« Et passez le sang aux seaux d’eau ! »

, par Alain Brossat


Préface à ESPERAM NOUS MANQUERA, pièce "En mémoire du 17 Octobre 1961" de la dramaturge May Bouhada–Nordmann.

En 2011, à l’occasion du cinquantième anniversaire du 17 octobre 1961, François Hollande inaugura un procédé inédit et de peu de lustre en matière de reconnaissance des crimes d’Etat : l’aveu chuchoté, a minima, expédié à la sauvette. C’est par un bref communiqué qu’il se contentait en effet de relever que « le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits ».
Dans ce type de déclaration, chaque mot est pesé : selon les termes de ce qu’il faut bien appeler une reconnaissance escamotée du crime d’Etat par l’autorité en place : les Algériens ne manifestaient pas, stipule le chef de l’Etat, pour l’indépendance de leur pays mais pour un « droit » nébuleux à celle-ci ( formule tortueuse et délicat euphémisme qui en rappelle un autre : « les événements d’Algérie » plutôt que la guerre d’indépendance des Algériens) ; les manifestants étaient victimes d’une « sanglante répression », mais sans doute tombée du Ciel courroucé par tant d’audace, le nom béni des dieux de la police parisienne mandatée par les plus hautes autorités de l’Etat ne sachant être prononcé en telle place, ; enfin, last but not least, « la République reconnaît avec lucidité ces faits » – mais pas au point de les qualifier (crime d’Etat, voire crime contre l’humanité) ni, bien sûr, d’en prendre la responsabilité face aux victimes, à leurs proches et à leurs descendants, aussi bien en termes de réparation morale que de compensations matérielles.
En somme, ce que le Président de la République établissait au nom de l’autorité légitime de l’Etat, avec cet aveu expédié, c’est que les faits sont les faits, quand bien même il s’agit d’un crime d’Etat. Cinquante ans, en somme, pour que la puissance étatique se plie à la puissance des faits et trouve la force d’énoncer : en effet, ce que tous ceux qui ne se voilent pas la face savent depuis toujours, ce qu’attestent tant d’évidences documentaires et de témoignages, ce que clament les historiens honnêtes depuis des lustres – cela est vrai. Il y a bien eu massacre d’Algériens, à Paris et en banlieue, en octobre 1961. Le moins que l’on puisse dire est que le temps d’incubation qu’il faut à l’autorité politique, étatique, pour se plier ici à l’autorité du fait établi traduit un rapport quelque peu désarmant, inquiétant, au passé (à l’histoire) comme ensemble de faits et dimension du monde réel, quoique « passé ».
En matière de criminalité d’Etat, les formes de la reconnaissance, la dimension symbolique, les « détails » et les effets d’intensité comptent autant que les mots eux-mêmes : la forme « communiqué » plutôt que déclaration publique proférée en l’occasion solennelle d’une commémoration est, en l’occurrence un aveu dans l’aveu – que le geste de la reconnaissance sera bâclé, que l’aveu sera prononcé du bout des lèvres. Les gestes sont importants, décisifs : que Chirac énonce le changement de doctrine des gouvernants à propos de la responsabilité de l’Etat dans la persécution des Juifs pendant la Seconde guerre mondiale à l’occasion d’un discours public et solennel prononcé lors d’un anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv, devant les plus hautes autorités de l’Etat et les responsables de la communauté juive – cela fait de cette action politique un geste d’une tout autre espèce que le communiqué lapidaire et expéditif de Hollande à propos du 17 octobre 1961.
La question n’est d’aucune façon, en l’occurrence, que les deux objets historiques de référence (la déportation et l’extermination des Juifs d’une part et le massacre des Algériens d’Octobre 61 de l’autre) ne se « compareraient » pas. Elle est que l’Etat, dans un cas comme dans l’autre, fait face de manière toute différente, fortement contrastée, à des crimes commis en son nom et perpétrés par ses agents [1] : le discours solennel prononcé par Chirac le 16 juin 1995 énonce un tournant et une rupture décidés avec la doctrine prévalant antérieurement aux sommets de l’Etat – la République n’a pas à porter la responsabilité pour les crimes et infamies commis par le régime dit de Vichy sans légitimité, celui de Pétain et Laval, soutenait encore Mitterrand. Le communiqué de Hollande vise, lui, à couper l’herbe sous le pied de ceux/celles qui persistent à exiger que l’Etat français se tienne enfin à la hauteur des crimes de masse commis par l’Armée et la police françaises, sous la responsabilité des gouvernants de l’époque, pendant la guerre d’indépendance des Algériens ; à exiger qu’il se tienne enfin à la hauteur de la dimension criminelle de la colonisation.
Le message implicite contenu dans la reconnaissance sciemment salopée par Hollande de la « répression sanglante » du 17 octobre 61 est distinct ; il s’agit bien de le faire savoir à tous ceux/celles, notamment issus de l’immigration, algérienne ou autre, qui demandent que le nom de la chose soit prononcé (un crime d’Etat) et que les conséquences en soient tirées : il n’en sera rien et, le communiqué présidentiel expédié, la page sera tournée, circulez enfants des cités et d’ailleurs, il n’y a plus rien à voir, passons au plus vite à l’ordre du jour (la lutte contre l’ « insécurité » dans les banlieues et, bientôt, contre l’hydre du terrorisme).
