établir une claire distinction, à la fois historique et conceptuelle entre, d’une part, un courant enraciné dans les problématiques de la subsistance, de la répartition des biens, des conditions de travail, historiquement inséparables du mouvement ouvrier et d’une certaine subjectivité populaire ; et d’autre part ce que sociologues et historiens nomment les « nouveaux mouvements sociaux », emblèmes d’un activisme à la fois postmatérialiste et davantage particulariste, axés sur l’expression de valeurs ayant trait aux thématiques de la dignité, du respect, de la reconnaissance identitaire, etc.

Il est évident qu’aujourd’hui ce second courant occupe presque exclusivement le devant de la scène au détriment du premier. Pour saisir convenablement la logique de cette dichotomie au sein de ce que l’on appelle fautivement d’un terme unique : la Gauche, il convient de rappeler un fait que notre mémoire collective a tendance à négliger, à savoir que la plupart des pays européens ont eu à traverser, voilà quelque trente ans, une assez longue période au cours de laquelle la société civile internationale s’était retirée dans un silence et une passivité inédits jusqu’alors. Pour ce qui concerne le cas hexagonal, dans Une histoire de France, parue en 1990, dont l’un des tomes est consacré au thème du conflit, Patrick Fridenson, dressant un état des lieux des mouvements sociaux à la fin du XXe siècle, présente ces derniers, certes non sans nuances, comme « un vestige de temps révolus », en s’appuyant sur les statistiques du ministère du Travail de l’époque concernant le nombre des journées non travaillées. Ce nombre, écrit-il alors, « connaît une baisse presque continue depuis 1978, et il est à l’un des niveaux les plus bas depuis cinquante ans », 1987 étant l’année du « niveau le plus faible jamais enregistré par le ministère ». Ces phrases, publiées cinq ans avant le fameux hiver des mobilisations contre le « plan » d’un premier ministre resté « droit dans ses bottes », qui amorcèrent un regain des luttes sociales en France, pour obsolètes qu’elles nous paraissent, ne doivent pas laisser croire que ce qui émergea derechef en matière de lutte fut un simple retour au vieil antagonisme entre ouvriers et patronat. C’est que le déclin des luttes sociales à partir de la seconde moitié des années soixante-dix correspond à celui de la société industrielle, correspondance qu’explique et dont dépend l’effacement de la catégorie commune à ces deux réalités sociologiques, à la fois sujet des luttes et objet constituant du champ de la production, à savoir la classe ouvrière. Or, cette sortie de l’âge du prolétariat, avec l’avènement du capitalisme postindustriel, a signé l’éviction des normes et des principes de cohésion issus du monde de l’usine, et du même coup d’une certaine conflictualité : celle précisément à laquelle présidaient les exigences de la lutte politique et les perspectives d’émancipation qu’elle faisait espérer. Le mouvement ouvrier, coupé des anciennes traditions paysannes d’où il avait émergé, était parvenu à élaborer de nouvelles formes de solidarité et donc un monde commun autour duquel se cristallisaient des normes et des valeurs qui lui étaient propres. Les potentialités insurrectionnelles dont ces dernières étaient porteuses ont longtemps préoccupé les élites intellectuelles qui focalisaient leurs analyses sur le processus d’individualisation conjoint au recul des traditions qu’impliquait la révolution industrielle et qui étaient censés faire le lit des explosions de masse. Aussi les « nouveaux mouvements sociaux » représentent-ils pour les pouvoirs étatiques, qu’ils soient de gauche ou de droite, une instance oppositionnelle plus acceptable que la vieille lutte des classes. A la fois plus présentables et plus sympathiques, leurs revendications présentent d’emblée certaines affinités avec les principes proclamés de l’Etat de droit. Dignité et respect, valeurs-emblèmes de ces mouvements, d’ores et déjà inscrits dans la constitution, font donc émerger une « lutte » au sein de laquelle existe une homogénéité axiologique englobant les parties prétendument opposées tandis que la reconnaissance, autre sésame brandi par tous les tenants de la contestation postmatérialiste, renvoie au particularisme tendanciel de ces revendications qui ont pour visée, en dernière instance, la constitution d’un droit adapté aux demandes spécifiques de chaque communauté. Cette particularisation des luttes induit un morcellement des activismes d’où émerge une sorte d’élite revendicative, cloisonnée et spécialisée, qui a tendance à affaiblir une contestation – ou simplement une participation – aux visées universalistes tirant sa force de son unité autour des mobilisations massives plus classiques. La fracture sociale introduite au sein même de la mobilisation politique, la privant de son ancienne puissance molaire, explique, au moins en partie, la complaisance de l’Etat et l’absence d’obstacles institutionnels contre lesquels cette nouvelle lutte pourrait venir se heurter. Tout le suggère : les mouvements sociaux ne sont jamais aussi désœuvrés et inefficaces que lorsque se trouve au pouvoir un gouvernement censé abonder dans leur sens. Un ami encarté au Front de gauche, à qui je demandais si son parti avait l’intention d’initier des mouvements à la rentrée de septembre, me fit cette réponse : « Si c’était que de moi on se serait mis en grève le 7 mai mon gars, comme en 36 ! Ce sont les syndicats qui ont la capacité de lancer les choses et on peut faire confiance à la CGT mais regarde la CFDT, ce qui est annoncé leur suffit ! Facile de mobiliser contre Sarko, moins contre un gouvernement socialo ! » Là réside le paradoxe tragique et inextricable d’une lutte sociale qui aspire à la reconnaissance et au traitement étatique de ses doléances.

