La production de l’ignorance. Carnet de bord Atelier de philosophie plébéienne - Fertans du 9 au 11 Février 2018

, par Adam Pasek


Le voyage de Paris à Fertans dans la voiture de Félix fut fort agréable, avec un paysage couvert par la neige pendant la première moitié du trajet, on s’étonna combien tout est pareil, recouvert par cette beauté. Puis vint le crépuscule et du coup ce sont toujours des nouvelles perspectives sur le noir impénétrable de la nuit qui se succédèrent pour nous distraire. Une fois arrivés au gîte, quelle joie, tout de suite des verres et des cigarettes discrètement fumées la tête dans la cheminée. On sort des biscuits végétaliens, on ressert du rouge, les gens de Grenoble viennent, fort aimables, et d’autres gens encore et on dîne, je sens que rien de mauvais ne peut arriver et c’est dans un état de cette jubilation irraisonnable qu’à la question si ça me chante d’écrire le carnet de bord, je dis non si mal qu’on entend oui et je sens qu’il est trop tard pour des précisions, l’affaire est bouclée. Plus tard, je commence à prendre des notes, mais à les relire maintenant, elles sont bien confuses et je ne sais pas trop quoi en retenir, sauf peut-être, voilà, une grande inscription calligraphiée au milieu de la première page dont la provenance probable se situe quelque part entre minuit et une heure de matin, qui affirme que « nous sommes des athlètes du vrai », et qui est accompagnée d’un croquis d’une lune croissante avec trois étoiles autour.

Je repense à ce moment où le destin m’a assigné la tâche pesante du chroniqueur. En ce moment-là, j’ai repris un verre et me suis demandé qu’est-ce que ça va donner comme week-end, un trou... J’y repense, puisque je suis en train de me poser la même question, mais au passé, et je bute contre un trou, justement, dans ma mémoire, mais cela paraît adéquat, et par ailleurs, ce fut Orgest qui a dit qu’il faut reconstruire l’histoire à partir d’un trou. Et cela était peut-être aussi la raison pour laquelle il a si mal dormi cette nuit ; nerveux à propos de son exposé sur l’agnotologie dont l’heure devait venir le matin suivant, il a troué son sommeil pour ensuite enfoncer dans cette cavité une série de cigarettes angoissées. Le matin, après ce tour aux enfers, il revient un peu tremblant et il s’installe dans une fortification faites de quantité de copies et de notes qui l’auraient protégé contre une éventuelle invasion des Turcs. La prise de parole, c’est de la torture, dit-il, le visage pâle, beau et grave, mais il nous invite à porter ce fardeau avec lui et à le partager en prenant nous-aussi la parole dans la discussion selon la belle tradition plébéienne.

Dans chaque savoir, il y aurait, paraît-il, de l’ignorance. Non pas celle qui s’oppose à la connaissance comme ce que l’on ne sait pas encore, une ignorance à propos de quelque chose que l’on pourrait tout aussi bien apprendre pour en accroître notre savoir, mais une ignorance telle que le savoir exige que l’on reste à ce propos ignorant. À côté de la production du savoir, et plus encore, il faudrait donc interroger la production de l’ignorance. Le domaine est d’ailleurs déjà occupé par une discipline qui porte justement le nom d’agnotologie. Mais on n’est pas tellement sûr si on a beaucoup en commun avec les agnotologues dans nos préoccupations philosophiques. Se rendent-ils compte de l’étrange positivité du rôle des trous dans les savoirs ? Et plus gravement, est-ce que ça leur importe du tout, des considérations de ce genre ? Bref, l’ambiguïté restera sur ce point entière et formera un trou à son tour.

Ensuite, Orgest se propose de refaire rapidement l’histoire de la philosophie en regardant du côté de l’ignorance et en commençant par Platon. Il hésite si l’exercice n’est pas trop scolaire, mais il est évidemment pertinent de voir quelle ignorance est produite dans le savoir sur le savoir, et du reste, en vrai plébéien, il ne saurait pas dire non à l’occasion d’envoyer des piques aux vénérables anciens, et du coup on y va. Le moment démocratique, c’est le surgissement du peuple comme ce qui peut aussi exercer le pouvoir. Son sens, l’identification du gouverneur et du gouverné, est possible grâce au grand nombre et à l’anonymat. Il en résulte un trouble et le premier trou se creuse, un trou des innombrables qui exclut un savoir de la politique. C’est une ignorance qui émerge et que la philosophie essaiera de gérer, et c’est en ce sens que Platon représente le moment de la naissance de la philosophie comme une tentative de combler le trou des innombrables. Sa question n’aurait donc pas été vraiment « qu’est-ce que le savoir ? », mais « qui doit savoir ? » et la réponse, on s’y attendait, c’est un petit cercle des élus qui va imposer la loi au trou du grand nombre. Le philosophe n’aurait pas su donner une autre réponse au trou troublant que de l’enfoncer dans un trou à lui : celui de la fameuse grotte platonicienne.