C’est d’ailleurs ce qu’énonçait alors très explicitement, dans la foulée du communiqué présidentiel, le chef de file des députés PS de l’époque, Bruno Le Roux : Il ne s’agit pas, disait-il de « demander aux Français de s’excuser (…) mais simplement de se souvenir que la République peut faillir à ses principes ». Admirable simplement destiné à nous rappeler que le motif de la reconnaissance peut, en matière de criminalité d’Etat, se décliner de bien des manières. Ici, il s’agira de procéder à cette opération acrobatique et périlleuse consistant à dissocier le fait reconnu dans sa texture peu avenante (« sanglante répression ») de la reconnaissance en bonne et due forme de ce qui le qualifie, en termes politiques et moraux, comme un crime d’Etat. Il s’agit bien de dire : nous savons que cela a eu lieu, nous l’admettons, mais de là à en prendre la charge, à en porter la responsabilité face aux victimes et face au monde – il y a là un pas que nous ne franchirons pas. Nous n’irons pas jusqu’à dire que nous nous en lavons les mains (après tout, ça commence à dater, n’est-ce pas...), mais pour autant, nous, au nom des Français, n’irons pas « nous excuser » – ce qui est la façon conventionnellement niaise et fuyante de dire : nous, au nom de l’Etat, ne prendrons pas en bonne et due forme la responsabilité de ce qui a été commis, au nom de ce même Etat, par ceux qui nous ont précédé dans l’exercice du pouvoir. Nous « laisserons aux historiens » le soin d’établir un état et un bilan des crimes commis, nous travaillerons activement à la dépolitisation de la mémoire en souffrance et de la criminalité historique en déshérence, ce qui revient à dire : nous ferons en sorte que les plaies jamais refermées (du côté du monde des victimes, des colonisés et de leurs descendants) continuent de faire souffrir et de suppurer en silence, loin de la sphère publique.
En d’autres termes, concernant le 17 octobre 61, concernant les crimes de masses commis au nom de la France pendant la guerre d’Algérie, concernant le bilan criminel de la colonisation, nous ferons exactement le contraire de ce qu’ont fait les dirigeants ouest-allemands, à partir des années 1960 (Willy Brandt) à propos des crimes nazis. Le tournant décisif a consisté pour les élites allemandes, politiques en premier lieu, et de toutes teintures, à tenter de se tenir à la hauteur des crimes nazis en les qualifiant, en s’en dissociant, en en assumant la responsabilité « successorale » face aux victimes et face au monde – ce qui consiste, entre autres choses, pour un chancelier/une chancelière allemand/e à se rendre sur les lieux du ghetto de Varsovie et à y prononcer un discours rendant hommage aux victimes et qualifiant dans les termes les plus clairs la criminalité nazie.
C’est cela qui, par contraste avec les escamotages politiques pratiqués par les dirigeants français de tout poil face aux crimes de la colonisation et tout particulièrement l’Algérie et les Algériens, se nomme « se tenir à la hauteur » des crimes d’Etat passés ou bien « regarder dans les yeux » la Gorgone non pas, vaguement, du « passé qui ne passe pas », mais bien des crimes commis au nom du peuple et de la nation par des élites politiques placées à la tête de l’Etat [2]. La question cruciale n’est jamais celle des « excuses » (qui peuvent être parfaitement insincères et diplomatiques, comme celles que prononcent rituellement les dirigeants néo-nationalistes japonais lors de leurs déplacements à l’étranger, à propos des crimes commis par l’Armée impériale au cours de la Seconde guerre mondiale), de la « repentance » ou des gestes de contrition ; en effet, ce dont il est ici question, ce n’est pas de « mauvaises actions » commises par un individu, appelant aveu et repentir, mais bien d’actions commises à une tout autre échelle par une puissance publique et collective – l’Etat, pour l’essentiel.
A supposer que l’Etat soit un organisme vivant, la première de ses propriétés n’est pas d’être sentimental, il ne s’agit donc pas de lui demander de faire étalage de sentiments qui ne sauraient l’affecter – le remords, la honte, l’horreur d’actions commises antérieurement. Il s’agit, plus sobrement et rigoureusement, de prendre la mesure de ce qu’il est un « processus » continu et ininterrompu dans l’exercice de l’autorité et l’incarnation de la souveraineté et qu’il est soumis à ce titre à l’exigence d’avoir à prendre, face à l’histoire et aux vivants, la responsabilité de ce qui s’est antérieurement commis en son nom – tout particulièrement en matière d’actions criminelles. C’est ici que la ferme distinction établie par Karl Jaspers entre culpabilité et responsabilité, à propos des crimes nazis, prend toute son importance [3].
Ce qui, donc, toujours, est le point d’inflexion décisif en matière de criminalité d’Etat, c’est la reconnaissance de la nature et l’ampleur des crimes commis par ceux-là même qui se situent en position de successeurs et héritiers, au sens « dynastique » du terme – et en aucun cas les singeries moralisantes mal déliées du registre de la confession chrétienne ou de toute autre forme de contrition religieuse – j’ai honte, je me couvre la tête de cendres, je bats ma coulpe, etc. En ce sens, l’historien Alain Ruscio, spécialiste des questions coloniales, a raison sur l’essentiel lorsqu’il énonce sans ambages : « Si la France avait reconnu ce massacre [le 17 octobre 1961] dans les années 1970, on n’en parlerait plus aujourd’hui » [4]. Je dis « pour l’essentiel », car la formule exacte serait plutôt : « on n’en parlerait plus aujourd’hui comme de ce cadavre dans le placard de la République qui n’en finit plus de se décomposer, on n’en parlerait plus comme de l’objet du passé empoisonné par excellence, sujet de discorde et d’animosité, objet d’un tort non réparé éprouvé notamment par les jeunes générations issues de l« autre bord » de la colonisation... ». Pour le reste, bien sûr, on en parlerait encore, mais sur un mode moins virulent – comme d’un objet d’histoire et un enjeu de mémoire collective et donc de commémoration, comme on parle d’autres crimes majeurs perpétrés par des puissances armées, légitimées ou non, dont le « nom et l’adresse » (Bertolt Brecht) ont été publiés, les chefs punis et dont les conséquences ont fait, éventuellement, l’objet de réparations.

