Sade et Dostoïevski au Vatican 2/3

, par Mehmet Aydin


La réglementation du sacrement de pénitence, le développement des techniques de confession, des méthodes d’interrogation et d’enquête, tout cela a contribué à donner à l’aveu un rôle central dans l’ordre des pouvoirs civils et religieux. L’aveu de la vérité, comme matrice générale qui régit la production du discours vrai sur le sexe. La vérité n’est pas libre par nature mais sa production tout entière est traversée par des rapports de pouvoir. A travers l’analyse des textes de Foucault et de certains problèmes de la société d’aujourd’hui, nous pouvons repérer les procédés par lesquels cette volonté de savoir relative au sexe qui caractérise l’Occident moderne, a fait fonctionner les rituels de l’aveu dans les schémas de la régularité scientifique, à savoir dans la démographie, la biologie, la médecine, la psychiatrie, la psychologie, la morale, la pédagogie, la critique politique, les aveux des interrogations, les récits autobiographiques. La biopolitique est un néologisme utilisé par Michel Foucault pour identifier une forme d’exercice du pouvoir qui porte, non plus sur les territoires mais sur la vie des hommes. Il emploie ce concept pour montrer le différentiel de traitement des épidémies de lèpre et de peste, qui sera repris au Collège de France (le 15 janvier 1975), et qui se retrouve dans Surveiller et punir (inaugurant le chapitre « Le panoptisme »). Foucault y voit l’illustration du passage d’un type de pouvoir à un autre. Il souligne que ce nouveau type de pouvoir prend en compte le corps et la vie, s’exerce sur eux, à la différence du plus ancien qui s’appliquait, selon le modèle juridique, sur les sujets. Durant cette crise pandémie que nous traversons actuellement, le gouvernement actuel en France avec ses « lois sanitaires » restrictives, essaie de contrôler la vie de ses citoyens : on est au cœur de la problématique de Foucault. La pratique de confession, avec la déchristianisation n’a pas résisté pas au temps et elle a connu une vaste transfiguration. Avec l’aide d’autres moyens, la tradition religieuse d’examen de soi et de confession se sont transformées en psychologique et en psychanalyse. Comme Peter Brooks l’a souligné, le tandem analyste-psychiatre et confesseur s’intègre parfaitement dans cette tradition : « Directeur de conscience dans la religion et interrogation policière s’expliquent par le même rapport de force comme celui qui existe entre confesseur et confessant. On trouve le même rapport de force entre confesseur et analyste dans une séance de psychanalyste (« Introduction », in Troubling confessions Speaking guilt in law and literature, The University of Chicago Press, Chicago & London, 2000, p.35. ) ».
Ici, je pense qu’il convient de faire une remarque nécessaire sur le sens de l’aveu et de la confession : L’emploi courant du mot aveu en limite presque l’application à la faute ou péché, comme chez saint Augustin la confessio laudis, à laquelle s’ordonnant la confessio peccatti et confessio fidei. Ce sens concerne le rituel catholique, qui est pratiquement en voie de disparition. Déjà dans les Confessions, le but d’Augustin n’était pas de raconter sa vie mais d’écrire une doctrine philosophie et théologique. Sa vie intime n’était qu’un prétexte. Les écrivains du 18e siècle écrivaient leurs Mémoires (Mémoires de Saint-Simon…) pour ne pas répéter le mot confession et à se libérer du modèle. Leur but n’était nullement religieux mais littéraire et politiques. Le sens religieux a disparu, et il est laïcisé, pour ainsi dire. Pour reprendre la traduction la plus récente du titre latin des Confessions, F. Boyer les traduit parLes aveux (P.O.I., 2008), qui donne le sens actuel que nous entendons. Et de nos jours, quand on dit confession, il s’agit plutôt d’un récit plus ou moins achevé à un certain âge avancé, plutôt comme pratique littéraire. Et quand on fait un aveu, il s’agit plutôt de réfléchir sur le moment, c’est-à-dire on ne prend pas nécessairement un recul dans le temps, comme le cas pour confession, pour s’y préparer.