De quelle manière la césure des deux gauches a-t-elle fait retour à l’occasion des premières initiatives du gouvernement Ayrault ?
La Gauche parlementaire, on l’a vu, gouverne à coups de symboles. Ceux qui ont trait à l’Argent sont directement abouchés aux thèmes historiques de la subsistance qui appartiennent de droit à la mythologie du monde ouvrier et de la gauche populaire. La baisse du salaire des ministres mérite pleinement son appellation de symbole, sans intention polémique aucune, puisqu’elle a été présentée et assumée comme telle par ses initiateurs et destinataires. Symbolique, elle ne l’eût pas été s’il s’était agi d’en tirer un quelconque profit pécuniaire destiné aux caisses de l’Etat. A aucun moment il n’a été question de cela, et la tentative de discrédit venue de l’opposition pointant l’inefficience de la mesure sous ce rapport tombe volontairement à côté des véritables enjeux.

Ainsi que l’exige n’importe quelle définition classique du symbole, on a affaire à un objet, un événement ou un état de choses – ici une baisse de salaire – dont la visée est de représenter un autre objet, événement ou état de choses, c’est-à-dire, pour reprendre en substance la caractérisation, par le sémioticien Charles Sanders Peirce, du concept de signe – dont le symbole est l’une des sous-catégories – à une chose qui tient lieu, pour un récepteur-interprète – ici le public des citoyens –, d’une autre chose – d’un objet de pensée… Mais alors quoi, en la circonstance ? De quoi la baisse du salaire des ministres est-elle le symbole ?

1- L’objet le plus évident, ce qui est le plus manifestement dénoté est évidemment le gouvernement lui-même, l’image ou l’autodéfinition qu’il souhaite offrir à son public. En d’autres termes cette première réforme est une modalité de la présentation de soi, à quoi se résume d’ailleurs toute campagne électorale, et ce fut peut-être, après la nomination paritaire des ministres, le véritable acte de clôture de la compétition présidentielle (même si d’autres performances de pure communication auront lieu, bien évidemment, tout au long du quinquennat. D’aucuns ajouteraient que la perte de souveraineté des Etats induite par la globalisation réduit les politiques à ne devoir se contenter que de ce type d’exercices… Ce sont de mauvaises langues.).
Reste à déterminer le contenu de cette représentation. Que disent d’eux-mêmes les ministres et le président en réduisant leur salaire de 30% ? Ce qui est frappant est le caractère immédiatement réactif de ce contenu, et la manière dont ce symbole apparaît comme signe en négatif : réactivité et négativité à l’égard de celui dont on affecte de ne jamais prononcer le nom en public ; de celui qui avait majoré sa rémunération de 70% au commencement de son mandat. On se souvient de la désormais célèbre anaphore à laquelle s’était livré Hollande lors du débat de l’entre-deux tours. Sur les quinze occurrences du « Moi président de la République », neuf sont suivies d’une tournure négative, et les propositions positives font pour la plupart allusion aux manquements de son adversaire. A la question posée par l’animatrice qui, en quelque sorte, lui demande de décliner son identité de futur chef de l’Etat – « Quel président comptez-vous être ? » – il énumère les caractéristiques de celui qu’il ne sera pas (mais d’un autre qui a été). Un théologien appellerait cela un autoportrait apophatique.
Indéniablement, le spectre, au moment d’entériner la première mesure, rôdait toujours… Cet acharnement à vouloir sans cesse marquer sa différence n’aurait-il pas dû susciter un minimum d’inquiétude ? Ne trahit-il pas une absence de personnalité, une certaine inconsistance ? Une définition de soi par contraste avec autrui dénonce assurément un manque de substance, un peu à l’instar de ces adolescents qui, pour consolider leur identité chancelante prennent le contrepied de tout ce que pensent, disent et font leurs géniteurs.