La déclaration en trompe-l’oeil dont se fend François Hollande à l’occasion du cinquantième anniversaire du 17 octobre 1961 attire notre attention sur la diversité, voire l’hétérogénéité des formes de la reconnaissance en matière de criminalité historique. Le terme français de « reconnaissance » ne rend pas bien compte de ces différences, l’anglais qui dispose ici de deux mots - « acknowledgment » et « recognition » permet, ici de s’y mieux retrouver [5]. Le service minimum de la reconnaissance pour lequel opte Hollande consiste à « acknowledge » l’existence d’un fait, un « massacre d’Algériens », c’est-à-dire à en prendre acte, ce qui s’oppose distinctement à l’attitude révisionniste ou plutôt négationniste classique consistant à contester le ou les faits même – des chambres à gaz, un programme d’extermination systématique des Juifs et des Tsiganes, un génocide des Arméniens – où avez-vous vu ça ? – vous avez dû rêver... Mais, en l’occurrence, acknowledgment ne vaut pas recognition puisque le chef de l’Etat du moment se refuse à qualifier ce massacre comme crime commis par ceux dont il est, selon la dynastique républicaine, un héritier.

A cet égard, le parti qu’il adopte face au 17 octobre est rigoureusement de même espèce que celui qui, de manière continue depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, a été celui des gouvernants états-uniens face à la destruction nucléaire de Hiroshima et Nagasaki. Il s’agit en effet non pas du tout d’en nier la réalité, tout au contraire, la revendiquer, en exposer la genèse dans les détails (le « Plan Manhattan »), mais tout en pratiquant le déni constant et obstiné du caractère criminel de ces actions politico-militaires, et, en conséquence, en refusant tout aussi obstinément de se dissocier de quelque manière de cette action. Le dernier épisode de cette politique de l’acknowledgment sans recognition a été la visite d’Obama, premier président états-unien en exercice (en fin de mandat, il est vrai) à se rendre à Hiroshima, et qui, à l’occasion du discours millimétré prononcé à cette occasion, évita soigneusement d’énoncer la moindre réserve ou critique, le moindre regret quant au bien fondé de cette action ou, a fortiori de la qualifier comme ce qu’elle est par excellence – un crime contre l’humanité et non pas seulement un crime de guerre caractérisé.
Dans une telle configuration, l’acknowledgment sans recognition ne peut que prendre le sens d’un défi ou d’un geste de mépris adressé aux victimes, à leurs descendants, au peuple dont l’histoire collective porte la balafre sanglante de cette action : oui, nous l’avons fait parce que nous avions les moyens de le faire, et dans la mesure même où ce crime est indissociable de notre condition de vainqueurs de cette guerre, n’allez pas imaginer que nous puissions manifester à son propos le moindre regret – il est partie intégrante de notre condition de vainqueur – et, comme il est bien connu, les crimes commis par les vainqueurs passent aux pertes et profits de l’histoire des guerres et des affrontements d’empires ou de civilisations [6].
Sur ce point, bien sûr, la ligne de conduite adoptée par Hollande face au 17 octobre 1961 (et, au delà, aux crimes commis pendant la guerre d’Algérie et, plus généralement encore, dans le contexte de la colonisation et de la constitution de l’empire colonial français) dévie nécessairement quelque peu de la trajectoire dessinée par son « modèle » états-unien – celui-ci fût-il implicite. C’est qu’en effet, il est de notoriété publique que cette guerre, l’Etat français ne l’a pas gagnée, que les Algériens ont obtenu leur indépendance et que la France a dû, en 1962, plier bagage, suscitant l’exode précipité des pieds noirs (et des Juifs algériens) dans leur immense majorité. En l’occurrence, donc, le message subliminaire véhiculé par la dissociation de la reconnaissance du fait d’avec sa qualification et son « adoption » par l’autorité concernée prend un sens un peu différent (dans les termes d’une politique du mépris) de celui qu’adressent aux Japonais les gouvernants états-uniens lorsqu’ils persistent à soutenir envers et contre toute évidence que le dossier de Hiroshima/Nagasaki est clos pour la bonne et simple raison que Truman et ses acolytes militaires « n’avaient pas le choix ». Le signal transmis par Hollande, copie conforme à ce titre de tout ce qui le précède dans sa fonction et prototype de ce qui est appelé à le suivre [7], a une triple destination.
En premier lieu, il est adressé aux peuples et aux Etats établis dans les anciennes colonies françaises destiné à leur signaler que le dossier de la colonisation ne sera pas rouvert – et ceci moins que jamais dans le contexte actuel où ces Etats demeurent, pour la plupart, clients de la France et où celle-ci demeure la destination de nombre de migrants en provenance de ces pays. C’est bien sur la base de rapports de forces géo-politiques et de rien d’autre que cette politique du mépris mémoriel peut être conduite par la France post-impériale et néo-coloniale [8].
Ce signal, ensuite, est adressé aux populations d’origine coloniale vivant en France, notamment aux jeunes générations dites « issues de l’immigration » ayant accédé à la citoyenneté française et qui se sentent à juste titre maltraitées, « subalternisées » par le récit du passé national tel qu’il est enseigné et véhiculé dans la sphère publique. Il s’agit bien, en « expédiant » la cérémonie du souvenir à propos du crime colonial interne, spectral par excellence, et d’autant plus décidément « spectralisé » qu’il s’est commis en pleine capitale de l’Etat républicain, de faire savoir à ceux-là que se sentent « inclus en tant qu’exclus » ou quantité négligeable et constamment litigieuse, qu’ils n’ont pas voix au chapitre dès lors qu’est en question la formation du récit national et, en étroite relation avec cela, de l’honorabilité de l’Etat républicain.
Lors de sa première déclaration, prononcée à Tulle au lendemain de son élection, Hollande a tenu à rappeler que « la France n’est pas un pays comme les autres », en tant qu’elle est, bien sûr, la patrie des droits de l’homme et qu’elle entend, envers et contre tout, continuer à jouer les premiers rôles dans le concert des nations. Pas question, donc, de laisser le contre-champ de l’histoire colonial, revers sombre et imprésentable de l’épopée de la Grande Nation, infecter et déstabiliser le mythe – il n’y aura pas de débat national sur les crimes commis pendant la guerre d’Algérie, il n’y aura pas de mea culpa étatique, les contre-récits de la colonisation seront réduits à la portion congrue et discrédités par les clercs en uniforme dans la sphère publique, etc.