Ainsi le sens du mot se métamorphose. Face à ces scandales qui défraient la chronique mondiale et nous dévoilent la vie obscure de l’Eglise catholique, romaine et apostolique en général. Mais que fait le Vatican ? Car c’est lui qui est concerné en premier lieu. Nous savons que le Vatican, c’est-à-dire la résidence administrative du « Saint-Siège et du souverain pontife (l’Etat de la Cité du Vatican / Stato della citta de Vaticano) », un territoire bien limité, un Etat minuscule, qui jouit d’un statut international, un lieu d’enfermement par excellence, où « on travaille, on vit, on meurt même », mais où « il n’est pas habituel qu’on y naisse ». Le Vatican tient du mythe. Il a ses arcanes et ses ramifications mondiales. Sa diplomatie secrète pèse toujours. Il participe avec succès aux intrigues diplomatiques et financières mondiales, voire jusqu’à blanchissement l’argent sale. Apparemment il est très porté sur les choses terrestres. Il n’a pas l’air très céleste. Cette institution archaïque et atavique de l’Occident déploie une capacité très dynamique pour s’adapter au monde moderne ; le succès d’une religion qui s’adapte, aussi bien aux cultures, aux peuples et société occidentales que orientales, symbole de mondialatinisation par excellence, selon Derrida. « Combien de divisions peut-il aligner ? » demanda Staline un jour pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’est trompé lourdement dans son mépris cynique car son système soviétique qu’il a fondé a disparu pour toujours mais le Vatican est toujours là. Il représente les catholiques du monde entier. Mais depuis longtemps le Vatican est gravement affecté par certains problèmes. Son inimité obscure commence à être connu. Jetons donc une lumière sur sa vie obscure grâce au sociologue et journaliste Frédéric Martel, dans son livre Sodoma, qui est le fruit d’une longue enquête ; il montre que la culture du secret concernant l’homosexualité est majoritaire au Vatican. Depuis cinq décennies, l’homosexualité est si "omniprésente" qu’elle est tolérée dans l’Eglise, à condition qu’elle ne soit pas publiquement affichée. Seule une minorité de prêtres resterait fidèle au vœu de célibat prononcé lors de l’ordination. Les ecclésiastiques les plus homophobes seraient en réalité homosexuels : plus l’homophobie d’un prélat est forte, plus il est haut placé dans la hiérarchie, plus celui-ci serait en fait lui-même homosexuel. Même si personne n’ose l’avouer publiquement dans l’Eglise, tout le monde sait qu’on ne pourra pas mettre fin aux abus sexuels des prêtres tant qu’on n’abolira pas le célibat, tant que l’homosexualité ne sera pas reconnue dans l’Eglise. Son obsession anti-gays cache une « double vie ». On apprend aussi que des prélats du Vatican ont recours à des migrants prostitués. Le livre dénonce l’existence de réseaux de prostitution dont bénéficieraient des locataires du Vatican. L’auteur mentionne aussi plusieurs cas de prélats morts des suites du sida, qui a fait « des ravages dans l’épiscopat italien dans les années 1980-1990 ». Les prêtres seraient « l’une des catégories sociales les plus à risque » face à l’épidémie de sida. Frédéric Martel conclut ainsi son enquête : « … je n’ai pas évoqué dans ce livre le lesbianisme, faute de pouvoir mener l’enquête dans un monde très discret où il faut probablement être de sexe féminin pour avoir les bons accès, mais je fais l’hypothèse, à partir de plusieurs témoignages, que la vie religieuse féminine à Gomorra est dominée par le prisme du lesbianisme comme la vie du clergé masculin l’est par la question gay.… » (Sodoma, Robert Laffont, 2019, « Epilogue » ; p.932-933. ) »
Mais ces « scandales » que les enquêtes et les médias divulguent sont-ils si nouveaux ? Myriam Deniel-Ternant, historienne, montre dans Ecclésiastiques en débauche (1700-1790) (Époques/ Champ Vallon, 2017) que dans les formes anciennes de pornographie, le curé et le moine sont omniprésents. Au 18e siècle, pour les hommes de l’Eglise, la vie maritale tout comme la fréquentation de prostituées ou les relations homosexuelles sont à l’origine de rapports de surveillance, d’arrestations et de condamnations, de la part à la fois du pouvoir séculier et des autorités religieuses. Les procès-verbaux, interrogatoires et descriptions policiers montre que les curés et les moines fréquentait les prostitués. Dans ces textes, le vocabulaire est parfois chaste et réservé, mais les petites et grandes « perversions » y sont décrites avec précision. Mais aucun journal intime, aucune autobiographie, aucune lettre entre amants ne viennent préciser comment la sexualité a pu être vécue : Le point de vue est celui de l’ordre public. Des sources riches, mais des sources incomplètes. Elles sont disparates et partielles, centrées sur Paris. Les sources policières