Les News seront fake ou ne seront pas...

, par Alain Brossat


« L’humain d’abord ! »
(Et les bêtes, alors, les pauvres bêtes ?)

Deux choses sont en jeu, avant tout, dans l’apparition du motif des « fake news » : d’une part le fait que désormais quiconque est branché sur la Toile se trouve en position d’être un créateur et un diffuseur virtuel de messages et d’informations de toutes sortes, adressés urbi et orbi ; et d’autre part la crise conjointe du pouvoir politique et du pouvoir médiatique en tant que producteurs de récits légitimes et diffuseurs d’informations supposées fiables. Cette double crise ne se réduit pas, loin de là, à la question du mensonge d’Etat (les palinodies élyséennes à propos de l’affaire Benalla, par exemple) ou bien à celle de la flagrante partialité des médias dominants lorsqu’un peuple se lève et affronte le pouvoir (le « moment Gilets jaunes »). C’est une crise dans laquelle est en jeu le récit du présent, et, plus précisément, la relation qui s’établit entre d’un côté la capacité de l’agencer, de le diffuser en établissant l’autorité de ce récit et de l’autre l’exercice d’un pouvoir ou la reproduction d’une hégémonie.
Bien sûr, les élites de tout poil ne cessent de le répéter, Internet et les dits « réseaux sociaux » sont le terreau fertile sur lequel prospèrent les « fake news ». Mais une fois que l’on a dit cela, on n’a fait qu’enfoncer une porte grande ouverte et le défi analytique reste entier. Les « fake news », ça n’est pas en premier lieu un effet secondaire de la multiplication des moyens de communication électroniques, c’est d’abord une production discursive, un article nouveau sur le marché de la langue du pouvoir : le constat s’impose de lui-même : d’un jour sur l’autre ou presque, les gouvernants et les journalistes n’ont plus que cet anglicisme à la bouche (ce qui en établit la provenance), avec quelques autres, quand même, « populisme » « démocratie illibérales » – ce genre de mots-clés autour desquels s’agence la novlangue des élites dans une actualité donnée.
Ce qui indique suffisamment que, moins qu’un moyen de décrire un phénomène nouveau ou supposé tel, « fake news », c’est un syntagme, une expression, un signifiant de combat. Cela entre dans la catégorie de ces « mots puissants » par le moyen desquels les « Grands Citoyens » conduisent en démocratie policière et de marché une opération déterminée. Cela ne sert pas à décrire ou analyser, encore moins à critiquer un trait du présent, cela a, avant tout, une destination tactique. Il sera utile de se rappeler ici que, de ce point de vue, la « boîte à outils » de ces élites de pouvoir n’est pas remplie de mots destinés à penser en premier lieu (penser pour comprendre analyser et critiquer), mais toujours d’emblée à conduire des opérations. Celles-ci prennent leur sens, toujours, dans l’horizon de la défense ou du renforcement de positions de force et de systèmes d’emprise.
En ce sens, ces mots et ces expressions n’ont pas pour vocation de nous aider à penser notre condition présente, notre actualité et notre position face à celle-ci, mais tout au contraire à rendre ces actes d’intellection plus difficiles, en substituant notamment des mantras (« fake news », « populisme ») à des concepts susceptibles de se ficher dans l’épaisseur du présent comme des flèches (Nietzsche, Foucault – le sagittal »). Ce sont donc des mots ou des syntagmes dont la destination est aussi d’en chasser d’autres, d’en rendre d’autres inarticulables, exactement comme l’envahissement des écrans du récit de l’époque par une expression comme « classe moyenne » se destine en premier lieu à rendre inarticulable une description de notre monde en termes d’affrontement entre des classes antagoniques.
Lorsque, il y a un peu plus d’un siècle, Gabriel Tarde se penchait sur le changement d’époque qui conduit du temps des foules à celui du public, il pressentait à quel point, sous le régime du public, le publiciste allait devenir un personnage clé de l’époque. Le publiciste, dans ce sens originel, c’est indifféremment le journaliste, le notable, l’homme politique dont la tâche est de façonner le public, d’en modeler les dispositions et, par conséquent, de l’irriguer de récits destinés à le peupler de « bons citoyens », c’est-à-dire de vivants gouvernables – et c’est ici, déjà, que les mots-clés prennent toute leur importance.
Il est singulier que ce mot, « publiciste », destiné à désigner la catégorie qui s’assigne la tâche de nous gouverner en tant que public, ce mot nous l’avons perdu – une telle perte équivalant à un affaiblissement de notre capacité critique de penser ce qui vise à nous rendre gouvernables. Tombé dans les égouts de la publicité, le mot publiciste ne peut plus désormais s’associer à cette double dimension du gouvernement des vivants qui, curieusement, se dit de préférence en anglais : « agenda setting [1] » et « storytelling ». La promotion (en forme de bombardement discursif en tapis) du motif des « fake news » relève très précisément de ces deux catégories : c’est désormais de cela qu’on va parler (ce qui, jour après jour, sera inlassablement remis à l’ordre du jour dans le discours des démocrates d’Etat et des médiacrates de marché), et ce dont sera faite la texture des récits administrés du présent – c’est dans ces termes-là qu’on en parlera.