Enfin, le message subliminaire est adressé à cette fraction de l’opinion, et surtout des élites politiques (et autres) qui est arc-boutée sur le récit révisionniste de la colonisation civilisatrice des peuples exotiques et qui, quelques années auparavant, avait cru que l’heure de la revanche (sur les récit post-coloniaux et « décoloniaux ») avait sonné - ceci lorsque l’enseignement des « aspects positifs de la colonisation » visait à s’imposer comme doctrine d’Etat : aucun risque que la social-démocratie post-mitterrandienne aux affaires s’engage dans le procès public de la colonisation et, plus particulièrement, des crimes d’Etat commis pendant la guerre d’Algérie – s’efforçait de rassurer le Président fraîchement élu, lorgnant vers la droite du patriotisme tardif, toute entière confite dans la nostalgie des riches heures de l’empire colonial. Mais il en aurait fallu bien davantage que la désinvolture manifeste, à la limite du mépris affiché, avec laquelle Hollande se souvint, en style télégraphique, du cinquantième anniversaire de la Saint-Barthélémy des Algériens à Paris : à peine le communiqué présidentiel publié, la droite de gouvernement donnait libre cours à son indignation : « Il est intolérable de mettre en cause la police républicaine et la République entière ! », statuait Christian Jacob, tête de file des députés UMP. François Fillon, pour sa part, saisissait l’occasion pour énoncer qu’il « en a assez que, tous les quinze jours, la France se découvre une nouvelle responsabilité, mette en avant sa culpabilité permanente », ajoutant, pour être tout à fait clair que « chacun sait qu’il y a aussi [je souligne, beau lapsus, AB [9]] les crimes de l’Algérie au lendemain de l’indépendance, le massacre des harkis, la question des archives algériennes jamais ouvertes ». Le député Wauquier, futur chef de file des Républicains, allait dans le même sens, estimant que la France « est allée très loin dans son travail d’introspection (…) Je ne vois pas les pas qui ont été faits par l’Algérie pour travailler sur sa propre histoire et qui est notre histoire commune » [10].
Ces fleurs de rhétorique circonstancielles ne mériteraient guère qu’on s’y arrête s’il ne s’en dégageait deux « leçons » de première importance, d’une actualité qui, depuis qu’elles ont été lancées à la volée, ne s’est aucunement démentie – tout au contraire.
La première d’entre elles est que la France est ce pays post-colonial, post-impérial (au sens où elle fut un empire colonial et en porte l’empreinte indélébile) dans lequel prospère tout un révisionnisme institutionnel, un négationnisme soft mais acharné, incarné par une fraction irréductible et nullement marginale de partis et de personnes ayant part à la vie de l’Etat et qui se donne libre cours, sans inhibitions ni complexes, dès lors que sont en question le passé colonial et la criminalité étatique qui s’y rattache. Ce n’est pas seulement que cette fraction du personnel étatique (avec les fractions de l’opinion qui leur emboîtent le pas) occuperait, dans les débats sur la colonisation une position défensive consistant à ergoter sur le nombre de victimes de tel ou tel massacre colonial ou sur les formes adoptées par le travail forcé en AOF... C’est, distinctement, que, pour ces gens-là, « en » parler, de quelque manière que ce soit, remettre ces « vieilles histoires » sur le tapis, les faire revenir dans la vie publique comme enjeu politique et pas seulement d’histoire savante – c’est pratiquer un intolérable défaitisme mémoriel et civique, c’est s’en prendre à la République et à ses agents (la « police républicaine », l’armée française...), c’est s’activer contre la nation. Ce chantage perpétuel, dont la devise implicite est n’en parlons plus ! Et honnis soient ceux qui s’obstinent à en parler, est la forme particulière que prend ce négationnisme post/néo-colonial à la française.
Constater, aujourd’hui comme en 2011 ou en 2001, que les blessures du 17 octobre 1961 ne se sont pas refermées pour la bonne et simple raison que les victimes n’ont pas été relevées et que le nom et l’adresse du crime n’ont pas été publiés par ceux qui avaient vocation à le faire en tout premier lieu (non pas les historiens, mais les gens de l’Etat), c’est, selon cette France-là, naturellement négationniste dès lors que le passé colonial est en question, pratiquer une forme de démoralisation publique, c’est agir en anti-patriote [11]. Or, aujourd’hui, chacun le sait, l’injonction qui s’impose à toutes et tous, c’est d’avoir à « aimer la France ». Avoir encore en tête le 17 octobre 61 et pire, persister à affirmer que le tort produit à cette occasion n’a pas été réparé, c’est à l’évidence, dans l’atmosphère idéologique empuantie d’aujourd’hui, haïr la France là où il faudrait « l’aimer » – toutes affaires et discussions cessantes.
Rien ne qualifie mieux le trait rétrograde et obscur de la politique présente de ceux qui se succèdent à la tête de l’Etat que le constat suivant : plus il apparaît impossible de glisser une feuille de papier à cigarette entre la politique de l’Etat et celle du CRIF, agence centrale du lobby pro-israélien en France, plus, de source officielle, la critique de l’Etat d’Israël et du sionisme sera décriée en tant que forme d’antisémitisme [12], et plus, sur l’autre versant, le déni des continuités coloniales (néo/post-coloniales..) de notre histoire sera impérieux, péremptoire, menaçant. Il suffit de voir à ce propos les fulminations proférées dans le contexte de l’attentat contre Charie-Hebdo et des attentats terroristes du Bataclan et de la Promenade des Anglais.
En d’autres termes, dans la France d’aujourd’hui, celle des interventions néo-coloniales et impériales en Afrique, au Proche-Orient et, naguère encore, en Afghanistan, plus la persistante colonialité du pouvoir s’affiche et se promeut dans des tons pas très différents de ceux du trumpiste en marche (marque déposée) (« Make France Great Again ! »), et plus tend à prévaloir, dans la relation entre gens de pouvoir, faiseurs d’opinions et passé colonial, la politique de la page déchirée. Le différend est ici total entre le peuple post-colonial de France qui est dans son immense majorité un peuple de travailleurs, de gens d’en-bas, (ce qui est l’inverse même de ce que Macron désigne avec mépris comme « ceux qui ne comptent pas »), de gens des périphéries plutôt que du ou des centre(s), et ces élites politiques, médiatiques voire académiques qui, chaque fois que revient dans la discussion le passé criminel de la colonisation qui ne passe pas, s’étranglent d’indignation : « Mais combien de temps allez-vous continuer à nous emmerder avec ces vieilles histoires que tout le monde a oubliées – Sétif et Guelma, le bain de sang de Madagascar, la torture en Algérie – Charonne, le 17 octobre 61...?! ».
Question odieuse et biaisée à laquelle la réponse décoloniale sera invariante : aussi longtemps qu’il le faudra, pour autant que ces crimes d’Etat, imprescriptibles et inoubliables, persistent à être un héritage en déshérence.

