U - Ubu uberisé

, par Idlir Azizaj


(pièce en un acte)

MERE UBERE : - Qu’est-ce qu’il se passe, Père Ubère ? Tu m’as l’air un peu perdu. Tu es « fumé ».
PERE UBERE : - Triste je suis comme je ne fus jamais avant. Je suis en feu parce que j’ai beaucoup pensé au thermidor de France.
M. U. : - Arrête de faire ton trotskiste ! C’est parce que tu changes bien souvent. Ceci dit tu disposes le même contenu, mais tu n’as pas une forme reconnaissable. Et par toi-même non plus. Tu es souvent un peu « parti ».
Tu as été roi. Puis un enchaîné. Et puis un cocu. Arrête d’être le même changement, Père Ubère !
P.U. : - C’est bien vrai, j’ai incarné un nombre de rôles. Mais aujourd’hui je ne me sens pas gros et ovale comme avant ; je me sens… étanché !
M.U. (vivement) : - Ah, mais cela c’est parce que maintenant tu es uberisé.
P.U (cherche lentement son derrière mais sans arriver à le localiser) : - Mère Ubère, j’ai cassé ton téléphone. Tu ne peux plus m’appeler.
M.U (sûre d’elle) : - Mais non, mais non, je l’ai ici, à l’abri. (Elle découvre un peu le sein gauche, un énorme iPhone apparait). Je l’ai ici dans mon sein marternel. Comme dirait le poète autrement :
« Je te montre tout
Et tu ne peux rien deviner. »
P.U : - Gaffe, Mère ! Je viens de te laisser un supra-pet sur ton répondeur. Tu entendras l’explosion dans quelques instants.
M.U. : - Tu y vas fort, Père Ubherr mais tu n’es guère connecté. (Elle contrôle une autre fois son appareil attaché au sein, inquiète tout à coup). Si ça m’arrive, toutes les voix de ma boîte vont s’envoler en plein air. Ubère je suis, c’est vrai, pourtant je ne peux me présenter à tous les rendez-vous en même temps.
P.U. (rêveur) : - Ah, imagine toutes les créatures minuscules et pétassonique qui vont sortir, progénitures de mon puits disparu. (Il cherche encore en vain son derrière. Puis il parle vivement) : Tu as bien fait de me le dire. Ça me remet en bon état. Un roi de petits péticures est tout de même un roi. Imagine, toutes ces progénitures à venir, enchaînés sur une machine, mais celle-là est branchée sur mon puits.
M.U. : - Mais depuis longtemps tu es un roi ruiné. Comment va-t-on faire pour les nourrir, ces nombreux ?
P.U. : - Eh ben, avec mes hoquets.
M.U. (inquiète mais ironique) : - Tu n’es autre mais qu’un Mécontemporain.
P.U : - Ne t’en fais pas, voyons. Ça facilite ton devoir marternel. Tu auras mes hoquets …
M.U. (l’interrompant) : - Et de quel droit ?
P.U. : - Droit de quoi ?
M.U. : - Tu viens de me parler de « droit ».
P.U : - C’était peut-être de « devoir », je ne sais plus. Droit !? (Ton versificateur) : Mais tu peux les nourrir de travers, si tu préfères. Une bouche pleine s’allonge plus facilement que la bouche vide et légère …
M.U : - Non, je ne préfère pas et je ne préférerai pas.
P.U : - Qu’entends-tu au juste avec ce mot : « un roi mécontemporain » ?
M.U (ferme) : - Je n’ai pas dit « roi ».
P.U : - De toute façon je ne serais pas roi si j’étais « temporain ».
M.U (le ridiculisant) : - Pauvre déconnecté ! Ce terme n’existe même pas.
P.U (sûr de lui) : - Il se peut que tu aies raison, mais ne te vantes pas, Mère Ubaire ! Dans mon temps et quand tu étais toujours à côté de moi, ce terme « uberisation » n’existait pas non plus. Et pourtant…
M.U : - Ce n’est pas le devoir d’un roi de faire le philosophe. Ce temps est révolu, cher Père Ubèrsatz.
P.U. : - Et bien, au moins tu me remets la couronne. Je te remercie, puisque c’est dans ton droit.
M.U (furieuse) : - Quand je serais obligée de partir dans tous les sens tu ne seras plus ni roi ni rien.
P.U : - Le Rien règne mieux et plus longuement que toute autre chose. Quand ton téléphone explosera de mon supra-pet, ces progénitures-trous, en sortant, s’aligneront d’affilé et comme à travers le chas d’une aguille ils chercheront mon derrière. (Il essaye encore de le localiser) : Un seul coup de pet royal, et tu seras dépeuplée, Mère Ubère. Enfin, pas mal cette uberisme !
M.U (vivement) : - Uber-isa-tion !