2- Autre hypothèse interprétative : la baisse de salaire référerait, consciemment ou non, à un sentiment d’impuissance vis-à-vis des impératifs de l’économie globalisée et de sa gestion par des autorités supranationales. Le contenu manifeste du symbole : « Nous renonçons à 30% de nos revenus mensuels » recouvre un contenu latent qui pourrait se formuler comme suit : « Nous ne pouvons faire autre chose que de représenter notre bonne volonté et nos louables intentions, conjointes à l’impossibilité avérée d’envisager des mesures non symboliques, c’est-à-dire dont les conséquences seraient effectives, car il ne nous est pas permis de mécontenter les véritables détenteurs du pouvoir économique. »

3- Enfin, interprétation réflexive, autoréférentielle : que la première mesure relève de la représentation spectaculaire est une manière d’annoncer l’égide sous laquelle sera placée l’intégralité du quinquennat, autrement dit l’avenir des actions gouvernementales. En inaugurant son mandat par un symbole, François Hollande proclame symboliquement que le quinquennat sera symbolique, c’est-à-dire entièrement assujetti au pôle non matérialiste de la césure évoquée précédemment. La baisse de 30% du salaire des ministres est le congé réitéré à cette gauche du travail déjà évincée au début des années quatre-vingts, lors du premier septennat de François Mitterrand ; elle est une gifle, si on la situe dans la perspective de la revalorisation du SMIC à hauteur de 2% (21€ mensuels) annoncée le 26 juin, administrée à tous ceux qui ont eu l’étourderie ou la paresse de prendre pour argent comptant le fameux discours de campagne du Bourget où le « monde de la finance » fut désigné par Hollande comme l’ « ennemi sans visage ». On objectera que le SMIC ne concerne pas la sphère des échanges immatériels : il faut être particulièrement inconséquent pour ne pas voir que tout ce que le Medef qualifie de « raisonnable » (en l’occurrence ladite « revalorisation ») profite autant aux spéculateurs de l’économie virtuelle qu’aux entrepreneurs de l’économie « réelle », l’une et l’autre ne formant pour l’heure – et sans doute pour longtemps – qu’un seul et même mastodonte dévastateur.
La complicité fusionnelle de la Gauche avec l’ordre ultralibéral, qui sera assez pétri de mauvaise foi pour prétendre que sa réactualisation est une surprise ? Qu’elle est autre chose qu’un lieu commun que les dignitaires socialistes eux-mêmes cherchent de moins en moins à dissimuler ? « Il y a aujourd’hui consensus sur le fait que la période 1981-1995 est celle où la fureur néo-libérale a noyé nos pays […] Mais qui donc était président tout au long de cette période ? Et où sont les vastes mouvements et les inventions politiques de grande ampleur qui, profitant d’un Etat de gauche, auraient accompagné ces séquences ? » (Badiou, Sarkozy pire que prévu…, p. 14.)
Economique, politique, l’isomorphisme de la Gauche avec l’ultralibéralisme n’exempte pas le domaine des valeurs, et les praticiens officiels de la contestation prétendument anti-capitaliste ne manquent jamais d’adapter leurs aspirations et leurs slogans au rôle d’exutoire que leur ont confié les gestionnaires privilégiés du système. Publié dans Libération en novembre 2010, un article de Clémentine Autin, l’égérie télégénique et nasillarde de la jeune gauche sympa, dresse un portrait enthousiaste de la néosubversion qui est venue remplacer le combat mené jadis par la classe ouvrière. Dans les « idées » exprimées aussi bien que dans le vocabulaire employé perce à chaque ligne la parfaite congruence qui a fini par s’installer entre l’idéologie du bougisme managérial, sa valorisation de la nouveauté perpétuelle et de l’initiative personnelle toujours au service d’une cohésion d’équipe créative et dynamique et les tendances d’un réformisme politique sans cesse occupé à célébrer les voies d’émancipation par lesquelles sont assurées de perdurer à l’identique les caractéristiques structurelles d’un régime dont la critique ne sait plus que relever les plus ou moins vastes opportunités qu’il offre de pouvoir enfin espérer y occuper une place ou y obtenir un titre. « La modernité de l’articulation entre le “je” et le “nous” » ; la « quête conjointe de l’autonomie individuelle et de l’épanouissement collectif » ; « le regain de combativité » ; la « promotion collective » ; la « quête de sens et de saveur dans l’emploi » ; les « attentes nouvelles » ; l’ « unité nouvelle » ; le « nouvel imaginaire » et les « formes inédites » ; le « peuple nouveau » ; la « gauche nouvelle » ; la « culture nouvelle » – l’article fait soixante lignes –, ces flatulences rhétoriques ne sont pas tirées des manuels de management étudiés naguère par Boltanski et Chiapello lorsqu’ils entreprirent de tracer les contours d’un « nouvel esprit du capitalisme », mais de la doxa conquérante d’une gauche « franchement à gauche » qui entend bien « faire force politique ».
Mais au fait, comment va se traduire cette pléthore de nouveautés ? Par une « gymnastique renouvelée des symboles et des pratiques ». L’athlète militant est enfin sur le point de réaliser son « envie de travailler dans le secteur public » et son « aspiration à plus de sécurité professionnelle ». Car tel est le nouveau visage de la « revendication subversive dans le monde du précariat ».
Bécasse.