Pourquoi donc le motif des « fake news » est-il devenu obsessionnel dans le discours de ceux qui administrent la police des énoncés aujourd’hui ? Non pas, en premier lieu, en raison des bouleversements technologiques intervenus à la fin du XXe siècle dans le champ de la communication, rendant pratiquement impossible désormais le contrôle des moyens de mettre en circulation des récits par ceux qui s’estiment fondés à le faire. Mais bien plutôt et avant tout en raison d’un assez brutal effondrement de la légitimité de récits établis au fondement de l’autorité du régime démocratique ; ou bien, pour dire la même chose autrement, la crise ouverte de la confiance accordée par les gens ordinaires à la parole des gouvernants et des journalistes (gens de médias, aujourd’hui).
On est passé du temps où cette confiance était variable et relative (ce qui veut dire tout autre chose que nulle), à celui de la défiance érigée en règle. La parole des hommes politiques a perdu toute valeur aux yeux du public parce que celui-ci, instruit par l’expérience, sait désormais que cette parole est d’essence palinodique, c’est-à-dire n’engage jamais les premiers à quoi que ce soit. C’est un bruit, une rumeur destinée à séduire les électeurs lorsque ceux-ci sont convoqués, à nourrir les cotes de popularités, ce n’est en rien une parole qui se projette vers l’avenir sous la forme de propositions, de promesses ou de projets auxquels on puisse accorder le moindre crédit. Pour ce qui concerne le monde des médias, c’est tout simplement le « beau récit » (le mythe au sens où un mythe est une sorte de conte moral) du quatrième pouvoir qui a volé en éclat – un pouvoir dont l’indépendance supposée était censée garantir la capacité à se faire le censeur vigilant et désintéressé des abus ou dérives auxquels seraient naturellement enclins les pouvoirs institués, dans leur forme étatique.
Ici encore, ce ne sont pas des lubies ou des préjugés nourris par l’inconstance du public tardien qui ont suscité cet effondrement (cette perte de crédit massive de la presse et des médias), c’est bel et bien l’expérience qui a tranché ; ce ne sont pas des jugements a priori ou des préventions idéologiques contre les puissances industrielles et financières exerçant leur contrôle sur les médias qui nourrissent la défiance en premier lieu, mais bien, tout simplement, l’expérience faite collectivement que, quand les gens ne pensent plus à l’unisson avec ceux qui les gouvernent, quand ils deviennent rétifs et entrent dans des contre-conduites, quand se forme un peuple remuant qui ne coïncide plus du tout avec les agrégats d’électeurs et de téléspectateurs (de consommateurs d’ « informations » en packs et en kits) – alors, les médias se retournent massivement et agressivement contre ce peuple et forment une sorte d’union sacrée avec ces autres pouvoirs dont ils sont censés se tenir à distance et face auxquels ils sont supposés incarner les intérêts du public.
En langue courante, on dira que les gens se sentent trahis par les élites politiques et manipulés par les élites médiatiques. Une fois que l’on aura dit que ces mots tournent court et échouent à rendre compte de situations et de phénomènes infiniment plus complexes, on n’aura à peu près rien dit : car ce n’est pas ici la qualité analytique de ces termes qui importe, mais leur pertinence affective ; ils se tiennent au plus près de ce que les gens ressentent dans leur relation verticale avec ces deux formes de pouvoir et fractions de l’élite gouvernante et c’est cela même qui constitue le matériau ou le tissu de l’effondrement de leur légitimité ( la perte de confiance et la formation du pli de la défiance). C’est avant tout dans ce paysage dévasté et en réponse à ce défi que le motif des « fake news » s’est imposé comme le vecteur (avec le motif tous azimuts du « populisme ») de la contre-offensive des élites ; comme le moyen de s’insérer dans la guerre des discours et la bataille des énoncés pour y reprendre l’initiative (fixer l’ordre du jour, imposer les mots-clés...) et s’assurer de la conduite des récits, comme on s’assure, dans une guerre, de la maîtrise des airs.

Fondamentalement, le motif des « fake news », cela consiste à réaffirmer que la diffusion des informations et la confection des récits (des « histoires ») sur le présent, cela ne peut pas être laissé entre toutes les mains. C’est un pouvoir, au fond, dont l’exercice « irresponsable » peut s’avérer désastreux, c’est un travail de professionnel, et qui revient de plein droit à ceux qui sont formés pour ça et qui s’y entendent. Le parallèle entre cette approche restaurationniste de l’information (les « nouvelles » comme enjeu de pouvoir) avec celle qui prévaut parmi les élites politiques (la politique étatique, institutionnelle, c’est une affaire de professionnels, d’ailleurs il y a des écoles pour ça – Sciences Po et l’ENA) est saisissant. Il s’agit toujours d’en revenir à la même conception inégalitaire du régime démocratique : liberté d’opinion pour tous au sens de « cause toujours... » (les paroles des gens ordinaires sont sans substance ni signifiance, elles s’envolent) mais rigoureuse condition d’inégalité dès lors que sont en question des enjeux de pouvoir – de prendre des décisions et de les faire appliquer, de faire circuler les informations.
Dans cette dimension, ce qui s’impose, c’est la règle de la supposée compétence (la fameuse égalité proportionnelle qui n’est que l’autre nom de l’inégalité légitimée) par opposition à l’égalité simple – un égale un.
L’idée sera donc, par voie de conséquence, que dès lors que la capacité de diffuser des nouvelles devient la prérogative de tous et chacun (via l’accès à internet et moyens conjoints), les choses tournent mal – on entre dans le temps des « fake news ». C’est que les gens ignorent que la diffusion des nouvelles et le récit du présent, au sens journalistique du terme, ça demande non seulement de la compétence (c’est un métier qui s’apprend, dans des écoles) mais aussi ça s’entoure de scrupules déontologiques, il y a toute une morale de la diffusion des nouvelles. C’est que des enjeux de force et de puissance s’y rattachent – la preuve, toute négative, c’est que des fausses nouvelles, amplement diffusées, peuvent produire des effets dévastateurs...
Il est intéressant que ce soit ici, au rebond de la capacité de nuisance « informationnelle », toute entière associée à l’autre de leur corporation – le public composé d’amateurs et qui, d’un coup, découvre sa capacité d’être non plus seulement le récepteur, mais aussi l’émetteur de nouvelles – que les journalistes semblent découvrir la puissance de l’information – et sur ce versant tout entier négatif, le syndrome des « fake news »... Quand ce sont eux qui exercent ce pouvoir, ce ne serait pas un pouvoir à proprement parler, mais une sorte de service public vertueux...