La seconde remarque qu’appellent les glapissements de la droite conservatrice (et, de plus en plus la droite de gauche à la Valls) qui se voient en gardiennes de l’ « honneur national », tels qu’ils s’élèvent en chaque occasion où reviennent sur le tapis les crimes et horreurs de la colonisation a trait à la philosophie de l’histoire et à un sophisme d’usage courant dans la langue des professionnels de la politique, des gens de l’Etat : c’est l’idée qu’en matière de reconnaissance des crimes commis par l’Etat (sous sa responsabilité, en son nom...), c’est donnant-donnant : le crime passé s’échange d’Etat à Etat, d’une communauté nationale à une autre, il circule comme une monnaie un peu douteuse, mais qui s’avère à l’usage bien utile. On voit comment, à propos du 17 octobre 61, les ténors de cette droite encline à défendre pied à pied le bilan « positif » de la colonisation, tirent argument de la supposée propension de l’Etat algérien à glisser sous le tapis les crimes et exactions commis par ses fondateurs, au temps de la guerre d’indépendance, pour affirmer : et pourquoi, dans ces conditions, irions-nous, nous, faire du zèle et battre notre coulpe à chaque instant (Fillon, Sarkozy, etc.) tandis que l’autre partie, l’ennemi d’hier, élude massivement et systématiquement sa part de responsabilité dans l’horreur de ce que fut cette guerre ?
On pourrait se contenter de répondre qu’en la matière – c’est un des points sur lesquels revient Frantz Fanon sans relâche, dans tous ses écrits –, la notion d’une symétrie entre la violence du colonisateur et celle du colonisé est une vue de l’esprit ou, plus crûment, un mensonge délibéré, une insanité [13]. S’il est en effet avéré que le FLN eut recours, en de nombreuses circonstances de la guerre d’indépendance, à des moyens de terreur, ce fut dans le contexte d’un affrontement distinctement asymétrique entre une puissance coloniale acharnée à défendre les restes de son empire et un peuple en lutte pour son indépendance, voire son intégrité, horizon historique incontestable et entièrement légitime. En termes de droits historiques, les deux causes qui s’affrontent là, dans le contexte général des luttes de décolonisation surgies dès les lendemains de la Seconde guerre mondiale, ne sauraient être mises en équivalence, à la faveur d’une arithmétique biaisée destinée à établir le décompte des crimes commis par les uns et les autres.