et judiciaires centrés sur l’intimité du clerc : les aveux sont extorqués, les paroles retranscrites. Les raisons de cette chasse aux prêtres sont complexes à démêler : l’archevêque de Paris s’oppose aux jansénistes, le lieutenant de police (soutenu par les jansénistes) cherche à surveiller les jésuites, le Roi cherche à domestiquer un ordre divisé. Un véritable espionnage policier se met en place : les prostituées, par exemple, doivent avertir la police si leur client est un ecclésiastique. Le clergé s’adapte, parfois en quittant temporairement l’habit ecclésiastique (ce qui leur était interdit). Museler les prêtres a pour but de protéger la famille du déviant : préserver l’honneur et l’ordre social, la stabilité sociale. Les condamnations à mort sont rares, et les arrestations (qui visent à faire peur et à recueillir des renseignements) sont plus fréquentes que les incarcérations. La majorité des ecclésiastiques surpris avec une prostituée sont relaxés mais ils ont dû signer un procès-verbal, preuve de leur compromission. Ainsi l’État surveille le clergé. Du côté des autorités religieuses, les instances officielles (les tribunaux ecclésiastiques) cherchent aussi à produire des aveux : « A travers la déviance sexuelle du clergé française se noue enfin la question des relations entre la sexualité et le détachement religieux. La figure ecclésiastique interroge ses contemporains, parfois enclins à être paradoxalement rassurés par un clerc entretenant une relation suivie et saine avec une femme, puisque ce faisant, il assumait pleinement sa condition d’homme. Cette perception explique la relative permissivité des fidèles face à une discrète incontinence cléricale ; sa survenue paraît leur confirmer le caractère contre-nature de la chasteté. […] Avec l’apaisement des tensions dans les années 1760, le regard des autorités se détourne, l’écrit s’évapore et l’historien est tenté d’en tirer la conclusion d’une normalisation des conduites cléricales. Le recours à un corpus hétérogène permet précisément de montrer la persistance d’une incontinence ecclésiastique protéiforme. (Ecclésiastiques en débauche (1700-1790), Époques/Champ Vallon, 2017 ; « Conclusion », p.280-281. ) » Myriam Deniel-Ternant, dans son livre récent (Une histoire érotique de l’Eglise Quand les hommes de Dieu avaient le diable au corps, Payot, 2021) poursuit son enquête en consultant les sources littéraires, les archives judiciaires et policières pour dévoiler les secrets d’alcôve des ecclésiastiques et la grande permissivité de l’Eglise à l’égard de ses « pécheurs ». Elle montre aussi que du XVe au XIXe siècle, le célibat dans l’Eglise catholique conduit aux petits arrangements, en oubliant le vœu de chasteté. Ainsi, des moines paillards aux prêtres licencieux ayant recours aux filles de joie ou aux courtisanes, des nonnes cédant aux émois de la chair aux curés sodomites.
Nous sommes loin de l’image du « bon prêtre » diffusée par l’Eglise de la Contre-Réforme et malgré les appels du concile de Trente. Cette vie secrète dans l’Eglise catholique si ancienne et si nouvelle ne rend-elle pas justice à Sade ? Un Sade qui fut persécuté, arrêté et incarcéré aussi bien par Ancien Régime que par Révolution pour « libertinage ». Il a passé une longue partie de sa vie dans les prisons, c’est-à-dire dans l’enfermement (Voir Roland Barthes, Sade Fourrier Loyola, Edition du Seuil, 1971.) Animé par une volonté quasi religieuse il fut l’acteur d’une extraordinaire prolifération de l’écriture. Dans ses romans il met en scène ses récits pornographiques au service de sa philosophie. Au-delà de la crudité du texte on trouve un vrai discours philosophique. Il dévoile aussi bien tout le refoulement moraliste disciplinaire chrétien tel qu’il s’exerce sur le corps que la discipline du corps politique et social. Il attaque le sens commun : existence de soi, bonté de la Nature, les religions, les tabous, la morale, les conventions sociales de son temps. Il affronte les interdits. Il met en question tous les systèmes et institutions sociales avec une rare violence. Il est un grand pourfendeur de la morale chrétienne. Il fut très peu connu jusqu’au XX e siècle mais c’est au surréalisme qu’il revient d’avoir découverte la véritable dimension de son œuvre. Apollinaire, Breton ont été fascinés par la prodigieuse libération de l’imagerie qui s’opérait dans l’éclat de son écriture. Sade est avant tout philosophe. Le fait que l’on considère Sade comme un écrivain voué au « libertinage » montre qu’on le lit pour la pornographie mais pas pour la philosophie. Chez lui, la transgression des valeurs morales s’accompagne d’une transgression du langage, en parvenant à métamorphoser son enfermement dans ses œuvres. Si donc « sadisme » il y a, il est d’abord philosophique et esthétique.