On pourrait ici se contenter d’ironiser en s’étonnant de ce que ce soit seulement quand cela devient le fait de l’autre (le public devenu chroniqueur du présent par le fait d’internet) que les « fake news » deviennent un désastre pour la caste médiatique – ne l’était-ce pas déjà quand les journaux gagnés par la fièvre patriotique diffusaient à plein régime les bobards nationalistes pendant la Première guerre mondiale ? Quand ils vantaient la mission pacificatrice de l’Armée française en Algérie ? Et, plus récemment encore quand ils affichaient en une la fable des armes de destruction massive de Saddam Hussein ? Les « fake news », ça a l’éclat du neuf, à cause de l’anglicisme, mais cela fait déjà un certain temps que ça a un nom en français, et que c’est indissociable à ce titre de la vie des journaux, en temps de guerre particulièrement mais pas exclusivement – les bobards, donc.
S’il est une différence, peut-être, entre bobards traditionnels et « fake news », c’est qu’en diffusant les premiers, les journaux se font les organes volontaires et serviles d’une propagande d’Etat, réduisant à néant du même coup la fable de l’indépendance de la presse ; tandis que ce que l’on appelle les « fake news », quand elles ne sont pas l’effet de grossières manipulations étatiques, sont des productions narratives diffuses, émanant d’une multitude de sources dispersées, de foyers diffractés et dont la propriété est souvent (pas toujours) d’être une traduction ou une transposition de la relation que les « sans- », les gens sans qualités, le peuple se sachant inaudible tout en ayant bien des choses à dire sur le présent, entretiennent avec les dirigeants, les supposés qualifiés, les distingués et les importants.
Les « fake news », donc, au sens où elles seraient simplement de fausses nouvelles trouvant leur origine soit dans une volonté de nuire ou de faire diversion, soit sur une lecture déficiente du présent, soit sur de mauvais affects (de ceux qui nourrissent les constructions conspirationnistes), les « fake news » réduites à ces conditions sont l’arbre qui cache la forêt. Le problème, infiniment plus vaste et complexe est qu’il se trouve que sont apparues des technologies qui, désormais, permettent l’appareillage du désir du public (ou d’une partie d’entre celui-ci) de se faire lui-même narrateur et scripteur du présent, ceci dans des conditions où il éprouve que les récits mis en circulation par les élites politiques et médiatiques sont de moins en moins fiables, voire intrinsèquement et par définition mensongers. Cette disposition ou conviction découlant, une fois encore, de l’expérience collective et non pas du caractère inconstant ou de l’ignorance constitutive du demos...

La question principale, dans ces conditions, est moins que jamais celle du vrai et du faux, du mensonge par opposition à la sincérité. Elle est celle du conflit de récits asymétriques (comme il y a des guerres asymétriques) en termes de statut et de légitimité. Les journaux et les médias, pour commencer, ne sont pas bien placés pour administrer au public, sur ce ton de supériorité blasée qui leur est habituel, des leçons d’arendtisme élémentaire en matière de vérité de fait et d’opinions transformées en vérités – il n’est jamais besoin d’aller bien loin pour trouver dans les plus patinés d’entre eux (à défaut d’être vraiment respectables et respectés) de ces équivalents du fameux exemple d’outrage à la vérité des faits pris par Arendt dans La crise de la culture – en août 1914, c’est la Belgique qui aurait envahi l’Allemagne. Je le mentionnais plus haut, le bobard lancé par Bush et Blair à propos des « armes de destruction massives » de Saddam et de l’armée irakienne « troisième armée du monde » est devenue vérité de fait à la une des mieux tapinés et tapinants des quotidiens états-uniens en aussi peu de temps qu’il faut pour avaler un gros bobard, et ce régime de la métamorphose d’énoncés propagandistes en faits prospère dans les médias dès lors que sont en jeu des intérêts supposés vitaux ou des contentieux à vif.