Mais ce n’est pas là, peut-être, le pire des vices du raisonnement que déploient les gens de l’Etat en matière de « comptabilité » de la criminalité d’Etat. Le pire du pire, si l’on ose dire, c’est évidemment cette notion directement puisée dans l’arsenal du cynisme étatique (politicien) le plus courant selon laquelle les crimes passés s’ « échangent » et sont susceptibles de faire l’objet de transactions d’une puissance à l’autre. Or, le principe élémentaire de toute justice déliée de la vindicte immémoriale, de quelque espèce qu’elle soit, c’est l’intransitivité du crime, l’idée qu’un crime doit être pris en compte absolument en tant qu’il a été commis et ne saurait entrer sur le « marché » des offenses et des outrages sur lequel tout s’échangerait – pour le meilleur et pour le pire, la pire étant supposé être la vendetta (un crime pour un autre crime) et le meilleur étant supposé être ce type de marchandage entre individus ou puissances collectives qui aboutit à « passer l’éponge » sur les crimes commis par les uns et les autres, jadis et naguère.
Un crime est un crime et il « compte » (« vaut ») absolument tout simplement parce qu’il a été commis, qu’il a fait des victimes et laisse derrière lui des plaignants. Davantage que cela, parce qu’il « porte » toujours au-delà du périmètre de la violence exercée, il est rupture du pacte, atteinte portée à l’intégrité de l’humanité comme collectivité et « idée » – Freud a dit l’essentiel à ce propos dans Totem et tabou [14].
Cette approche intransitive du crime vaut, naturellement a fortiori pour les crimes de masse, les crimes collectif, les crimes d’Etat. C’est la raison pour laquelle l’argument faussement réaliste qui dit : et pourquoi, diable, irions-nous encore nous prendre la tête avec les dizaines ou les centaines d’Algériens jetés à la Seine à l’automne 61 alors même que les Algériens honorent comme des héros et des martyrs ceux qui ont jeté des bombes dans les cafés fréquentés par les Européens pendant la bataille d’Alger ?, c’est pourquoi cet argument est, précisément, celui du tentateur, celui du diable qui statue qu’en matière de criminalité historique, tout se vaut et a (quand ça nous arrange) vocation à s’annuler – l’Histoire (tout particulièrement celle du XXe siècle...) étant, comme chacun sait, un conte de bruit et de fureur raconté par un idiot...
C’est précisément le contraire qui est vrai : ceci pas seulement dans la dimension morale qui veut que celui qui a commis un crime soit appelé à en répondre et se tenir devant lui (Kafka), non pas seulement face à la justice mais à lui-même, mais aussi dans la sphère de la vie commune ; ce que démontre l’expérience indéfiniment renouvelée de la vie des groupes et des communautés, c’est qu’en effet le crime d’histoire face auquel se sont dérobés ceux qui en portent la responsabilité n’est pas seulement cette tache ou souillure (stain) qui ne s’efface jamais et les consume, mais ce ferment de discorde, cette promesse de stasis vouée à infecter le présent sans relâche. Parler ici de stasis, de guerre civile rampante ou ouverte, n’a rien d’excessif : quand Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur et chef de l’UMP, épuisa tous les recours juridiques pour tenter de faire condamner le groupe de rap La Rumeur coupable à ses yeux (et à ceux des syndicats de policiers dont il était, en l’occurrence, le mandataire), d’avoir, dans une chanson, mentionné « les centaines de nos frères abattus par les forces de l’ordre » – allusion au 17 octobre non moins qu’aux bavures policières – c’est à une véritable guerre des espèces que l’on assiste – tribu policière qui ne supporte aucune remise en cause de ses actions passées ou présentes contre peuple des cités, peuple issu moins de « l’immigration », notion douteuse car généralement dépréciative, que de la colonisation, guerre des mémoires, guerre des récits, guerre dont la Justice devient le théâtre – Sarkozy, au bout du compte, perdit la bataille judiciaire – on a encore le droit de mentionner, dans ce pays, que des centaines d’Algériens furent noyés dans la Seine, par des meutes policières se sachant couvertes par leur autorité de tutelle...
Il reste que le récent faux-pas de Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, suscitant une lever de boucliers par la simple mention du fait que l’on pourrait bien parler de « crimes contre l’humanité » à propos de la colonisation et tout particulièrement dans le contexte algérien, met en évidence l’une des règles d’airain de la politique institutionnelle en France, aujourd’hui comme hier : qu’il est des motifs qui se situent hors du champ de toute discussion ou de toute approche rationnelle et argumentative, qu’il suffit d’évoquer pour qu’aussitôt les gardiens du Temple commencent à s’époumoner. Or ce bunker conserve, aujourd’hui comme hier, la capacité d’empêcher que les lignes de la politique de l’Etat bougent à propos de ces motifs et d’une capacité de nuire suffisante pour qu’aussitôt l’imprudent (qui s’est avisé, dans son état quasi-natif de candeur et d’inexpérience, en l’occurrence, de franchir la ligne rouge) fasse retraite aussitôt et, mieux, amende honorable – il ne recommencera plus, vous pouvez, en l’occurrence, lui faire confiance.
La reconnaissance des crimes de la colonisation n’est pas le seul de ces sujets tabous pour quiconque prétend exercer des responsabilités au plus haut niveau – la dépénalisation de l’usage du cannabis en est un autre, bien connu – mais on ne peut s’empêcher de remarquer que d’autres lignes rouges, autrefois tout aussi impérieusement tracées, on fini par sauter, au fil du temps, effacées, notamment, par l’évolution des mœurs : la criminalisation de l’avortement, les discriminations légales contre les homosexuels, et, last but not least, le mariage entre personnes du même sexe. On ne peut s’empêcher d’être troublé par le fait que les lignes qui ne bougent pas, les foyers du déni qui tiennent contre vents et marées concernent l’enjeu et le passé colonial – en tant que « faux passé », précisément, pour autant que, rendu spectral par la persistance du déni de sa dimension criminelle, il ne cesse de faire retour dans le présent et d’y occuper la place paradoxale de la plus envahissante et remuante des présences.
Ici, les « non ! » spasmodiques et furieux proférés par cette sorte de police des énoncés si active en notre pays, dès lors que le débat se focalise sur la question des jugements qu’appelle le débat rétrospectif sur la colonisation, ces cris et glapissements rituels en place d’arguments sont d’autant plus choquants que ce qui fait l’objet du litige, ce sont toujours, au fond, non pas des opinions ou des analyses, mais bien des faits, des éléments de réalité parfaitement établis. Que la torture des Algériens, militants engagés dans la lutte pour l’indépendance ou pas, a été massive et routinière, pratiquée par les militaires, appelés autant que professionnels, et les policiers, que les déplacements forcés de population et les internements en camps de concentration y ont été massifs, que des centaines de villages ont été réduits en cendres et leurs populations chassées ou massacrées – ce sont là précisément des éléments de réalité depuis longtemps établis par les historiens et les témoins, solidement documentés, incontestables – et c’est précisément cela qui se trouve établi au cœur du déni et de ce dont il ne saurait être question que l’Etat républicain, comme sujet collectif et puissance souveraine prenne acte.
Ce n’est pas à une querelle ou même une guerre des interprétations que l’on a affaire ici, le bunker ne s’intéresse pas à la complexité des phénomènes coloniaux ni aux notions ou aux analyses et théories susceptibles d’être mis en œuvre à son propos, il ne s’intéresse pas aux conditions d’un récit raisonné de cette histoire – particulièrement dense et déterminante pour ce qui concerne la France, comme Etat et comme nation. – Il ne s’intéresse qu’au maintien en vigueur du « règlement » (à défaut d’une inconcevable légende dorée) selon lequel on ne reviendra pas sur cette histoire en tant qu’elle est un chemin encombré de crimes et de cadavres. S’il est vrai que l’Algérie et plus particulièrement la guerre d’indépendance des Algériens, comme scènes à entrées multiples (le 17 octobre étant l’une d’entre elles) est le « noyau dur » de la dispute franco-française à propos du passé colonial, il est en revanche totalement abusif de prétendre que c’est le refus opposé par la partie algérienne de toute discussion sur les responsabilités respectives des uns et des autres dans l’enchaînement des violences au cours de la guerre d’indépendance qui rend impossible une reconnaissance par la partie française de ses propres crimes : la politique du verrouillage s’applique avec la même rigueur lorsque sont en question d’autres massacres perpétrés dans le contexte des luttes de décolonisation, à Madagascar, au Cameroun, en Tunisie ou ailleurs. Elle prévaut a fortiori à propos du génocide rwandais, dans une parfaite union sacrée – il est vrai que les responsabilités, concernant les faveurs accordées aux génocidaires, s’y répartissent équitablement entre droite et gauche de gouvernement.