Entre-temps, l’heure a considérablement avancé, et le reste du parcours archéologique, Kant, Marx et Freud a dû être survolé en vitesse. Une brève polémique a eu lieu entre Orgest et Olivier qui voulait sauver Socrate comme figure plébéienne. On hésite si ce dernier, quand il se moque de tout le monde sur agora, veut sauver l’autonomie du savoir relatif et pluriel ou s’il le relativise pour l’asservir à un savoir un et absolu. Olivier est pour la première hypothèse : Platon n’aurait pas seulement enfoui le trou dans la grotte comme l’a voulu Orgest, mais il y aurait de surcroît enterré Socrate qu’il aurait après fait revenir en zombie pour le faire jouer dans son théâtre perfide. Bref, le cas Socrate n’est pas près d’être clos et on peut s’attendre à d’autres retours encore.

Le repas qui s’est ensuivi fut festif sans doute, mais les notes me manquent pour en reconstruire le déroulement. Je me souviens néanmoins des gâteaux d’Estelle qui nous ont retenu à table un bon moment après les fromages et dont les images me reviennent parfois dans les rêves les plus délicieux. Lentement on s’est réunis ensuite pour écouter Claire parler des gestes de lecture. Elle n’est pas une conférencière, nous prévient-elle, elle organise les ateliers avec l’association Kerfad et avec ses collègues, ils se considèrent comme des militants éducatifs. Pas de conférence mais un atelier, les chaises disposées en cercle en plus, on sent bien que quelque chose se prépare et voilà, c’était bien vrai, Claire distribue des feuilles avec des grilles en feutre vert et nous convie à les remplir en mettant dans la première colonne cinq lectures qui nous ont marqués, auxquelles on associera des temps, des espaces, des personnes, des sensations et des traces dans les colonnes suivantes. La salle s’anime pour ensuite se revêtir d’une atmosphère pensive de réminiscences. Claire nous invite ensuite à réfléchir sur les a priori qu’on a sur la lecture, dont quelques uns auraient aussi pu être découverts avec la petite grille. Qu’est-ce qu’on y a nommé et montré, qu’est-ce qu’on a caché et dissimulé ? Notre identité de lecteur, où a-t-elle le trou ?

Une association trop rapide de la lecture à la littérature et l’habitude de compter cette dernière en volumes nous font négliger dans nos petites grilles les lettres d’amour qui nous ont pourtant bouleversés, et même les revues qui nous accompagnent des années durant, par exemple. Un concept singulièrement élitiste de lecteur en résulte, celui-ci apparaissant forcément comme une espèce de dévoreur de Balzac, tandis que dans nos sociétés on lit tous – la littérature ou les journaux ou au moins les bulletins de votes ou les factures. Or la lecture, c’est un croisement entre le texte, le lecteur et le contexte, définit Claire. On lit seul, indépendamment, à l’aide des appareil divers, avec des autres, on écoute quelqu’un lire en haute voix, des modalités se prolifèrent sans fin, en tout cas le petit Marcel dans la couronne de l’arbre au jardin avec un bouquin de Bergotte devrait arrêter de s’insinuer en étalon de lecteur, puisque une telle vision de ce que c’est qu’être lecteur privilègie certains dans le monde où ne pas être un lecteur n’est plus une option.

La tâche est donc bien de transformer la conceptualité qui entoure la lecture en commençant par les catégories normatives des petits et des grands lecteurs, et en poursuivant par l’opposition binaire lu – pas lu. Bien que la plupart du vocabulaire concernant la lecture soit tiré du contexte religieux, il nous faut aplanir sa verticalité et remplacer pour la lecture l’image de la hiérarchie céleste par une cartographie qui nous aidera réellement à nous orienter dans les vastes territoires des textes littéraires et autres. En tout cas il en transparaît autant dans les notes que j’ai prises et qui se terminent par deux énoncés gnomiques que je transcris in extenso : « On ne transmet pas la lecture, mais qu’est-ce qui se transmet à travers la lecture ? » et sur un ton plus grave encore, « Quand on ouvre un espace, nécessairement on le ferme. » À méditer.