Je vis à Taïwan et les exemples qui me viennent à l’esprit sont donc en partie empruntés au monde chinois. – Quand je vois publiée en haut de première page du quotidien en anglais Taipei Times, sans commentaire et approbativement, la déclaration d’une officine gouvernementale affirmant que « Taiwan has never been a part of China », (« Taiwan n’a jamais fait partie de la Chine »), l’évidence s’impose à moi selon laquelle cette phrase est extraite du même tonneau que la contre-vérité imaginée par Arendt [2].
Car s’il est clair que Taiwan n’a jamais fait partie de la République populaire de Chine (fondée par Mao en 1949), il ne l’est pas moins qu’elle a fait partie (« been a part of ») de l’empire de Chine pendant des siècles, ce jusqu’en 1895, date à laquelle la dynastie des Qing dut céder l’île au Japon, suite à une guerre perdue contre cette puissance alors montante en Asie orientale. Les « faits (historiques) alternatifs », les délires révisionnistes, ce n’est donc pas l’apanage des officines conspirationnistes et du grand défoulement collectif sur les réseaux sociaux – le Taipei Times, c’est, à plus d’un égard, la voix de l’Amérique à Taiwan, l’organe dans lequel s’expriment, en langue globale, les positions les plus extrêmes des partisans de l’indépendance adossés aux intérêts et aux « valeurs » de l’Occident dans la région. Quand il y va de la promotion de leurs perspectives stratégiques (incluant le scénario d’une bonne petite guerre préventive destinée à remettre la Chine « à sa place » et à faire passer en force du même coup l’indépendance de Taiwan), ces gens-là n’hésitent pas à réécrire l’histoire comme le plus ignorant ou le plus mal intentionné des agités du bocal négationniste – ceci dans un agencement discursif où l’on ne ferait pas passer une feuille de papier à cigarette entre gens de chancelleries et gens de médias...

Mais pourquoi aller chercher si loin ? C’est bien dans une toute récente livraison du Monde des Livres que l’on relève sous la plume de ce hard-boiled neo-con qui y sévit de toute éternité, Nicolas Weill, et au détour d’un compte-rendu expéditif des carnets de guerre d’un soldat de l’armée soviétique (et pas « rouge » comme le dit le titre en mal de sensation) pendant la Seconde guerre mondiale, cette fracassante révélation : de sursaut, de mobilisation populaire impulsée, bien sûr, par l’Etat stalinien (après tant d’erreurs et de crimes) mais fondée sur le sentiment de la patrie en danger – il n’y eut jamais, à aucun titre et sous aucune forme dans l’URSS en guerre, du siège de Leningrad à la bataille de Stalingrad, rien de semblable – que de la terreur d’Etat, du mouchardage, des exécutions sommaires, de la corruption, de l’alcoolisme et, pour le fantassin de base, la maigre consolation des viols collectifs et des pillages... L’articulet de ce solennel imbécile s’appelle, en toute simplicité « Le mythe de la Grande Guerre patriotique anéanti » – comme si nous l’avions attendu pour lire Vie et Destin et envoyer au diable les fables staliniennes. Mais loin qu’il s’agisse ici de faire droit à la critique et à son labeur inlassable, le propos est tout simple : inverser les affabulations staliniennes pour leur substituer un anti-mythe aussi vulgaire et indifférent à la vérité historique que le premier. Si l’URSS a gagné la guerre, ce serait donc l’effet exclusif du régime policier et de la terreur – cet amalgame de sottise journalistique et de parti-pris idéologique flirtant avec le négationnisme.
Ce genre de « vérité alternative » se publie tranquillement dans les pages littéraires du quotidien de référence en tant que vérité d’époque, entièrement congruente à l’air du temps... Et ce sont ces gens-là qui, le sourcil sévère et la mine soucieuse, viennent nous exhorter à nous mobiliser (sous leur houlette, bien sûr) pour tenter de sauver la vérité en danger, exposée à succomber définitivement aux assauts des complotistes et de la multitude ignorante toute entichée désormais de la détestable habitude de parler sans commencer par lever le doigt et attendre que les spécialistes penchés au chevet de la « crise de la vérité » veuillent bien rendre leur diagnostic..

Et puis, quand la vérité des faits ne se prête pas aux fantasmes de la caste, pourquoi se priver du plaisir de l’imaginer – tant qu’on en a le pouvoir : le 28 mai 2018, vers 20h30, sur France Info, une bande d’agités rassemblés sous le sigle « Les informés » commente un récent fait divers qui a défrayé la chronique : un jeune Malien sans papiers a escaladé la façade d’un immeuble et sauvé ainsi un enfant en bas-âge sur point de basculer dans le vide, action providentielle qui lui a permis d’être promptement régularisé et de se voir proposer un emploi chez les sapeurs-pompiers. L’un des « informés » trouve que l’on est allé, quand même, un peu vite en besogne : « Imaginez, énonce-t-il doctement, que ce héros s’avère être l’un des plus grands revendeurs de drogues du quartier... » – tout Malien, sans papiers de surcroît, étant, bien sûr, un dealer-né... La vérité imaginée de notre nano-facho se répand sur les ondes comme une marée noire sans susciter l’ombre d’une réaction de la part de ses compagnons de bavasserie...