« Beaucoup d’Algérie coule dans les veines », écrit May Bouhada Nordmann dans le prélude à sa pièce. Chacun, chacune se rattache ici à sa ou ses propres généalogies – familiales, intellectuelles, politiques. J’ai exposé ailleurs comment l’Algérie (sous la forme de son droit à l’indépendance et, au delà, de la reconnaissance de la dignité du peuple algérien, c’est-à-dire de l’égalité de l’Algérien) s’est imposée à moi dès mon adolescence comme la plus évidente, car la plus logique des causes – question donc de cœur et d’entendement plutôt que de sang [15]. Dans un parcours de vie, ces causes tôt adoptées, lumineuses et rares, accèdent au fil du temps à la condition d’un immémorial – quand bien même d’autres viennent les relayer au fil des défis du présent – la cause palestinienne, par exemple... Malheur à ceux qui vivent sans cause qui les engagent dans leur présent, dans leur condition d’historicité, et malheur aussi à ceux qui s’imaginent qu’une cause en vaut une autre – celle du négationnisme néo-colonial décomplexé et néanmoins vindicatif au même titre que celle des vaincus (des « noyés ») de l’histoire dont l’auteure de Esperam nous manquera nous rappelle à bon escient que la première des injustices qui leur est infligée est le « vol », la disparition de leur nom, avec toutes les déperditions qui s’y enchaînent... [16]
Quoi qu’il en soit, cet immémorial de la cause rencontrée et épousée de bonne heure est le ciment d’un pacte qui me rapproche, par delà toutes les différences de trajets et de générations, de ceux/celles qui sont multitude et dont les généalogies coloniales sont aujourd’hui ce motif de politisation infiniment radical, dans lequel les comptes de la mémoire collective qui ne tombent jamais rond et les violences policières dont ils/elles sont la cible distincte autant qu’incessante en viennent à former un « tout » –celui du litige constamment envenimé qui oppose ce peuple à cet Etat qui, toujours plus visiblement, se définit comme post-colonial en tant que néo-impérial.

N’étant ni critique littéraire ni critique théâtral, je n’ai aucune compétence pour gloser sur les qualités d’écriture ou la valeur esthétique de la pièce de May Bouhada-Nordmann. Je dirai simplement qu’en ayant abordé le texte avec une sorte de curiosité détachée (c’est que je me méfie des effets de commémoration), je m’en suis très vite rapproché, tant la « grammaire secrète » qui en ordonne les phrases et en dicte les agencements m’est aussitôt apparue familière. Cette pièce est une incantation, une ode funèbre qui s’énonce d’un ton impeccablement juste, dans un registre des images et selon un rythme qui, jamais, ne perdent en intensité. C’est cette absence de préciosité et d’afféterie qui soutient de bout en bout l’incrimination et la réclamation adressées au nom de ceux qui, en perdant leur vie, ont perdu leur nom [17].
Ou plutôt, non : comme diraient Deleuze/Guattari, May Bouhada-Nordmann ne « parle » pas ici au nom des victimes et des oubliés, l’interminable silence qui la sépare d’eux l’a déliée de ces figures lointaines découpées sur un horizon rétrospectif incertain – elle se tient devant eux. Elle ne parle pas pour eux, à leur place, elle n’est pas leur avocate, elle est le témoin surgi in extremis, avant que se déclare la prescription appelée de leurs vœux par les marchands de sable et d’amnisties bâclées, et qui relance l’affaire avec une toute neuve vigueur : mille fois « passé aux seaux d’eau », le sang de ces morts-là ne se dilue pas, il ne sèche jamais.

