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Ne boycottons pas les Birmans

vendredi 25 janvier 2008 Traverser même rapidement la Birmanie, c’est pour l’Occidental, effectuer un saut dans le temps que la lecture d’aucun guide touristique ne peut lui faire partager. Des centaines de dissidents sont détenus dans les prisons birmanes, la pauvreté est réelle, l’espérance de vie d’environ cinquante-cinq ans. Rangoun, la capitale coloniale tombe en ruine : l’Hôtel de ville comme l’ensemble des immeubles construits par les Anglais, sont rongés par le salpêtre et l’humidité. Presque tout reste à l’abandon et plus personne ne va se promener ou se détendre autour d’Inya Lake, au nord de la ville. Le temps de la splendeur s’est arrêté, les manèges d’enfants sont gagnés par la rouille, les gargotes sinistrées, visions de fin du monde juste adoucies par les rares couples d’amoureux assis sur les bancs publics, cachés sous leur parapluie devenu ombrelle, durant la saison sèche. Les hommes comme les femmes, en grand nombre, portent une longue jupe arrivant aux chevilles, le longui, pièce de tissu nécessairement rayée pour la gent masculine, que l’on drape autour des hanches. Mais quand les hommes quittent la Birmanie pour se rendre à Bangkok par exemple, aucun n’ose arborer ce vêtement trop traditionnel et qui prêterait à rire, troublant les repères du masculin et du féminin ; pourtant Bangkok est bien la ville du « gender trouble » ! Au fil des jours, vous finirez, dans votre court passage, par être presque apaisés, un peu rassurés, de vivre au milieu de cette population qui subit pourtant une implacable dictature militaire. Les visages, masculins ou féminins, de tous les âges, à Rangoun comme à la campagne, sont maquillés au thanakha, pâte légèrement jaune, obtenue à partir de l’écorce d’un arbre. Thanakha rapidement étalé aux premières heures du jour pour se protéger du soleil, soit artistement déposé sur les visages des petites vendeuses de cartes postales. Elles auront avec soin dessiné la feuille du figuier puis l’auront striée avec un peigne ou une brosse à dents. Les yeux parfaitement ourlés, la bouche savamment colorée, elles vous auront repérés et commenceront dans un Français parfaitement compréhensible, la litanie du marchandage et de la négociation. Elles vous assisteront des heures entières, déplaçant vos chaussures aux différentes sorties des lieux cultuels, se rendant totalement nécessaires ; quel étrange rapport au temps entretiennent tous ces gens, qui semblent ne pas distinguer le temps de travail de celui du repos ou au moins de l’attente. Dilatation du temps, uniquement scandé par le lever et le coucher du soleil où le chronomètre n’a que peu d’importance. A toute heure les pagodes, hauts lieux de la convivialité, regorgent de monde, comme nos églises au Moyen-Age. Les adolescents font leurs devoirs, les hommes d’affaires viennent chercher du repos, l’œil rivé sur le portable, déposé près du briquet et des cheerots, sortes de cigares où le tabac est enroulé dans une feuille de maïs ou de teck. On devise, on pique-nique, on commerce, on marchande, on prie, on entre dans une profonde méditation, on fait des offrandes à Bouddha, on le recouvre de fines feuilles d’or. Surtout, on ne cesse pas de nettoyer les immenses représentations de la divinité : soixante-dix mètres de long, le Bouddha allongé de Rangoun, mais quatre-vingt-dix-huit mètres celui de Monywa ! Afficher sa puissance, c’est défier toujours plus les villageois d’à côté, les humilier dans la dépense somptuaire et ostentatoire. La Birmanie reste bien le pays de l’or et des rubis. Immenses stûpas, reliquaires en forme de cloche qui abritent une dent, voire un cheveu de Bouddha, toujours repeints par une armée de ravaleurs installés dangereusement à des dizaines de mètres sur de frêles échafaudages en bambou, hissés par un treuil bien rudimentaire. Pour mériter le sommet de la colline sacrée de Mandalay, il faut grimper pieds nus 1700 marches. Étrange intrication du sacré et du profane : sanctuaires installés au milieu des maisonnettes en bambou tressé où tissent les femmes, somnolent les nourrissons bercés dans un linge attaché au plafond, quelquefois