C’est enfoncer des portes ouvertes de dire que le développement exponentiel des moyens de communication électroniques ouvre un boulevard aux falsificateurs de l’histoire et aux diffuseurs de fausses nouvelles sur le présent. Aux Soral et assimilés, donc. Mais enfoncer cette porte grande ouverte, encore et encore, c’est une façon pour la presse subventionnée et qui se voit d’intérêt public de s’exonérer de cette plaie, de s’établir dans la position de l’expert du phénomène, du diagnosticien, comme si les « fake news », c’était toujours l’autre, le mauvais autre et le mauvais objet, de la presse institutionnelle et des médias industriels. C’est une blague, une mauvaise blague – les gens ont l’occasion de le vérifier chaque fois qu’ils sont en position de confronter ce qu’ils savent de par leur propre expérience avec ce qui, à propos des mêmes faits, événements, incidents ou situations, s’en dit dans les journaux ou à la télé. Ou, a fortiori, ce qu’en disent les gens de pouvoir et que répercutent « objectivement » les médias.
Quand, par exemple, L’Etat récuse, devant la justice, des accusations de contrôle au faciès et va jusqu’à demander réparation à ceux qui ont eu l’audace de se porter plaignants pour discrimination, Le Monde rend compte des débats et ne prend pas position : « Il n’y a pas fatalité, on peut changer les choses grâce à des décisions de justice », a estimé l’avocat des lycéens. « Une somme d’allégations ne peut suffire à renverser la charge de la preuve », a répondu le procureur. « Deux conceptions qui seront départagées le 17 décembre. » [3]
Et Le Monde qui, pour tant de choses, a un avis si tranché et impérieusement proclamé de titraille en éditos, qu’en pense-t-il ? Les contrôles au faciès – fait établi ou allégation ? Plutôt la seconde option, si l’on s’en tient au titre du papier – ce que retiendra le lecteur pressé : « Devant la justice, l’Etat réfute les accusations de contrôle au faciès ».

La question des « fake news » et celle du complotisme ou conspirationnisme font généralement la paire dans l’arrogant discours hégémoniste. La chose amusante, c’est qu’en règle générale, les story-tellers autorisés ont une vision parfaitement complotiste du conspirationnisme et réciproquement – plus de campagne et d’échéance électorales importantes dans les démocraties occidentales sans que les gouvernants en place (et en passe d’être congédiés, le plus souvent) et la presse connivente n’agitent, désormais, le spectre des « ingérences extérieures » destinées à peser souterrainement sur les résultats du scrutin – un mantra de plus venu des Etats-Unis, depuis la nébuleuse affaire du Putingate, lors de l’élection de Trump... Un conspirationnisme spontané des élites bousculées par la montée de la défiance et de la rétivité populaires, la multiplication des conduites de résistance et des contre-conduites qui n’en finissent pas de saper leur autorité et l’empire qu’elles pensent exercer sur le public, de droit divin.
Le grand intérêt de cette approche toute policière et purement instrumentale du motif de la conspiration, réduit aux dimensions d’un pauvre roman d’espionnage est qu’elle permet d’en éluder entièrement ce qui, pourtant, y est en question : la construction des récits du présent en quête de cohérence par ceux d’en bas, les subalternes dont les raisons sont solides et multiples pour penser que ceux qui les gouvernent (de toutes les manières possibles et imaginables, incluant les médias, donc) non seulement ne leur disent pas toute la vérité, mais, aussi bien, la vérité, tout court, font en sorte que les ressorts de la situation présente leurs soient cachés – et en particulier ce qui fait d’eux des subalternes en galère... et qui ont eu mille l’occasion de se convaincre que les formes présentes de la domination, les insupportables inégalités et disparités qui vont avec, ont part liée avec la dissimulation et le mensonge...

Ce sentiment collectif diffus, variable et intensifiable au gré des situations, ce n’est pas la parano spontanée du peuple, ce n’est pas le fruit de l’ignorance de ceux à qui on n’a pas encore assez bien « expliqué » la vérité des choses et la nécessité des formes de l’ordre établi et de la dictature du marché – c’est, tout simplement la disposition subjective collective qui découle d’une expérience partagée de l’hégémonisme obstiné et méprisant des maîtres et des possédants, c’est l’affect sur lequel va enchaîner un certain récit du monde et du présent. Les narrateurs autorisés, patentés et rétribués, pourront faire tout ce qu’ils veulent, ils n’empêcheront jamais ce peuple qu’ils ne s’avisent de « calculer » que quand il commence à ruer dans les brancards, non seulement de parler, de tempêter, d’inventer ses slogans et ses saillies qui fleurissent sur les murs – mais aussi de construire ses propres « histoires » à propos de l’état du monde et du présent, des histoires dont l’un des points d’ancrage sont ces notions qui enchaînent directement sur le « vécu » de l’oppression dans les conditions présentes – « on » nous ment, « on » nous manipule.

Détachons-nous un peu du présent. Dans son admirable roman-montage, Le 42° parallèle (1930), John Dos Passos fait parler un plébéien mal luné, moitié hobo, moitié marin, au début de la Première guerre mondiale. On trouve, dans son discours (adressé à sa sœur, un peu moins « mal dégrossie » que lui) tous les ingrédients d’une telle vision d’en bas de l’histoire du présent et de tout ce qu’on nous cache pour s’assurer de notre docilité (en l’occurrence : pour nous transformer en chair à canon) :
« Boucle-la, Janey, dit Joë (Il fit un geste tranchant sur la nappe avec sa grosse main rouge.) Vous autres, vous n’y comprenez goutte, vois-tu... Toute cette saloperie de guerre est truquée d’un bout à l’autre... Pourquoi qu’ils torpillent pas les bateaux de la Compagnie Transatlantique ? Parce que les Grenouilles [Frogs – les Français] ont arrangé tout ça avec les Boches, tu comprends, si les Boches laissent leurs bateaux tranquilles, ils ne bombarderont pas les usines allemandes derrière les lignes. Ce qu’il nous faut, à nous autres, c’est rester tranquilles, leur vendre des munitions et les laisser s’envoyer mutuellement à tous les diables. Tous ces pauvres innocents font du gros fric à Bordeaux et à Toulouse ou à Marseille pendant que les leurs s’entre-tuent sur le front et c’est du pareil au même chez les Anglais... J’te le dis, moi, Janey, c’te guerre elle est truquée comme tout le damné reste » (traduction Norbert Guterman).