P.U : - Garde ton droit, Mère Ubère, mais fais gaffe, ne syllabise pas. Un allemand a-temporain pourrait se trouver dans le coin et se représenter vouloir l’« Uber », tu sais, le Propriétaire ; il pourrait te mettre sens dessus-dessous.
M.U : - Ah j’en ai marre de tes travers. La prochaine fois je t’envoie en stage. Tu devrais faire une formation.
P.U : - Inutile, mémère ! La déforme est ma forme parfaite. (Un temps). D’ailleurs, j’y pense : toute ma vie j’ai été en formation.
M.U : - Et de quoi donc ?
P.U : - D’urbisation et d’orbisation.
M.U : - Et c’est la raison pourquoi tu es si chaotique, le chaos même, dans un monde où les médecins commencent à se jeter par la fenêtre.
P.U (calme) : - Que voudrais-tu donc, que les maladies se suicidassent ?
M.U : - Bon, donne-moi une solution, je ne peux plus te voir ainsi.
P.U (air généreux) : - Mégadonnées, Armagedonnées, tout ce que tu veux, ma mie. (Un temps). Mais dis donc, elle tarde foutrement, cette explosion.
M.U : - Ah, tu es impossible. Je vais te confier un moteur de recherche ; histoire de laisser tomber tes vents de cassoulets. Tu es un mégalomane, un mécontent.
P.U : - Ah, tout à l’heure j’étais mécontempo !
M.U : - Ah, quel chagrin ! (Un temps). Je ne peux même pas te couper la tête. De ton corps d’avant la Création personne ne veux. Autrement, il faudrait la couper pour y mettre la mienne.
P.U : - Soit, tant que tu me laisses le plaisir de te donner des fois un baiser.
M.U : - Beurk ! Me donner un baiser à ma bouche à travers la mienne ? Penses-tu !
P.U : - Ce serai le souvenir d’un roi. C’est comme mes hoquets.
M.U : - Quoi, tes hoquets ?
P.U : - Eh ben, quand tu es saisi par les hoquets ça veut dire que quelque part untel est en train de penser à toi. Ou en train de se souvenir de toi.
M.U : - Dans quel sens ?
P.U : - Dans le sens unique de la bouche vers son extérieur, ma mie. Toute parole, tout souvenir est au-delà, comme la mort, tiens.
M.U (sorte de fierté) : - Moi, je ne les ai jamais, ces hoquets.
P.U : - Oui, parce que toi tu n’es plus une Ubu. Tu es une… Uberisade. Ta face est affichée jour et nuit dans un Wall, de ce que je viens d’entendre. Tu es dispo constamment ; pas besoin de se souvenir de toi. (Un temps). Tu as droit d’être une phoète, Mère Ubère. Ce n’est pas pour rien que je viens de te conseiller tout à l’heure : garde bien les sons à ta portée. Tu ne te souviens pas de la très vieille chanson :
« Non sap chantar qui so no di ! »
(Quelques instants, tous les deux titubent de droite à gauche comme les cimes d’un arbre dodelinées par le vent. Mais M.U., rompt brusquement l’idylle et se lève.)
M.U : - Assez ! Je ne me sens pas si vielle que ça. Baste de tes paroles : que du vent, verba volant
P.U (ton philosophique) : - Tu deviens cléricale ma dame ! Et puis, on en a pour son âge, madame. L’âge décidera de l’âge que tu as.
M.U (décisive) : - Ce n’est pas une question de l’avoir mais de l’Aître…
P.U : - Oh merdre ; on revient à ça !
M.U : - Eh oui ; moi je suis l’âge qui court.
P.U : - Je te croyais une Macbeth coagulée ; c’est cela que tu as choisie ?
M.U : - Quoi ? Tu ne sens pas l’âge toi aussi ?
P.U : - D’abord j’ai les narines bouchées. Et puis l’âge, l’âge : dans le chaos, elle en fait seulement partie.
M.U (découragée) : -Père Ubèrrate, tu as besoin d’être suivi.
P.U : - Mais, ma mie, un roi est toujours suivi.
M.U : - Non mais, regarde-toi dans la glace.
P.U : Pas besoin ; tu me parles, et je me retrouve dans ta salive.
M.U : - Je voulais dire : réfléchis !
P.U (cherche autour de lui) : - Mais qu’est-ce qu’il fait ce bougre d’explosion ? Un coup de débranche et tout est pété… et tout sera peuplé de désuberisés. Mère Ubère, ton téléphone, ou est ton téléphone ? Tu y as mis ton cœur dedans ? Ton cœur d’or. T’inquiète : l’or, ça ne pète pas les plombs. Mais…, tu t’es mise dans l’immobilier à ce que je vois (l’index en haut). C’est ton mobile actuel. Mon mobile à moi c’est de rester immobile. Je suis devenu un roi sans pays. J’étais naïf, je l’avoue. Je ne croyais pas qu’un pays pourrait prendre les jambes à son cou et filer. (Un temps) : Et puis, pas la peine de bouger. J’étais roi de Pologne, et la Pologne et déjà revenue en nous. Pas la peine ! (Avec ses deux index en l’air) : Mais souviens-toi de ce que disait le cheval des Grecs :
MEFIE-TOI ET CRAINS LE MAITRE DES PHYNANCES !