Bien avant Nietzsche il renverse la foi chrétienne. Il nie Tout, il déconstruit Tout. Il ne transmue pas. Avec son imagination forcenée il prédit bien avant Freud la pulsion de mort qui traverse l’homme moderne. Français, encore un effort si vous voulez être républicains, écrit dans l’euphorie révolutionnaire, procède à une attaque philosophique en règle contre la morale chrétienne et l’Eglise. Un traité antithéologique. Il lance un appel public en faveur de la liberté religieuse. Cet opuscule est un vrai départ pour comprendre les problèmes de l’Eglise catholique. Sade, élève au collège d’Harcourt sous la férule des jésuites, connaissait bien L’Eglise. Il est aussi à noter que Sade, contemporain de Rousseau, expose un certain style confessionnel. Dans Les Cent Vingt Journées de Sodome, les libertins, tout en s’adonnant à leur libertinage, se livraient à des confessions : « Je venais d’atteindre ma seizième année, non sans une très grande expérience du métier que j’exerçais, lorsqu’il me tombe en partage un libertin dont la fantaisie journalière mérite d’être rapportée... (Cent Vingt Journées de Sodome, Union Générale d’Éditions, 1975, p.143.) » Les libertins accomplis goûtaient ainsi toutes sortes de plaisirs charnels sans « culpabilité » ou « péché » ; et en les racontant sous une forme de confession surtout dirigée contre le christianisme. Un autre libertin l’avoue ainsi : « Je me suis mis de bonne heure au-dessus des chimères de la religion, parfaitement convaincu que l’existence du créateur est une absurdité révoltante que les enfants ne croient même plus […] C’est de la nature que je les ai reçus, ces penchants... (Cent Vingt Journées de Sodome, p.22.) » Les personnages emploient le style confessionnel mais Sade écrivit des romans pas des confessions. Après lui il y a Nietzsche pour continuer pourfendre l’Eglise et la morale chrétiennes. Dans Der Antichrist (Antéchrist), le livre de la « transmutation de toutes les valeurs », il tente un « essai de critique du christianisme ». Il l’attaque frontalement : grâce à l’influence maléfique des théologiens, l’éthique chrétienne est incapable de regarder la vérité en face. Elle se réfugie en un monde idéal sans vie qui a gâté même la philosophie, en l’orientant vers l’abstraction et vers une morale contraire à la nature de l’homme, ou, tout court, à la vie. En revanche, il reconnait à Jésus une extrême sensibilité. Il n’est qu’un mythe, une figure de l’innocence, exempte de dogmatisme - le concept du péché, le châtiment lui étaient inconnus. Le « Rédempteur », abolissant tout rapport de distance entre Dieu et l’homme redonnait à la vie a fraîcheur. Il a été un « messager de la joie ». Mais l’Eglise prêche le contraire absolu de cette Joie. L’Eglise catholique romaine et apostolique a été fondé sur une Trahison, parce qu’elle a trahi à Jésus en déformant sa parole.