Bien sûr, les « explications » de Joë sont tout entières biaisées par l’affect de la conspiration, mais leur caractère fantaisiste n’en prospère pas moins sur un fond de vérité – le double jeu de plus d’un grand industriel (de l’acier notamment) pendant la Grande Guerre, entre autres... Et puis, ce qu’on n’enlèvera pas au plébéien, dans ces circonstances, c’est sa passion de comprendre, envers et contre tout, dans cette situation d’exception, et de le faire à ses conditions propres, par opposition à celles de ceux d’en haut... Il veut comprendre pour son propre compte, pas qu’on lui « explique »... Pour le reste, aussi imaginaire que soit la « rationalisation » de la situation opérée par Joë, il demeure constant qu’elle est bien loin d’égaler en fantaisie le discours sur l’ennemi que tiennent les chancelleries européennes à la même époque...
Toutes choses égales par ailleurs, le « discours de plèbe » de Joë, c’est ce qu’on a entendu et continue d’entendre sur les ronds-points et dans les manifs depuis le début du « moment Gilets jaunes ». Et dans une telle configuration, la montée de l’affect du mensonge permanent, dans ses formes variées, y compris les plus pénibles, ça n’est jamais, au fond que le contre-champ de la situation dans laquelle le tort subi ne trouve jamais la possibilité de se rendre audible et d’être reconnu comme tort réel, et le tort infligé se trouve magnifié tous les jours et à coup de trompes, dans le discours des maîtres, en tant que mal nécessaire, comme dans le meilleur des mondes possibles de Leibniz.

Le différend qui se trouve aujourd’hui cristallisé autour des « fake news » ne met pas du tout aux prises la coalition hétéroclite des ignorants/incompétents branchés sur les réseaux sociaux (l’inconséquent peuple internaute) et des incarnations du malin génie trompeur, solidement installés désormais dans l’ère de la « post-vérité » d’une part, et de l’autre les moyens d’informations professionnels faisant rempart de leur corps devant les faits établis et les données vérifiables. Le différend de plus en plus vif et envenimé oppose des récits du présent en lutte, des mondes en lutte. Il est devenu assez ouvertement un enjeu de la lutte des espèces qui s’affrontent, patriciens et plébéiens, maîtres et serviteurs, peuple et oligarques déguisés en démocrates – ce qu’on appelait naguère lutte des classes. Il a trait aussi bien à ce qui constitue la texture des récits que les termes et la langue dans laquelle ceux-ci s’organisent. Il s’agit bien, pour le parti de l’hégémonie, de plus en plus arrogant, brutal, despotique dans ses façons de faire comme dans ses objectifs, de faire valoir, par tous les moyens, les conditions de ses propres récits. Tout ce qui rechigne à s’y laisser prendre, à s’en laisser imposer, se trouve désormais exposé à être déclaré hors champ (de l’ordre, la légitimité et la légalité démocratiques), mis au ban et criminalisé. Cela saute aux yeux quand on voit le forcing opéré autour de mots comme « le populisme » (être désigné comme populiste, c’est être sifflé hors-jeu sur le terrain de foot de la démocratie) et « sionisme » (la mise en équivalence de l’opposition à l’idéologie sioniste et de l’antisémitisme étant un de ces coups de force discursifs par lesquels les maîtres de la lingua franca des oligarques entendent faire passer le message : la force crée le droit et la manière dont le sionisme se réalise dans l’Etat d’Israël d’aujourd’hui, colonial et hégémoniste, doit être considérée, à cet égard, comme une référence absolue, suffisamment absolue pour que soit jeté en prison quiconque s’aviserait de dire le contraire.
Que cette guerre-éclair conduite dans la langue s’inscrive pleinement dans la perspective de la création d’une novlangue indifférente aux réalités historiques et aux faits culturels les mieux établis – donc du côté de la promotion de « fake news » à l’état chimiquement pur et de la mise de la langue sous tutelle des décrets du pouvoir (comme dans les régimes totalitaires classiques – Claude Lefort), c’est là ce dont ne se soucient nullement (ou ne s’avisent même pas) ceux qui, emportés par leur élan, rêvent de légiférer dans le sens d’une criminalisation de tout énoncé critique du sionisme comme idéologie et comme pratique.
Le mantra psalmodié aujourd’hui par tous les représentants de la sainte-alliance ralliée à la doctrine statuant sur l’incriticabilité de l’Etat qui se dit juif en tant que fondé sur la doctrine sioniste – « anti-sionisme égale anti-sémitisme » – constitue, entre autres choses, un outrage caractérisé et délibéré à la mémoire de ce très grand nombre de Juifs européens promis par les Nazis à l’extermination et qui, dans leur temps, non seulement ne s’identifiaient pas au sionisme mais, pour beaucoup d’entre eux, considéraient cette idéologie comme fantaisiste (ou pire), la rejetaient, la combattaient – les communistes juifs, les bundistes, les partisans de l’assimilation, la plupart des religieux, etc. Le décret sur la langue adopté de vive force par les ignorants et les cyniques qui entendent aujourd’hui mettre au ban ceux et celles qui continuent à penser que le sionisme d’aujourd’hui n’a pas le visage de Netanyahou, Lieberman et Bennett tout à fait par hasard, est au rebond une insulte rétrospective adressée à tous ceux qui sont morts dans les camps d’extermination nazis, du simple fait qu’ils étaient juifs, et qui, dans leur très grande majorité, se tenaient tout à fait à l’écart du sionisme, voire se prononçaient ouvertement contre lui. C’est aussi, au passage, un crachat sur la tombe de ces hommes infâmes que furent Kafka et Benjamin et qui, avec constance, refusèrent de donner dans cette fake utopia-là.