M.U. (impatiente, persistante) : - Comment cela ? A penser que tu ne sais même pas compter.
P.U : - Si, si, de P à F, je peux y arriver.
M.U (le ridiculisant) : - Ne parie pas, frangin Ubèropère !
P.U : - Je parie mon Pet de supra-sensuel contre tes phynances emmanuelles. (Un temps, inquiet) : Mais ça tarde vraiment cette explosion.
M.U : - Je viens de te dire et de le redire : ton gaz n’est plus à vendre. Ça ne gaze plus dans tes entrailles. Et je suis si contente. J’aurais envie de faire sortir l’eau de ma bouche et de la verser dans ta gidouille, ta marmite de penseur contemptualiste. Ton supra-pet, comme tu le nommes, restera dedans, il voyagera autour de ton corps citrouille hermaphrodon d’avant la Création. Et il finira par te travailler, toi. Et tu vas l’engloutir sans les moindres frais, puisque tu es tout de même uberisé. Il va te coloniser, ton pet. Tu seras son brevet.(Un temps) : Etre Ubu ou ne pas être uberisé, ce n’est plus une question. Roi ou pas, les fonctions publiques t’appelleront quand elles se souviendront que tu es peut-être roi, ce n’est pas dur avec les temps qui courent, mais quand tu seras vraiment un roi… banalisé. (Rêveuse) : Ah, altérité Ubère ! Ah, déchéance du Père !
P.U (irrité mais pas trop) : - Pourquoi tu me casses les marrons, Mère Ubèrapière ?
M.U : - Mais pour me faire une noisette, petit père.
P.U : - Oui, t’en as besoin. Tu m’a l’air stressée, malgré ton colloque de tout à l’heure. Tu m’as l’air… Marissoïde. Mayerisée… iMère.
M.U : - Je suis à la hauteur du jour. Je suis mise à jour, moi. (Un temps, puis avec curiosité) : Mais pourquoi veux-tu péter si grave, Père Uber ? Ça n’a plus de sens.
P.U : - Tout à fait, avant on ne sentait que le sens. Maintenant je ne sens que son absence. Et ça ne colle pas avec mon règne. Je vois que tu veux me faire marcher. Mais tu oublies : un roi ne se promène jamais.
M.U : - Mais comment peut-on s’orienter si tu pètes les câbles comme ça ?
P.U : - Justement, tu fais bien de me les évoquer : des câbles, on n’en a plus besoin. Tu l’avais dit toi-même. Tu es branchée sur toi-même, en toi-même. Et pour ne pas te perdre, tu l’appelles Altérité.
M.U : - Tu es grossier, Père Ubèrmiser.
P.U : - Non, je suis très moderne… sans y arriver.
M.U : - Je t’emmène vraiment en formation un de ces jours. Il y aura Cécile et d’autres arrivées vertes concurrentielles d’Espagne, et même de Pologne. Tu ne râleras plus sur ton royaume volé. Je te rassure, c’est facile de faire le déplacement. Le monde, notre monde, n’est plus rond comme jadis quand il fallait ramer pour atteindre ses coins lointains. Je vais te montrer le grand nombre d’amis que je connais à peine et qui ne peinent pas de vraiment me connaitre.
P.U : - De par ma chandelle des Verts je sens ma foudre prête à borner.
M.U. : - Arrête enfin, Père Ubière. Il faudrait que tu y participasses. Alors ton gaz du dedans sortira doucement par la bouche, mêlé avec ton discours. Il sortira, doux comme tout, et se mélangera avec l’odeur collective à l’extérieur. Ainsi tu épargnes tes énergies…
(Une explosion puissante. Des petites créatures hermaphrodites avec des yeux de fond d’écran remplissent la salle).
P.U : - Ce n’est pourtant pas du jamais vu. Si ma cervelle me sert encore, j’ai vu des progénitures similaires rue Faidherbe à Lille.
M.U (en panique) : - Que faire ? Comment faire ?
P.U (se levant) : - Bon, il faut les emmener en Afrique. Et là il faudrait attendre la prochaine cérémonie Sigi ; rien d’autre à faire, mamelle.
M.U : - Mais…, mais où vas-tu comme ça ?
P.U : - Je pars en Afrique, justement. Je vais voir si Zozo l’alphabêtiseur est encore-là. Je vais le chasser de son trône de grammairien. Et puis vous pouvez me rejoindre là-bas.
M.U : - Mais comment je fais pour les nourris ces nombreux-là ? Je suis trop laïque pour patienter. Tu m’avais promis tes hoquets. Père Ubèrserres, arrête ! Ton hoquet, Père U…
(Rideau)