Et dans les romans de Dostoïevski, comme nous verrons, la particularité du dire confessionnel se manifeste à plusieurs niveaux : faire l’aveu de la faute, aveu fait au juge d’instruction… Lors de son procès, Dimitri Karamazov (Les Frères Karamazov) n’est pas coupable du meurtre de son père. Ou alors, s’il est coupable, il ne l’est pas plus que tous les autres. Le réquisitoire du procureur si élégant mais peu convaincant, tant il tient à designer un coupable à tout prix. Il dérape en commençant à parler de la faiblesse de l’homme, de la société, de l’acte de juger lui-même. D’ailleurs il est décrit par l’auteur comme « faible et maladif ». Il finit par mettre en cause la société russe elle-même : « Qu’est-ce donc que cette famille Karamazov, qui a acquis soudain une si triste célébrité ? J’exagère peut-être, mais il me semble qu’elle résume certains traits fondamentaux de notre société contemporaine, à l’état microscopique, « comme une goutte d’eau résume le soleil ». (Les Frères Karamazov, 1952, La Pléiade des éditions Gallimard, s. 724. ) » En dénonçant la faute de l’accusé, le procureur essaye de sauver la Russie du mal mais pour Ivan, le procès produit une illusion, voire est synonyme de spectacle, car nous nous réjouissons même de l’existence du parricide : « Les menteurs ! Tous désirent la mort de leurs pères. Un reptile dévore l’autre… S’il n’ y avait pas de parricide, ils se fâcheraient et s’en iraient furieux. C’est un spectacle ! Panem et circenses ! (Les Frères Karamazov, p. 715. ) ».
Ici, il ne s’agit pas d’aveu religieux car ces aveux sont faits par l’homme à lui-même. Les protagonistes sont animés par leur volonté d’aller jusqu‘au bout, même s’ils y échouent. Mais l’aveu peut-il délivrer le « coupable » de sa faute ? Est-il- vraiment « coupable » ? Nous connaissons la fameuse logique dostoïevskienne : « Chacun de nous est coupable devant tous et pour tous, moi plus que tous les autres » Autrement dit : chacun doit d’abord interroger sa propre conscience. Dostoïevski voulait-il absolument responsabiliser ses sujets romanesques ? Sans doute voulait-il que ça devient une règle de conduit dans la vie de ses lecteurs. Idéalisme ou pas, son christianisme existentiel est pour quelque chose pour ce désir. Mais il y a une autre question : celui qui s’accuse plus que les autres n’est-t-il plus authentique ou tout simplement le plus malin ? L’écrivain pense-t-il prendre en considération cette possibilité ? Car chacun de nous peut être menteur à sa manière sans se sentir « coupable ». On peut toujours s’arranger dans la vie. C’est pour cette raison que le thème du mensonge présente une sorte de faute originaire chez l’écrivain, comme s’il suffisait qu’un seul renonce à dire « vrai », pour que cela rende possible tous les autres mensonges. Le fameux « problème de mal » de l’écrivain est lié à ce dilemme. A partir du premier mensonge les autres s’enchaînent ; origine des autres fautes, le mensonge en est également la conséquence. La peur de la sanction, mais aussi la honte et le désespoir, encouragent le menteur à persévérer dans le mensonge. Le manque de courage ? C’est humain aussi. Trouver la « vérité sur soi » est une entreprise très difficile.