Sous cette exorbitante et manifeste prééminence du faux-semblant, tout un chacun semble acculé à devoir continuer à faire comme si… « Je sais bien, mais quand même » est devenu le biais psychique par excellence de l’électeur contemporain ; le wishfull thinking ou la self deception, les ultimes artifices hypnotiques sur quoi repose la tranquillité aboulique de nos citoyens. L’idée qu’on puisse les leur enlever les jette dans des abîmes de détresse, car alors que leur resterait-il ? Rien

De leur côté, évidemment, tous les pouvoirs ont besoin de ce genre de maléfices pour s’assurer une adhésion pérenne. Chacun d’entre eux parvient au sommet avec dans ses bagages sa réserve propre de figures de style par lesquelles se satisfait le réquisit narcissique de sa « petite différence », d’ingénieux tropes de rhéteur destinés à ferrer le chaland et maintenir au pourcentage idoine l’intensité de son attachement.
La dernière équipe fonctionnait préférentiellement à la rodomontade. On se souvient peut-être de la promesse crâneuse du chef de la bande : « La croissance, j‘irai la chercher avec les dents. » Ce qui s’annonce du clan actuel, plus modeste, est plutôt de l’ordre du vœu pieu ; une sorte de confusion, se voulant sans doute rassurante et qui n’est que risible entre, d’un côté, le pronostic optimiste revêtu du sérieux et de la solidité factuels : « La France et l’Allemagne étant d’accord, nous pourrons la mettre en œuvre rapidement », vaticinait Hollande le 20 juin au sujet de la très attendue taxe sur les transactions financières, précisant qu’elle entrerait en vigueur dès 2013 ; et de l’autre l’espérance susurrée sur un mode davantage impressionniste, voire intimiste : « j‘ai bon espoir que cela se fasse. » (Les deux citations sont issues d’un même communiqué AFP, le 20 juin à 07h50). Que ces deux propositions, formulées à quelques minutes l’une de l’autre soient, du point de vue de leur modalité grammaticale, contradictoires tant sémantiquement que pragmatiquement, ne doit éveiller aucun soupçon quant à la sincérité du chef de l’Etat. Elles démontrent plutôt la virtuosité communicationnelle de l’homme de pouvoir qui, dans cette savante mixtion d’indicatif et de conditionnel (car le sens de la seconde est bien : « cela devrait se faire »), parvient à mêler en une seule séquence discursive la promesse et l’expectative, et par conséquent, à réjouir le militant anticapitaliste sans priver entièrement de sa quiétude le trader londonien.
Autre ficelle rhétorique, dite de la « douche froide », très proche de la précédente puisqu’il s’agit de dire une chose et son contraire, à cette différence près que la contradiction sera plus tranchée et qu’un certain laps temporel sera ménagé entre l’énoncé initial et sa négation : sur le même sujet, et dans le même organe que précédemment, le 22 juin à 16h56 : « Je ferai en sorte, avec mes partenaires, que le conseil européen autorise à faire cette coopération renforcée » afin de la « mettre en place le plus rapidement possible » ; puis à 20h38 : « L’UE ne mettra pas en œuvre une taxe sur les transactions financières. » Trois heures et quarante-deux minutes durant lesquelles le trader londonien a dû se ronger les sangs.