Un lien très clair s’établit entre la façon dont les journalistes s’établissent dans le rôle de prêtres de la vérité vraie à coup de « désintox » et autres rubriques consacrées à la « désinformation » et aux « fake news » et leur crispation croissante sur les questions de vocabulaire. Ce qui est en jeu, c’est le pouvoir sur la langue dans sa dimension politique et idéologique. Un impressionnant régime de cohabitation (calqué sur celui qui, dans le domaine de la politique institutionnelle fit florès au tournant du siècle dernier) s’établit entre gouvernants et élites médiatiques en vue de mettre en place l’équivalent, démocratique, bien sûr, tout entier démocratique, du Miniver orwellien – Ministère de la Vérité, en abrégé.
Le tout récent épisode de la rencontre, pas forcément fortuite, entre l’immortel en livrée verte Finkielkraut et un groupe de gilets jaunes dévoile à merveille le fonctionnement de ce dispositif de production de la vérité et de bannissement des énoncés incorrects : une vigoureuse apostrophe immédiatement recodée par le Dit du Pouvoir (un manifestant lance : « sioniste de merde ! », le Pouvoir entend : « Sale juif ! ») et il transmet aussitôt le message : les gilets jaunes sont pourris jusqu’à la moelle par l’antisémitisme – et aussitôt celui-ci (le message) de voler de chapelle politique en officine médiatique, comme traînée de poudre... C’est ce qu’on appelle faire d’une pierre deux coups : discréditer un mouvement populaire décidément increvable, criminaliser le discours anti-sioniste, promouvoir la cause de l’intangibilité de l’Etat d’Israël. Le courage de la vérité et la mise en place d’un ministère de la Vérité, contigu de celui de la police, sont décidément deux choses bien différentes.

En matière de « post-vérité », et ceci tout particulièrement en une époque où le ton du discours des maîtres du monde est donné par un Donald Trump, l’exemple vient généralement de haut. Avec Trump s’est imposé ce que l’on pourrait appeler le style palinodique, dans les formes d’énonciation les plus courantes du discours des garants de l’hégémonie : tout énoncé politique, généralement asséné sur un ton définitif, appelle un autre énoncé destiné, à plus ou moins brève échéance, à le renverser. La vérité, à défaut de se loger dans les contenus, voit son siège réduit au pur et simple statut de l’énonciateur : est vrai ce que dit le maître parce qu’il est le maître, et en position de faire valoir ses propres énoncés comme vrais – ce qui est, purement et simplement, une idée fasciste à propos de la relation entre pouvoir et vérité : est vrai le Dit du Pouvoir. Ce qui va autoriser, donc, un Trump ou un Macron, son émule en la matière, à proférer une chose puis son contraire, avec la même autorité – par exemple que la colonisation fut un « crime contre l’humanité », puis qu’elle est un joyau de l’histoire nationale, pour ce qui concerne le second...
C’est exactement la même disposition qui porte aujourd’hui les logocrates à s’arroger le pouvoir de changer radicalement le sens d’un terme : le sionisme cesse d’être le nom d’une idéologie politique distincte pour devenir purement et simplement un synonyme de « juif ». Ergo, être contre le sionisme, le combattre politiquement, c’est être contre les juifs, antisémite. En bonne LTI (Lingua Tertii Imperii), cela donnerait quelque chose comme : « Was das Wort Zionismus eigentlich bedeutet, darüber bestimmen wir ! » – ce que veut dire en vérité le mot sionisme, c’est nous qui en décidons...

On pourrait suggérer ceci : notre présent est fait de la multiplication de ce qu’il faut bien appeler les illégalismes d’Etat. En effet, moins, d’une part, l’Etat et son administration se sentent tenus de respecter leur propre légalité (l’Etat de droit, les droits, les libertés, les règles, les procédures qui vont avec), puis, d’autre part, plus la « liberté de la presse » (des médias) tend à s’exercer avant tout comme liberté de ceux qui la possèdent et la contrôlent, et plus alors l’enjeu logocratique (la langue comme enjeu de pouvoir) tend à prendre une importance vitale dans la relation entre gouvernants et gouvernés. Plus donc ces élites vont être à cran sur les « questions de vocabulaire ». En d’autres termes, moins leurs énoncés sont cohérents et susceptibles d’être reconnus comme valides par les gens, et plus « les mots sont importants », plus les élites sont cramponnées à la « correction énonciative ». Une évolution dont on sait les ravages qu’elle exerce aux Etats-Unis, sans parvenir à exercer la moindre prise sur les désastres politiques et sociaux en cours. Une fois en effet que vous aurez solidement établi cette inflexible police de la langue qui consiste à remplacer le mot nigger par the n-word (à moins que vous ne soyez vous-même un Black, pardon un Afro-Américain, ce qui ouvre le droit à un emploi communautaire de ce terme), vous n’aurez pas ébranlé d’un iota la conviction du flic blanc de base selon laquelle tout Black au volant d’une voiture est un délinquant et un danger en puissance...