Ainsi, un homme âgé et proche de la mort résume son existence, qui est aussi un désir de justification : « Toute ma vie j’ai menti. Même quand je disais la vérité. Je n’ai jamais parlé en vue de la vérité, mais uniquement en vue de moi -même. […] Le plus difficile, c’est de vivre et de ne pas mentir… et… et de ne pas croire à ses propres mensonges. (Les Démons (Les Possédés), traduction de Boris de Schoelzer, 1955, Gallimard, p.682. » Après tout on peut toujours fabriquer une belle confession, convaincante. Le prince Mychkine en fait l’ expérience : « Pourquoi ne nous est-t-il pas donné de tout savoir sur une autre personne, quand c’est nécessaire, quand cette autre personne est en faute ? « (L’idiot, traduit par G.et G. Arout, Librairie Générale Français, 1972, p.711). La faute, l’aveu ou la confession, sont des thèmes de prédilection chez Dostoïevski. Lecteur attentif de la littérature russe, écrivain sud-africaine J. M. Coetzee remarque : « Des confessions, il y en partout chez Dostoïevski. Dans le cas les plus simples, Dostoïevski utilise la confession comme un moyen pour un personnage de s’exposer et de raconter sa propre vérité. La confession du prince Valkovski dans Humiliés et Offensés (1861), par exemple, n’est rien de plus qu’un moyen d’expression de ce genre. Pourtant, même dans ce roman du début, un élément de gratuité s’insinue dans la confession : la liberté de tout révéler n’est pas rendue strictement nécessaire par les exigences de l’intrigue ; sa franchise n’est pas strictement de mise. Dans les romans plus tardifs, le niveau de gratuité s’élève au point qu’on ne peut plus voir dans la confession, un simple dispositif d’exposition : la confession elle-même occupe le devant de la scène, avec tous les problèmes qui l’accompagnent, psychologiques, moraux, épistémologiques et pour finir métaphysiques. Bien que dans un contexte critique différent il puisse être utile de traiter la confession dans les romans majeurs comme forme de masochisme, d’une part, ou un vice que Dostoïevski semble trouver typique pour son époque, ou comme l’une des formes génériques, d’autre part, utilisées pour construire le roman le roman dostoïevskien, je propose d’isoler ici trois épisodes majeurs de confession, dans Les Carnets du sous-Sol, L’Idiot et Les Possédés, et d’interroger la façon dont le problème de l’achèvement est résolu quand la tendance de la conscience de soi est de prolonger indéfiniment la confession ». (J. M. Coetzee, « Autobiography and Confession, Dostoevsky », in Doubling the Point Essays and Interviews, Harvard Universty Press Cambridge, Massachusetts London , England, Edited by D. Attwell, 1992, p.275. ).
Chez l’écrivain, les conditions de présumé coupable, non coupable ou innocent sont souvent entremêlées. Car tous les personnages romanesques ont quelque chose à se rapprocher. C’est pour cela que à la fin, c’est plutôt un récit-fleuve confessionnel qui parcourt toute une société. Pour M. Bakhtine, dans sa fameuse thèse (La Poétique de Dostoïevski, Seuil, 1970) le romancier est un auteur dialogique et polyphonique, parce qu’ il attribue d’abord une voix à chacun de ses personnages. Il avait conçu ses personnages, selon les caractères et dans la langue de chacun. Il n’expose pas ses opinions et il reste neutre, il n’intervient pas pour orienter la pensée de lecteur. Chaque personnage trouve le prolongement et l’écho de sa pensée et son histoire dans la pensée de l’autre. L’évolution de ses personnages surprend toujours le lecteur par sa complexité. Il projette sur eux le soupçon, le crime dont le meilleur exemple est « La confession de Stavroguine » dans Les Démons. Ce sont des hommes des « abîmes » et des « ténèbres ». Les personnages n’ont pas le souci de rester « conséquents avec eux–mêmes », comme le sont ceux de Tolstoï, par exemple. Ainsi les dialogues comportent des surprises et rebondissements imprévisibles où plusieurs récits confessionnels sont entremêlés. Le roman polyphonique présente ainsi un nouveau modèle de constitution d’autrui, qui est reconnu comme novateur.