Plus classique : le déni. Dans Le Monde du 14 juin était rapportée l’inquiétude du président de Shell France, Patrick Roméo, qui déplorait un « signal négatif pour l’ensemble de l’industrie pétrolière ». C’est que la ministre de l’écologie et du développement durable fraîchement nommée, Nicole Bricq, avait suspendu les autorisations de forage au large de la Guyane auquel devait s’atteler le groupe pétrolier, affichant même la volonté d’une « remise à plat » de l’ensemble des permis de forage et une réforme du code minier.
Patrick Roméo fut entièrement rassuré une semaine plus tard, comme le rapporta Le Monde du 21 juin : non seulement la ministre fut désavouée, puisque son collègue des Outre-mer et plusieurs parlementaires annoncèrent que les forages auraient bien lieu comme initialement prévu, mais Nicole Bricq fut tout simplement « débarquée » de son poste… Quelle conclusion de la part du sénateur PS, Georges Patient, concernant cette affaire ? A-t-il pointé la dangereuse distorsion entre les ambitions déclarées du nouveau gouvernement au sujet de la protection environnementale et le poids des lobbies industriels défendant leurs intérêts particuliers ? Non, le parlementaire tint à préserver sa liberté d’analyse et refusa de se la laisser dicter par une instance extérieure (les faits) : « Cette petite mise à plat a permis de faire comprendre qu’une autre logique était à l’œuvre avec ce nouveau gouvernement : si le précédent privilégiait l’exploitation par le privé, ce gouvernement-là sera plus vigilant sur l’intérêt général et les retombées pour la population. » Une autre logique ! C’est le moins qu’on puisse dire… Le Parisien du 23 juin livra quant à lui le satisfecit de la ministre verte Cécile Duflot : « Je suis fière d’appartenir à un gouvernement qui écoute la voix des écologistes […]. Ce gouvernement ne mettra jamais les intérêts particuliers avant l’intérêt général ».

Enfin, et pour rester dans le registre de la déviance psychique, la récente intervention de la porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, tend à suggérer qu’un autre souci louable présidera à la créativité réformiste des cinq années à venir. Un souci que l’on pourrait baptiser : le « clin d’œil à l’Histoire ». Clin d’oeil symbolique, comme il se doit.
Fidèle aux glorieuses années mitterrandiennes, il fallait bien que l’actuel pouvoir entreprenne d’abolir quelque chose. Il aurait pu faire plus fort que Badinter, et franchir l’étape logique d’après l’abolition de la peine de mort : l’abolition de la mort tout court. Mais il a choisi de rester modeste, une fois de plus, et se contentera, comme l’a annoncé Vallaud-Belkacem, reprise par la totalité fascinée des quotidiens du 24 juin, d’ « abolir la prostitution ». Lucide, la jeune politicienne a précisé avoir conscience qu’il s’agira d’un « chantier à long terme ». Le journaliste à qui elle a confié ce généreux projet ne lui a pas ri au nez, selon les informations dont je dispose.

J‘ai reçu il y a peu de mon ami F. un courriel qui résume certainement l’état d’esprit actuel d’un grand nombre de français, et qui se termine en ces termes : « En tout cas c’est cool de plus passer nos journées à entendre parler de politique de m...., c’est vraiment détendu comme ambiance depuis que Hollande est élu, si on pouvait continuer comme ça cinq ans… » A mon avis, son souhait a des chances d’être exaucé.