on entend même une radio. Sous les yeux des pèlerins partis pour l’ascension, la vie continue : on arrose les minuscules jardins, on vend les bijoux fabriqués avec les graines de melon d’eau, on se lave pudiquement, le corps toujours protégé par le longui. Dans les villages, quand le soleil décline, les jeunes ménagères se rendent à la corvée d’eau : pieds nus, elles calent leur harnais sur le cou et rapportent avec une parfaite aisance seize litres d’eau à la maison. Brindilles filiformes le poids de cette charge les oblige à une certaine technique du corps et Mauss verrait dans leur démarche si précise, si habile, si identique, l’élégant déhanchement de danseuses se livrant à un ballet crépusculaire. D’autres se sont assises à même le sol et boivent en devisant leur thé, protégées par le thanakha et le chapeau tressé ; une dernière rentre du champ, pareillement harnachée, elle ramène dans ses deux seaux, d’un côté le bois nécessaire à la préparation du repas du soir, de l’autre son dernier-né ratatiné au fond du récipient. Polyactivité des ruraux où tous travaillent activement : tissage, filage, broyage du fourrage, cueillette, fabrication des cheerots, petit commerce. Accroupis des heures entières, les habitants empierrent à la main les routes. À la nuit tombée, peut commencer le festival de la pagode ou la fête de la pleine lune. Le longui porté avec le blouson de cuir et le bonnet de ski est à la mode cette année à Mandalay chez les jeunes gens. Si la route est longue, vous arriverez en « vélo-pousse » pour quelques kyats et votre conducteur vous attendra pour vous ramener à bon port. On invite sa girlfriend dans la grande roue : sorte de cage à hamsters en bois, actionnée par la seule force de quelques adolescents qui l’escaladent à l’intérieur pour mieux la lancer et sautent juste au moment où elle prend de la vitesse, au risque de se casser les os. Avec un simple élastique et un caillou, on cherche à faire tomber les boîtes de conserves pour gagner quelques babioles, on joue à la loterie, on mâche le bétel qui enivre et coupe la faim. Dès vingt et une heures, on s’agglutine en famille autour du podium, pour écouter debout mais gratuitement une sono insupportable qui crachouille accompagnant un théâtre de rue, des comiques ou des travestis qui chantent en play-back. Le retour s’effectuera à la lampe électrique, faute d’éclairage public. Dans les « petits barbecues » birmans, en plein air, les hommes boivent leur bière en regardant le football à la télévision. Très facilement, vous entrerez dans les monastères comme celui de Mahagandhayon, superbe demeure en teck au parquet étincelant. Mille moines en formation dans cette « école d’éducation générale » pour les enfants défavorisés. On psalmodie ici, on balaie avec frénésie là, on arrose, on s’arrose, on rit beaucoup et on n’hésite pas à interpeller le flâneur. La connaissance de l’anglais permet vite de prendre contact, sorte de langue protectrice, imparfaitement connue de la majorité de la population, elle permet la liberté des échanges. Tel ce jeune moine accompagné de ses novices qui dans une pagode a cherché à nous parler pour aborder rapidement les problèmes politiques. Il était à Rangoun pendant la répression, comme certains, il a fui la ville pour se cacher chez lui dans son village, troquant sa tenue safran pour les habits civils. Apprenant l’Anglais depuis seulement sept mois, il avait évidemment compris que l’ouverture au monde, la résistance face à la junte, commençait déjà par ce nécessaire apprentissage, par l’échange des adresses électroniques. Ce jour-là, dans cette pagode-là, devant une multitude de Bouddhas, on a assisté à un rituel étrange : des Birmans hélant l’étranger pour le prendre en photo au milieu de leur propre famille. Surtout, ne boycottons pas les Birmans.

 
A propos de Ici et ailleurs
Il s’agirait moins de magnifier la diversité culturelle, d’exalter l’interculturalité, voire de s’émerveiller du métissage culturel en cours dans le contexte de la globalisation que de se poser, sur un mode moins béat, cette simple question : pourquoi est-il si difficile de s’entendre, pourquoi (...)
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