Par certains côtés, cette thèse de Bakhtine est critiquée ( Jacques Catteau, La création littéraire chez Dostoïevski, Paris, 1978, Institut d’études Slave) mais Bakhtine reste toujours original et nous permet de mieux saisir la multiplicité du dire confessionnel chez l’écrivain. Ici, il est vain de chercher si Dostoïevski excelle plutôt comme romancier ou comme penseur. Il est d’abord romancier. Il évoque toutes les relations sociales. Ses intrigues partent de faits divers - souvent des crimes. Si Flaubert, Stendhal, Alexandre Dumas n’étaient pas insensibles au fait divers, Dostoïevski en était un maître pour ce qui est de son exploitation romanesque. La situation sociale joue ici un grand rôle : la déchéance de la noblesse, la puissance de l’argent, l’alcoolisme, la prostitution, le mouvement révolutionnaire, les suicides... Dostoïevski prit en charge le Journal d’un écrivain, publication mensuelle rédigée durant les années 1873-76 et 1881. Ce "Dnevnik", "journal", a un double sens : à la fois publication périodique et recueil de pensées intimes, un ensemble unique en son genre. Il ne s’agit nullement d’un "Journal intime". On n’imagine pas Dostoïevski écrivant son Journal intime, à la manière de Tolstoï. Il ne définit pas par exemple son "perfectionnement moral et spirituel" comme une activité aristocratique. On y trouve une suite d’articles consacrés aux problèmes du jour, aux questions de la vie sociale et intellectuelle russes. L’écrivain s’intéressait à la situation politique internationale, les événements de Proche Orient, aux luttes politiques en France sous la présidence de Mac-Mahon, et particulièrement à la question slave, mais aussi au « Kulturkampf » en Allemagne, c’est à dire la lutte engagée par Bismarck contre Église catholique. Dans ce Journal, ont paru de nouvelles très originales comme Babok et Douce. Dostoïevski fut redoutable polémiste. Il savait s’adresser au public. Sa fameuse religiosité a fait l’objet d’une importante littérature. On peut la désigner comme un christianisme existentialiste. Mais qu’en dit l’écrivain lui-même ? En se référant explicitement à Alfred de Musset (La Confession d’un enfant du siècle), il se définit comme le produit de son contexte historique, à savoir d’un siècle qui assiste, d’un œil ironique, à la naissance de l’incroyance et du doute. Il écrit ainsi, dans une de ses lettres sous forme de « confession » : [ Confession] ( Lettre à Natalie Fon-Vizine à sa sortie du bagne, après le 15 février 1854) « […] Je vous dirai à mon sujet que je suis un enfant du siècle, enfant de l’incroyance et du doute jusqu’à ce jour, et le serait même ( je le sais) jusqu’à la tombe. Que de souffrances effrayantes m’ont coûté et me coûtent aujourd’hui cette soif de croire, qui est dans mon âme d’autant plus forte qu’il y a davantage en moi d’arguments contraires. » ( Citée par P. Pascal, Dostoïevski, Desclée de Brouwer, « Les écrivains devant Dieu », 1969, p. 114. ) Avec cet aveu, celui qu’il a exprimé avec acuité l’inquiétude métaphysique de la condition humaine et sa foi ardente dans le « Christ et dans le peuple russe » apparaît ici en plein doute. Comment concilier l’existence du mal et celle du Dieu ? Car l’espérance s’évanouit rapidement face à la réalité et à la misère humaine. Chez lui, la croyance authentique est pétrie d’incroyance, comme un athéisme authentique ( un sujet qui lui est cher), elle est pénétrée par la croyance : un croyant et un incroyant se côtoient, et ils ne se laissent jamais en paix l’un l’autre.
Dans tous ses romans Dostoïevski nous montrent souvent des victimes, des coupables, des enfants victimes, des séducteurs pervers, des menteurs, des ivrognes… Ces thèmes sont liés au « problème du mal », sa grande préoccupation religieuse- philosophique-existentielle. Mais c’est aussi que le mal se dédouble ; c’est aussi à l’intérieur du même personnage que s’opère le dédoublement. Chacun porte-il une part du « mal », même le plus pur, même les victimes ? Après ses années au baigne au Sibérie, il devint plus ambitieux que jamais dans sa vocation créatrice ainsi mûrie. Il écrit alors à son frère Mikhail : « (A Mikhail Mikhailovitch Dostoïevski, 9 octobre 1859.) : Te souviens-tu, je t’ai parlé d’une Confession, un roman que je voulais écrire après tous les autres, en te disant qu’il me fallait encore le vivre moi-même. J’ai résolu une bonne fois, ces jours-ci, de l’écrire sans délai. […] je mettrai, dans ce roman, tout mon cœur, avec mon sang. Je l’ai conçu au bagne, couché sur mon châlit, en un pénible instant de tristesse et de démoralisation.[…]. Cette Confession sera l’affirmation définitive de mon nom. (Dostoïevski, Correspondance I, édition intégrale, présentée et annotée par Jacques Catteau, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, Bartillat, 1998, p. 583-584. ) ».