En ce sens, on pourrait dire que le langage, quand il a trait à la vie politique et donc au conflit, à la division, c’est le dernier refuge du pouvoir et de sa légitimité. Les journaux sont aujourd’hui d’autant plus portés à en faire des tonnes autour du motif brumeux de la post-vérité qu’ils sont devenus, idéologiquement, des bateaux ivres : il fut un temps où les grands journaux avaient une ligne, une orientation qui s’exprimait dans la continuité et entrait en interaction avec des intérêts sociaux et un enracinement politique distincts. Ce qui, par contraste, caractérise des journaux comme Le Monde ou comme Libération, ce n’est évidemment pas le fait qu’ils seraient déliés de tout intérêt qui en dictent les grandes orientations (celles qui, notamment, se lisent dans les éditos et se discernent dans les grands titres) – c’est une presse industrielle, comme il y a de la littérature industrielle, aux mains de puissances économiques identifiées. Ce qui serait plutôt nouveau et saisissant, c’est l’éclectisme idéologique qui y donne désormais le ton et qui les fait dériver au fil de l’actualité de l’éloge de la fermeté du gouvernement face aux gilets jaunes à la mise en lumière des brutalités policières, de l’alarmisme environnemental à l’orthodoxie bruxelloise en matière de « réduction des déficits », de la dénonciation du populisme de Trump au soutien critique à sa politique internationale...
Plus les médias sont désorientés et désamarrés idéologiquement, englués dans des systèmes de connivence sur le fond avec les appareils politiques, plus ils ont donc perdu toute faculté d’aider leurs lecteurs à s’orienter dans le dédale du présent, et plus ils sont portés à se replier sur le pré carré de l’orthodoxie nominative. Plus la pensée journalistique est faible et perdue dans l’actualité, et plus elle est portée, comme celle des gouvernants, à se raccrocher à des mots valises, à des incantations, à des interdictions : « populisme », le mot chewing-gum par excellence, « égalité des chances », ou bien, tout récemment, la dérisoire tentative de criminaliser l’expression « racisme d’Etat » – rien moins que le ministre de l’Education nationale, avant que ces cancres de gouvernement ne s’avisent que ce scandaleux syntagme prospérait, entre autres, dans les écrits et cours au Collège de France de Foucault...

Comme ces gens de l’Etat pensent de plus en plus vulgairement et approximativement, ayant rompu depuis longtemps les amarres avec, disons, le monde de la pensée, avec les forces vives qui pensent, dans nos sociétés (multiples autant que disséminées), plus ils sont obnubilés par la communication (ce tombeau de la pensée), et plus ils se voient comme les gendarmes de la langue. Plus leurs réserves de légitimité s’amenuisent, et plus ils sont tentés de colmater les brèches avec des mots-tampons dont la caractéristique première est d’être, comme des chiffons, mous, malléables, perméables – tous usages. A défaut d’être armés pour une quelconque bataille des idées – ils en sont à court depuis belle lurette –, ils tentent d’exercer sur les gens la dictature des mots – de leurs mots : c’est ainsi que l’altercation qui oppose Finkielkraut à un groupe de gilets jaunes se trouve réglementairement renommée agression. Ce qui revient très précisément à transformer l’incident en son contraire : le propre de cette rencontre animée entre cette caricature de l’arrogance des élites, enfant chéri des médias et ces quelques irréductibles des manifs du samedi, c’est en effet précisément que l’interpellation, les invectives, y furent non pas ce qui prélude au déchaînement de la violence, de l’agression physique, mais au contraire ce qui suspend celle-ci – pas de pogrome, des noms d’oiseau, ce qui fait tout de même une sacrée différence. La confusion volontairement entretenue par les castes réunies (gens de l’Etat et médias) entre interpellation politique vive et voies de fait est aussi délétère qu’intentionnelle : elle ouvre la voie à une criminalisation à géométrie variable de l’interpellation politique – « sioniste de merde », mais pas, en revanche, les dégueulades de Finkielkraut, Houellebecq et quelques autres « lions » médiatiques contre l’Islam et les musulmans.

En somme, tout ce vacarme autour des « fake news » et de l’hydre de la post-vérité, ce n’est jamais qu’une des scènes du présent où l’on voit la lutte des classes se cristalliser dans les enjeux du discours, des récits, de la langue. A l’évidence, une fois encore, il n’est pas nécessaire que l’affrontement des classes sociales se présente sous des formes aussi visibles, distinctes et exposées que lorsque se font face deux armées sur un champ de bataille – ce qui tranche, c’est l’acharnement de la lutte qui en actualise le trait de constance, le caractère indépassable. La bataille qui fait rage aujourd’hui autour des récits, de la prérogative à « raconter des histoires qui comptent », autour des mots-clés et du partage entre énoncés corrects et intolérables, cette bataille est l’un des points de condensation d’une lutte des classes de plus en plus mobile, nomade, polymorphe.
Dans son acharnement, elle est l’équivalent de celle qui se livre, à Lampedusa, Palerme ou Menton entre les migrants et Salvini&Macron.

La lutte des classes (luttedesclasses) est partout – dans la langue, comme aux frontières – et ailleurs.

Notes

[1La fixation de l’ordre du jour et la manière de raconter les choses.

[2Taipei Times du 11/11/2018.

[3Le Monde du 24 octobre 2018.