Après des brefs rafraîchissements, Olivier enchaîne avec l’incontournable Columbo. On se demande où sera le trou, mais puisque des extraits de la série sont promis en illustrations de la conférence, on fait volontiers confiance et on passe le plateau avec le gâteau au voisin. Olivier commence en démontrant tout d’abord l’appartenance plébéienne du héros (héros de son enfance, avoue-t-il). On en remarque des signes : le notoire imperméable froissé, la chevelure systématiquement décoiffée, la posture d’un clerc fatigué à dos penché – et la liste est loin de s’arrêter là. La voiture qui ne démarre pas, le chien qui n’obéit jamais, diverses faiblesses physiques...Bref, toujours à l’opposé des riches dont il déniche les secrets en infestant leurs appartements avec des puissantes bouffées de son cigare éternel. En effet, Olivier nous en assure, les adversaires de Columbo, les criminels qu’il affronte dans chacun des 68 épisodes, sont sans exceptions des riches, jamais personne de la classe moyenne ou basse n’est le coupable dans la série.

Comment ça se fait, est-ce Columbo qui ne choisit que des crimes où il soupçonne d’emblée que c’est l’entrepreneuse richissime ou le riche héritier salaud le meurtrier ? Cela doit rester un mystère, la série n’en fournit pas d’explication, mais déjà on constate une certaine partialité... Et quand on découvre que Columbo, cette figure de haute stature morale, le justicier plébéien, peut même jouer aux suspects des vrais sales coups et utiliser des méthodes très irrégulières et douteuses pour prouver la culpabilité de ses millionnaires en peignoirs aux boutons d’or, on sent déjà que derrière cela se cache un trou glouton. Olivier écarte l’hypothèse vigilantiste, on est bien d’accord que ce n’est pas une vengeance que cherche le charmant bossu à l’imper beige, mais le vrai rétablissement de la justice. Comment donc expliquer ses manigances étranges, les pièges qu’il tend, les preuves qu’il manipule ?

Les images du héros populaire remplace alors sur l’écran une grille cartésienne des coordonnées. Olivier propose de projeter sur elle les relations de devoir entre les individus. Dans une telle grille kanto-cartésienne, on peut établir des comparaisons proportionnelles entre elles et déterminer les rapports de commensurabilité. Mais que se passe-t-il quand un des points gagne un tel pouvoir et une telle fortune que la grille s’en déforme ? Le point s’enfonce, pesant par son trésor si lourdement sur la trame des relations ordonnées que les relations qu’il entretiendra avec les autres ne seront plus commensurables avec celles que les autres entretiennent entre elles, et une fois passé l’horizon d’événement, la loi est engloutie dans le trou. La grille cartésienne se meut alors en illustration de la théorie générale de relativité blanc sur noir, Olivier se noie dans l’obscurité, seulement le trou noir schématique en lignes blanches illumine sa poitrine plébéienne et la conférence se clôt sur ces belles images.

De l’atmosphère joyeuse de la soirée de clôture témoigne bien l’état de mes notes qui deviennent en ce moment un vrai gribouillis automatique et quasiment médiumnique. Lors du repas, l’information m’a surtout marqué, m’informe mon calepin, que je ne peux pas me marier avec Félix, puisque le mariage des personnes du même genre n’est pas permis au cas où une des deux personnes vient du pays où le mariage pour tous n’est pas légal. Plus tard, on apprend des tas de choses sur Orgest et sur son enfance à Tirana – soudainement un tout autre homme apparaît devant nos yeux, on le voit bronzé et on s’aperçoit qu’il enveloppe en lui un paysage maritime et des cris de mouettes. Je trouve également une note énigmatique qui affirme qu’Agamben enchante les jeunes albanaises et une autre plutôt factice selon laquelle Olivier a une ceinture noire en karaté. Par ailleurs, on se souvient qu’on a omis d’applaudir Orgest à la fin de sa conférence et on supplée allègrement à ce manquement, s’ensuivent des spéculations sur les raisons de cette omission fâcheuse et il nous apparaît qu’autant que son excellence nous a laissé sans parole, elle nous a laissé sans applaudissement dont la prise a présenté un fardeau que personne n’était en mesure d’assumer.

Les verres de rouge scellent progressivement le sort sombre de ma mémoire, surtout dès le moment où leur contenu tourne en blanc. Le cercle devient plus restreint et les gens bien intentionnés me donnent des conseils pour le carnet de bord que j’oublie aussitôt. J’ai tout de même noté dans le calepin, le jugeant utile sans doute, la possibilité d’exploiter la doublette trou-orifice, mais là au final, vous voyez, je n’ai pas osé jouer cette carte, malgré le fait qu’Estelle m’a rassuré qu’elle assume la responsabilité pour l’idée que l’on a beaucoup admirée, à savoir l’ambiguïté constitutive du trou-orifice qui est toujours et la sortie et l’entrée. Sur cette aire mystérieuse je termine ma chronique. Ne reste que trou et les débris du sens qui gravitent autour, les joyeux plébéiens et les souvenirs du gâteau.

Fribourg, 23 Mars 2018