Ce projet d’écriture ne verra jamais le jour. Dans L’Adolescent, il narre l’histoire de la désagrégation d’une famille de la classe supérieure. Un adolescent, le fils naturel du propriétaire Versilov et d’une domestique, cherche à comprendre son père, qui l’a pratiquement abandonné. Dès la première page, le personnage principal affiche d’emblée son irrésistible désir de se faire connaître par son histoire autobiographique : « Ça a été plus fort que moi, je me suis mis à noter cette histoire depuis mes premiers pas dans la carrière de la vie, alors que j’aurais pu m’en passer. Une chose dont je suis sûr : jamais plus je ne me mettrai à écrire mon autobiographie, quand même je vivrais centenaire. Il faut être ignoblement amoureux de sa propre personne pour écrire sans honte sur soi-même... » (L’Adolescent I, traduit par André Markowicz, Babel, 1998, p.67… Ce désir de raconter sa vie est un paradoxe romanesque constant chez l’écrivain. N’est-ce pas aussi le cas dans la vie réelle ? Je ne veux pas raconter ma vie mais… Arkadi Dolgorouki continue à parler de soi-même parce qu’il est malheureux et en quête de soi. Ici, Dostoïevski lui-même reste un homme de paradoxe. Lui qui se méfie toujours soi-disant de l’ « authenticité » de Rousseau, affiche du même coup le thème de la confession comme le but de son roman : « Je fais une préface : le lecteur, peut-être, sera horrifié par la sincérité de ma confession… » Il veut chasser Rousseau comme « non authentique » mais hélas le philosophe de Savoyard est toujours là comme une source d’inspiration inavouée. Par son style, il s’agit d’une confession romancée. Mais son auteur n’écrit pas ses confessions, il écrit un roman. Comme je l’ai déjà signalé, l’écriture confessionnelle a toujours son ambiguïté, comme c’est le cas ici car ni l’écrivain ni les personnages principaux ne voulaient écrire leur confession - et pourtant elle existe...
Quelle est la place de L’Adolescent dans le processus créatif de l’écrivain ? J. Catteau explique : « Tributaire des œuvres antérieures, Le Sous-sol, Crime et châtiment, L’Idiot et surtout Les Démons, L’Adolescent naît de la résurgence du grand fleuve souterrain, la Vie d’un Grand Pécheur annonce et prépare les Frères Karamazov […].Tous les grands romans s’y trouvent. (La création littéraire chez Dostoïevski, Paris, Institut d’études Slaves, 1978, p.333.) » Ce thème est toujours tentant pour les écrivains. Et à cette occasion, rappelons-nous qu’ il n’est propre ni à Dostoïevski ni à Tolstoï. Le thème n’est pas étranger à Zola, par exemple. La Confession de Claude est son premier roman, publié en 1865 à l’âge de 25 ans. Il est relativement méconnu et oublié. Futur écrivain naturaliste, Zola a débuté en écriture dans le registre confessionnel-intimiste. Il s’explique-lui-même dans l’avertissement du livre : « … Je m’interrogeais, me demandant s’il m’était permis de divulguer le secret d’une confession. […] Un jour, j’ai songé enfin que notre âge a besoin de leçons […] Les vœux de Claude avaient le suprême enseignement des sanglots, la morale haute et pure de la chute et de la rédemption. […] je m’y suis décidé au nom de la vérité et du bien de tous… » ( La Confession de Claude, A mes amis P. Cézanne et J.-B. Baille, Emile Zola, 15 octobre 1865), Edition Famot, 1980.) Comme il l’indique, il s’identifie volontiers avec Claude, qu’il a choisi comme son porte-parole ou alter égo : entre l’écrivain et son porte-parole il y a une identification affichée ( Voir, pour le débat sur ce point, P. Lejeune, Le pacte autobiographique, Seuil, Paris, 1996.). Le personnage principal du roman tente aussi d’écrire également pour ses confessions. On y voit la sensibilité connue de Zola à la condition des déshérités, à la misère, la faim, et tout particulièrement des femmes éprouvées par le vice et la misère, mais aussi un Zola-Claude moraliste insistant longuement sur la virginité féminine. S’agit-il d’un témoignage sur le malaise masculin face à l’émancipation des femmes, en particulier sexuelle ? En tout cas une approche très moralisatrice s’articulant autour d’une dichotomie très pesante entre le vice et la vertu, la pureté et la débauche, l’innocence et la souillure, la blancheur où la sexualité des femmes (« honteuse »), condamnées et déplorées au prisme d’ une morale plutôt chrétienne. Ici, Zola n’est pas loin du moralisme de Tolstoï dans La sonate à Kreutzer. Après ce roman raté et oublié, que l’on peut qualifier aussi comme un roman d’apprentissage, l’écrivain le gommera pour toujours et il passera à ses grands romans.