Alain Brossat

Notes

[1Outre que la question des comparaisons historiques, notamment en matière de criminalité d’Etat, est suffisamment complexe pour ne pas être, ici, écartée d’un revers de main, on notera l’existence notoire de deux éléments incitant au rapprochement entre les deux événements : la présence du préfet Papon dans le rôle du criminel de bureau et l’action de la police parisienne au service du crime d’Etat.

[2L’attitude constante des dirigeants français face aux crimes de la colonisation et notamment de ceux qui ont été commis pendant la guerre d’indépendance des Algériens se compare à celle des dirigeants turcs de toutes teintures politiques face au génocide arménien : du déni pur et simple aux euphémismes contournés et aux conduites d’évitement. C’est sans doute la raison pour laquelle, en vertu d’un processus classique de transfert, les élites politiques françaises n’ont jamais de mots assez durs pour stigmatiser le refus de leurs homologues turcs de « reconnaître le génocide arménien ». Que ne commencent-ils par balayer devant leur porte, ces porte-voix de la « patrie des droits de l’homme »...

[3Karl Jaspers : Die deutsche Schuldfrage, un titre que trahit distinctement sa traduction française – La culpabilité allemande (Editions de Minuit).

[4L’Humanité du 19/11/2012.

[5Idem en allemand : erkennen et anerkennen. Voir sur ce point les ouvrages de référence de Axel Honneth.

[6Voir sur ce point, par exemple, Vie et Destin de Vassili Grossman (L’âge d’homme).

[7Voir à ce propos la dérisoire palinodie de Macron, à l’occasion de sa déclaration hâtive, au cours de la campagne présidentielle de 2017, à propos des crimes de la colonisation...

[8Le discours de Dakar de triste mémoire dans lequel Sarkozy admonestait l’Afrique et les Africains demeure l’un des épisodes les plus mémorables de cette politique du mépris néo-colonial.

[9Déplié, le lapsus est de forme impeccablement freudienne (le coup du chaudron emprunté) : « Il n’y a pas eu de crimes français pendant la guerre d’Algérie, et d’ailleurs, les Algériens en ont commis aussi !

[10Toutes ces citations sont extraites de l’article de L’Humanité cité supra.

[11En juillet 2017, le chef de la police italienne a reconnu le caractère abusif et criminel de la répression policière des manifestations suscitées par la réunion du G20 à Gênes en 2001, répression marquée notamment par la mort de Carlo Giuliani. Dans cette déclaration, le chef de la police évoqua ouvertement les actes de torture commis contre des manifestants raflés par les unités spéciales de la police et les condamna dans les termes les plus nets. C’est, très exactement, de cette forme de reconnaissance que demeure en attente le peuple post-colonial de France, lorsque revient, sur le calendrier, la date du 17 octobre...

[12Un énoncé qui devient doctrine officielle en étant proféré par Emmanuel Macron, en présence de Benjamin Netanyahou, « invité d’honneur » aux commémorations de la rafle du Vel d’Hiv, en juillet 2017.

[13Une insanité qui, malheureusement, fait florès dans les médias et la langue des gens de l’Etat dès lors que sont en question des « violences » où sont aux prises l’Etat d’Israël et ses moyens militaires et les Palestiniens, peuple spolié et occupé.

[14Pas besoin d’avoir planché sans fin sur la morale kantienne pour être sensible à ce motif – le cinéma l’évoque régulièrement. Voir par exemple le traitement exemplaire qu’en propose, sur le mode le plus accessible et populaire qui soit, un western hollywoodien : The Bravados de Henry King, avec Gregory Peck et Joan Collins (1958).

[15Ma contribution au volume collectif : 17 octobre 1961, un crime d’Etat à Paris, sous la direction d’Olivier Le Cour Grandmaison, La Dispute, 2001.

[16« Je ne sais pas qui étaient mes oncles algériens. Je sais à peine le prénom de mon grand-père, à peine le nom de ma grand-mère. Je ne sais pas où ils sont enterrés, je ne parle pas un mot d’arabe ».
On pourrait, on devrait même, soit dit ici en passant, méditer cette formule usuelle « Je ne parle pas un mot d’arabe » qui, dans ce contexte, prend un relief tout à fait singulier. En vérité, cette expression conventionnelle est tout à fait fallacieuse : « nous », au sens le plus extensif du terme, incluant le plus obsessionnel des arabophobes et islamophobes se disant « de souche » parlons toutes sortes de mots d’arabe, ne le sachant pas le plus souvent, pour la bonne et simple raison que notre langue en est peuplée, ce qui manifeste de la manière la plus irrécusable quoiqu’entièrement subreptice l’indélébile empreinte que la colonisation a laissée sur notre langue et notre « civilisation » – bled, kif, razzia, etc. Nous parlons tous davantage d’arabe que nous n’imaginons, sans que cela ne réveille en nous, malheureusement, beaucoup de « souvenirs » de la colonisation. Et ce processus est ininterrompu : on a vu récemment, comment à l’occasion de l’actualité djihadiste (justement..) toutes sortes de nouveaux mots d’arabe sont venus enrichir notre vocabulaire courant via, notamment, les médias. Encore un effort, et nous parlerons tous/toutes arabe passablement, comme M. Macron se pique de parler anglais. Juste retour des choses...

[17« L’Algérie, ces îles lointaines », la Seine, « c’est une eau noyeuse /tout le monde se tait/ou presque »...